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Couraud

Oiseaux de nuits - les quais de transport

par Yves Guilhamon

J’arrivais toujours avant 22 heures. Le chargeur se cachait derrière une palissade de briques. Les tagueurs s’épuisaient à la recouvrir. Je la longeais depuis la rue Riquet et passais un clin d’œil à travers les trouées de la vieille muraille ; j’y voyais mes camions arrivés.

On entrait dans cet enfer par une cour pavée d’attentions accidentées. Quelques marches, dans le coin, permettaient de rejoindre l’entrepôt dont le vieux toit ondulé et fuyard couvrait à peine le quai. À l’abri, blottis sur le mur droit, se trouvaient le bureau et notre local à pauses nocturnes.

Seul Français de l’équipe de nuit, étoile montante, je crus, au début, que tous les autres s’appelaient Likoum. Ces autres, d’anciens bergers de Kabylie, se salamaliquaient beaucoup. Ils se moquaient de moi et de mon ignorance. Partis du bled depuis trop longtemps, ils parlaient un arabe de pois chiche emmêlé du français de la Zone. Pour la plupart d’entre eux arrivés à l’appel des « trente glorieuses », et pris au piège de la médiocrité ligotante,  ils habitaient les immeubles d’en face : le quartier de la Goutte d’Or, à partager entre la multitude. Le matin, pendant que les pères y dormaient, leurs fils, dégouttés, partaient faire des conneries quand leurs mères pleuraient en fermant la vie aux filles.

Je déposais mon casse-croûte dans le local des hommes. En sortant, j’emportais le premier transpalette venu tout en priant pour qu’il roule bien. J’empoignais mon engin par l’envers et, un pied dessus, un autre sur le sol, je filais en patinette vers mon premier camion.

Arrivée après vingt-deux heures, la Normandie débarquait à l’assaut de mon quai, avec à son bord un chauffeur « ni oui ni non » qui gerbait les affaires en vrac jusqu’au toit de la caisse. Notre relation unique – descendre le hayon prudemment pour éviter l’avalanche de biens — se soldait en trois mots : « Salut, putain et merde. » Il s’en allait pisser puis siffler un café avec la secrétaire de garde, lorgnant sa poitrine rebondie sans obtenir de passe.

Moi, j’amenais les charriots pour le dégroupage. Ces drôles de wagonnets – quelques planches de bois enserrées dans une menotte de fer -, représentaient chacun une part de l’hexagone à livrer. Les marchandises traversaient la France. Dans le lot du Rouannais passait une bourriche d’huitres et une bouteille de vin blanc qui ne devaient la vie qu’à l’œil avisé du contremaître. Quelques conserves, emmaillotées par une Normande au lait maternel, partaient rejoindre, à Lyon, un jeune homme à peine sorti du nid. Un plan rejoignait Nice plié et une barre d’acier, revêche et perchée dans un coin, glissait du tas de voyageurs inertes pour me tomber dessus.

Jusqu’à vingt-trois heures, les rues restaient animées. Quelques passants sifflaient sur le trottoir, entre deux bruits de tracteurs. Des voitures, éreintées de bouchons traversés, cherchaient à se garer face à nos entrepôts. Sur l’autre rive de la rue, des lucarnes perchées s’éteignaient sur le spectacle que nous donnions en pleine lumière.

Je me jetais dans les camions avec la rage du condamné. Je les vidais ! Nous travaillions dans une chaîne humaine : moi dans le tas de choses et les collègues au tri. J’y évacuais ma rage, eux chargeaient les wagonnets. Le chef de village de l’équipe (bât B, esc. C), un bonhomme un peu plus fort que les autres et à la voix rauque, raccrochait les wagons au volant de sa mini draisine électrique. Il faisait des arabesques sur le quai pour que nous accrochions des régions à sa traîne.

Puis, à deux heures, c’était la pause. Les hommes posaient leur sueur en s’asseyant mollement sur le carreau du vestiaire. Une de leurs femmes avait préparé du couscous qu’ils mangeaient en silence, assis en tailleur autour de la boite. C’est l’estomac repu, un verre de thé chaud avalé dans du sucre, que le chef prenait la parole. Il demandait des nouvelles des familles en attendant que les semi-remorques venant de loin arrivent pour la tournée suivante. Quand chacun se sentait suffisamment réconforté, on se mettait à parler de nos rêves de jour, de notre propre bled intérieur et d’un retour prochain. La pause était un peu longue parfois : nous finissions par n’avoir plus rien à dire. Quelques minutes obscures auraient fini de rendre nos rêves inaccessibles, quand le 33 – mon bahut fétiche — surgissait comme un prince Noir d’Aquitaine sur les pavés de la cour.

De quatre heures à six heures, les gars arrivaient de partout. C’était la course, les charriots serpentaient sans cesse. Notre charmeur de serpent chantait dans ses cercles concentriques ; les paquets volaient, les hommes s’acharnaient.

Enfin, des petits camions arrivaient pour répartir les colis restant sur Paris. Ils sonnaient la retraite de notre tribu noctambule. Quelques-uns, avec moi, allaient prendre un café tout au bout de la rue, puis chacun se dispersait, à la recherche de sa nuit à lui, celle dont le jour pointait.

C’était vers la fin de l’automne. Le soleil ne se couchait plus. Dès cinq heures, les « vermines » du quartier, perdues parmi les feuilles mortes, avaient attendu devant les grilles du Métropolitain ; dès l’ouverture, ils s’étaient entassés sur les quais, à réchauffer ce qu’il restait d’eux-mêmes. Après une nuit de travail, j’y passais, inaperçu. Je remontais la rue Montcalm pour aller me coucher. Je tirais un tissu sur le jour donné par ma fenêtre, sorte de rideau de douche aux motifs de toile en bord de mer. Je mettais, derrière ses bandes blanches et bleues, du sable dans mes rêves ; et puis de l’eau aussi ! Avec un phare en fond de cour. Son faisceau balayait ma nuit. Il veillait sur mes songes. Sa pointe rouge m’alertait, mais je n’écoutais pas, je dormais.

 

:: note publiée par Yves Guilhamon :: le lundi 1 décembre 2008 à 19:38 ::
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un dimanche comme les autres (toujours pluvieux...)

par Melissa

dimanche 30 novembre 2008

21h00

 

 

J’ai passé le week-end à écrire. Je me demanderais bien pourquoi mais deux utilisateurs de ce site connaissent la réponse. J’en fais partie et je sais que le deuxième n’a pas non plus besoin d’explication.

J’ai donc passé le week-end entre ma cafetière et le clavier, sur une histoire cette fois. Disons une sorte de nouvelles que j’aimerais mettre en place. Tout cela est encore au niveau de brouillon, il faut dire que l’idée ne m’est pas venue comme ça. Il s’agit d’un rêve que j’ai fait il y a quelques temps déjà. Ca doit bien dater d’au moins deux ans.

C’est plutôt mal écrit à mon sens, j’avoue ne jamais travailler grand-chose. Et puis faut être drôlement calé pour retranscrire un rêve. Il est plus question de sensations et d’images que de situations. Un tout qui se résume en un rien de temps. Entre les choses qu’on ne voit pas mais qu’on sait, celles qu’on voit et qu’on ne comprend pas, j’ai eu du mal à ne pas me perdre. Mais ça m’a fait du bien d’écrire sur autre chose que moi.

Je reviendrais pourtant à l’égocentrisme dont ma plume fait preuve pour décrire mon dimanche après-midi.

J’ai donc écrit de onze à treize trente, à peu près.

J’avais deux ou trois tâches ménagères à faire telles que lancer une machine et passer l’aspirateur sur mon tapis.

En fin d’après-midi, j’ignore pourquoi, l’envie subite m’a prise de monter l’ordinateur de mon père. La machine, quelques semaines après son décès avait décidé de ne plus s’allumer. Je m’en étais rendue malade car il contenait des vidéos, des photos, les derniers instants numérisés que j’ai partagé avec mon paternel. Je n’en ai pas dormi pendant plusieurs jours car bien qu’on m’ait proposé de le prendre pour le réparer, il était tout à fait hors de questions que quiconque l’ouvre, le décortique sans que je n’y assiste. Bizarre, c’est un peu comme si quelqu’un d’autre que moi voulait ouvrir son urne pour regarder ce qui reste et comprendre ce qui ne va pas.

Je suis allée dans le garage où j’avais stocké les câbles du PC, bien décidée à le faire marcher. Dépoussiérage obligé avant de m’essayer à la connexion de tous ces câbles. J’ai démonté la tour, puis ai tout remis en place, j’ai branché la prise et contre toute attente, il s’est allumé. Il a fallu plusieurs minutes avant qu’il ne reconnaisse la souris de mon portable et j’avoue avoir commencé quelque peu à perdre patience. Le premier détail qui m’a marqué fut l’image du fond d’écran. Mon papier-peint sur le portable est le même. C’est une photo que j’ai prise du TGV, la nuit tombante. Ce cliché m’a fasciné dès lors que je l’ai vu en plein-écran. Je ne sais pas, j’ai parfois du mal à me dire que je suis l’auteur de cette photo. Elle est trop belle, étrange dans ses couleurs, elle a quelque chose de beau et de mélancolique en même temps, j’adore cette photo. D’ailleurs, elle a été prise par le dernier cadeau de Noël que mon père m’ait fait. Je me souviens, trop de galères financières, je voulais me l’acheter et il me l’a offert, me faisant promettre de ne rien dire à mon petit frère car il n’avait pas les moyens de lui faire aussi un cadeau. J’ai dit que c’était entendu et il a sorti sa carte bleue à la caisse Hifi du Carrefour.

Le curseur a bien fini par bouger sur l’écran et mon premier réflexe fut d’aller dans le lecteur multimédia, aller fouiller dans les clips pour y trouver la bande son de ma vie.

Mon père aimait beaucoup me faire chanter, il avait plusieurs dvd de karaoké et avant que le crise de l’adolescence s’empare de moi (et celle de la quarantaine de lui), nous passions nos samedis soirs un micro à la main.

J’ai trouvé plusieurs vidéos, la majeure partie sans son parce qu’il essayait de connecter le casque-micro en même temps que la webcam. On voit clairement qu’il fait nuit dehors lorsqu’une vidéo comprend enfin l’image et le son.

