Oiseaux de nuits - les quais de transport
J’arrivais toujours avant 22 heures. Le chargeur se cachait derrière une palissade de briques. Les tagueurs s’épuisaient à la recouvrir. Je la longeais depuis la rue Riquet et passais un clin d’œil à travers les trouées de la vieille muraille ; j’y voyais mes camions arrivés.
On entrait dans cet enfer par une cour pavée d’attentions accidentées. Quelques marches, dans le coin, permettaient de rejoindre l’entrepôt dont le vieux toit ondulé et fuyard couvrait à peine le quai. À l’abri, blottis sur le mur droit, se trouvaient le bureau et notre local à pauses nocturnes.
Seul Français de l’équipe de nuit, étoile montante, je crus, au début, que tous les autres s’appelaient Likoum. Ces autres, d’anciens bergers de Kabylie, se salamaliquaient beaucoup. Ils se moquaient de moi et de mon ignorance. Partis du bled depuis trop longtemps, ils parlaient un arabe de pois chiche emmêlé du français de la Zone. Pour la plupart d’entre eux arrivés à l’appel des « trente glorieuses », et pris au piège de la médiocrité ligotante, ils habitaient les immeubles d’en face : le quartier de la Goutte d’Or, à partager entre la multitude. Le matin, pendant que les pères y dormaient, leurs fils, dégouttés, partaient faire des conneries quand leurs mères pleuraient en fermant la vie aux filles.
Je déposais mon casse-croûte dans le local des hommes. En sortant, j’emportais le premier transpalette venu tout en priant pour qu’il roule bien. J’empoignais mon engin par l’envers et, un pied dessus, un autre sur le sol, je filais en patinette vers mon premier camion.
Arrivée après vingt-deux heures, la Normandie débarquait à l’assaut de mon quai, avec à son bord un chauffeur « ni oui ni non » qui gerbait les affaires en vrac jusqu’au toit de la caisse. Notre relation unique – descendre le hayon prudemment pour éviter l’avalanche de biens — se soldait en trois mots : « Salut, putain et merde. » Il s’en allait pisser puis siffler un café avec la secrétaire de garde, lorgnant sa poitrine rebondie sans obtenir de passe.
Moi, j’amenais les charriots pour le dégroupage. Ces drôles de wagonnets – quelques planches de bois enserrées dans une menotte de fer -, représentaient chacun une part de l’hexagone à livrer. Les marchandises traversaient la France. Dans le lot du Rouannais passait une bourriche d’huitres et une bouteille de vin blanc qui ne devaient la vie qu’à l’œil avisé du contremaître. Quelques conserves, emmaillotées par une Normande au lait maternel, partaient rejoindre, à Lyon, un jeune homme à peine sorti du nid. Un plan rejoignait Nice plié et une barre d’acier, revêche et perchée dans un coin, glissait du tas de voyageurs inertes pour me tomber dessus.
Jusqu’à vingt-trois heures, les rues restaient animées. Quelques passants sifflaient sur le trottoir, entre deux bruits de tracteurs. Des voitures, éreintées de bouchons traversés, cherchaient à se garer face à nos entrepôts. Sur l’autre rive de la rue, des lucarnes perchées s’éteignaient sur le spectacle que nous donnions en pleine lumière.
Je me jetais dans les camions avec la rage du condamné. Je les vidais ! Nous travaillions dans une chaîne humaine : moi dans le tas de choses et les collègues au tri. J’y évacuais ma rage, eux chargeaient les wagonnets. Le chef de village de l’équipe (bât B, esc. C), un bonhomme un peu plus fort que les autres et à la voix rauque, raccrochait les wagons au volant de sa mini draisine électrique. Il faisait des arabesques sur le quai pour que nous accrochions des régions à sa traîne.
Puis, à deux heures, c’était la pause. Les hommes posaient leur sueur en s’asseyant mollement sur le carreau du vestiaire. Une de leurs femmes avait préparé du couscous qu’ils mangeaient en silence, assis en tailleur autour de la boite. C’est l’estomac repu, un verre de thé chaud avalé dans du sucre, que le chef prenait la parole. Il demandait des nouvelles des familles en attendant que les semi-remorques venant de loin arrivent pour la tournée suivante. Quand chacun se sentait suffisamment réconforté, on se mettait à parler de nos rêves de jour, de notre propre bled intérieur et d’un retour prochain. La pause était un peu longue parfois : nous finissions par n’avoir plus rien à dire. Quelques minutes obscures auraient fini de rendre nos rêves inaccessibles, quand le 33 – mon bahut fétiche — surgissait comme un prince Noir d’Aquitaine sur les pavés de la cour.
De quatre heures à six heures, les gars arrivaient de partout. C’était la course, les charriots serpentaient sans cesse. Notre charmeur de serpent chantait dans ses cercles concentriques ; les paquets volaient, les hommes s’acharnaient.
Enfin, des petits camions arrivaient pour répartir les colis restant sur Paris. Ils sonnaient la retraite de notre tribu noctambule. Quelques-uns, avec moi, allaient prendre un café tout au bout de la rue, puis chacun se dispersait, à la recherche de sa nuit à lui, celle dont le jour pointait.
C’était vers la fin de l’automne. Le soleil ne se couchait plus. Dès cinq heures, les « vermines » du quartier, perdues parmi les feuilles mortes, avaient attendu devant les grilles du Métropolitain ; dès l’ouverture, ils s’étaient entassés sur les quais, à réchauffer ce qu’il restait d’eux-mêmes. Après une nuit de travail, j’y passais, inaperçu. Je remontais la rue Montcalm pour aller me coucher. Je tirais un tissu sur le jour donné par ma fenêtre, sorte de rideau de douche aux motifs de toile en bord de mer. Je mettais, derrière ses bandes blanches et bleues, du sable dans mes rêves ; et puis de l’eau aussi ! Avec un phare en fond de cour. Son faisceau balayait ma nuit. Il veillait sur mes songes. Sa pointe rouge m’alertait, mais je n’écoutais pas, je dormais.
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ENFANCE
— Tu vois, l’homme, renchérit-il, ça me fait penser à quand j’étais enfant, à l’époque de la maternelle. Mes parents ne se parlaient plus depuis déjà longtemps, ç’avait à voir avec mon œil rouge et mon regard enfoncé. Le soir, pendant qu’il la battait, ma mère, - je ne supportais pas ses braillements -, je partais me promener loin des cris, dans les vignes du patron, seul, avec des billes dans les poches et un berlon en main. La violence, les pleurs, surtout les pleurs, ça me rendait nerveux, bizarre.
Alors, moi aussi j’écrabouillais : de mon doigt sale de gens de rien, je traçais un sillon par terre. Oh ! Pas trop gros le sillon, juste de quoi faire couler ma pisse en pente. J’y plaçais deux ou trois cancrelats à la file indienne, puis remplissais ma « rivière » avec mes burnes. Le flot balayait les bêtes : elles se débattaient. Après quoi je leur tirais dessus avec mon berlon, et je les finissais aux billes de verre, toutes tintées de rouge, comme mon mauvais œil.
Je recouvrais la bouillie de terre et de cailloux. Le lendemain, il n’en restait rien : les fourmis, ces finisseuses, avaient tout emporté.
