topolivres autres topoblogs créer un topoblog connexion
Le blog de plumette

ANGOISSE

 

 

Dépôt SGDL

Mars2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mary sortit de la maison, un panier au bras. L’air était frais ce matin-là. Elle frissonna et remonta le col de son manteau. Tout en chantonnant, elle se dirigea vers le garage et entreprit de faire démarrer la vieille 2 cv qu’elle ne se résignait pas à mettre à la casse. Après trois ou quatre tentatives et une petite tape amicale d’encouragement, la voiture démarra et recula avec les soubresauts habituels.

 

Le village n’était pas très éloigné et elle eut juste le temps de faire mentalement une récapitulation des achats à effectuer. Il y avait peu de monde à cette heure matinale. Elle fit ses courses d’un pas alerte et faillit oublier le jouet promis à Jonathan. Tout en conduisant, elle pensa qu’elle ferait des pâtisseries pour le thé. Les enfants rentraient affamés de l’école et l’heure du goûter état un moment privilégié. Pénétrant en trombe dans le jardin, elle laissa la voiture devant la maison.

 

C’était une vieille maison avec un étage et une véranda. Sébastien et elle l’avaient aménagée à leur goût. Elle avait installé une serre dans la véranda et c’était vraiment délicieux de s’y tenir en début d’après-midi.

 

Elle déballa les marchandises dans la cuisine et commença à ranger. L’un des chats vint se frotter à ses jambes ; la chienne, Nara, lui fit fête bruyamment.

 

Tout en s’activant, Mary pensait à Sébastien, absent depuis quelques semaines déjà. Il se trouvait en Tunisie pour un tournage et elle commençait à trouver le temps long.

 

A vrai dire, elle ne regrettait pas de ne plus travailler, mais certains jours, elle avait envie, elle aussi, de voyager, de voir des gens… Elle avait rencontré Sébastien sur la ligne Londres-Mexico qu’elle faisait régulièrement comme hôtesse. Par la suite, elle l’avait suivi dans ses déplacements. Il écrivait des scripts pour le cinéma et c’était une vie chaotique, pleine d’imprévus mais non sans charme. Elle était toujours très amoureuse de lui, ses grands yeux noirs l’émouvaient et elle ne résistait pas à son sourire. Elle se regarda dans la glace. Elle était très menue, et ses longs cheveux blonds, son regard clair et ses fossettes lui donnaient un air juvénile. Mélina lui ressemblait trait pour trait. Quant à Jonathan …Elle aperçut le jouet qu’elle venait de lui acheter et chercha un papier pour l’emballer.

 

Jonathan ne pensait qu’aux voitures. La dernière en date était une superbe Alpine-Renault. Mary sourit en imaginant l’enthousiasme débordant de son fils quand il ouvrirait le paquet.

 

Puis elle confectionna les pâtisseries pour le thé. Ce fut fait en un tour de main. Mary se changea, mit du rose sur ses joues, lissa ses cheveux. Elle déjeunait en ville aujourd’hui, avec sa meilleure amie et il ne s’agissait pas d’être en retard : elles n’auraient qu’une heure pour se voir ! La cuisine embaumait. Les gâteaux furent sortis du four. Ils étaient à point. Elle n’avait pas son pareil pour réussir les petits fours. Le thé serait parfait !

 

Soudain, le téléphone sonna.

 

-       Madame Lambert ?

-       Oui, c’est moi-même.

-       Je voudrais parler à votre mari.

-       Il est absent pour le moment.

-       Quand pourra-t-on le joindre ?

-       D’ici trois semaines environ. Si c’est urgent …

-       Non, ça attendra, merci Madame.

 

Elle ne put en savoir plus, on avait raccroché. Elle n’y pensa plus et se précipita jusqu’à la voiture. Elle démarra sans peine et fit un demi-tour savant sans endommager la pelouse.

