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short stories pour culottes courtes

Avant le remembrement (3em partie)

jeudi 13 septembre 2007

Bon papa, qu’on appelait ainsi pour la raison qu’on devine, s’y entendait pour lui mener la vie dure. Lever aux aurores, pour travailler à la fraîcheur «  pardi couillon de la lune ! ». Coucher au plus obscur du crépuscule « ben d’après toi  hein? » De dix-neuf à quatre vingt sept piges. « Le mouvement donne le sentiment de la liberté. » Ce n’était pas parce que bon papa n’avait que le strict minimum d’instruction, qu’il ne pouvait pas citer Malraux, une sorte de maître spirituel, voyez. C’était un gaulliste de l’avant-dernière heure. Un pétainiste de la première. Ou peut-être le contraire. Il lisait  l’hebdo communiste la Terre. L’hiver surtout quand il avait moins à faire à la ferme. Et quelquefois des idées de barricades venait, comme ça jusqu’au coin du feu, lui chatouiller les chaussettes. Les années de vaches maigres, quand il ne trouvait pas moyen de vendre ses veaux gras.


Malraux et lui avaient eu un peu le même parcours. Sauf pour le maréchal. Mais à part un de ces écrivains farfelus, qui pouvait se payer le luxe de prendre, après un petit coup de pile ou face, la première barcasse pour l’Angleterre ?


Avec le temps, Bonne maman avait appris à s’en ficher comme de son premier fichu. Lorsqu’il devint sourd, les choses ne firent qu’empirer. Au lieu du silence, la pauvre vieille eut droit  à des hurlements redoublés. Elle résolut de monter le son du poste. Et adieu panier. Comme  elle disait toujours.


Bonne-maman usait de tout un tas d’expressions patoises plus ou moins inusitées. Le tout accommodé selon les circonstances, faisait un charabia d’une poésie incroyable. Quand on commença à vouloir s’habiller tout seul, comme des grands de six ans, elle s’amusait à nous faire remarquer, comment nous nous étions encore mis le pantalon «  sans devant derrière ». Pareil dès qu’elle se mettait en tête de descendre faire « niaow » à la foire, voir s’il n’y aurait pas des fois une ou deux occasions. Parfois son vocable débloquait jusqu’à se faire des plus énigmatiques. Elle avait un frère très bavard et surtout très handicapé, qu’il était presque impossible de faire taire, sitôt qu’il était lancé dans l’un de ses nombreux élans lyrico-trisomiques. Dans ces moments-là, et comme pour s’excuser auprès des gens, elle disait toujours « il est oun tchic attal, le pauvre Anatole et alors pour lui couper la chique... » On trouvait que ça sonnait bien. Que ça posait bien le bonhomme.


Car Anatole, vraiment, c’était quelque chose. Pas qu’une bête curieuse. Plutôt une curiosité. Un grand type, le fut déjà trop court remonté jusqu’au-dessus du nombril, qui nous faisait penser au géant vert qui vantait, dans un pub télé, les mérites du mais en boite. Un drôle de champi, avec la force  du colosse tracassé qui secoue son immense carcasse dans « des souris et des hommes ». Un champi en version  herculéenne, et toujours en train de faire le pitre. A foutre des mains au cul à Hyacinthe, la vieille fille dont la lenteur opulente faisait les beaux jours de la pharmacie. A attacher la queue des vaches ensemble. « Où est-ce que t’as donc  appris les nœuds de marin, espèce d’animal ? » Bon-papa l’aurait bien corrigé. Une ou deux fois, comme ça, en passant. Mais au moment d’armer son bras, la fourche ou le bâton était à chaque fois retombés. Il ne pouvait pas. Sûrement l’effet de quelque vielle superstition. «  tu sais comme ces indiens, chez qui les fous passent carrément pour des dieux » J’expliquais ça à Didi, mon cadet, après qu’on se soit endormi devant un énième western du mardi soir, avec Kirk Douglas ou Richard Widmark le préféré de Papa.


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Avant le remembrement (2em partie)

lundi 3 septembre 2007


Lorsque Papa prit l’espèce de mauvaise piste qui, sur la gauche de la route, menait vers la grange, les effluves anisées du fenouil sauvage m’indiquaient que c’était mon tour de jouir du spectacle. Juché sur son perchoir de chaume, le frangin avait pu profiter des jolis boutons d’or que le lotier faisait sur les minuscules prairies qui émaillaient la départementale entre chaque virage. A présent, ma situation un peu plus à hauteur d’homme, valait bien mieux pour admirer les troncs moussus des sapins presque tous centenaires, entre lesquels, s’élançaient comme des flèches, quantité de chevreuils et de biches, que le bruit familier du tracteur effrayait à peine.