Ma mère, il lui manquait des dents. Ma grand-mère maternelle, elle, disait que c’était mon vieux qui les lui brisait. Ma « vieille » avait juste vingt-deux ans, dont cinq d’une vie semi-solide. Elle picolait du rouge piqué, subtilisé au propriétaire à chaque fois qu’elle y faisait le ménage. Elle naviguait toujours entre deux eaux, bafouillant ses « oui », et hurlant ses « non », comme quand elle ne voulait pas que le père la force devant moi, à midi, entre le poulet et les frites. Elle était si maigre, ma mère ; à en faire frémir un coucou avec ses cheveux de filoche crasse et ses joues posées en creux. Elle s’était flétrie dès l’âge de quinze ans. À seize, elle était en cloque, et à dix-sept, elle m’avait… pour me rejeter quelques minutes après.
Je l’aimais bien la mère, sauf quand elle criait entre ses dents cramoisies par la vinasse ou bien qu’elle avait peur. Je me mettais alors à lui donner des coups de pieds dans les quilles pour la calmer un peu. « Ta gueule ! », je disais, « tu fais caguer ton monde ! » Et puis je rigolais. Je rigolais ! En même temps que mon père qui lui filait un brin aussi, juste pour valider mon comportement de presqu’homme valable pour aller à la chasse. De sorte que le dimanche, elle ne restait pas à la maison, elle partait chez sa mère à elle, qu’était bien plus gentille, qui la giflait seulement.
Jusqu’à l’âge de raisin, j’étais du voyage comme les bouteilles de rouge mal bouchées. Il n’y avait pas loin à aller pour rejoindre mamie, mais ça tournait, ça virait tellement que je vomissais toujours mon petit déjeuner au kilomètre dix. C’est là que j’ai appris à compter : sur les bornes kilométriques jouant à cache-cache avec les herbes hautes.
Parce qu’elle était bourrée ma mère, un jour, elle oublia de fermer ma portière. Alors, au détour d’un virage, elle m’avait balancé dans le fossé plein d’eau du bas de la côte, avant chez ma grand-mère. J’étais trempé, un rat noir m’avait mordu, mais je n’étais pas mort. Si bien qu’à son retour, elle fut surprise de me voir faire du stop à l’extérieur de la voiture, quand elle pensait brumeusement que mon cul se trouvait sur la banquette arrière. »
— H-55 minutes ! Ça passe vite, le rat ! encore cinq minutes pour toi, et ce sera à mon tour. D’accord ? »
— Ça me va » dit le monstre. Il s’inspira d’une grande bouffe d’oxygène viciée pour parler à nouveau.
— Nous vivions au sein d’un semblant de paradis naturel. La maison se trouvait juchée au-dessus du plateau, sur une colline, sorte de téton rouge collé à une croupe-mamelle bienveillante. Nous étions seuls dans ce bout de village. Il n’y avait que les oiseaux et les rainettes pour nous y faire de la musique. Parfois, une mobylette passait - pétaradant autour de notre bosse calcaire -, puis évanouissait sa musique pétante au loin, dans le chemin. Quelques arbres tournicotaient dans la descente : des chênes blancs, des châtaigniers, des vîmes, et même un noisetier dans lequel je picorais à la saison, avec les écureuils, mes amis. Le haut du dôme était toujours pelé, couleur vert de chiendent, taché du bronze de la roche mêlée de crasse de fer. Il contrastait avec le pied de la colline, bourré de vignes, rouges et vertes en septembre, brunes et sombres pendant l’hiver.
D’aussi loin que je me souvienne, j’avais tout le temps à faire, dehors. Plus qu’à l’intérieur, où, alternativement, j’entendais ma mère cuver et mon père la taper. Si bien qu’incapable à l’époque de détester mon père et ma mère pour leurs actes anxiogènes, je me mis à haïr la baraque, jusqu’à lui donner quelques coups dans mes colères les plus noires. L’Air, la Nature, c’était mon unique oxygène, ma Liberté chérie.
Jusqu’à l’âge de douze ans, ma mère minutait mes libertés. En été, aux jours où le soleil n’en finissait plus de flatter les vertes formes des coteaux, elle me laissait, entre neuf et dix heures, libre de gambader dans les rangs de vigne et les chemins du village. Je ne me joignais jamais aux différents, mes voisins. Outre qu’ils se moquaient de moi et de mon œil veineux, je n’avais pas le goût des autres, avec leurs discussions inutiles, leur foot et leurs jeux interdits. Moi, j’arpentais la terre, la tête dans les étoiles. Moi, je caressais la nature, pour mieux la voir se prélasser de la fraîcheur du soir. Moi, je lui chantais : « Au clair de la lune », pour qu’elle s’endorme paisiblement, en pensant à moi peut-être : « je », misérable monstre au sein d’une famille de pochards violents !
Au dîner, j’avais droit à trois grands verres de vin. Mon père, il disait toujours : « Tiens Gaspar, ça donne bonne mine, bon œil », avant de partir dans un grand éclat de rire, que la mère, je ne comprenais pas pourquoi, ne reprenait jamais. J’en piquais toujours un quatrième quand mon vieux se tournait vers la télé et que l’autre lavait la vaisselle dans le bac. Et puis, en été, j’y ajoutais quelques gorgées de ma réserve personnelle, de ma cachette d’en dessous le mur, à la fissure de l’entresol.
C’était l’époque de ma première hallucination ; de mes rêves éveillés. Un soir, sur le sentier qui tournait en spirale ascendante autour de la maison, le sol se mit progressivement à devenir flou…, puis vide. Le chemin demeurait entier à l’arrière de mes pas. S’émiettant à mon niveau, il disparaissait après, dans un vide violet. Seuls restaient en suspens les cailloux, mi-granit, mi-calcaire, comme un jeu de marelle pour adulte qui rejoindrait la porte de la cuisine. La terre, sous mes pieds, se délitait à la façon d’une charrue qui casse les blocs d’argile séchés sous l’ardent soleil de juillet.
Les pierres flottaient dans le vide sidérant. Pour avancer, je devais sauter de plus en plus loin sur des roches humides. Quand je me plantais, j’entendais rigoler, un rire comme celui de mon père, gras et bête. Chaque fois que je m’arrêtais, soufflant un peu face à cet effort surenfantin, je percevais un cri d’horreur qui m’était seul destiné, comme un écho à celui de ma mère, à ma naissance. Au-dessus de moi traînait, à sa façon étrange d’être là par hasard,, une drôle de lune : un ballon osseux avec des trous, quelque chose de rouge à l’intérieur, gonflant à chacune de mes émotions.
Alors, pour évacuer cette insupportable vision, je clignai des yeux. « Cinq fois », comme disait mon grand-père, « une pour voir si t’es conscient, et les quatre autres pour savoir si tu sais encore compter les éléphants roses. Si ça marche, c’est qu’tu peux te resservir en attendant que le gibier, il croise devant ton fusil. »
Ça avait fonctionné pour lui, il avait tué mon oncle qui passait par là cueillir des champignons. On s’était un peu marré, avec mon père, parce qu’on ne l’aimait pas ce gibier de potence : il braconnait souvent autour de notre zone de chasse, ça nous rendait nerveux.