Nous sommes au foyer, sur le lit face à l’ordinateur. Il est assis à mes côtés et m’encourage à chanter alors que la bande est déjà partie. On entend Goldman plus que moi et je me suis sentie parcourue d’un frisson en remarquant les titres choisis. Les trois vidéos sans problème technique portent sur ‘L’Indifférence’ et ‘Pas Toi’.

Déstabilisant…

A vrai dire, ce jour là, en les chantant avec lui, je les interprétais pour ce grand amour qui n’a jamais voulu de moi.

Je n’avais jamais réalisé que je peux, à ce jour, aussi les prendre pour mon deuil personnel.

Non, vraiment, ‘c’est pas juste, c’est mal écrit, comme une injure plus qu’un mépris.’

Sauf que je sais pourquoi lui ne saignera plus jamais…

 

Ces vidéos nous montrent complices, partageant regards et sourires au même instants. Je ne m’étais jamais vu si proche de lui.

On ne l’entend pas parler, et d’ailleurs, ce n’est pas sa voix qui me manque le plus.

Nos échanges les plus simples étaient silencieux, nous avions réaliser à quel point nous nous ressemblions…

Je pense beaucoup à lui ces temps ci.

Je veux dire, je pense tous les jours à lui depuis plus de deux ans.

Mais dernièrement, quand j’y pense, je ne parviens pas à retenir mes larmes. Troisième Noël à l’approche, sans père. A moi, la vie ne me fait pas de cadeau. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été sage.

 

Ces vidéos m’ont troublée.

Obligée de retrouver mon identité à travers un format informatique. Je me sens dénaturée.

 

Je donnerai tout, passé et éventuel avenir confondu, je ne garderai rien.

Juste pour un moment, un seul instant que je puisse apprécier, cachée dans ses bras pour me cacher du monde.

 

Ca y est, putain. J’ai du aller me moucher, la grande classe.

Je n’ai plus les yeux mouillés mais les joues trempées et mes rêves d’enfance souillés.

J’ai beau me dire qu’il faut du temps, sachant pertinemment que même en vieillissant, je n’oublierai pas.

A qui en parler ?

Mon cadet s’alarmerait de m’entendre pleurer au téléphone. Il râlerait pour me booster et finirait lui-même par déprimer une fois que nous aurions raccroché.

En parlant de téléphone, c’est ridicule et j’en ai conscience, je n’ai toujours pas effacé le numéro. Il m’arrive de temps à autres de tomber dessus en cherchant dans mon répertoire. J’ai même appelé plus d’une fois à ce numéro. Beaucoup avant que le contrat ne soit résilier. Juste pour entendre sa voix sur la messagerie bien qu’il n’y disait pas son nom. Ca donnait :’votre correspondant’ (et la voix standard continuait ) n’est pas disponible pour le moment, veuillez laisser un message après le bip sonore. Un peu après mais le jour où quelqu’un m’a répondu, j’ai été si choquée que j’ai murmuré m’être trompée de numéro et j’ai coupé la communication aussi sec…

 

Bref, ce n’était pas grand-chose, je me sentais assez mélancolique et je ne savais avec qui partager ça. Comme d’hab’, à l’heure où chacun s’affaire à sa vie, je me tourne vers mon clavier pour oublier la mienne…

 

 

:: note publiée par Melissa :: le lundi 1 décembre 2008 à 14:22 ::
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(petite) réponse

par Melissa

samedi 29 novembre 2008

13h21

 

Grosse remise en questions, j’ai très mal dormi.

Rituel week-end oblige, une forte odeur s’échappe déjà du cendrier, il ne reste plus qu’à charger la cafetière.

Premier désarroi, si j’ai profité d’un chèque sans provision pour me fournir en café, j’ai oublié d’acheter des filtres… Très classe le papier absorbant dans le support en plastique, ma cafetière fait vraiment peine à voir. Il faut dire que je la trimballe depuis plus de quatre ans et qu’elle n’est pas vraiment complète en fait. Je l’ai acquis en quittant mon premier travail, tout est de récupération. C’est à la base une petite cafetière bleue et blanche, dont je n’ai jamais vu le bocal en verre. J’avais pris un broc en inox à la cantine où je travaillais et ai trouvé un porte-filtre marron qui tient bancale dessus. Elle ronronne atrocement lorsque le voyant est allumé et s’entartre assez rapidement.

Vraiment, ma cafetière fait pitié. Mais sincèrement, je l’adore et n’ai jamais voulu en changer même lorsqu’on m’en a proposé une pour mon anniversaire.

Ce premier élément d’électro manager est aussi l’amie de mes matinées difficiles, partageant certains week-end les seuls repas que je puisse avaler. 

Bref, l’écoulement du liquide est plus lent et le parfum se propage dans la pièce. J’ai allumé le chauffage, la chaîne Hi-fi et me voici devant mon clavier.

Prise de tête.

Mon existence est un peu comme cette cafetière, d’un aspect déplorable mais quand on connaît le bon dosage, les choses ont le même gout qu’avec n’importe quelle haute technologie.

Je me demande alors la place du sens profond des choses.

Ma façon de faire du café est-elle plus importante que le fait même de faire du café ?

En d’autres termes, pourquoi doit-on systématiquement dissocier les intentions des actes ?

J’ai beau être un accro à Grand-mère, ou changer pour du commerce équitable, arrive toujours un moment où je réalise que je dois me mettre au déca pour être -peu- sûre de m’endormir. Au premier abord, on peut croire au change, avec du sucre. Mais ça reste du soluble. Ça a le gout, l’odeur, mais ce n’est pas. La composante principale, ce qui créé l’addiction et la soulage, amène forcement au manque quand on se contente de quelque chose qui ressemble.

 

Il est bien de concrétiser, je le sais. Il faudrait que je me bouge, que je me décide à exploiter ce que j’ai laissé en plan.

Pourquoi ai-je si peu confiance en moi lorsqu’il est question de faire ce que je fais le mieux ?

La vie n’est pas un jeu, ou alors je n’ai pas compris les règles. Eventail de sentiments comme on observe ses cartes, plus de figures qui puissent avancer ma victoire. Je ne saurais concevoir l’échec, prendre une nouvelle gamelle, pour ma fierté et cette fragilité qui se déclare au fil du temps. Aucune recherche de reconnaissance n’anime mon âme, j’ai pourtant besoin de coup de pied au cul pour me souvenir que ‘je veux devenir ce que j’aurais dû être’.

Pression positive je ne répondais pas à l’appel. Je crois que personne n’a parlé assez fort pour que j’entende. Et puis je fais souvent la sourde oreille. Le seul moyen de communication que je comprenne clairement passe par une syntaxe posée.

 

Tout ça pour vous dire que j’ai reçu un mail.

Bien sûr, cela m’arrive de temps à autres. Mais rares sont ceux qui parviennent à me toucher, du moins à réveiller quelque chose en moi.

Car encore plus rares sont les personnes qui comprennent ce qui me tient le plus à cœur.

Je deviens une espèce à part dès lors que je préfère la compagnie de mon stylo à celles des gens. Combien de relations ai-je plombé de mon besoin de calme. Car je ne m’isole pas vraiment. Non, au contraire. Je dirais que je m’ouvre au monde. Je ne pars  pas pour m’enfermer dans un mutisme hurlant à la mort. Je me mets en marge et j’écris. Ce n’est pas un choix.

Pire que le café, c’est mon addiction la plus poignante, la plus violente et la plus douce aussi. Je suis plus accro au format A4, 17x22 ou petit carnet qu’à un paquet d’OCB Slim. D’ailleurs, bien souvent, au bout de quelques jours de pénurie, je me plains plus de n’avoir rien écrit que de ne pas avoir fumé. Mon écriture est personnelle, intime et invite pourtant chacun à y trouver un truc qui le touchera. Parce que je suis un être unique, avec des sentiments uniques, comme chaque âme peuplant l’anonymat.

C’est la seule chose qui me garde en phase quand je me déconnecte. Ce qui fait ma différence depuis les années collège me rapproche d’avantage de l’Humanité que de la folie.

A vrai dire, je commence tout juste, en effet, à penser à me publier.

Je crois réaliser de jour en jour que rien ne me tient plus à cœur. Des années que mon entourage s’est alarmé sur mon absence de motivation, l’inexistence de mes projets d’avenir. Ce que je ferais quand je serais grande ? En fait, j’espère ne jamais réaliser que je suis grande. Car je ne suis que moi, et que je sais au plus profond de moi que les ambitions qu’on m’imagine ne sont qu’inepties. Mes profs, mes employeurs, tous se sont demandés ce que ‘je ferais de mon potentiel’. Ce n’est pas par paresse que je n’ai rien prévu pour demain. Ma vie tient sur un trio de valeurs : famille, survie, écriture.

Obligée de mentir aux patrons quand je ne cherche qu’un temps partiel. Va dire au DRH que tu passes tes nuits à écrire et que ce temps là est plus important que ton compte en banque. Car je n’ai pas honte de l’avouer, quoi qu’on en pense, mais je n’ai plus envie de batailler. Je monte des châteaux de sable et je me tape avec des moulins à vent, ce n’est pas une question de génétique, ni un choix de mode de vie. C’est une obligation, un besoin vital. Ca me regarde du moment que je ne dois rien à personne. Mon rapport avec l’écriture est parfois destructeur, paradoxalement, je m’y construis.

Je ne sais pas comment expliquer mais dès le premier compliment sur une rédaction en quatrième, j’ai compris. Si je pouvais, je resterais enfermée chez moi, un stock de clopes, de café et de feuilles, en pleine osmose avec mon clavier ou un cahier. ( qui s’étonne que je sois restée si longtemps célibataire à part moi ???)

 

Quand je repense à ma scolarité, de ce fameux jour en collège privé -où la prof de français m’a encouragé à écrire tous les jours- jusqu’à mon année de première, (que j’ai suivi en pointillés) sans le moindre effort, ma copie était toujours celle qui était lu devant la classe entière.

