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short stories pour culottes courtes

Avant le remembrement (1er partie)

Commentaires : 1 dimanche 2 septembre 2007 à 09:13 par benoit jeantet

Remembrance of this past d’avant le remembrement


Le vent marin faisait dans les frênes ce frémissement délicieux qui annonçait la pluie. Bientôt la départementale, sur quoi le tracteur peinait à la remorque de la moissonneuse, ne serait plus qu’une voûte d’ombres mouvantes. Avant le bruit et la fureur de l’orage. En août la chose était fréquente, rendant, pour plusieurs heures, les destins inaudibles. C’était entendu, il fallait vivoter là-dessous à l’aveugle. Le goudron, qui fondait au cagnard comme plaquette de chocolat, en profiterait pour se  refaire une petite ceinture abdominale. Le regain reprendrait peut-être un peu de son joli teint mauve, tandis que les trèfles grillés sur pieds perdraient leurs derniers espoirs de moisson. Les luzernes fraîchement fauchées attendraient la semaine à pourrir patiemment. Les balles qu’on n’aurait pas mises en tas à temps, resteraient longtemps à ballotter ainsi défavorablement. Ce serait une petite catastrophe. Habituelle. Naturellement.


Alors, de toutes parts, c’est toute une humanité pécore qui se hâtait. D’abord et passant presque en trombe, celle moderne à quatre roues motrices, cabine très cabote et direction assistée. Et puis, l’ancienne litanie en tablier gris et fichus tout pareil, les bérets comme la vocation vissée irrévocable,  tout ça appareillage de bastringue brinqueballant pire qu‘un blues du Mississipi. Celle du vieux et de son charreton chargé d’herbe à lapin jusqu’à la gueule. Un râteau en noisetier et une fourche plantée dessus.  Et nous enfin, cheminant notre inamovible destin de road movie à la Cimino. Papa au volant du D22 Renault. Mon cadet rêvant, tout pâle au sommet de ses six rangées de foin, à quelque Opel Kadett. Et moi, qui m’agrippait sur ce siège passager, d’où le moindre coup de patin paternel risquait de m’éjecter.


J’avais les fesses aussi rouges qu’un tampon de jeune fille, à vouloir rester obstinément aux côtés de papa, pire qu’aux auto-tamponneuses. Mais voilà, je souffrais de cette sorte moins avouable de vertige, une trouille bleue qui m’obligeait à faire passer les balles à la fourche plutôt que de les ranger sur la remorque. Le plus bête avec tout ça, c’était que je ne pourrais jamais me pavaner là-haut dessus, comme un jeune coq sur son pavois. Mais c’était comme ça. Comme beaucoup d’autres trucs qui clochaient chez moi.


Dans la pente du chemin retour, je n’avais droit qu’au ras des pâquerettes immédiates du bord de route. Je souffrais donc en silence, le cul offert au bon vouloir des nids de poule, si abondant dans ce coin reculé de l’Ariège. Reculé comme tous les trous paumés du monde. Accidenté pire qu’une cascade de Rémi Julienne. Dans ces années, le héros de toute une jeunesse belmondienne. Reculé et c’était aussi bien, vu les beautés que tout l’univers ne verrait jamais. C’était aussi bien car c’était les nôtres et dans notre petite misère relative, c’était autant de petits luxes uniques. Un  privilège auquel on tenait.  Car vraiment le pays était beau.


C’était le genre de plateau planté à près de mille mètres. Un Vercors miniature, quelque part entre les vallées viticoles des Corbières et les premiers contreforts pyrénéens.  Un mille vache où les vents étaient beaucoup moins vachards, encerclé par des forêts profondes et touffues. Une combinaison audacieuse de hautes plaines grasses à souhait où essaimaient luzerne et ray grass, et de petites montagnes aux pentes ouvertes à tous les désirs d’aventure. Un patchwork rural interrompu, par ci par là, par des plantations de sapins  qui donnaient  à l’ensemble du paysage une touche rafraîchissante. Un lacis de chemins de terres datant d’avant le remembrement. Tout ça menant au hasard des traverses, vers la vingtaine de villages et de métairies où demeuraient encore les rares survivants de l’exode rural, qui résistaient encore et toujours à la hyppe hippie qui sévissait ici depuis les seventies.


A mesure que le tracteur plongeait sous la voûte des chênes massifs, qui annonçait pour bientôt ce bois des Soulaces où Papa s’était retapé une grange pour y entreposer son surplus de paille, je goûtais comme un envoûtement, le petit picotement salé qui naissait dès que la sueur se mettait à ruisseler sur les égratignures dont mes jambes étaient recouvertes à cause du chaume. Si je me trouvais quand même incroyablement trouillard pour un gosse du cru,  j’avais comme tous les mômes de mon age, le même petit fond  de sadisme. Je prenais un plaisir morbide à faire fumer les crapauds afin que leur ventre éclate comme une grosse bulle de chewing-gum. Je décanillais, au risque d’une tournée de martinet, tous les nids d’hirondelle. Dès qu’il était question de saigner un agneau ou de tordre le cou à la volaille, je me présentais aussitôt pour prêter la main  à mon père... (à suivre)

Commentaires : 1

  • UN DELICE DE LECTURE
    jeudi 13 mars 2008 à 14:58 par anouchka

    Bonjour, je suis Anouchka le blog de Plume
    J'ai lu le premier épisode de votre série. Vous écrivez juste et bien. Surtout ne vous découragez pas. C'est un don à cultiver, j'en sais quelque chose, moi qui adore les mots, les vrais.
    A bientôt sur nos blogs ou en messagerie
    P.S. Vous évoquez l'Ariège ? Je connais un peu grâce à mon compagnon originaire de Lavelanet !
    Pays rude et maginifique!

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