Mon grand-père avait moins ri dans le panier à salade où on ne raconte pas d’histoire : on l’avait privé de vin pendant cinq ans.
Je comptais quand même jusqu’à dix pour m’assurer du résultat. Je pris sincèrement mon ancêtre pour un sorcier quand le chemin revint, avec sa terre au dessous et ses herbes en touffes au milieu ».
Le rat se tut ; il ferma sa boîte à souvenirs… ça dura un long moment. Mais il était curieux : quand il reprit, ce fut pour changer de sujet.
- Pour en être arrivé là aujourd’hui mon gars, tu as forcément traversé les mêmes genres de rêves, la même violence gratuite. Tu dois être autant fou que moi. Car, quand on nage dans la misère, qu’on oscille entre la vie et la mort, c’est qu’on nous a fait du mal. Ni toi ni moi n’osons en finir, de notre vie jetée. Nous sommes des lâches, nous nous laissons mourir, portés par l’existence jusqu'à ce que mort s'ensuive, pourvue qu’elle ne vienne pas de nous… »
- 55…, 56…, 57…, 58…, 59… stop, le rat ! C’est à moi !
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L'heure de la boule
J’avais, c’est vrai, un aspect misérable. Je portais mes anciennes fringues de playboy de plage : un jean de marque, un gros ceinturon, un tee-shirt de surf. Mon blouson aussi datait d’avant ma déchéance. Tout était déchiré, taché. Je ne pouvais plus rien m’acheter de décent depuis mon exode raté. Mon vestiaire portait les stigmates de la misère.
À l’intérieur de mon unique placard, j’avais rivé une ficelle à ses extrémités. J’y avais mis mes cravates, elles s’y démodaient. Collé à leurs côtés, un mode d’emploi pour assortir chemises et vestes.
C’était pour le cas où, pour une occasion encore, une offre miraculeuse de travail en col blanc, distribuant métro, boulot, dodo ; plus une paye substantielle me permettant de m’acheter un éclair au chocolat chaque matin ! Un truc que j’avais eu, avant. Un travail propre pour manipuler des choses sales, cancérigènes, pas mal payées. Mais un jour, on n’avait pas renouvelé mon contrat parce qu’il aurait fallu m’embaucher ; parce que je n’aurais plus voulu faire le truc à cancers si je m’étais syndiqué ! Alors, j’étais allé pointer au chômage ; et je n’étais pas le seul !
Et maintenant, je me trouvais là, face à face avec un rat, le corps affalé, à moitié dans la rigole et le reste au dessus des pleurs.
— Tu es en colère, dit la créature noire, ça me plaît, l’homme, fouille au fond de ta mémoire. Dans une heure tu seras comme moi ! »
Gaspar s'offrit une courte rémission. Seule l’haleine du rat bousculait l’atmosphère. Il questionna :
— Pourquoi es-tu là ? Dis-le-moi. »
— C’est par hasard, le rat, répondis-je malgré moi, c’est par hasard. Dès que j’aurai repris mes esprits, je m’en irai, tu ne seras plus qu’un mauvais cauchemar. »
Je me demandais alors ce qui avait pu lui arriver.
— C’est simple, dit la créature, mon enfance est en droite ligne de ma naissance : tout est écrit sur soi lorsque l'on sort du cul de sa mère ! »
Pendant qu’il parlait (ou s’écoutait parler), j’entendis une bande de ses congénères s‘approcher en courant sur le bord. Ils plongèrent dans l’eau. Leurs museaux sifflaient en se frottant sur un morceau de tissu. Ils me bouffaient la cheville ! Mon rat poussa un hurlement terrible ! Il y eut du bruit partout dans la rigole ! Ça couina. Ça expira. Un bruit de mandibules qui dévoraient traina autour de mes oreilles. Ça s’enfuyait !
— Saletés de rats ! Ils allaient me priver d’une humaine conversation ! Pas question ! Ça ne court pas les galeries, ici, un homme candidat à la désincarnation.
Il me terrifiait, son humour.
— Tu n’es pas sorti d’affaire pour autant ! »
Il me fatiguait, celui-là. Je pensais : « Ferme les yeux Yves, il faut les clôturer et penser qu’il n’existe pas. »
— Pourtant l’humain, tu dois m’écouter. Nous avons l’absolue nécessité d’accoucher de nos âmes, parce que nous n’avons plus qu’une heure à vivre.
En traînant ton marteau piqueur sur le sol quand tu es tombé, tu m’as sectionné un membre. Je ne peux plus bouger et tu ne vaux guère mieux.
Vois-tu, mon garçon, le curage des égouts, à l’endroit où nous sommes, est effectué par une bille calibrée, poussée par une énorme quantité d’eau, libérée par les vannes automatiques de l’amont. Quand la sphère délétère déboule, elle écrase puis repousse les charpies jusqu’au prochain collecteur, en contrebas. Dans une heure, ce que le « bateau vanne[1] » repêchera de toi... et de moi sera de l’épandage pour les champs de maïs de la Beauce. »
— Ha ! Ha ! Ha ! relança la bête d’une voix terrifiante. Voilà bien une fin pour moi, moi qui n’ai jamais pu me résoudre à mourir ; ni à vivre d’ailleurs !
Voici ce que je te propose, l’homme : je parle dix minutes, puis c’est à toi, et ainsi de suite jusqu’à l’heure fatidique. »
Et pendant que le rat riait, je comptais les minutes avec consternation.
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Victor, à quoi as-tu servi?
Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. (Victor Hugo, Hauteville-House, 1862.) |
Le jour du rat
Je pris le métro vers huit heures. Le clochard avait disparu. Ça ne m’étonnait pas. Depuis quelques jours déjà, il cuvait son pinard sur lui-même, tête empilée sur son tronc, comme une pâte qui s’effondre sur un support trop maigre. Ces derniers temps, dans des éclairs de lucidité, il découvrait ses chevilles pelées, se déchaussait de ses mites un instant : des vers de drosophiles s’agitaient dans ses pieds. Les misérables, quand on les soigne de ça, quand on ne les ampute pas, ils demandent à garder les asticots dans une boite, pour les faire naître en mouches... il ne restait plus trace de l’homme : la place du brisé était nettoyée : une machine à laver la merde municipale avait "délogé la vermine".
Assis dans la station, j’entendis le bruit de torture qu’imposait la rame aux rails : la « 12 » arrivait. Incommodées, trois mouches blanches évacuèrent les ténèbres du tuyau parisien, et partirent vivre leur existence à l’air, libre de pondre dans les souliers des hommes.
Dans la camionnette, je bloquai la boite à outils en la crevant d’un tournevis à sa base. Le patron, mauvais ouvrier, avait ses outils mal rangés : j’étais empilé sur un fatras de merde, j’étais le seul accessoire facile à trouver.
Je replongeai dans le noir des égouts. Le marché battait son plein. Les restes de salade y pleuvaient. Les rats se tenaient tout près de moi. Ils venaient pour manger. Les rongeurs - essentiels aux boyaux parisiens -, débouchent le réseau en dévorant les déchets qui l'obstruent . Ils lui vident le cul, en sorte.