Et en milieu scolaire, il n’est pas bon pour sa popularité de se démarquer ‘intellectuellement’. Les élèves vous détestent et les profs vous soulent en vous en demandant plus. Si un jour, je parviens à publier quelque chose, même si j’en vends trois, je remercierais ma prof de première. Lorsqu’elle m’a mis du Annie Ernaux entre les mains, cet après-midi là au CDI, sans le savoir, elle a changé ma vie. (Je continue néanmoins de me demander pourquoi elle m’a donné Passion simple, je me suis interrogée sur la vision qu’elle avait de ma vie privée…)

Aucune prétention à me déclarer dans la même trempe, mais j’ai découvert que je pouvais apparenter mon style à un genre.

 

Durant toutes ces années précédant ce jour d’automne, j’essayais d’écrire des histoires, d’inventer des personnages. Mais je suis trop perfectionniste pour ce type d’exercice. J’en devenais dingue, il fallait que le moindre détail soit étudié. Gérer une chronologie et tenir un plan pour maintenir une certaine cohérence ne m’amusaient pas.

 L’incohérence, la face cachée des choses, les non-sens et les ambigüités, c’est ce que j’aime !

 

Si j’écris pour me contraindre ou à la demande, c’est mort.

Mon écriture, c’est moi : elle fait ce qu’elle veut, elle sait ce qu’elle veut mais c’est une grande timide derrière sa grande gueule.

:: note publiée par Melissa :: le lundi 1 décembre 2008 à 14:15 ::
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15

par anima

 J’ai arrêté de sourire à l’âge de 7 ans puis redécouvert le plaisir d’ouvrir le rideau pourpre de mes  lèvres sur la scène bien blanche de mes dents, quelque trente ans plus tard. Mais si le sourire peut se réparer de l’extérieur, le regard lui -même rehaussé du plus menteur des maquillages ou de montures des plus avantageuses- ne peut jouer la comédie sans que certains yeux plus curieux, attentifs ou intelligents que d’autres ne s’en aperçoivent ! « Miroir de l’âme » savait-on,  moi je dirai « tiroirs  du mal ». Toute notre histoire y est cachée comme des slips et des chaussettes, impeccablement rangée pour certains, parfaitement en vrac pour d’autres comme moi. Ce qui fait que si on s’avise d’ouvrir un des deux mes miens, c’est un chaos inextricablement enchevêtré qui apparaît. On retire un string, c’est une socquette blanche de gamine  accrochée à un collant qui sort. Un casse-tête chinois plus qu’une estampe ! Un voyage à rebours indémêlable comme la toison  d’un rasta ! Berk. C’est pourquoi le premier réflexe, la première tentation est de refermer le tiroir, oublier ce spectacle, adieu tristesse, et rebondir sur le sourire, plus facile, plus accessible et surtout moins compliqué. Les hommes ont toujours craqué sur l’épiderme de mon sourire en évinçant soigneusement l’abîme de mes yeux. J’y ai également toujours trouvé mon compte, la lâcheté n’étant pas que l’apanage des hommes ! Et puis un jour, quelqu’un vous dit « Tu crois peut-être que je ne te ressens pas, toi, avec tes yeux qui disent le contraire de ce que transmet ton sourire? et là tout chavire, le rideau pourpre se rabat sur la scène des garde-fous blancs. Le regard se dissout derrière une rivière de larmes, les paupières se referment : il est temps d’ouvrir les yeux.

:: note publiée par anima :: le dimanche 30 novembre 2008 à 12:40 ::
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ENFANCE

par Yves Guilhamon

— Tu vois, l’homme, renchérit-il, ça me fait penser à quand j’étais enfant, à l’époque de la maternelle. Mes parents ne se parlaient plus depuis déjà longtemps, ç’avait à voir avec mon œil rouge et mon regard enfoncé. Le soir, pendant qu’il la battait, ma mère, - je ne supportais pas ses braillements -, je partais me promener loin des cris, dans les vignes du patron, seul, avec des billes dans les poches et un berlon[1] en main. La violence, les pleurs, surtout les pleurs, ça me rendait nerveux, bizarre.

Alors, moi aussi j’écrabouillais : de mon doigt sale de gens de rien, je traçais un sillon par terre. Oh ! Pas trop gros le sillon, juste de quoi faire couler ma pisse en pente. J’y plaçais deux ou trois cancrelats à la file indienne, puis remplissais ma « rivière » avec mes burnes. Le flot balayait les bêtes : elles se débattaient. Après quoi je leur tirais dessus avec mon berlon, et je les finissais aux billes de verre, toutes tintées de rouge, comme mon mauvais œil.

Je recouvrais la bouillie de terre et de cailloux. Le lendemain, il n’en restait rien : les fourmis, ces finisseuses, avaient tout emporté.

 

Ma mère, il lui manquait des dents. Ma grand-mère maternelle, elle, disait que c’était mon vieux qui les lui brisait. Ma « vieille » avait juste vingt-deux ans, dont cinq d’une vie semi-solide. Elle picolait du rouge piqué, subtilisé au propriétaire à chaque fois qu’elle y faisait le ménage. Elle naviguait toujours entre deux eaux, bafouillant ses « oui », et hurlant ses « non », comme quand elle ne voulait pas que le père la force devant moi, à midi, entre le poulet et les frites. Elle était si maigre, ma mère ; à en faire frémir un coucou avec ses cheveux de filoche crasse et ses joues posées en creux. Elle s’était flétrie dès l’âge de quinze ans. À seize, elle était en cloque, et à dix-sept, elle m’avait… pour me rejeter quelques minutes après.

Je l’aimais bien la mère, sauf quand elle criait entre ses dents cramoisies par la vinasse ou bien qu’elle avait peur. Je me mettais alors à lui donner des coups de pieds dans les quilles pour la calmer un peu. « Ta gueule ! », je disais, « tu fais caguer ton monde ! » Et puis je rigolais. Je rigolais ! En même temps que mon père qui lui filait un brin aussi, juste pour valider mon comportement de presqu’homme valable pour aller à la chasse. De sorte que le dimanche, elle ne restait pas à la maison, elle partait chez sa mère à elle, qu’était bien plus gentille, qui la giflait seulement.

Jusqu’à l’âge de raisin, j’étais du voyage comme les bouteilles de rouge mal bouchées. Il n’y avait pas loin à aller pour rejoindre mamie, mais ça tournait, ça virait tellement que je vomissais toujours mon petit déjeuner au kilomètre dix. C’est là que j’ai appris à compter : sur les bornes kilométriques jouant à cache-cache avec les herbes hautes.

Parce qu’elle était bourrée ma mère, un jour, elle oublia de fermer ma portière. Alors, au détour d’un virage, elle m’avait balancé dans le fossé plein d’eau du bas de la côte, avant chez ma grand-mère. J’étais trempé, un rat noir m’avait mordu, mais je n’étais pas mort. Si bien qu’à son retour, elle fut surprise de me voir faire du stop à l’extérieur de la voiture, quand elle pensait brumeusement que mon cul se trouvait sur la banquette arrière. »

 

— H-55 minutes ! Ça passe vite, le rat ! encore cinq minutes pour toi, et ce sera à mon tour. D’accord ? »

 

— Ça me va » dit le monstre. Il s’inspira d’une grande bouffe d’oxygène viciée pour parler à nouveau.

 

— Nous vivions au sein d’un semblant de paradis naturel. La maison se trouvait juchée au-dessus du plateau, sur une colline, sorte de téton rouge collé à une croupe-mamelle bienveillante. Nous étions seuls dans ce bout de village. Il n’y avait que les oiseaux et les rainettes pour nous y faire de la musique. Parfois, une mobylette passait - pétaradant autour de notre bosse calcaire -, puis évanouissait sa musique pétante au loin, dans le chemin. Quelques arbres tournicotaient dans la descente : des chênes blancs, des châtaigniers, des vîmes, et même un noisetier dans lequel je picorais à la saison, avec les écureuils, mes amis. Le haut du dôme était toujours pelé, couleur vert de chiendent, taché du bronze de la roche mêlée de crasse de fer. Il contrastait avec le pied de la colline, bourré de vignes, rouges et vertes en septembre, brunes et sombres pendant l’hiver.

D’aussi loin que je me souvienne, j’avais tout le temps à faire, dehors. Plus qu’à l’intérieur, où, alternativement, j’entendais ma mère cuver et mon père la taper. Si bien qu’incapable à l’époque de détester mon père et ma mère pour leurs actes anxiogènes, je me mis à haïr la baraque, jusqu’à lui donner quelques coups dans mes colères les plus noires. L’Air, la Nature, c’était mon unique oxygène, ma Liberté chérie.

Jusqu’à l’âge de douze ans, ma mère minutait mes libertés. En été, aux jours où le soleil n’en finissait plus de flatter les vertes formes des coteaux, elle me laissait, entre neuf et dix heures, libre de gambader dans les rangs de vigne et les chemins du village. Je ne me joignais jamais aux différents, mes voisins. Outre qu’ils se moquaient de moi et de mon œil veineux,  je n’avais pas le goût des autres, avec leurs discussions inutiles, leur foot et leurs jeux interdits. Moi, j’arpentais la terre, la tête dans les étoiles. Moi, je caressais la nature, pour mieux la voir se prélasser de la fraîcheur du soir. Moi, je lui chantais : « Au clair de la lune », pour qu’elle s’endorme paisiblement, en pensant à moi peut-être : « je », misérable monstre au sein d’une famille de pochards violents !

Au dîner, j’avais droit à trois grands verres de vin. Mon père, il disait toujours : « Tiens Gaspar, ça donne bonne mine, bon œil », avant de partir dans un grand éclat de rire, que la mère, je ne comprenais pas pourquoi, ne reprenait jamais. J’en piquais toujours un quatrième quand mon vieux se tournait vers la télé et que l’autre lavait la vaisselle dans le bac. Et puis, en été, j’y ajoutais quelques gorgées de ma réserve personnelle, de ma cachette d’en dessous le mur, à la fissure de l’entresol.

