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short stories pour culottes courtes

Avant le remembrement (3em partie)

Commentaires : 0 jeudi 13 septembre 2007 à 20:39 par benoit jeantet

Bon papa, qu’on appelait ainsi pour la raison qu’on devine, s’y entendait pour lui mener la vie dure. Lever aux aurores, pour travailler à la fraîcheur «  pardi couillon de la lune ! ». Coucher au plus obscur du crépuscule « ben d’après toi  hein? » De dix-neuf à quatre vingt sept piges. « Le mouvement donne le sentiment de la liberté. » Ce n’était pas parce que bon papa n’avait que le strict minimum d’instruction, qu’il ne pouvait pas citer Malraux, une sorte de maître spirituel, voyez. C’était un gaulliste de l’avant-dernière heure. Un pétainiste de la première. Ou peut-être le contraire. Il lisait  l’hebdo communiste la Terre. L’hiver surtout quand il avait moins à faire à la ferme. Et quelquefois des idées de barricades venait, comme ça jusqu’au coin du feu, lui chatouiller les chaussettes. Les années de vaches maigres, quand il ne trouvait pas moyen de vendre ses veaux gras.


Malraux et lui avaient eu un peu le même parcours. Sauf pour le maréchal. Mais à part un de ces écrivains farfelus, qui pouvait se payer le luxe de prendre, après un petit coup de pile ou face, la première barcasse pour l’Angleterre ?


Avec le temps, Bonne maman avait appris à s’en ficher comme de son premier fichu. Lorsqu’il devint sourd, les choses ne firent qu’empirer. Au lieu du silence, la pauvre vieille eut droit  à des hurlements redoublés. Elle résolut de monter le son du poste. Et adieu panier. Comme  elle disait toujours.


Bonne-maman usait de tout un tas d’expressions patoises plus ou moins inusitées. Le tout accommodé selon les circonstances, faisait un charabia d’une poésie incroyable. Quand on commença à vouloir s’habiller tout seul, comme des grands de six ans, elle s’amusait à nous faire remarquer, comment nous nous étions encore mis le pantalon «  sans devant derrière ». Pareil dès qu’elle se mettait en tête de descendre faire « niaow » à la foire, voir s’il n’y aurait pas des fois une ou deux occasions. Parfois son vocable débloquait jusqu’à se faire des plus énigmatiques. Elle avait un frère très bavard et surtout très handicapé, qu’il était presque impossible de faire taire, sitôt qu’il était lancé dans l’un de ses nombreux élans lyrico-trisomiques. Dans ces moments-là, et comme pour s’excuser auprès des gens, elle disait toujours « il est oun tchic attal, le pauvre Anatole et alors pour lui couper la chique... » On trouvait que ça sonnait bien. Que ça posait bien le bonhomme.


Car Anatole, vraiment, c’était quelque chose. Pas qu’une bête curieuse. Plutôt une curiosité. Un grand type, le fut déjà trop court remonté jusqu’au-dessus du nombril, qui nous faisait penser au géant vert qui vantait, dans un pub télé, les mérites du mais en boite. Un drôle de champi, avec la force  du colosse tracassé qui secoue son immense carcasse dans « des souris et des hommes ». Un champi en version  herculéenne, et toujours en train de faire le pitre. A foutre des mains au cul à Hyacinthe, la vieille fille dont la lenteur opulente faisait les beaux jours de la pharmacie. A attacher la queue des vaches ensemble. « Où est-ce que t’as donc  appris les nœuds de marin, espèce d’animal ? » Bon-papa l’aurait bien corrigé. Une ou deux fois, comme ça, en passant. Mais au moment d’armer son bras, la fourche ou le bâton était à chaque fois retombés. Il ne pouvait pas. Sûrement l’effet de quelque vielle superstition. «  tu sais comme ces indiens, chez qui les fous passent carrément pour des dieux » J’expliquais ça à Didi, mon cadet, après qu’on se soit endormi devant un énième western du mardi soir, avec Kirk Douglas ou Richard Widmark le préféré de Papa.


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