Papa qui comprenait mal le bien fondé de tirer un seul coup de feu au milieu de tant de beautés, avait clôturé d’une double rangée de barbelés, les parcelles qu’il possédait alentours. «  C’est défendu ? Et après c’est chez moi ! » avait-il lâché au garde de l’ONF.  Papa ne supportait pas ces types, pour la plupart des amis d’enfance, qui prenaient leur pied rien qu’en enfilant leur tenue paramilitaire. Il n’était pas vraiment un de ces furieux du pacifisme. Loin de là. Plutôt un ancien d’Algérie qui avait toujours refusé de se commettre dans les méchouis de la Fnaca.


« Là-bas, y’avait d’autres types qui voulaient juste faire champs à part. faire comme nous quand on a mis le pied au cul des boches. » Papa  avait perdu deux ans en Algérie. D’abord comme pompier à Blida, dans une unité de blindés. Et puis en tant que patrouilleur tout feu tout flamme, dans le joli djebel kabyle qui lui rappelait un peu son pays, les mois de neige. On a toujours trouvé ça un peu étrange. Même aujourd’hui qu’après quelques voyages livresques, (Jim Harrison   nous fit vite nous pelotonner dans nos têtes hérissonnes) on jurerait plutôt que nos contrées jurassiques tiennent plus du Montana que de la Kabylie. Mais papa y était allé. Et pas qu’en rêve. Il s’était même forgé une réputation de dur de dur. « Mais ça sert à quoi de se battre sans bonne raison ». Ce qu’il aimait, c’était de foutre une bonne correction à un type, dont on savait qu’il avait fait du mal. Au début, il y avait bien eu la vieille loi du talion. Œil pour œil, dent pour dent, jeunes prunes en bocal contre sourire kabyle. Mais au bout d’un an, tout ce cirque commençait déjà à le lasser. Surtout qu’il avait du laisser sa ferme, ses champs et tout son cheptel,  à la grâce de la vieille, comme il disait.


La vielle qui était une caricature de belle-mère acariâtre, éprouvait pour Papa une répulsion incontrôlable. Qu’elle l’aperçoive dans l’encadrement d’une fenêtre, et elle se pinçait aussitôt, comme ça mentalement, le nez. « Dès le réveil, tu pues la vache, c’est insupportable. » C’était aussi bête que ça. Elle ne pouvait pas le sentir. En retour, il fit toujours bien  attention de ne jamais lui manquer de respect. L’envie de lui envoyer une paire de gifles lui venait pourtant très souvent. C’était surtout sa façon de le gendarmer jour et nuit. De le  noyer sous un flot d’ordres désordonnés et contradictoires. « T’as donné manger aux poules ? » «  Et les canards, pourquoi tu les rentres pas, t’as vu l’heure ? », « tu pourrais les laisser barboter un peu dans leur mare », « deux balles pour une seule vache, et pourquoi pas tout le pailler ? », «  cette bête empeste le purin, qu’attends-tu pour lui refaire sa litière, c’est pourtant pas la paille qui manque… »


La paille, c’est sur qu’on n’en manquait pas. Papa était sur le sujet le plus à même de la ramener. Trois ou quatre remorques, par jour, à se charger et se décharger tout seul. Du 15 au 30 août. Et ça jusqu’à ce qu’on soit en âge de l’aider aux champs. « Qu’on déchante une fois en nage » disait mon frangin. Alors, oui, Papa aurait eu son petit mot à dire. Sauf qu’il ne dirait jamais rien que la vieille ait pu mal interpréter. Il avait le respect des parents.


Les siens, son père surtout, ne valaient pas qu’on s’y arrête seulement boire un petit café, manière de passer saluer son monde. D’ailleurs on n’y passait jamais qu’une fois l’an. Pour la bonne année, un vieux coup de muscat ou de ce rivesaltes centenaire qui aurait désaltéré un mort, adieu et à la prochaine. Pour les foies de volailles de sa mère. Et pour sa rousole, aussi quelquefois, c’est vrai. Il faut dire que c’était quelque chose, cette rousole.  Une manière encore plus chiche d’omelette du pauvre, à base d’une douzaine d’œufs qu’on cassait sur un reliquat de lard et de pain dur. Chichement riche le plat du pauvre.


Bonne maman, comme on l’appelait sur la suggestion paternelle, faisait un peu penser à une princesse tibétaine. Au moins à l’idée qu’à dix ans on pouvait s’en faire. Elle avait des petites pommettes cuivrées, comme celles des femmes au goût bulgare de Gengis Kahn, qui s’affairaient tout leur petit bizness sous la yourte. On avait lu ça dans quelque Mallet Isaac, entre deux cuillères de Chambourcy. Plus tard, on aurait eu le temps de se rendre compte combien telle association d’idées malfaitrices, sonnait en fait assez juste. Bonne maman avait bien les pommettes de la princesse tibétaine, et avant tout cette forme gentiment muette de fatalisme. C’était une sorte de princesse tibétaine Canada Dry.