L’arpète m’interpella depuis la surface :
— Eh, on va changer de rue ! Débranche l’outil, mec. On va fermer cette bouche, et on se retrouve au croisement des deux égouts au fond ! D’accord ?
— Comment ? Il ne m’écoutait pas.
Personne ne m’entendait. J’étais une chose après tout ! Pas un homme. Pour cela, il m’aurait fallu un pavillon, une femme, deux enfants ; et un chien avec des puces ! Je n’avais rien de tout ça.
Me restait ma loupiotte pour seule clarté dans ces tripes de gens. Je marchais. Je courrais presque! Je me sentais suivi, les rats étaient curieux quand je faisais silence. J’avais peur ! Au détour d’un regard, apercevant une queue se faufilant, je m’enfuis. Une « patte », de fer la patte, censée soutenir des câbles au mur, se trouva en travers de mon chemin. Je m’assommai dessus, les ténèbres m’envahirent...
... je restais évanoui quelques minutes, ou quelques heures. Je ne resentais pas mon corps, mais j’entendais. J’entendais l’eau qui coulait autour de mes bottes. J’entendais une respiration chaude. J’ouvris les yeux : deux yeux rouges me fixaient dans l’obscurité. Leur propriétaire : un rat ? Se mit à parler.
— Je ne te mangerai pas. Je me nomme Lucien Gasparhoux. Mais tu peux m’appeler Gaspar ! »
Interloqué, je demandai comment un rat avait pu apprendre à parler. Alors, il répondit :
— Tout simplement : avant, j’étais un homme ! Ne t’es-tu jamais posé la question : les clodos qui se lâchent dans leur froc, qui dégueulent sans se réveiller, ils vont où quand ils disparaissent ? Le métro, c’est un passage seulement; juste une gare de transit, une étape de la déchéance. Quand ils sont à bout, ils prennent le métropolitain de l’après dernière rame. Il mène aux égouts. C’est celui que j’ai pris, il y a près de vingt ans ».
Le « rat » laissa un temps le silence tendre l’obscurité. Il reprit : « Toi aussi tu viens de là ? »
— Non ! Je ne viens pas de là !
— Moi, j’étais condamné à l’emprunter, cette rame; et ce, depuis toujours, dit-il, voici pourquoi : quand je suis né, ma mère était à la vigne. C’était aux vendanges, mon père tenait le tracteur. Aux premières contractions, elle s’est faite remplacer dans le rang. Mon père l’a posée sur le capot de l’engin, et… je suis arrivé là, entre deux bastes de raisin. Quand il me tira la tête, il m’enfonça un œil ! Le patron nous envoya à l’hôpital le plus proche. C’est là-bas qu’on a coupé le cordon. C’est ça qui m'envoya au trou dans lequel je me trouve aujourd’hui. »
Affalé, les pieds dans la rigole, celle de l’eau des douches où les gens heureux chantent leurs opéras comiques, le corps épousant la voûte serrée de l’égout, je ne pouvais rien, tout mouvement de la tête m’était impossible. Un liquide coulait sur mon front, contournant mes paupières, ruisselant sur mon nez, alimentant ma bouche. Du sang...
— Quand ma mère m’a vu, reprit le rongeur, elle s’est mise à hurler. Et c’est ça que j’entends encore résonner dans mon crâne ! Ce cri me rejeta à l’autre bout de la terre, tu comprends ? Dans les égouts, au fond ; le fondement de mon histoire ».
Ce monstre me faisait peur avec sa voix rauque et grave qui roulait les « r » comme sur les plateaux du Rouergue.
— Ne me cherche pas, l’ami. Je suis un monstre c’est vrai, mais tu ne me vois pas. Par contre, moi, j’aperçois ton visage et ta maigre silhouette. Tu fais peur, bonhomme, tu fais peur ; et presque autant que moi !».
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AMOUR PROVENCAL
Depuis le fort de Balaguier,
Je vis la rade toulonnaise,
Sous un pin parasol, appuyée.
Je découvris dans la fournaise,
L’espace marin et la montagne,
La Tour Royale et ses cimaises.
Une rocaille où l’eau stagnait,
Un jardin botanique rare,
Aux plantes médicinales innées,
Résonnaient les cris des bagnards,
Là-bas se dressait le Lazaret,
Emergeait au loin un haut phare.
A la villa Tamaris j’allai.
Une exposition de sculptures
Je vis, ayant obtenu un billet.
Le soleil me donna des brûlures.
Je me promenai tardivement
En évoquant un proche futur.
Pensant à lui timidement,
Une émotion me submergea.
Ö il me manquait terriblement !
De mon esprit las, il émergea.
Le soir, son doux regard me hanta.
Je me fondis alors en son karma…
Anouchka
240808
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L'amour
Dans le hall, au guichet, Frigg passant souple liane en danseuse classique sur la pointe des pieds, j’emportais de mon désir la clé de notre couche. Nous montâmes vivement, près de se frôler, mais sans l’oser vraiment, jusqu’à la porte du plaisir : « deuxième étage, chambre 3, dernière porte à gauche ».
À l’intérieur, elle gorgée d’une eau d’envie, moi mouillonant de sang, mais ne sachant que faire, nous approchâmes de la fenêtre de l’accordéon. Elle me toucha la main, je la saisis !
Se cachant derrière moi, elle glissa l’autre sur ma hanche. Je la plaquais !
Elle se lova contre mon dos, la tête un peu à l’écart pour voir les passants respirer. Je la retournais !
Frigg enleva mes mille peaux, mes protections contre la vie. Je déchirai les siennes !
Dans la descente, Frigg avala ma vive. Enfin, alité, j’entrai chez elle, avec douceur, amour et force. Deux tissus de soie se frôlaient l’un dans l’autre, sans se toucher vraiment. Ils chauffaient, brûlaient, mais je n’avais pas mal. Seul Frigg frémissait : j’étais sur le chemin. De cette souplesse que seules ont les ballerines, je sentais ses mains ses pieds ses seins caresser mon corps au partout !
Elle passa une paume sous moi. J’entendis mon cœur résonner mon armée : je gémis ! et au « je t’aime » susurré au creux de mon oreille, mon sang ! inonda son amour...
Elle me garda deux jours et deux nuits enfermé dans son corps. Frigg me protégeait des coups, des loups et puis des cris.
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BALADE AUX GIBETS
Le chemin serpentait sans fin,
Parmi les arbustes et les genêts,
Il me semblait que j’étais loin.
Lorsque je reconnus une allée.
Ce n’était point l’allée du roi,
Ni celle de la jeune reine,
Il s’agissait d’un piètre choix,
Pour autant, j’étais sans haine.
Nulle ramée d’arbre hideuse,
Le silence semblait léger,
Ma souvenance pieuse,
Me rendait cet endroit hanté.
Lors de mes jeunes années,
Je fus témoin d’horribles faits,
Que ma mémoire a gardés,
Tristes et horribles pensées.
Je perçus une lamentation,
Bien sinistre en était l’air,
Cruelle malédiction,
Je m’éloignai ventre à terre.