 

C’était l’époque de ma première hallucination ; de mes rêves éveillés. Un soir, sur le sentier qui tournait en spirale ascendante autour de la maison, le sol se mit progressivement à devenir flou…, puis vide. Le chemin demeurait entier à l’arrière de mes pas. S’émiettant à mon niveau, il disparaissait après, dans un vide violet. Seuls restaient en suspens les cailloux, mi-granit, mi-calcaire, comme un jeu de marelle pour adulte qui rejoindrait la porte de la cuisine. La terre, sous mes pieds, se délitait à la façon d’une charrue qui casse les blocs d’argile séchés sous l’ardent soleil de juillet.

Les pierres flottaient dans le vide sidérant. Pour avancer, je devais sauter de plus en plus loin sur des roches humides. Quand je me plantais, j’entendais rigoler, un rire comme celui de mon père, gras et bête. Chaque fois que je m’arrêtais, soufflant un peu face à cet effort surenfantin, je percevais un cri d’horreur qui m’était seul destiné, comme un écho à celui de ma mère, à ma naissance. Au-dessus de moi traînait, à sa façon étrange d’être là par hasard,, une drôle de lune : un ballon osseux avec des trous, quelque chose de rouge à l’intérieur, gonflant à chacune de mes émotions.

Alors, pour évacuer cette insupportable vision, je clignai des yeux. « Cinq fois »,  comme disait mon grand-père, « une pour voir si t’es conscient, et les quatre autres pour savoir si tu sais encore compter les éléphants roses. Si ça marche, c’est qu’tu peux te resservir en attendant que le gibier, il croise devant ton fusil. »

Ça avait fonctionné pour lui, il avait tué mon oncle qui passait par là cueillir des champignons. On s’était un peu marré, avec mon père, parce qu’on ne l’aimait pas ce gibier de potence : il braconnait souvent autour de notre zone de chasse, ça nous rendait nerveux.

Mon grand-père avait moins ri dans le panier à salade où on ne raconte pas d’histoire : on l’avait privé de vin pendant cinq ans.

Je comptais quand même jusqu’à dix pour m’assurer du résultat. Je pris sincèrement mon ancêtre pour un sorcier quand le chemin revint, avec sa terre au dessous et ses herbes en touffes au milieu ».

 

Le rat se tut ; il ferma sa boîte à souvenirs… ça dura un long moment. Mais il était curieux : quand il reprit, ce fut pour changer de sujet.

 

- Pour en être arrivé là aujourd’hui mon gars, tu as forcément traversé les mêmes genres de rêves, la même violence gratuite. Tu dois être autant fou que moi. Car, quand on nage dans la misère, qu’on oscille entre la vie et la mort, c’est qu’on nous a fait du mal. Ni toi ni moi n’osons en finir, de notre vie jetée. Nous sommes des lâches, nous nous laissons mourir, portés par l’existence jusqu'à ce que mort s'ensuive, pourvue qu’elle ne vienne pas de nous… »

 

- 55…, 56…, 57…, 58…, 59… stop, le rat ! C’est à moi !



[1] Sorte de grosse bille lestée

:: note publiée par Yves Guilhamon :: le samedi 29 novembre 2008 à 02:49 ::
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Etrange...

par Melissa

 

 

Ce n’est rien de le dire, en règle générale, j’affectionne tout particulièrement ce qui bouffe mon esprit, les relations entre moi et mes illusions, les films que je projette sur l’écran plat de mon Samsung quand les messages, semble-t-il, se perdent sur les ondes.

En règle générale, la communication passe mal, ou entrecoupée et mes relations sont comme ces textos écrits en phonétique : il faut parfois décrypter une information alors que c’est d’une simplicité effarante.

Le semblant et les distances m’ont toujours beaucoup plus, je ne saurais le nier. Tout ce qui pouvait prêter à diverses interprétations m’attirait au plus point. Il est certaines formes d’ambiguïté dans lesquelles on se complait volontiers lorsqu’on croit savoir ce que l’on veut. Mais c’est bien connu : ceux qui croient ne sont pas toujours ceux qui savent. Et en réalité, alors que je savais surtout ce que je ne voulais pas, je fourvoyais mon idéalisme avec son inverse.

A la recherche effrénée d’une logique à toute chose, j’étais persuadée que je devais tout comprendre.

En clair, j’aimais compliquer des situations déjà peu simples, me poser un tas de questions auxquelles je trouvais mille réponses qui ne me convenaient jamais.

Et puis… je me suis retrouvée face à l’évidence : certaines choses ne se définissent pas, ne se discutent pas, ne se pensent pas.

Certains instants, simplement, se vivent.

 

Je viens de réaliser que je n’ai plus à me contraindre dans des relations sans aucun échange. Vis-à-vis de moi-même, je n’ai plus rien à prouver.

Cela fait-il de moi une fille facile d’avoir cédé si facilement aux avances de quelqu’un que je ne connais pas ?

Je dirais que non, pour préciser en nuances que je suis une fille facilement submergée par ses émotions. Et si mes émotions rencontrent des semblables sur une longueur d’ondes à peine établie, alors je ne me priverai pas de pouvoir partager quelque chose. Après tout, pourquoi attendre des mois et des années ?

Depuis, une relation s’est installée. J’ignore de quel type de relation il s’agit concrètement, car rien n’a été établi ou discuté. J’avoue ne pas m’interroger à ce sujet. Je n’ai posé qu’une question et sa réponse fut celle que je lui aurais donnée dans le cas inverse. J’ai décidé de prendre chaque moment en son intégralité, comme un morceau de vie à part entière. Comme on regarde une série télévisée sans avoir rien suivi depuis le lancement. Rien ne  nous empêche de capter les personnages. Et puis, si on se trompe, en quoi c’est grave quand on ne s’attend jamais à avoir une suite ?

 

J’ai rencontré quelqu’un avec qui je peux parler de tout, avec qui je peux rire de n’importe quoi. Quelqu’un avec qui, physiquement, le contact passe vraiment bien, il faut l’admettre.

Etrange…

Je dois avouer être ce genre de personnalité émotionnellement et affectivement instable qui tombe amoureuse tous les trois mois. Une forte tendance à s’attacher au premier con venu, pour qui en fait je n’ai aucun sentiment, j’ai cette habitude malgré moi de jouer dans ma tête avec des images. Un peu comme on montrerait une chaise à un enfant en lui disant que c’est une table… -C’est fou ce que le cerveau humain (le mien du moins !) peut faire pour soulager sa solitude.- Moi, je prends un con avec un joli sourire, et sans rien voir venir, j’en fais un amoureux. Je lui attribue des qualités, je nous dessine un feeling au stylo plume. Une vraie pratique sado-maso… Un coup d’effaceur, et c’est le bordel en moi pendant des semaines. Mon égo se trouve offusqué lorsqu’il s’est compris manipulé, mais généralement, mon cœur se préserve de ressentir quelque chose de profond. Pourtant, mon envie de ressentir est sincère !

Etrange.

Etrange qu’en l’occurrence, je n’ai pas la sensation de m’attacher, alors que je peux d’ores et déjà affirmer que je l’aime bien.

Tout est relativement instinctif aussi, je ne veux penser en termes de durée.

 Le spontané ne se mesure pas, ce que je découvre ne s’explique pas.

 

Je commence à comprendre, je crois, qu’en effet : certains instants, simplement, se vivent.

 

:: note publiée par Melissa :: le vendredi 28 novembre 2008 à 14:35 ::
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Le journal intime de Zyrkon

par ilabbé

Zyrkon habite la planète Krypta. Son amie Anna le rencontre en rêve, et elle a transcrit son journal intime dans notre langue. Il est né il y a 300 ans dans le désert de la Tranquillité. Les Kryptiens sont la seule race vivante sur cette planète. Ils n'ont ni prédateurs, ni animaux de compagnie, ni plantes, ni eau. Leur vie a pour base le carbone et d'autres composés chimiques. Ils ne respirent pas. Ils se nourrissent par contact direct de leur enveloppe corporelle avec le sol. Ils se parlent les uns aux autres par ultra-sons. Ils n'ont ni bras, ni nez, ni bouche, ni sexe, ni maison, ni vêtements. Ils vivent en moyenne 700 ans et chaque journée sur Krypta équivaut à une de nos semaines sur Terre. Ils ont une jambe unique et se propulsent par bonds. J'ai en ma possession ce journal commencé en 2008. Le voici.

 

Le jour de mon anniversaire

Lors de mes 300 ans, j'ai donné une grande fête. Nous étions trente, tous de la même pépinière, et nos clones étaient partis faire la fête entre eux. Nous nous sommes placés en cercle, comme à notre habitude, et nous avons chanté tout le jour. Lorsque nous chantons à trente nous produisons une image au centre de notre cercle ; c'est d'abord un diamant, puis nous voyons la planète Krypta sous de nombreux angles. Nous voyons alors toutes les tribus, et nous percevons le chant qu'elles entonnent en notre honneur. Puis nous voyons le système solaire le plus proche, où est située la planète Emla la rouge. Cette planète est habitée par des oiseaux géants, et nous volons en esprit à leurs côtés. Là-bas le ciel est jaune, il y a d'immenses nuages noirs et une atmosphère à base de soufre. Nous avons voyagé un long moment, puis je me suis placé au centre et j'ai produit une gamme individuelle. J'ai projeté des images au-dessus de moi et les autres membres chantaient en chorale pour tapisser le pourtour de mes images de couleurs froides, comme le bleu de l'azur sur Terre. Nous avons ri grâce à notre protubérance, et les ondes produites nous ont fait danser en martelant le sol. Puis à la fin du jour, nous avons refermé le champ que nous avions ouvert, et nous nous sommes séparés. C'était vraiment une belle fête d'anniversaire.

 

Le jour où j'ai déposé ma graine

Lorsque j'ai eu 100 ans, j'ai atteint la maturité nécessaire pour déposer ma graine. J'ai quitté ma tribu, et j'ai cheminé pendant deux semaines sous un soleil torride à travers le désert de la Tranquillité. Des nuages de poussière m'aveuglaient. Je me repérais à l'angle formé par les deux lunes pour retrouver le chemin de ma pépinière. Lorsque j'ai enfin atteint le lieu de ma naissance, de nombreux souvenirs de mon enfance me sont revenus en mémoire. J'en parlerai une autre fois. Le sol m'attendait, accueillant. La couleur du ciel s'est intensifiée. J'ai gratté un peu le sol, pour y creuser un nid dans l'espace imparti aux graines. Ma poche est devenue très chaude. Tout à coup, je suis entré en fusion avec l'univers. Je n'avais plus de limites, je ne sentais plus mon corps. J'étais dans un autre champ de conscience, relié à toutes les générations qui m'avaient précédé. La graine a bougé et s'est détachée de ma poche. J'ai baissé la tête et je l'ai vue tomber. Je l'ai recouverte de sable amoureusement. C'était ma graine, mon enfant, mon clone, mon amour, mon futur. C'était un acte intime, solitaire, solidaire de la vie, et je suis reparti aussitôt malgré mon épuisement pour regagner le havre de ma tribu. Je m'en souviens encore.