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Petit topo topographique

dimanche 2 septembre 2007

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Avant le remembrement (1er partie)

dimanche 2 septembre 2007

Remembrance of this past d’avant le remembrement


Le vent marin faisait dans les frênes ce frémissement délicieux qui annonçait la pluie. Bientôt la départementale, sur quoi le tracteur peinait à la remorque de la moissonneuse, ne serait plus qu’une voûte d’ombres mouvantes. Avant le bruit et la fureur de l’orage. En août la chose était fréquente, rendant, pour plusieurs heures, les destins inaudibles. C’était entendu, il fallait vivoter là-dessous à l’aveugle. Le goudron, qui fondait au cagnard comme plaquette de chocolat, en profiterait pour se  refaire une petite ceinture abdominale. Le regain reprendrait peut-être un peu de son joli teint mauve, tandis que les trèfles grillés sur pieds perdraient leurs derniers espoirs de moisson. Les luzernes fraîchement fauchées attendraient la semaine à pourrir patiemment. Les balles qu’on n’aurait pas mises en tas à temps, resteraient longtemps à ballotter ainsi défavorablement. Ce serait une petite catastrophe. Habituelle. Naturellement.


Alors, de toutes parts, c’est toute une humanité pécore qui se hâtait. D’abord et passant presque en trombe, celle moderne à quatre roues motrices, cabine très cabote et direction assistée. Et puis, l’ancienne litanie en tablier gris et fichus tout pareil, les bérets comme la vocation vissée irrévocable,  tout ça appareillage de bastringue brinqueballant pire qu‘un blues du Mississipi. Celle du vieux et de son charreton chargé d’herbe à lapin jusqu’à la gueule. Un râteau en noisetier et une fourche plantée dessus.  Et nous enfin, cheminant notre inamovible destin de road movie à la Cimino. Papa au volant du D22 Renault. Mon cadet rêvant, tout pâle au sommet de ses six rangées de foin, à quelque Opel Kadett. Et moi, qui m’agrippait sur ce siège passager, d’où le moindre coup de patin paternel risquait de m’éjecter.


J’avais les fesses aussi rouges qu’un tampon de jeune fille, à vouloir rester obstinément aux côtés de papa, pire qu’aux auto-tamponneuses. Mais voilà, je souffrais de cette sorte moins avouable de vertige, une trouille bleue qui m’obligeait à faire passer les balles à la fourche plutôt que de les ranger sur la remorque. Le plus bête avec tout ça, c’était que je ne pourrais jamais me pavaner là-haut dessus, comme un jeune coq sur son pavois. Mais c’était comme ça. Comme beaucoup d’autres trucs qui clochaient chez moi.


Dans la pente du chemin retour, je n’avais droit qu’au ras des pâquerettes immédiates du bord de route. Je souffrais donc en silence, le cul offert au bon vouloir des nids de poule, si abondant dans ce coin reculé de l’Ariège. Reculé comme tous les trous paumés du monde. Accidenté pire qu’une cascade de Rémi Julienne. Dans ces années, le héros de toute une jeunesse belmondienne. Reculé et c’était aussi bien, vu les beautés que tout l’univers ne verrait jamais. C’était aussi bien car c’était les nôtres et dans notre petite misère relative, c’était autant de petits luxes uniques. Un  privilège auquel on tenait.  Car vraiment le pays était beau.


C’était le genre de plateau planté à près de mille mètres. Un Vercors miniature, quelque part entre les vallées viticoles des Corbières et les premiers contreforts pyrénéens.  Un mille vache où les vents étaient beaucoup moins vachards, encerclé par des forêts profondes et touffues. Une combinaison audacieuse de hautes plaines grasses à souhait où essaimaient luzerne et ray grass, et de petites montagnes aux pentes ouvertes à tous les désirs d’aventure. Un patchwork rural interrompu, par ci par là, par des plantations de sapins  qui donnaient  à l’ensemble du paysage une touche rafraîchissante. Un lacis de chemins de terres datant d’avant le remembrement. Tout ça menant au hasard des traverses, vers la vingtaine de villages et de métairies où demeuraient encore les rares survivants de l’exode rural, qui résistaient encore et toujours à la hyppe hippie qui sévissait ici depuis les seventies.


A mesure que le tracteur plongeait sous la voûte des chênes massifs, qui annonçait pour bientôt ce bois des Soulaces où Papa s’était retapé une grange pour y entreposer son surplus de paille, je goûtais comme un envoûtement, le petit picotement salé qui naissait dès que la sueur se mettait à ruisseler sur les égratignures dont mes jambes étaient recouvertes à cause du chaume. Si je me trouvais quand même incroyablement trouillard pour un gosse du cru,  j’avais comme tous les mômes de mon age, le même petit fond  de sadisme. Je prenais un plaisir morbide à faire fumer les crapauds afin que leur ventre éclate comme une grosse bulle de chewing-gum. Je décanillais, au risque d’une tournée de martinet, tous les nids d’hirondelle. Dès qu’il était question de saigner un agneau ou de tordre le cou à la volaille, je me présentais aussitôt pour prêter la main  à mon père... (à suivre)

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