De mes anciennes frayeurs,
Resurgirent tous les gibets
Et leurs indicibles malheurs,
Dont je chassais les idées.
Dès lors, je ne pus à mon cou
Nouer quelque lavallière,
Sans voir se dresser tout à coup,
Ces spectres des jours d’hier.
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AUSSI PROFOND QUE MES LARMES
Milena est née prématurément le 8 Août 2000. Elle semble très satisfaite d’être venue au monde de façon inopinée, deux semaines à l’avance. Déjà, elle jette autour d’elle des regards intéressés. Sans doute perçoit-elle l’ombre et la lumière, phénomènes nouveaux pour elle.
- Milena, ma fille !
Je répète ces mots sans y croire encore. Moi, Ludmilla Pavlova, j’ai un enfant, une jolie petite fille qui a l’air bien vivante. On dirait qu’elle me ressemble, à moins que ce ne soit plutôt l’esquisse du menton de Vladimir. Et dire qu’il ne sait rien. Sous-marinier, il est actuellement en mission. Je ne le reverrai que dans quelques semaines. Il est très fier d’être mécanicien sur le Koursk, un des fleurons de la marine russe. Je n’ai pas pu avoir de contact téléphonique. Aussi ai-je envoyé un télégramme, par l’intermédiaire de l’amirauté, pour annoncer la naissance de Milena. Mais j’ignore quand il lui sera remis. Pour l’instant, je n’ai aucune nouvelle de lui.
Cependant, le fait de me trouver seule avec ma fille me procure une joie immense. Ainsi, je fais connaissance avec Milena petit à petit. Le prénom me plait. Je l’ai choisi avec Vladimir. Nous admirons tous les deux Milena Jesenska, illustre journaliste tchèque, inspiratrice de Franz Kafka. Toute à la contemplation du petit corps installé sur mes jambes repliées, j’en examine chaque parcelle visible et ne lui trouve pas le moindre défaut. Mes pensées se tournent vers mes parents dont je garde le souvenir religieusement. Je ressens un peu de tristesse à l’idée qu’ils ne connaîtront jamais leur petite-fille. Je suis d’un doigt léger le contour de son visage en souriant. Elle sera aussi jolie que moi, me dis-je sans la moindre modestie. Les larmes me montent aux yeux tandis que Milena remue ses petits bras dans un simulacre d’approbation.
Dans la chambre, nulle fleur ni cadeau. Les murs lisses et froids à reflets verdâtres donnent à la pièce un air lugubre. Mais la joie que j’éprouve est si intense que le décor m’est indifférent. Vladimir est à 300 mètres sous l’eau. Comment peut-il supporter la claustration et la promiscuité ? Chaque jour, je pense à lui à heure fixe. Il en fait autant, du moins c’est ce qu’il me dit. Je sors demain de l’hôpital et suis très fière de retrouver mon petit logement avec Milena dans mes bras.
Je saute joyeusement du marchepied de l’antique tramway qui me ramène Poushkina Ulitsa. Moscou est écrasé par la chaleur. Le moindre coin ombragé est pris d’assaut. Les moscovites partent peu en vacances, excepté la classe dirigeante,dont les membres bénéficient de datchas sur la mer noire. Je ne suis pas envieuse, tant mieux pour eux.
Milena, ma douce petite fille, semble avoir adopté le coin chambre que nous avons aménagé, Vladimir et moi. Elle dort paisiblement, les bras en l’air, saluant une victoire, la sienne. A un gramme près, elle aurait dû rester en couveuse. J’entrevois avec horreur ce qui aurait pu arriver, une séparation cruelle. Elle subira simplement davantage de visites médicales, contrôles du poids, des réflexes, du maintien.
Je m’apprête devant la glace avec un certain plaisir retrouvé, relevant mes cheveux dorés en un chignon surnommé « Potemkine » tant cette coiffure est désordonnée et peu stable. C’est la mode parait-il en France. J’ai une amie qui s’y est réfugiée. Elle faisait partie du Bolchoï et a demandé l’asile politique. Vladimir ne veut pas quitter le pays. Pour lui, c’est un honneur de servir sous le drapeau. Ce serait trahir et renier son serment d’appartenance. Un sentiment de frustration m’envahit à la pensée de devoir renoncer à partir. Quitter Vladimir est au-dessus de mes forces. Je l’aime et notre petite fille adorable nous unira encore plus fort.
Milena se met à pleurer. C’est l’heure de son biberon. Tandis que je m’assois sur le lit pour lui donner sa tétée, j’allume la radio et prête une oreille distraite aux informations. Il m’a semblé entendre le nom du Koursk. Intriguée, je hausse le son. Ce n’est pas le chant glorieux que j’attendais. Le sous-marin serait en difficulté. Les nouvelles sont vagues et prudentes. Il y aurait eu un incident et le bâtiment serait en panne. Je suis tranquillisée, rien de grave apparemment. Nos sauveteurs et mécaniciens vont agir et l’incident sera vite oublié. Je me rassure comme je peux, en berçant Milena, jouissant de l’arôme du thé noir que je déguste à petites gorgées tout en admirant le samovar trônant sur la table du séjour.
Plus tard dans la soirée, j’ai branché mon vieux poste à l’heure des nouvelles. L’avarie du Koursk est évoquée rapidement. Je me dis que rien de sérieux n’est arrivé, sinon nous le saurions. Les jours ont défilé sans que j’apprenne quoi que ce soit. Le 15 Août, je suis partie passer la journée chez mon amie Irina. Son mari est avec le mien au fond des eaux. Ils travaillent ensemble dans le même compartiment. Ainsi peut-être a-t-elle eu d’autres informations ?
Je suis descendue du tramway à la station Lénine, proche du petit appartement d’Irina. Quelle surprise de voir Irina sur le quai, la mine défaite, un mouchoir tamponnant ses yeux. Elle m’apprend entre deux sanglots que le Koursk est pratiquement perdu. Les sauveteurs n’ont pas encore été envoyés sur place. Au bout de 48 heures, il est difficile d’espérer des survivants. Cette révélation m’anéantit et je m’assis lourdement sur un banc en serrant Milena contre moi.
Irina me passe son mouchoir en tissu car je pleure maintenant autant qu’elle. Je me retrouve dans une sorte de cocon où plus rien ne peut m’atteindre. Je me noie dans un déluge de larmes. Milena se met à pleurer. Nous nous serrons contre elle, petit être conçu pour le bonheur. Chemin faisant, nous parlons d’autre chose comme pour éloigner le mauvais sort qui nous accable.
A peine la porte d’entrée fermée, Irina se jette sur la télé et met une chaîne d’informations. Le cas du sous-marin est mentionné d’une manière sibylline. J’essaie de me détendre en jouant à la poupée avec Milena qui s’obstine à dormir à poings fermés. Irina aimerait avoir un bébé mais son mari préfère attendre. Ils sont si mal installés. En fait, ils vivent dans une pièce mansardée et souffrent de la chaleur, étant sous les toits. Cette dernière assure qu’il est un original, vivant chez lui, sous les toits et dans le sous-marin, sous plusieurs mètres d’eau. Je ris aux éclats tandis que Irina renverse la tête et déverse, en une cascade fraîche et rieuse, son rire cristallin. Le Koursk est oublié pour un moment mais, au fond de mon cœur, l’inquiétude demeure.