 

Ma tribu

Nous vivons dans un territoire septentrional, au pied de la montagne Flyka. Devant nous, au sud, commence le désert du Silence, qui s'étend jusqu'à la montagne Zepka. A l'est et à l'ouest nous voyons les contreforts au-delà des plaines qui nous entourent. Notre sol est ensablé, le vent incessant meut les dunes comme un magicien à l'ouvrage, et notre paysage est immense et mouvant. La nuit, la voûte céleste est gigantesque. Les étoiles nous enchantent et lorsque nous sommes adolescents, nos pères nous racontent l'épopée de Ptekon dont nous pouvons poursuivre les évolutions dans le ciel.
Ma tribu est petite ; elle compte huit membres dont un adolescent. Il y a d'abord le patriarche, qui nous surveille et supervise nos voyages. Il est notre aîné, notre conseiller, et nous guide lorsque des questions nous entêtent. Il est le maître de la pensée à multiples facettes ; il analyse tout message en profondeur, et toutes ses images primordiales sont individuelles. Le jour où il mourra, Zyrtok qui est son cadet prendra sa place. Ce dernier n'est pas très amène, c'est lui qui nous guide lorsque nous pérégrinons dans le désert. C'est un être farouche, voué à l'accomplissement de son projet, tendu vers son but, intransigeant et secret. Il est suivi par Ptezyk, qui est tout à la joie de voir son lignage lui succéder avec succès. Ce dernier est d'une jovialité communicative, il nous entraîne dans des rondes où nous rions sans retenue. C'est vers lui que nous nous tournons pour analyser nos rêves, qui naissent en nous bien que nous ne dormions pas, et qui sont l'héritage de notre passé primitif. Il y a également d'autres membres, dont Zyrfak qui est le moins heureux de nous tous, et Pterok qui vit actuellement avec son fils. L'éducation d'un clone n'est pas une mince affaire, même si nous laissons à d'autres l'élevage des premières années. Sans oublier Zyrfol, qui est très occupé en ce siècle, à former sa note sur la portée et se mêle peu à nos débats.

Nous sommes ensemble, nous nous voyons, notre tribu est tout pour nous. C'est le premier cercle de notre race, le berceau de nos émotions et de nos pensées. Le matin, nous nous mettons en ligne et nous saluons le lever du soleil. Puis nous tournons nos têtes et nous rendons hommage aux deux lunes. Nous avons tous un nom social, qui est celui de notre lignée, et un nom secret que nous choisissons nous-mêmes lors d'une cérémonie spéciale. Dans le courant de la matinée, nous formons un cercle informel et nous nous parlons d'individu à individu. Nous produisons des images lorsque nous émettons des ultra-sons, et notre langage a toujours un contenu ultra-dense. C'est un langage à plusieurs niveaux, chaque image contient plusieurs images que l'on peut ouvrir à loisir, chaque son transporte un message qui contient des messages connexes. C'est ainsi que nous occupons nos journées, nous échangeons des informations sur les mondes que nous avons visité individuellement, nous apprenons des nouvelles venant d'autres tribus, parfois nous composons un poème, parfois nous chantons tous ensemble pour amener une image primordiale. Quelquefois nous écoutons la harpe du vent, sans rien dire, car nous avons une atmosphère qui est très différente de celle de la Terre. Lorsque la nuit vient nous nous retirons en nous-mêmes, et nous méditons tout en voyageant par la pensée. Nous nous aimons les uns les autres, d'un amour ineffable qui n'a pas de limites, et lorsque nous éprouvons moins d'amour, comme c'est le cas lorsque nous contactons un membre d'une autre tribu, nous ressentons une joie profonde car nous avons une formidable attente les uns vis à vis des autres. Nous ne sommes rien sans cet amour qui nous porte et nous structure ; je ne suis rien sans ma tribu.

 

Mon amie Anna

J'ai rencontré Anna il y a un an. Lorsqu'elle dort elle visite d'autres mondes, et se présente mentalement avec un rouleau à la main. Au début elle était rétive à l'expérience. Elle m'a d'abord montré son monde ; c'était la première fois que je le découvrais. Il y a de nombreux mondes dans chacun des univers. J'ai été frappé par la beauté de la Terre, par l'étrange enveloppe corporelle des humains, leurs petits yeux horizontaux, la fourrure qu'ils ont sur le sommet de la tête, et la multitude de végétaux et d'espèces animales. Je lui ai à mon tour montré mon monde ; elle l'a trouvé sinistre et désolé. Nous communiquons par échange d'images, car Anna ne peut pas comprendre mes ultra-sons, qu'elle ne pourrait pas entendre à cette distance de toute façon.
Anna est une jeune femme marquée par toutes les expériences qu'elle a vécues, rompue à la communication télépathique qu'elle pratique depuis de longues années. Elle me rencontre en rêve car je n'appartiens pas à son univers, et nous avons de longs échanges qui nous enrichissent mutuellement. Je ne sais pas si elle est belle ou laide selon les critères en vigueur chez les humains, mais je sais qu'elle porte de l'amour en elle et à mes yeux c'est suffisant pour l'appeler mon amie.

 

Le jour où Ptarok est mort

Un jour de grand malheur, une pluie de météorites d'est abattue sur notre territoire. Nous avons fui en tous sens, l'atmosphère était en feu. Nous avons bondi un long moment, puis, nous croyant à l'abri, nous nous sommes arrêtés pour nous reposer. Nous émettions des sons de peur, mais nous bloquions les images pour ne pas nous affoler encore plus. Nous allions retourner chez nous, lorsqu'une météorite s'est écrasée sur Ptarok, le tuant sur le coup. La pluie de météorites a cessé, et nous nous sommes rassemblés autour de sa dépouille. Ptarok était si jeune, il n'avait que 200 ans. Nous avons formé un cercle autour de son cadavre, et nous avons entonné un chant mortuaire qui a duré plusieurs heures. Nous avons projeté des images que nous avions de lui durant sa vie au centre de notre cercle. Puis, l'ayant suffisamment veillé, nous avons tous versé une perle de carbone au-dessus de sa dépouille, car notre chagrin était immense. Les perles de carbone ont flotté au-dessus de lui, formant une ronde sépulcrale. Son image-mère s'est alors élevée au-dessus de son corps, et a gagné le ciel. C'était le signal que nous attendions. Nous avons enfoui ses restes sous le sable ; nos perles formaient un rang tout autour. Depuis, cet endroit est sacré. Il constitue la porte qui mène à son esprit au-delà de la mort, nous n'y chantons plus jamais, nous nous y recueillons en silence tandis que le vent soulève le sommet des dunes. Ptarok n'est plus une personne maintenant, son esprit perdure dans un autre champ de conscience au-delà de notre univers ; parfois nous chantons et nous nous souvenons. Son lignage est bien vivant, honore sa mémoire et le porte dans sa conscience.

 

Dans la pépinière lorsque j'étais petit

Je me suis d'abord développé dans le sol. Je le sais parce qu'on me l'a raconté ; je n'ai gardé aucune mémoire de cette période. Dans mon premier souvenir, il y a une lumière très intense, puis j'aperçois effaré les deux lunes. Rien n'a encore de nom. Un robot très grand tend un bras et me cueille dans le sol où je suis partiellement enfoui. Il me place au milieu des autres petits, et je sais immédiatement qu'ils sont mes congénères. Nous nous observons mutuellement, et des vagues d'ultra-sons émanant des robots percutent ma zone frontale. J'ai bien d'autres souvenirs de cette période. Nous passions des nuits très longues à dormir sous les étoiles. Une sorte de peau se formait chaque soir sur mes yeux. Au début, nous étions muets. Puis nous pûmes petit à petit chanter. Les robots nous entraînaient ; j'appris de nombreux chants. Plusieurs heures par jour, nous observions les écrans Totum. Ils nous enseignaient la formation du monde, l'origine de notre race, notre planète Krypta et les mondes alentour. Les Créateurs y apparaissaient, nimbés de lumière, et nous inculquaient les principes universels. Chaque jour l'apprentissage était entrecoupé de jeux. Nous nous entraînions à projeter au centre de notre groupe des images primordiales. Il y en avait une pour chaque grande catégorie du monde ; ces images existaient déjà pendant la formation même de notre esprit. J'éprouvai tout de suite ce que j'appellerais plus tard l'amour pour les autres petits. Nous vivions en permanence au contact les uns des autres, et nos chants étaient le plus souvent joyeux. Nous ignorions à cette époque l'existence des adultes. Nous vivions dans un continuum, sans conscience que cette période ne durerait pas toujours. Ma croissance a duré en tout 20 ans, et j'ai quitté la pépinière lorsque j'en avais dix.
J'ai grandi dans un groupe extrêmement soudé, surveillé nuit et jour par les robots. Je ne connaissais ni la peur ni la colère à cette époque ; mon père me les inculqua plus tard. Je garde un souvenir merveilleux de mes primes années ; je fus terraformé pour devenir l'être que je suis. Puis ce fut la rencontre avec mon père, mais je parlerai de cela une autre fois.

