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Bon
papa, qu’on appelait ainsi pour la raison qu’on devine, s’y entendait pour lui
mener la vie dure. Lever aux aurores, pour travailler à la fraîcheur «
pardi couillon de la lune ! ». Coucher au plus obscur du crépuscule
« ben d’après toi hein? » De dix-neuf à quatre vingt sept
piges. « Le mouvement donne le sentiment de la liberté. » Ce n’était
pas parce que bon papa n’avait que le strict minimum d’instruction, qu’il ne
pouvait pas citer Malraux, une sorte de maître spirituel, voyez. C’était un
gaulliste de l’avant-dernière heure. Un pétainiste de
Malraux et lui avaient eu un peu le même parcours. Sauf pour le maréchal. Mais à part un de ces écrivains farfelus, qui pouvait se payer le luxe de prendre, après un petit coup de pile ou face, la première barcasse pour l’Angleterre ?
Avec le temps, Bonne maman avait appris à s’en ficher comme de son premier fichu. Lorsqu’il devint sourd, les choses ne firent qu’empirer. Au lieu du silence, la pauvre vieille eut droit à des hurlements redoublés. Elle résolut de monter le son du poste. Et adieu panier. Comme elle disait toujours.
Bonne-maman usait de tout un tas d’expressions patoises plus ou moins inusitées. Le tout accommodé selon les circonstances, faisait un charabia d’une poésie incroyable. Quand on commença à vouloir s’habiller tout seul, comme des grands de six ans, elle s’amusait à nous faire remarquer, comment nous nous étions encore mis le pantalon « sans devant derrière ». Pareil dès qu’elle se mettait en tête de descendre faire « niaow » à la foire, voir s’il n’y aurait pas des fois une ou deux occasions. Parfois son vocable débloquait jusqu’à se faire des plus énigmatiques. Elle avait un frère très bavard et surtout très handicapé, qu’il était presque impossible de faire taire, sitôt qu’il était lancé dans l’un de ses nombreux élans lyrico-trisomiques. Dans ces moments-là, et comme pour s’excuser auprès des gens, elle disait toujours « il est oun tchic attal, le pauvre Anatole et alors pour lui couper la chique... » On trouvait que ça sonnait bien. Que ça posait bien le bonhomme.
Car
Anatole, vraiment, c’était quelque chose. Pas qu’une bête curieuse. Plutôt une
curiosité. Un grand type, le fut déjà trop court remonté jusqu’au-dessus du
nombril, qui nous faisait penser au géant vert qui vantait, dans un pub télé,
les mérites du mais en boite. Un drôle de champi, avec la force du colosse tracassé qui secoue son immense
carcasse dans « des souris et des hommes ». Un champi en version herculéenne, et toujours en train de faire le
pitre. A foutre des mains au cul à Hyacinthe, la vieille fille dont la lenteur
opulente faisait les beaux jours de
Lorsque Papa prit l’espèce de mauvaise piste qui, sur la gauche de la route, menait vers la grange, les effluves anisées du fenouil sauvage m’indiquaient que c’était mon tour de jouir du spectacle. Juché sur son perchoir de chaume, le frangin avait pu profiter des jolis boutons d’or que le lotier faisait sur les minuscules prairies qui émaillaient la départementale entre chaque virage. A présent, ma situation un peu plus à hauteur d’homme, valait bien mieux pour admirer les troncs moussus des sapins presque tous centenaires, entre lesquels, s’élançaient comme des flèches, quantité de chevreuils et de biches, que le bruit familier du tracteur effrayait à peine.
Papa qui comprenait mal le bien fondé de tirer un seul coup de feu au milieu de tant de beautés, avait clôturé d’une double rangée de barbelés, les parcelles qu’il possédait alentours. « C’est défendu ? Et après c’est chez moi ! » avait-il lâché au garde de l’ONF. Papa ne supportait pas ces types, pour la plupart des amis d’enfance, qui prenaient leur pied rien qu’en enfilant leur tenue paramilitaire. Il n’était pas vraiment un de ces furieux du pacifisme. Loin de là. Plutôt un ancien d’Algérie qui avait toujours refusé de se commettre dans les méchouis de la Fnaca.