Le lendemain, 16 Août, j’écoute les nouvelles à la radio. Rien de nouveau, sinon qu’il est impossible d’atteindre le sous-marin. Les russes ont demandé de l’aide aux sauveteurs internationaux. A partir de ce moment-là, je comprends que les autorités ont dissimulé la vérité. Le sous-marin a certainement une avarie grave. L’angoisse me paralyse. Le froid s’insinue en moi. J’imagine Vladimir aux prises avec les machines en panne, dans l’obscurité et le silence. Non, non ! Je me révolte, Vladimir ne peut pas mourir. Si jeune, à peine 23 ans et il ne connaît pas encore sa fille !
Je me précipite sur le palier pour téléphoner à Irina. Celle-ci est absente. La sonnerie résonne dans le vide. Et si je me rendais à l’amirauté, peut-être que j’aurais des informations ? Je fouille dans les papiers de mon mari et trouve l’adresse. En compagnie de Milena, je me présente dans les bureaux officiels de la marine. Peine perdue, on ne peut entrer. Une foule muette piétine devant la grille dans l’attente des évènements. Le soir, ayant obtenu Irina au téléphone, nous convenons de nous présenter tous les jours à l’amirauté. L‘union fait la force.
Cela dure depuis une longue semaine. Puis l’espoir s’amenuise. Fatiguée et découragée, je ne m’y rends plus chaque jour, préférant attendre chez moi l’horrible nouvelle. Un jeudi matin, je reçois un avis officiel. Le koursk est un cercueil. Aucun survivant. Ils ont tous péri. L’enquête n’aboutira pas. Le dossier est classé top secret défense.
Dans le salon de Ludmilla, trône la photographie d’un marin au sourire juvénile.
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UN MONDE A PART
Elle sut très vite qu’elle s’enliserait dans ce milieu pourri. Cependant, elle était fascinée par Jean-Charles, ses manières doucereuses et caressantes, son comportement mystérieux - elle ignorait tout de sa vie personnelle – et sa tendance à lui aménager toujours plus de surprises ! Il avait coutume de l’appeler au dernier moment comme si tout son carnet d’adresses avait été passé en revue et, qu’en fin de compte, seule, Carole eut été disponible. Elle ne savait jamais où il l’emmenait, cela faisait partie du jeu.
Mais était-ce véritablement un jeu entre eux ? Souvent elle s’interrogeait en se demandant ce qu’elle représentait réellement pour lui. La réponse était parfois déconcertante, variant selon les circonstances. Au bout de quelques mois, il lui suggéra de temps à autre de l’escorter lors de certaines soirées. Le haut du pavé était présent qui en Peter Pan, qui en princesse des mille et une nuit, diable ou ange céleste. On aurait dit une récréation pour adultes. Seulement quand sonnait la cloche, personne n’allait en classe !
En fait, il s’agissait d’une sorte de répétition, toujours accompagnée du même cérémonial. Les costumes étaient rangés dans une salle comprenant des vestiaires. Nus comme au premier jour, les invités enfilaient alors une large tunique noire. Un curieux chapeau pointu et un loup complétaient l’accoutrement. La procession commençait et se dirigeait vers une autre pièce où attendait le maître des lieux. Les nouveaux venus étaient intronisés, se dénudaient et choisissaient un partenaire en se plaçant devant lui. Et là…Carole ferma les yeux au souvenir de son expérience initiale. Le rouge lui monta aux joues puis elle chassa bien vite un sentiment de honte, écartant de son esprit des images trop précises.
Cela faisait maintenant presque un an qu’elle se rendait, en compagnie de Jean-Charles, dans ces soirées privées. Elle se rendait compte qu’elle n’en retirait aucun plaisir, peu d’avantages, si ce n’était de côtoyer les notables de la région, et de recevoir quelques avantages en nature ou en espèces sonnantes.
Ainsi accompagna-t-elle son mentor à Marrakech pour assister à une fantasia dans un village perdu de l’Atlas et animer des soirées privées sans cérémonial mais au final identique. Elle aimait, après maints échauffements et fantaisies, plonger nue dans la piscine turquoise qui ne manquait pas d’agrémenter les ryads des riches Marrakchis.
Carole s’éprenait chaque jour davantage de Jean-Charles. Il la respectait et ne la touchait pas, la livrant à d’autres étreintes dont il devait tirer un certain plaisir. Il arrivait souvent qu’elle le reconnut sous son loup, à sa démarche ou à son maintien. Il se tenait immobile et froid et ne participait jamais aux ébats ni aux danses érotiques. Elle représentait un objet de plaisir qui lui apportait le spectacle sensuel et débridé dont il nourrissait sa libido. C’était en tout cas le constat qu’elle en avait établi. Dès lors, elle se comporta comme il le souhaitait, le satisfaisant en tous points en allant au-delà de ses désirs.
Lorsqu’elle participait à ces bacchanales échevelées, elle s’absentait du bureau une matinée afin de dormir un tant soit peu. Puis elle se rendait à son travail, la tête un peu brumeuse et le corps amolli. Elle exerçait les fonctions de laborantine dans une banque du sperme et recueillait la semence des donneurs volontaires. Le comique de la situation lui apparut clairement le jour où elle s’occupa d’un donneur récalcitrant auquel il fallut apporter de l’aide. Cela consistait la majeure partie du temps à fournir des revues pornos et à donner des indications techniques pour provoquer l’éjaculation.
Ce jour-là, elle eut affaire à un cas particulier. Elle proposa en vain toutes sortes de substituts pour arriver aux fins espérées. Rien n’y faisait. Au bout de quelques heures, elle perdit patience et s’enferma avec l’homme. Le résultat escompté ne se fit plus attendre. Satisfaite, elle procéda aux divers tests et remercia le donneur.
Ce fut bientôt un habitué des lieux si bien que ses dons furent trop nombreux et qu’il fallut le rayer des membres. Alors il l’attendit le soir à la sortie des bureaux, la raccompagnant chez elle, l’invitant ici et là à s’asseoir à une terrasse pour faire plus ample connaissance. C’est ainsi qu’elle prit Manuel pour amant tout en privilégiant Jean-Charles sur le plan « mondain ». Elle l’informa de ses absences potentielles et présenta Jean-Charles comme un lointain cousin qu’il fallait sortir régulièrement et accompagner dans ses voyages. Ils prirent des habitudes de couple, emménagèrent ensemble dans un deux-pièces à l’Opéra, quartier que fréquentait également Jean-Charles, ce qui se révéla être pratique. Plus de pertes de temps en allées et venues, une disponibilité nouvelle par rapport aux heures passées dans les transports en commun. Le laboratoire de Carol était situé sur les grands boulevards. Les jours de beau temps, Manuel faisait le trajet à pied et au retour, ils musardaient de ci, de là, léchant les vitrines ou regardant les passants, assis à une terrasse ensoleillée.