 

Ma dispute hier avec Zyrfak

Hier matin, je conversais avec Zyrfak, et le sujet de nos échanges était notre race. Il m'a déclaré très vite que notre race est parfaite. J'ai réfuté cette assertion avec vigueur. Je lui ai rétorqué que nous sommes vivants, que certains d'entre nous expérimentent la colère et la peur, et que nous mourons au bout du compte, ce qui fait de nous des créatures imparfaites. Il m'a répondu que les races qui peuplent les autres mondes sont dans certains biotopes sujettes à la maladie et à la prédation, soumises dans des cas plus rares à une reproduction sexuée, et que nous sommes très supérieurs à tous ces êtres, de par notre conformation. Je lui ai alors dit que nous sommes parfaitement bien adaptés à notre environnement, comme de nombreuses autres espèces, et que cela ne fait en rien de nous des êtres supérieurs. Il s'est insurgé, m'a affirmé que nous sommes intrinsèquement supérieurs, car notre niveau de conscience est l'un des plus élevés parmi les espèces. Je n'ai pas su quoi répondre. Je ne raisonne pas en ces termes ; tout système vivant vu à un niveau supérieur de conscience est d'une perfection merveilleuse, tout en étant interchangeable avec un autre, et soumis aux aléas du temps qui n'appert que dans le monde physique. La probabilité qu'il disparaisse un jour est très forte, mais la pluralité des espèces compense une perte, somme toute pas irrémédiable, car de nouvelles espèces naîtront un jour. La vie est un projet conçu dans un autre plan que le notre, pris dans la trame de l'éternité. Les plus grands évènements ne sont que des mouvements infimes. Zyrfak entretient probablement un jeu de croyances lié à ses convictions. C'est regrettable, nous sommes au monde pour être et penser, et non pour nous imaginer que nous sommes supérieurs.

 

Le jour où j'ai rencontré mon père

Un jour en début d'après-midi, les robots nous rassemblèrent en une ligne faisant face à l'ouest. Ils scrutèrent le paysage intensément. Je fouillais le sable du regard, mais ma vue ne rencontrait que des dunes. Soudain, je vis des êtres très grands marcher au sommet d'une dune. Ils étaient aussi nombreux que nous. J'étais muet de stupeur à cette apparition. Bientôt ils furent face à nous. Tout à coup, de nombreux chants fusèrent. Je reçus un message me disant : "Zyrkon, approche, je suis ton père." J'ignorais jusqu'alors que j'avais un nom et ce que voulait dire père. Je m'approchai, et me tins dans l'ombre de cet être immense que je contemplais pour la première fois. Il avait le double de ma taille, et tous ses yeux me scrutaient. Ils devinrent bleu cobalt un bref instant. Il m'expliqua que j'étais né de lui, ainsi qu'il était né de son père, et ainsi de suite en remontant jusqu'aux Créateurs qui avaient façonné les premiers d'entre nous. J'étais abasourdi. Je ne sus que répondre, et penchai la tête de côté pour lui signifier mon respect. Il pencha la tête à son tour, et me dit qu'il attendait depuis dix ans dans sa tribu. J'éprouvai des sentiments contradictoires : la curiosité, l'incertitude, et puis soudain je projetai une image primordiale que je n'avais jamais vue, et je m'aperçus que mon père la recouvrait parfaitement. Quelques instants plus tard, cette image avait son apparence, et je me surpris à éprouver un amour diffus tout d'abord, intense ensuite, plus fort que ce que j'avais éprouvé pour les autres petits.
Tous les adultes formèrent un cercle, et les pères nous invitèrent un à un à y entrer. Ils projetèrent une grande image au-dessus de nos têtes, et je sus qu'il s'agissait de la matrice de notre espèce. Puis je passai la nuit auprès de mon père. Le lendemain matin je quittai la pépinière en sa compagnie, et je ne la revis que le jour où je déposai ma graine.

 

Notre voisine Emla la rouge

Ce système solaire voisin du notre est de niveau 4. Il est constitué de planètes de différentes tailles, dont trois sont peuplées. Notre planète de prédilection est Emla. C'est la destination de nos premiers voyages lorsque nous sommes adolescents ; nous avons tissé des liens avec la seule espèce qui y habite, les grands oiseaux. Il n'y a ni eau ni végétation, la planète présente de vastes étendues arides, parsemées de lacs de soufre. Les concrétions magnifiques émergent des nappes de fumée. C'est une alchimie particulière, les différents composés chimiques donnent à Emla des couleurs jaunes, turquoise et ocres. Le sol, noir par endroits, est réduit en fine poussière de roche, qui s'élève jusqu'à former de grands nuages dans le ciel.

Les oiseaux, d'après ce que nous ont dit les Créateurs, sont nés il y a deux millions d'années, de mutations de l'espèce endémique originelle qui se nourrissait déjà de soufre, que l'on trouvait partout sur le sol à cette époque. Le soufre s'est combiné en de multiples solutions, et ne se trouve plus à l'état pur que dans des lacs séparés par de grandes distances.

Les oiseaux nos amis sont quelques milliers. Ils vivent chacun une centaine de nos années, et ont au maximum trois petits dans toute leur existence. Les conditions de vie sont extrêmes, et nombre d'entre eux meurent avant de s'être reproduits. Dans certaines zones, il y a des émanations toxiques qui les tuent s'ils les survolent, et c'est tout un apprentissage que de connaître l'ensemble du territoire. Ils forment de petites colonies qui vivent à proximité d'un grand lac. Lorsqu'ils se reposent, ils se juchent sur le sommet d'une concrétion, et méditent sur leur espèce durant de longues heures. Ils ont porté la connaissance de leur propre esprit à un point extrême, par expérience directe. Ils restent à courte distance les uns des autres lorsqu'ils méditent, afin d'éviter les pièges d'une trop grande solitude. Ils pensent le monde qui les a vus naître, leur propre esprit et leur espèce. Leur pensée est riche et complexe ; les relations entre eux n'ont pas le rôle majeur qu'elles ont entre nous. Ils communiquent souvent par des danses, et leurs évolutions sont très émouvantes. Ils ont un plumage noir pailleté de turquoise, et lorsqu'ils volent ils vivent à une vitesse supérieure. Leur esprit se met alors à calculer comme vos physiciens, sauf qu'ils sont en plein mouvement et ne prennent aucun spi de référence. Ce sont des mathématiques supérieures qu'ils ont développées pour voler, et ils les appliquent aussi pour appréhender le monde qui les entoure. Lorsqu'ils volent ils sont au monde, ils forment de petits escadrons gracieux dans leurs évolutions, car leurs grandes ailes battent lentement et leur queue très longue forme une traîne dans le ciel.

Nous volons à leurs côtés en pensée, et c'est une expérience qui nous enchante. Nous communiquons avec eux grâce à notre esprit profond, là où l'individu n'a plus les contours qu'il a en surface, et cette expérience nous régénère et nous enseigne comment communiquer avec d'autres espèces. Ils nous perçoivent mentalement dans le champ qu'ils déploient, nous ne sommes alors pas un point mais un champ à l'intérieur du leur, et notre flux forme des images signifiantes pour leur esprit. Souvent nous voyageons en pensée à la surface d'Emla, et nous nous tenons près d'eux lorsqu'ils méditent, afin de calmer notre esprit enfiévré par ses déplacements.

Nos amis nous accueillent toujours sereinement. Ils n'éprouvent aucune des émotions qui nous assaillent, ils sont la porte d'outre-monde pour nos tribus, et nous n'entretenons pas de relation individuelle avec l'un d'entre eux en particulier. Emla est notre havre et je souhaite longue vie aux oiseaux.

 

Le rire

Nous avons de bons moments de détente. Nous rions souvent. Parfois l'un d'entre nous évoque des souvenirs de son fils lorsqu'il était adolescent. Son chant devient tendre, il nous présente des images souvent désopilantes des bévues sociales de son fils, par exemple la présentation au patriarche, qui observe la scène d'un oeil détaché, et qui donne lieu à des maladresses embarrassantes pour le père.

Parfois, lorsque nous recevons des nouvelles d'une autre tribu, nous apprenons les péripéties du joyeux de la troupe, ses démêlés avec un membre récalcitrant qui explore un sentiment négatif, son dernier déguisement s'il est étonnant.

Quelquefois, nous n'avons pas matière à rire, mais seulement l'envie de nous amuser pour nous divertir, et nous nous lançons dans un jeu ou un autre. L'un d'entre eux consiste à se cacher mentalement derrière un écran de plumes noires, et à disserter d'un ton docte sur les mystères de la galaxie, en partant d'hypothèses erronées. Ou bie, à l'abri derrière un tronc d'écorce rugueuse, nous narrons l'épopée d'un ancêtre particulièrement rétif à l'analyse spectrale, en projetant autour du tronc un jeu d'ombres qui simule ses peurs primitives, et cela fait beaucoup rire les autres membres de la tribu. Lorsque nous nous cachons derrière un rocher, émanent de nous des idées sottes liées aux croyances de certains peuples ; nous agitons mentalement une pluie de feuilles qui forment des motifs dans l'instant sur la roche, très divertissants pour notre esprit.

Le fait de nous cacher nous permet de transgresser le respect que nous éprouvons pour toute forme de vie, et de nous défouler de la cohorte d'idées que notre esprit charrie. Nous avons d'autres occasions de rire, quand nous rencontrons une autre tribu, car l'humour constitue une entrée en matière. Le rire correspond chez nous à un chant spécifique, qui stimule notre protubérance de manière telle que nous sommes parcourus d'ondes plaisantes à ressentir, qui se progagent dans tout notre corps. Lorsque le rire atteint son paroxysme, il pénètre jusque dans la région de notre jambe, et nous sommes secoués par de petits sauts au rythme frénétique, qui ne font que décupler notre hilarité et amènent le reste de la tribu à rire à son tour. Le rire humain dévoile les dents, j'ai dû m'y accoutumer au contact d'Anna ; j'ignore quel son il produit chez les humains, mais chez nous c'est irrésistible.

 

Zyrfak

Zyrfak n'est pas mon meilleur ami. Il a un peu plus de 200 ans, et son clone l'a quitté dans d'assez mauvaises conditions. Zyrfak a une forte tension intérieure, et son petit la ressentait. Il avait une attente vis à vis de son père ; Zyrfak ne l'a jamais comblée. Son clone a quitté la tribu sans avoir mentalement achevé son cycle, et nous a offert des yeux tristes lorsque nous l'avons congratulé pour son accession à l'âge adulte.

