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short stories pour culottes courtes

Avant le remembrement (2em partie)

Commentaires : 0 lundi 3 septembre 2007 à 19:43 par benoit jeantet


Lorsque Papa prit l’espèce de mauvaise piste qui, sur la gauche de la route, menait vers la grange, les effluves anisées du fenouil sauvage m’indiquaient que c’était mon tour de jouir du spectacle. Juché sur son perchoir de chaume, le frangin avait pu profiter des jolis boutons d’or que le lotier faisait sur les minuscules prairies qui émaillaient la départementale entre chaque virage. A présent, ma situation un peu plus à hauteur d’homme, valait bien mieux pour admirer les troncs moussus des sapins presque tous centenaires, entre lesquels, s’élançaient comme des flèches, quantité de chevreuils et de biches, que le bruit familier du tracteur effrayait à peine.


Papa qui comprenait mal le bien fondé de tirer un seul coup de feu au milieu de tant de beautés, avait clôturé d’une double rangée de barbelés, les parcelles qu’il possédait alentours. «  C’est défendu ? Et après c’est chez moi ! » avait-il lâché au garde de l’ONF.  Papa ne supportait pas ces types, pour la plupart des amis d’enfance, qui prenaient leur pied rien qu’en enfilant leur tenue paramilitaire. Il n’était pas vraiment un de ces furieux du pacifisme. Loin de là. Plutôt un ancien d’Algérie qui avait toujours refusé de se commettre dans les méchouis de la Fnaca.


« Là-bas, y’avait d’autres types qui voulaient juste faire champs à part. faire comme nous quand on a mis le pied au cul des boches. » Papa  avait perdu deux ans en Algérie. D’abord comme pompier à Blida, dans une unité de blindés. Et puis en tant que patrouilleur tout feu tout flamme, dans le joli djebel kabyle qui lui rappelait un peu son pays, les mois de neige. On a toujours trouvé ça un peu étrange. Même aujourd’hui qu’après quelques voyages livresques, (Jim Harrison   nous fit vite nous pelotonner dans nos têtes hérissonnes) on jurerait plutôt que nos contrées jurassiques tiennent plus du Montana que de la Kabylie. Mais papa y était allé. Et pas qu’en rêve. Il s’était même forgé une réputation de dur de dur. « Mais ça sert à quoi de se battre sans bonne raison ». Ce qu’il aimait, c’était de foutre une bonne correction à un type, dont on savait qu’il avait fait du mal. Au début, il y avait bien eu la vieille loi du talion. Œil pour œil, dent pour dent, jeunes prunes en bocal contre sourire kabyle. Mais au bout d’un an, tout ce cirque commençait déjà à le lasser. Surtout qu’il avait du laisser sa ferme, ses champs et tout son cheptel,  à la grâce de la vieille, comme il disait.


La vielle qui était une caricature de belle-mère acariâtre, éprouvait pour Papa une répulsion incontrôlable. Qu’elle l’aperçoive dans l’encadrement d’une fenêtre, et elle se pinçait aussitôt, comme ça mentalement, le nez. « Dès le réveil, tu pues la vache, c’est insupportable. » C’était aussi bête que ça. Elle ne pouvait pas le sentir. En retour, il fit toujours bien  attention de ne jamais lui manquer de respect. L’envie de lui envoyer une paire de gifles lui venait pourtant très souvent. C’était surtout sa façon de le gendarmer jour et nuit. De le  noyer sous un flot d’ordres désordonnés et contradictoires. « T’as donné manger aux poules ? » «  Et les canards, pourquoi tu les rentres pas, t’as vu l’heure ? », « tu pourrais les laisser barboter un peu dans leur mare », « deux balles pour une seule vache, et pourquoi pas tout le pailler ? », «  cette bête empeste le purin, qu’attends-tu pour lui refaire sa litière, c’est pourtant pas la paille qui manque… »


La paille, c’est sur qu’on n’en manquait pas. Papa était sur le sujet le plus à même de la ramener. Trois ou quatre remorques, par jour, à se charger et se décharger tout seul. Du 15 au 30 août. Et ça jusqu’à ce qu’on soit en âge de l’aider aux champs. « Qu’on déchante une fois en nage » disait mon frangin. Alors, oui, Papa aurait eu son petit mot à dire. Sauf qu’il ne dirait jamais rien que la vieille ait pu mal interpréter. Il avait le respect des parents.


Les siens, son père surtout, ne valaient pas qu’on s’y arrête seulement boire un petit café, manière de passer saluer son monde. D’ailleurs on n’y passait jamais qu’une fois l’an. Pour la bonne année, un vieux coup de muscat ou de ce rivesaltes centenaire qui aurait désaltéré un mort, adieu et à la prochaine. Pour les foies de volailles de sa mère. Et pour sa rousole, aussi quelquefois, c’est vrai. Il faut dire que c’était quelque chose, cette rousole.  Une manière encore plus chiche d’omelette du pauvre, à base d’une douzaine d’œufs qu’on cassait sur un reliquat de lard et de pain dur. Chichement riche le plat du pauvre.


Bonne maman, comme on l’appelait sur la suggestion paternelle, faisait un peu penser à une princesse tibétaine. Au moins à l’idée qu’à dix ans on pouvait s’en faire. Elle avait des petites pommettes cuivrées, comme celles des femmes au goût bulgare de Gengis Kahn, qui s’affairaient tout leur petit bizness sous la yourte. On avait lu ça dans quelque Mallet Isaac, entre deux cuillères de Chambourcy. Plus tard, on aurait eu le temps de se rendre compte combien telle association d’idées malfaitrices, sonnait en fait assez juste. Bonne maman avait bien les pommettes de la princesse tibétaine, et avant tout cette forme gentiment muette de fatalisme. C’était une sorte de princesse tibétaine Canada Dry.


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