Manuel était pigiste dans un journal à scandales et couvrait souvent des reportages bidons sur une star en mal de communication. Cela avait lieu surtout dans le show-biz et le milieu du cinéma. Une chanteuse sans voix et sans talent fut interviewée par ses soins. Ce jour-là, il était en forme, la banque du sperme n’était qu’un lointain souvenir et il était amoureux fou de Carole. Il contemplait les formes pulpeuses de la chanteuse siliconées jusqu’au bout des lèvres tout en préparant le matériel d’enregistrement. Cette dernière était revêtue d’un ample déshabillé transparent. Elle balançait, au bout d’un pied dodu et plein de fossettes, une mule sophistiquée surmontée d’un nid d’oisillons.
Devant ce prototype de star à la Marilyn, Manuel faillit rire de bon cœur. Mais il se retint de peur de vexer l’objet de sa curiosité. Il se fit aimable et admiratif et commença à questionner et enregistrer les réponses de l’étoile montante de la chanson qui se prenait déjà pour une future Dalida. Les sujets bien que répétitifs évoquèrent la vie publique de la chanteuse et son parcours professionnel. Elle cita à plusieurs reprises le prénom de Jean-Charles comme étant son mentor, son agent. Manuel promit de le contacter pour entériner l’article de presse et choisir une photographie avantageuse de la diva.
Carole obtint de l’avancement grâce à une augmentation sensible de ses prélèvements de sperme. Les dons étaient devenus populaires. Chacun s’enorgueillissait de laisser une chance aux couples stériles d’avoir un enfant. Promue laborantine chef, elle surveillait désormais la collecte du sperme. Il y eut quelques tentatives d’échecs volontaires. Elle ne voulut rien savoir et respecta le protocole. Ce qui lui valut un poste de direction qu’elle prit avec enthousiasme.
A la tête du laboratoire, il y avait un certain Jacques Pipette qui avait reconnu en son employée le talent dont elle faisait preuve également dans l’animation de certaines soirées privées. Elle-même, s’était souvenue de son Directeur Général, car à chaque promotion, il y avait eu une soirée intime où elle avait exercé de manière éclatante son savoir-faire en matière de fellation. Obnubilé par le nom qu’il portait, Jacques Pipette ne rêvait que d’une chose : se faire sucer. Toutes et tous y étaient passés et faisaient ainsi une carrière brillante sinon honorable en apparence. Les rencontres dans des lieux précis à caractère érotique agrémentées d’échangisme et de voyeurisme ainsi que la participation à des partouzes grand style avec intronisation satisfaisaient tous les fantasmes de la classe privilégiée dont Carole faisait maintenant partie. Son ascension avait été fulgurante. Elle vivait cependant tranquillement avec Manuel qui ne se doutait de rien, ayant accepté le principe de liberté et de confiance qui caractérisait leur couple.
Or, il advint que ce dernier ait à couvrir un reportage people en Grèce chez une vedette de la télévision, animateur bien connu pour son esprit de répartie et son humour particulier. Il s’envola la veille du départ pour la Crète de Carole, accompagnant Jean-Charles pour un week-end festif. L’attente à l’aéroport d’Athènes surchauffé et grouillant épuisa les voyageurs. Ils parvinrent chacun de leur côté à destination, c’est-à-dire dans le palace Athéna, bien connu des touristes fortunés. Manuel ne faisait pas partie de cette caste, mais il avait obtenu une chambre sous les toits grâce aux bons soins de l’animateur qu’il devait interviewer. Le temps était splendide, le site aussi. Ils se laissèrent griser par le cadre, la musique typique diffusée en sourdine et les mets savoureux et frais.
Un matin, Manuel se retrouva nez à nez avec Carole. Ils allaient faire du jogging et ne changèrent pas leur emploi du temps. Elle lui expliqua qu’elle était avec son cousin qui lui-même avait des affaires à régler sur l’île. Il la crut. Elle savait être convaincante. Ils se baignèrent et firent l’amour dans l’eau d’une crique sauvage.
Elle était excitée par la situation. Maints rendez-vous furent fixés à la barbe de Jean-Charles qui n’y pigeait que couic. Carole était de plus en plus belle, rayonnante et épanouie. Elle dégageait une aura de luxe, de santé et de sensualité.
Ainsi la boucle était bouclée, ils purent poursuivre leur relation à trois très particulière. Jean-Charles ne changea pas sa conduite d’un iota. Manuel que l’ascension fulgurante de sa conjointe intriguait, demanda à participer aux sorties et à profiter ainsi de la manne qui en découlait. Les jeunes gens allèrent en couple dans ces soirées très chaudes en compagnie de leur mentor. Petit à petit, malgré les masques et les costumes, ils firent plus ample connaissance avec tout ce qui comptait dans le Département. Manuel obtint un poste de Directeur de journal et il y fit merveille. Bien sûr aucune révélation ne filtra jamais dans les colonnes de sa feuille de chou. Il protégeait les personnalités qui lui avaient été utiles. Il resta persuadé que, malgré sa valeur professionnelle, jamais il n’aurait atteint aussi vite le sommet sans aide et soutien de ses aînés et bienfaiteurs dont la réputation n’était plus à faire.
La Crête resta pour Carole et lui un souvenir paradisiaque et ils y retournèrent en amoureux pour profiter du climat et des ressources locales. Leur mariage fut célébré à Santorin en grande pompe et la réception eut lieu chez leur ami français, star de la télévision. Jean-Charles fut le témoin de Carole. Ils allèrent ensuite terminer la soirée dans leur lieux de prédilection.
Le soleil plongeait dans la mer lorsqu’ils trinquèrent au bonheur de chacun.
FIN
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REPULSION
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Gilda travaillait depuis longtemps à l’usine Poupinella. Cela faisait un bail, comme on dit. Elle était âgée de 35 ans, sans mari ni enfants. Toute la journée, elle avait dans les mains des corps roses en celluloïd. Habituellement, elle mettait aussi la dernière touche au maquillage du visage. Le soir, lorsqu’elle rentrait du boulot, elle était contente de se mettre les doigts de pied en éventail devant la télé en feuilletant un magazine people.
Elle était loin de ressembler aux mannequins anorexiques qui posaient sur les pages glamour des revues de mode. Elle avait dû hériter d’une ancêtre africaine ce fessier rebondi et cambré, un derrière qui se dandinait allègrement lorsqu’elle marchait d’un bon pas. Cela la vexait un peu. Elle aurait préféré faire l’unanimité sur son visage plutôt que d’entendre en permanence qu’elle avait un beau cul. Mais tel était son destin. Elle se sentait toujours observée à un endroit de son corps qui ne la satisfaisait pas. Assise toute la journée sur son capital beauté, elle se disait qu’un jour, il se vengerait en prenant une forme affaissée, style fesse en goutte d’huile striée de vergetures. Elle modelait justement un poupon bien rose au derrière rebondi. La comparaison avec l’atout majeur de sa séduction la fit sourire fugacement.