Zyrfak est d'un lignage prestigieux qui inculque l'envie. Il l'explore depuis plus d'un siècle. Cette envie ne lui donne pas de pulsions comme aux humains, et nous ne la confondons pas avec le désir, qui émane de notre être profond. Zyrfak est surtout envieux des autres, mal dégagé de ce qu'il éprouve, et il entre souvent en conflit avec les autres membres de la tribu pour des motifs futiles. Il ne manque pas d'arguments lors des discussions, et souvent il effectue des démonstrations brillantes. Il étudie de façon approfondie les mondes dans lesquels il se rend. Il a une collection mentale d'artéfacts qu'il m'a invité à visiter. Il a classé de nombreuses informations de manière novatrice, mais c'est parfois critiquable car il est infatué de lui-même.

Depuis que son fils est parti, il a pris pour lui une dimension nouvelle. Ils sont fréquemment en contact l'un avec l'autre, et leurs discussions ont beaucoup fait évoluer son petit. Zyrfak s'oppose à lui par ses raisonnements, cela le stimule et l'oblige à argumenter ses idées en permanence. Je crois qu'ils se sont trouvés l'un l'autre dans ces échanges enrichissants. En tout cas Zyrfak l'évoque assez souvent. Il est très fier de son fils, bien qu'il ne le lui montre pas d'habitude.

Zyrfak est très respectueux du patriarche, mais voue une admiration sans bornes à Zyrtok son cadet. Ils vont parfois pérégriner tous deux dans le désert, et j'ignore ce qu'ils se disent. Lorsqu'il revient, Zyrfak a les yeux enflammés d'une lueur inquiétante ; il produit alors des chants mélodieux à la trame complexe, dont une bonne part est indéchiffrable. Il m'est étrange de ne pouvoir comprendre la totalité de ses messages ; je me demande alors s'ils ne portent pas une vérité sans pareil, la réponse à certaines questions fondamentales que nous ne sommes pas parvenus à résoudre. Quoi qu'il en soit, je doute qu'il comprenne lui-même pleinement le sens de ce qu'il chante. Peut-être me trompé-je, il est d'une intelligence redoutable.

Zyrfak approche petit à petit de la période de l'épreuve, que j'ai moi-même traversée il y a 50 ans. Nous le soutenons du mieux que nous pouvons, car pour nous cette épreuve a été terrible. Il en est ainsi, notre vie n'est pas exempte de difficultés ; cela nous permet par la suite de remplir notre rôle dans l'univers, mais je parlerai de façon plus approfondie de cela une autre fois.

Ce matin Zyrfak s'est tourné vers moi apèrs le salut rituel au soleil et aux deux lunes. Ses yeux sont devenus sombres un bref instant. Au comble de la surprise, je me suis demandé s'il éprouvait une affection plus forte que je ne le pensais. Je n'ai pas osé le questionner. Aujourd'hui nous pérégrinons tous, la journée promet d'être pénible. Le ciel est d'une couleur très intense, les lacs de sel de nos deux lunes réfléchissent les rayons du soleil. Je quitte ce journal pour me joindre aux autres.

 

Mon lignage

Tous les membres de mon lignage s'appellent Zyrkon. Nous avons un patriarche, qui vit à l'ouest, un cadet, un joyeux, un autre membre du lignage qui vit plus au sud, ainsi que mes descendants, car je suis déjà arrière grand-père. L'un des notres est mort dans des circonstances étranges. On l'a retrouvé trois jours après qu'il ait disparu, à côté d'un grand cratère, sans blessure apparente, gisant là, face contre terre, et on n'a pas pu déterminer la cause de sa mort. Il avait 400 ans. Il était parti pérégriner dans sa plaine dont il connaissait bien la topographie. Heureusement, il s'était déjà reproduit. Une perte dans le lignage nous affecte au plus haut point. Chaque clone est notre double, une part intime de nous tout en étant autre. Lorsque par malheur quelqu'un disparaît sans avoir déposé sa graine, son père après la période de deuil se met dans un état spécial, qui est celui de la génération, et au bout de quelques jours il produit une nouvelle graine. Ainsi en est-il. Un nouveau petit n'efface pas le chagrin de perdre l'un des siens, mais notre race a une démographie faible et elle ne peut pas laisser s'éteindre un lignage. Il y en a cent en tout, et passé la période de l'adolescence, nous quittons notre père et sa tribu pour aller fonder une existence d'adulte ailleurs.

Nous ne vivons pas au contact des autres clones de notre lignage, et nous nous informons auprès de leurs proches de leur santé. Nous contactons directement notre père et notre fils seulement. Le lignage n'est au complet qu'une fois par an, lors d'une fête nommée Patchaka, qui a lieu le premier jour du grand rassemblement. C'est une joie ineffable de retrouver ses pairs. Lorsque nous sommes tous ensemble, nous formons vus du ciel une figure parfaite, immuable, qui ravit les Créateurs et nous régénère durablement. Lorsque nous nous rencontrons une fois l'an, nous nous observons d'abord un long moment en silence. Puis nous regardons le ciel, après nous être placés en ligne, dans un ordre ritualisé : le patriarche à l'extrême gauche, les autres clones par rang d'âge et le plus jeune à l'extrémité droite. Nous nous tenons ainsi sans nous regarder durant plusieurs heures. Nous méditons alors tous ensemble à l'unisson, et le produit de cette méditation gagne le ciel tandis que nous formons à nous tous un super esprit. Nous ne sommes pas comme les différentes parties d'un corps, nous gardons notre esprit dans son enveloppe corporelle, et c'est le carré de la méditation qui est commun. Puis nous nous déplaçons de façon naturelle, et les distances entre nos corps sont variables. Nous formons ainsi plusieurs figures successives, en nous regardant mutuellement de nouveau. Lorsque nous formons le dernier tableau, nous communiquons entre nous par la penséee. Chacun produit l'image de son nom secret et nous tenons un conciliabule sur l'avenir du lignage. Nous avons des projets individuels différents selon les êtres, mais nous tenons compte du projet de notre lignage, qui est la tempérance. C'est pour cette raison que chacun d'entre nous inculque la colère à son fils, afin qu'il l'explore et la dépasse. Chaque lignage a un projet collectif. Nous sommes nettement différenciés d'un lignage à l'autre. La colère nous embrase parfois et nous la cultivons pour mieux nous en départir. A de nombreuses reprises lors de nos voyages en esprit, nous ressentons des émotions qui brouillent notre vision. Nous jugeons, nous prenons parti, mais nous n'avons pas le droit d'intervenir. Le but de nos voyages est d'étudier tout en acquérant un détachement qui nous garantit une vision claire et pénétrante. Nous n'acquérons ce détachement qu'après de nombreuses années de pratique.

Le jour de Patchaka, nous avons l'opportunité de délaisser notre tribu pour redevenir par l'essence les membres d'un autre groupe, celui de nos origines, et cette rencontre ritualisée ne nous laisse nous exprimer individuellement que pour le devenir du lignage. Durant notre conciliabule, nous ne parlons pas de nos vies ; nous agissons mentalement pour réaliser l'accomplissement du lignage. Le patriarche de ma lignée n'est pas l'ancêtre didactique qu'il est dans ma tribu. Il est le sommet vivant du potentiel de notre lignage, et le respect qu'il nous inspire est mêlé d'un amour muet, unique, qui ne s'exprime jamais ouvertement.

Durant Patchaka nous restons silencieux, après les figures et le conciliabule nous cheminons chacun dans une direction différente, puis nous nous regroupons une dernière fois avant de nous quitter. Les adieux à un fils et à un père sont poignants, et quelquefois l'émotion me submerge. Le lignage est notre destinée, tout le reste nous appartient en propre.

Il y a beaucoup de pudeur entre nous. L'établissement d'une personnalité distincte des autres clones est un processus délicat. Nous sommes en dernier ressort des êtres individuels bien distincts, même si cela n'apparaît pas de façon évidente à un observateur extérieur. Notre élevage par la séparation d'avec notre père les premières années, nous permet de ne pas nous former par imitation, mais par imprégnation dans la culture des Créateurs, qui existait bien avant notre apparition, et l'éducation que nous recevons par notre père nous prépare à notre rôle social, j'en parlerai une autre fois. Il est naturel pour nous d'être un clone, nous ne concevons pas les choses autrement, jusqu'à ce que nous découvrions les autres solutions inventées par la vie pour assurer la pérennité des espèces. Sur certaines planètes il n'y a pas de reproduction, mais des individus qui vivent indéfiniment. Je ne sais pas poursoi la nature a créé tant d'espèces dont les individus sont destinés à mourir, je pense qu'il aurait dû en être autrement. Notre espèce est fragile, car chez nous le taux de reproduction est faible, et ailleurs que sur Krypta, elle se serait probablement éteinte depuis longtemps. L'objectif de notre race n'est pas de dominer un écosystème ; nous avons été conçus dans un but bien précis par les Créateurs, et leur projet a perduré pendant un million d'années.

Mon lignage remonte à la nuit des temps. Depuis toujours nous nous sommes appelés Zyrkon. Le tout premier de mes ancêtres avait exactement la même apparence que moi. Pas un de ses descendants n'était identique aux autres en tant qu'être. La vie mentale domine chez nous, et nous préservons notre individualité en ne fréquentant pas les autres clones. Si nous étions plus primitifs nous respecterions une série de tabous. Il n'en est rien. Le bon sens n'a pas besoin d'interdits oppressifs pour nous convaincre de nous protéger. Mon lignage est important, nos projets individuels ont marqué la mémoire des tribus qui nous ont précédés. [...]

:: note publiée par ilabbé :: dans ROMAN :: le vendredi 28 novembre 2008 à 11:42 ::
:: Le journal intime de Zyrkon ::
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L'heure de la boule

par Yves Guilhamon

J’avais, c’est vrai, un aspect misérable. Je portais mes anciennes fringues de playboy de plage : un jean de marque, un gros ceinturon, un tee-shirt de surf. Mon blouson aussi datait d’avant ma déchéance. Tout était déchiré, taché. Je ne pouvais plus rien m’acheter de décent depuis mon exode raté. Mon vestiaire portait les stigmates de la misère.

 

À l’intérieur de mon unique placard, j’avais rivé une ficelle à ses extrémités. J’y avais mis mes cravates, elles s’y démodaient. Collé à leurs côtés, un mode d’emploi  pour assortir chemises et vestes.