« Là-bas, y’avait d’autres types qui voulaient juste faire champs à part. faire comme nous quand on a mis le pied au cul des boches. » Papa avait perdu deux ans en Algérie. D’abord comme pompier à Blida, dans une unité de blindés. Et puis en tant que patrouilleur tout feu tout flamme, dans le joli djebel kabyle qui lui rappelait un peu son pays, les mois de neige. On a toujours trouvé ça un peu étrange. Même aujourd’hui qu’après quelques voyages livresques, (Jim Harrison nous fit vite nous pelotonner dans nos têtes hérissonnes) on jurerait plutôt que nos contrées jurassiques tiennent plus du Montana que de
La vielle qui était une caricature de belle-mère acariâtre, éprouvait pour Papa une répulsion incontrôlable. Qu’elle l’aperçoive dans l’encadrement d’une fenêtre, et elle se pinçait aussitôt, comme ça mentalement, le nez. « Dès le réveil, tu pues la vache, c’est insupportable. » C’était aussi bête que ça. Elle ne pouvait pas le sentir. En retour, il fit toujours bien attention de ne jamais lui manquer de respect. L’envie de lui envoyer une paire de gifles lui venait pourtant très souvent. C’était surtout sa façon de le gendarmer jour et nuit. De le noyer sous un flot d’ordres désordonnés et contradictoires. « T’as donné manger aux poules ? » « Et les canards, pourquoi tu les rentres pas, t’as vu l’heure ? », « tu pourrais les laisser barboter un peu dans leur mare », « deux balles pour une seule vache, et pourquoi pas tout le pailler ? », « cette bête empeste le purin, qu’attends-tu pour lui refaire sa litière, c’est pourtant pas la paille qui manque… »
La paille, c’est sur qu’on n’en manquait pas. Papa était sur le sujet le plus à même de
Les siens, son père surtout, ne valaient pas qu’on s’y arrête seulement boire un petit café, manière de passer saluer son monde. D’ailleurs on n’y passait jamais qu’une fois l’an. Pour la bonne année, un vieux coup de muscat ou de ce rivesaltes centenaire qui aurait désaltéré un mort, adieu et à
Bonne maman, comme on l’appelait sur la suggestion paternelle, faisait un peu penser à une princesse tibétaine. Au moins à l’idée qu’à dix ans on pouvait s’en faire. Elle avait des petites pommettes cuivrées, comme celles des femmes au goût bulgare de Gengis Kahn, qui s’affairaient tout leur petit bizness sous
Remembrance of this past d’avant le remembrement
Le
vent marin faisait dans les frênes ce frémissement délicieux qui annonçait
Alors,
de toutes parts, c’est toute une humanité pécore qui se hâtait. D’abord et
passant presque en trombe, celle moderne à quatre roues motrices, cabine très
cabote et direction assistée. Et puis, l’ancienne litanie en tablier gris et
fichus tout pareil, les bérets comme la vocation vissée irrévocable, tout ça appareillage de bastringue
brinqueballant pire qu‘un blues du Mississipi. Celle du vieux et de son charreton
chargé d’herbe à lapin jusqu’à
J’avais
les fesses aussi rouges qu’un tampon de jeune fille, à vouloir rester
obstinément aux côtés de papa, pire qu’aux auto-tamponneuses. Mais voilà, je
souffrais de cette sorte moins avouable de vertige, une trouille bleue qui
m’obligeait à faire passer les balles à la fourche plutôt que de les ranger sur
Dans la pente du chemin retour, je n’avais droit qu’au ras des pâquerettes immédiates du bord de route. Je souffrais donc en silence, le cul offert au bon vouloir des nids de poule, si abondant dans ce coin reculé de l’Ariège. Reculé comme tous les trous paumés du monde. Accidenté pire qu’une cascade de Rémi Julienne. Dans ces années, le héros de toute une jeunesse belmondienne. Reculé et c’était aussi bien, vu les beautés que tout l’univers ne verrait jamais. C’était aussi bien car c’était les nôtres et dans notre petite misère relative, c’était autant de petits luxes uniques. Un privilège auquel on tenait. Car vraiment le pays était beau.
C’était le genre de plateau planté à près de mille mètres. Un Vercors miniature, quelque part entre les vallées viticoles des Corbières et les premiers contreforts pyrénéens. Un mille vache où les vents étaient beaucoup moins vachards, encerclé par des forêts profondes et touffues. Une combinaison audacieuse de hautes plaines grasses à souhait où essaimaient luzerne et ray grass, et de petites montagnes aux pentes ouvertes à tous les désirs d’aventure. Un patchwork rural interrompu, par ci par là, par des plantations de sapins qui donnaient à l’ensemble du paysage une touche rafraîchissante. Un lacis de chemins de terres datant d’avant le remembrement. Tout ça menant au hasard des traverses, vers la vingtaine de villages et de métairies où demeuraient encore les rares survivants de l’exode rural, qui résistaient encore et toujours à la hyppe hippie qui sévissait ici depuis les seventies.
A
mesure que le tracteur plongeait sous la voûte des chênes massifs, qui
annonçait pour bientôt ce bois des Soulaces où Papa s’était retapé une grange
pour y entreposer son surplus de paille, je goûtais comme un envoûtement, le
petit picotement salé qui naissait dès que la sueur se mettait à ruisseler sur
les égratignures dont mes jambes étaient recouvertes à cause du chaume. Si je
me trouvais quand même incroyablement trouillard pour un gosse du cru, j’avais comme tous les mômes de mon age, le
même petit fond de sadisme. Je prenais
un plaisir morbide à faire fumer les crapauds afin que leur ventre éclate comme
une grosse bulle de chewing-gum. Je décanillais, au risque d’une tournée de
martinet, tous les nids d’hirondelle. Dès qu’il était question de saigner un
agneau ou de tordre le cou à la volaille, je me présentais aussitôt pour prêter
la main à mon père... (à suivre)
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