Personne ne levait la tête pendant les heures de travail. Seul un silence laborieux régnait. La discipline était contrôlée par Jojo le teigneux. Il réprimait tout bavardage, toute absence non justifiée, tout retard, quel qu’il soit. Il jetait son dévolu sur l’une des ouvrières et la harcelait jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction. Le plan était simple : une fellation pour une faute bénigne ou un coït pour une faute lourde. Cela avait lieu dans son bureau après la sortie du personnel. Après ce chantage libidineux et dégoûtant, il fermait les yeux quelques temps sur certains écarts. Le temps passant, il exigeait à nouveau des privautés. Ainsi les ouvrières étaient-elles condamnées à s’exécuter faute de quoi elles étaient renvoyées séance tenante.
Seule, Gilda avait résisté aux avances continuelles du contremaître. Cela le rendait enragé . Il rêvait de mettre les mains sur ces fesses plantureuses, douées de mouvements lascifs dès que leur propriétaire mettait un pied devant l’autre. Seulement voilà, il n’avait aucune prise sur elle. Elle était la meilleure ouvrière, n’avait aucun retard, ne s’absentait pas, hormis pour les grandes vacances. Si seulement il pouvait découvrir où elle allait en villégiature, il serait en mesure de provoquer une rencontre fortuite. Il en arriva à questionner ses proies mais le mystère demeurait. Gilda savourait son immunité. Cela lui donnait une aura auprès des jeunes fille, victime des abus sexuels de Jojo le teigneux.
En dehors de son aspect repoussant assorti de manières répugnantes, il était affublé de vêtements crasseux et difformes, saupoudrés de pellicules émanant d’une chevelure en voie de disparition. Il répandait autour de lui une odeur nauséabonde. Il n’avait qu’un seul atout dans sa manche, il était l’oreille du directeur, faisait la pluie et le beau temps et s’amusait à terroriser les ouvrières avec ses humeurs changeantes. Lorsqu’il faisait sa tournée dans l’atelier, il se plaçait derrière les jeunes femmes, leur soufflant dans le cou une haleine pestilentielle. C’était l’enfer pour les jeunes ouvrières. Imaginer un monde sans Jojo le teigneux, les faisait rêver à des solutions extrêmes.
Or, un mouvement de grève, initié par le syndicat, paralysa la production aux trois-quarts. Seules, Gilda et quelques autres continuèrent de travailler sur la chaîne désorganisée . Il y avait des poupons maquillés en filles et quelques autres erreurs dues au manque de personnel. Le directeur eut le dessus, promit des augmentations à condition que la production augmente. Au bout de quelques jours, tout rentra dans l’ordre, le représentant syndical ayant la certitude que les revendications avaient été entendues. Il décida donc de lever le pied, moyennant compensation financière. Le mot d’ordre fut donné : reprise du travail.
Il y eut quelques grincements de dents. Une ouvrière déclara qu’elle ne voulait plus être sous la coupe de « Jojo le teigneux » pour les raisons connues de tout le monde. Ce monstrueux droit de cuissage fut ainsi mis au grand jour. L’une des fortes têtes, Jacqueline, émit l’idée de déposer une plainte.
- Pas de vagues, pas de vagues, répondit le représentant syndical. Si on parle de nous dans la presse à ce sujet, c’en est fini de la maison Poupellina !
- Mais alors on continue comme avant ? demanda l’une des ouvrières.
- Ben non ! Vous faites comme ça vous plait, hein, les filles !
Et, clignant de l’oeil, avec un sourire écoeurant, l’homme censé les défendre de toute exploitation, ajouta :
- Eh, si ça se trouve, c’est un bon moment à passer !
Une huée sauvage le conspua. Elles firent front et le poussèrent en dehors du local. Elles continuèrent à discuter entre elles. Au fur et à mesure des témoignages au sujet des chantages immondes de l’homme de la direction, une même idée germa dans les esprits de chacune, une idée lugubre, une idée qu’elles enfouirent au fond d’elles-mêmes, sans en faire état. Elle reprirent leur place à la chaîne de l’usine et continuèrent en secret à penser aux choses terribles qu’elle avaient envie de commettre.
Gilda, pour sa part, se tenait en dehors de tout conciliabule et complot. Néanmoins, elle détestait le contremaître lubrique. Dès le premier instant, elle l’avait percé à jour. Ainsi lorsqu’il s’approchait d’elle, elle s’arrangeait pour le heurter au bon endroit, qui avec une règle en fer ou encore un compas, objets dont elle se servait comme armes défensives. Il s’enfuyait alors, plié en deux en gémissant, sous le regard rigolard des ouvrières qui brandissaient leurs ciseaux en le huant.
Ce soir-là, il pleuvait des cordes. Gilda, délassant son affriolant postérieur, marchait silencieusement le long d’une route déserte. En passant, elle remarqua, par la porte grande ouverte, Jojo le teigneux levant le coude au bar du café des sports. Elle suivit l’itinéraire quotidien du buveur, attendant patiemment la fin de ses libations en songeant à toutes les exactions commises impunément à l’encontre des jeunes ouvrières.
Soudain, après avoir retourné son sac fourre-tout qui ne la quittait jamais, elle tendit un fil en travers du chemin, histoire de le voir tomber dans la flaque d’eau boueuse qu’elle avait repérée. Puis elle se dissimula dans l’ombre et s’assit sur un muret de pierres. La silhouette titubante de l’homme se profila bientôt pour venir s’affaler à ses pieds, ayant trébuché au bon endroit. Il se débattait, face contre terre, suffoquant au contact de l’eau, la bouche emplie de boue.
Alors Gilda rugit de plaisir et sautant du muret où elle avait attendu sa proie, elle se laissa choir à califourchon sur le buste de Jo le teigneux. Elle riait à gorge déployée et sautait à qui mieux mieux sur sa tête plongée dans la mare d’eau. Puis, installant commodément son plantureux arrière-train sur le crâne du chefaillon, elle exerça une pression de plus en plus forte, jusqu’à ce que l’inertie totale gagne le corps tout entier.
Calmement, elle se souleva enfin et, le considérant, elle dit à mi-voix, en guise d’oraison funèbre :
- « Il est mort comme il a vécu, d’une manière dégoûtante.»
Arrivée chez elle, ayant fait un détour prudent, elle se mit à l’aise et regarda une émission de télé-réalité qui vantait les mérites d’un régime miracle. Son esprit s’évada, elle soupira d’aise.
La journée avait été fructueuse…
fin
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UNE PETITE MUSIQUE DE NUIT
Une petite musique de nuit Quelques notes ténues et légères, De danser me donnent folle envie.
Dans l'ombre de mon perfide ennui, Ma conscience en éveil espère Une petite musique de nuit.
Surprise par ce concert fortuit, Je bats la mesure sans repères, De danser me donnent folle envie.
Me rejoint mon amoureux transi, Un baiser prolongé me régénère, Une petite musique de nuiit.
Je joue les belles au bois endormies, Le prince charmant est mon trouvère, De danser me donnent folle envie.
Sous le baldaquin en bois verni, Une tendre agitation altière, Une petite musique de nuit, De danser me donnent folle envie.
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PHILOMENE ET LE JARDINIER
En la demeure de mon père, Un musée ouvre ses portes, Certains jours au creux de l’hiver.
Les visiteurs en cohorte Envahissent le domaine, Admirant maintes eaux fortes.
En cuisine, Philomène Prépare des repas très fins Que nous servons, l’air amène.
Nous arrivons tous enfin, Au niveau de | |