C’était pour le cas où, pour une occasion encore, une offre miraculeuse de travail en col blanc, distribuant métro, boulot, dodo ; plus une paye substantielle me permettant de m’acheter un éclair au chocolat chaque matin ! Un truc que j’avais eu, avant. Un travail propre pour manipuler des choses sales, cancérigènes, pas mal payées. Mais un jour, on n’avait pas renouvelé mon contrat parce qu’il aurait fallu m’embaucher ; parce que je n’aurais plus voulu faire le truc à cancers si je m’étais syndiqué ! Alors, j’étais allé pointer au chômage ; et je n’étais pas le seul !

Et maintenant, je me trouvais là, face à face avec un rat, le corps affalé, à moitié dans la rigole et le reste au dessus des pleurs.

 

— Tu es en colère, dit la créature noire, ça me plaît, l’homme, fouille au fond de ta mémoire. Dans une heure tu seras comme moi ! »

 

Gaspar s'offrit une courte rémission. Seule l’haleine du rat bousculait l’atmosphère. Il questionna :

 

— Pourquoi es-tu là ? Dis-le-moi. »

 

— C’est par hasard, le rat, répondis-je malgré moi, c’est par hasard. Dès que j’aurai repris mes esprits, je m’en irai, tu ne seras plus qu’un mauvais cauchemar. »

 

Je me demandais alors ce qui avait pu lui arriver.

 

— C’est simple, dit la créature, mon enfance est en droite ligne de ma naissance : tout est écrit sur soi lorsque l'on sort du cul de sa mère ! »

 

Pendant qu’il parlait (ou s’écoutait parler),  j’entendis une bande de ses congénères s‘approcher en courant sur le bord. Ils plongèrent dans l’eau. Leurs museaux sifflaient en se frottant sur un morceau de tissu. Ils me bouffaient la cheville ! Mon rat poussa un hurlement terrible ! Il y eut du bruit partout dans la rigole ! Ça couina. Ça expira. Un bruit de mandibules qui dévoraient traina autour de mes oreilles. Ça s’enfuyait !

 

— Saletés de rats ! Ils allaient me priver d’une humaine conversation ! Pas question ! Ça ne court pas les galeries, ici, un homme candidat à la désincarnation.

 

Il me terrifiait, son humour.

 

— Tu n’es pas sorti d’affaire pour autant ! »

 

Il me fatiguait, celui-là. Je pensais : « Ferme les yeux Yves, il faut les clôturer et penser qu’il n’existe pas. »

 

— Pourtant l’humain, tu dois m’écouter. Nous avons l’absolue nécessité d’accoucher de nos âmes, parce que nous n’avons plus qu’une heure à vivre.

En traînant ton marteau piqueur sur le sol quand tu es tombé, tu m’as sectionné un membre. Je ne peux plus bouger et tu ne vaux guère mieux.

Vois-tu, mon garçon, le curage des égouts, à l’endroit où nous sommes, est effectué par une bille calibrée, poussée par une énorme quantité d’eau, libérée par les vannes automatiques de l’amont. Quand la sphère délétère déboule, elle écrase puis repousse les charpies jusqu’au prochain collecteur, en contrebas. Dans une heure, ce que le « bateau vanne[1] » repêchera de toi... et de moi sera de l’épandage pour les champs de maïs de la Beauce. »

 

— Ha ! Ha ! Ha ! relança la bête d’une voix terrifiante. Voilà bien une fin pour moi, moi qui n’ai jamais pu me résoudre à mourir ; ni à vivre d’ailleurs !

Voici ce que je te propose, l’homme : je parle dix minutes, puis c’est à toi, et ainsi de suite jusqu’à l’heure fatidique. »

 

Et pendant que le rat riait, je comptais les minutes avec consternation.



[1] Nom de l’engin qui nettoie les collecteurs

:: note publiée par Yves Guilhamon :: le vendredi 28 novembre 2008 à 01:21 ::
:: L'heure de la boule ::
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Victor, à quoi as-tu servi?

par Yves Guilhamon

Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. (Victor Hugo, Hauteville-House, 1862.)  

:: note publiée par Yves Guilhamon :: le jeudi 27 novembre 2008 à 09:47 ::
:: Victor, à quoi as-tu servi? ::
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LE JOURNAL LITTERAIRE : LE DEVELOPPEMENT PERSONNEL

par ilabbé

EDITORIAL

Le développement personnel peut être obtenu par des voies diverses, parfois concomitantes. Cela peut prendre la forme d'une individuation, par l'intégration des contenus psychiques, voire la psychanalyse. On peut entre dans une voie d'éveil, par la pratique d'un art martial, du zen ou de la cérémonie du thé. On peut s'adonner en groupe à une pratique visant ce développement auprès d'un gourou moderne. Il est également possible de réaliser son potentiel en se choisissant des objets d'étude, dans une approche intellectuelle et parfois créatrice. J'ai choisi de me prolonger dans la création, et cela m'épanouit. De tout ce travail il reste une trace palpable, et parfois il suffit d'observer les créations d'une période donnée pour déceler la strate d'une vie individuelle. Je compose des textes, des peintures, des photos. Mon travail restera inachevé, fugace, mouvant, à l'image de la vie.

 

SCOOP

Notre reporter s'est rendu auprès d'une femme, madame G., mourante, entourée de camélias. Sa coiffure en bandeaux retombait platement le long de sa figure d'une pâleur maladive. Le journal déplore la perte de ce membre éminent de notre petite communauté. La vie en province n'a de toutes façons rien à envier aux fastes de Paris. Souhaitons que la mémoire de madame G. soit honorée par ses proches.

 

LE MOT A L'HONNEUR

RUPTURE : ce mot cassant, qui craque comme une branche morte, évoque la fin d'une liaison. Après leur rupture, Amélie garda la chambre pendant tout un mois. Pris dans un sens plus général, il signifie discontinuité, passage d'un état à un autre. Ses idées étaient en rupture avec l'enseignement qu'il avait reçu. Tâchons de ne pas rompre sous le poids de la neige au prochain Noël...

 

LE COIN LIVRES

Le monde selon Garp de John Irving

Conçu par une mère infirmière avec un légume, car celle-ci ne veut pas s'encombrer d'un mari ni même de relations sexuelles, Garp, après une enfance dans le collège où sa mère travaille, pratique la lutte. L'éducation très atypique de sa mère ne réussira pas à le détourner des plaisirs de son âge. Il deviendra écrivain en même temps qu'elle. Sa mère s'engagera dans un mouvement féministe et deviendra une égérie. Roman dans le roman, scènes picaresques, ce livre à l'écriture foisonnante est à lire ou à relire.

:: note publiée par ilabbé :: dans LE JOURNAL LITTERAIRE :: le mercredi 26 novembre 2008 à 18:07 ::
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ZORRO DU 16 AU 18 MAI

par ilabbé

Zorro habite dans une très belle hacienda à la limite du désert Mojave. Le vent découpe des silhouettes de cactus sur les murs de sa propriété. Lorsqu'il était petit, il jouait à comparer les étoiles aux pierres du paysage. Il rêvait que des fontaines de lumière jaillissaient à ses pieds. Lorsqu'il ne passe pas son aspirateur Tornado partout dans le salon, Zorro selle son cheval noir et part chasser les serpents qu'il attrape au fouet. Zorro est zélé. Il a un serviteur discret qui est devenu muet de stupeur il y a très longtemps. Zorro est parfois impatient. Il se met alors à composer de splendides bouquets à l'aide de son fouet. Il les dépose ensuite aux pieds de son cheval, et prend une photo du tout sans cligner des yeux.

Depuis trois jours, Zorro est alité dans sa chambre. Lorsque la fièvre le quitte, il lit Don Quichotte. Il a un polaroïd de Dulcinée dans son portefeuille. Quand les moulins de son esprit se mettent à brasser le vent dans sa chambre, il pose les yeux sur le portrait et se prend à regretter amèrement d'avoir congédié son serviteur quelques temps plus tôt.

Zorro a trois doigts à la main gauche. Il ne porte pas de bague. Lorsqu'il était plus jeune, son père lui apprenait le maniement du fouet ; c'étaient des moments d'effusion compassionnelle. Sa mère vivait entourée de bouquets d'amélys. Son portrait trônait dans la salle à manger. Depuis, sa mère est morte et son père est parti vivre dans une caverne aménagée dans la montagne. Zorro est seul, il s'ennuie. Il est trop malade pour passer l'aspirateur, mais de temps en temps il se lève et se prépare un milk-shake.

Ce matin, Don Quichotte lui a rendu visite. Ils ont conversé un long moment, mais seul le vent sait ce qu'ils se sont dit. Lorsqu'il sera de nouveau fort, Zorro prendra le train. Il est impatient de découvrir les paysages de la Mancha. En attendant, il contemple les cactus agités par le vent. Quand il n'est pas malade, Zorro sort la nuit pour découvrir le sort réservé aux domestiques. Certains ont la langue coupée, d'autres ont la lèvre fendue, parfois l'arcade sourcilière ensanglantée. Il se bat obséquieusement toutes les nuits contre des propriétaires terriens désarmés. Il récolte des gants, et quotidiennement ses trophées alourdissent ses besaces. Lorsqu'il a rencontré Dulcinée, au sortir d'une liaison orageuse avec un autre homme, elle menaçait de rompre son collier de perles. Depuis qu'ils sont amants, Zorro prépare une couche de couvertures indiennes chaque fois qu'ils se préparent à s'aimer. Ils dorment sous les étoiles, et de leurs coeurs jaillissent des fontaines de miel qui miroitent dans leurs yeux. Parfois, lorsque Dulcinée est lasse de rire, il lui raconte des histoires de chacals empanachés qui méditent sur la lune et font des petits à date fixe.

Zorro a 32 ans. Dans deux jours son serviteur muet reviendra de chez sa tante, et la vie reprendra son cours. En attendant le vent lui joue des tours, Rossinante rumine son picotin sans prêter la moindre attention à son cheval noir. On dit que les héros s'ennuient parfois, et c'est vrai. FIN

:: note publiée par ilabbé :: dans NOUVELLES :: le mercredi 26 novembre 2008 à 17:45 ::
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