 

La campagne était belle, même en hiver. Et ce temps froid et sec était très agréable. La journée serait magnifique. Mary se sentit pleine d’optimisme. Elle avait rendez-vous dans un petit bar de la rue de la Michodière et, si tout allait bien, elle y serait dans une heure. Elle appréciait beaucoup d’être à proximité de Paris et, malgré tout, de mener une existence quasi-campagnarde. Elle traversa rapidement Saint-Cloud et se trouva mêlée à l’inextricable flot de voitures habituel.

 

Hélène était là, plongée dans un roman. Elles s’embrassèrent affectueusement et parlèrent à bâtons rompus tout en déjeunant. Elle raccompagna Hélène jusqu’à son bureau, puis fit du lèche-vitrines. Le temps passa vite et elle se dit qu’elle ferait bien de rentrer avant le rush de 17 heures. Et puis, elle aimait être là quand les enfants revenaient de l’école. Tout compte fait, elle irait les chercher. Ils adoraient ça.

 

Elle arriva devant l’école. Une meute d’enfants se précipitait vers la sortie. Elle aperçut Jonathan et alla à sa rencontre. Elle reçut un baiser sonore et le serra contre elle. Son grand fils ! Ils allèrent ensemble chercher Mélina qui était encore à la maternelle. Les enfants attendaient sur des petits bancs, guettant l’arrivée d’un parent ou de leur frère ainé, comme c’était généralement le cas pour Mélina. La petite fille s’élança dès qu’elle les vit et sauta joyeusement dans les bras de sa mère. Pendant le trajet, Mélina raconta les faits marquants de sa journée tandis que Jonathan regardait rêveusement le paysage.

 

Mary s’engagea dans le chemin menant à la maison et franchit le portail. Elle gara la 2 CV dans le garage. La porte de la véranda était entr’ouverte.

 

-       Maman, regarde, Nara a encore ouvert la porte ! s’écria Jonathan.

 

Elle rit, mais se gourmanda intérieurement. Elle avait encore oublié de donner un tour de clé ! Sébastien la taquinait souvent et l’appelait sa tête de linotte. L’odeur des gâteaux mit les enfants en joie et la cérémonie du thé commença. Jonathan appela la chienne, un biscuit à la main.

 

-       Nara, Nara, viens ! Viens manger !

 

 

Il la chercha un peu puis alla s’allonger devant la télévision. Mélina n’arrêtait pas de  bavarder, tout en aidant sa mère à débarrasser.

 

Tout à coup, Jonathan s’exclama :

-       Maman, c’est pour moi le paquet ?

-       Oh oui, mon chéri, tu peux l’ouvrir.

 

Elle entendit des bruits de papier froissé et des commentaires ravis.

 

-       Maman, c’est super chouette ! Je pourrai l’apporter à l’école ?

-       Si tu veux, répondit Mary en s’approchant.

 

 

            C’est à ce moment là qu’elle vit le désastre. L’oranger gisait sur le carrelage, les feuilles piétinées. Les fruits éclatés jonchaient le sol. De la terre était répandue et le bac renversé offrait un spectacle désolant. Mary inspecta la serre et ne vit pas d’autres dégâts. Elle restait là, stupéfaite, contemplant la scène. Elle se demanda ce qui était arrivé à Nara, quelle folie l’avait prise. Elle entreprit de tout nettoyer et mit les débris dans un grand sac poubelle. Elle appela Jonathan pour l’aider à remettre le bac sur pied. Puis elle partit à la recherche de la chienne, l’appelant doucement. Elle fit le tour de la maison, monta à l’étage. L’inquiétude se glissa en elle. Elle alla fermer le portail, donna un tour de clé à la porte d’entrée et s’appliqua à passer une soirée paisible.

 

Le lendemain était un samedi. Les enfants allaient en classe le matin et on aurait les merveilleux jours précédant Noël pour s’amuser. Elle projeta de les emmener au cinéma, en fin d’après-midi, et pour le dimanche, he bien, on verrait ! Elle se dit qu’elle pourrait inviter des amis avec leurs enfants. Cela lui changerait les idées. Après un diner rapide, elle mit tout le monde au lit et se pelotonna dans le sien avec un bon roman. Elle s’endormit à l’aube.

 

En fin de matinée, Mary eut envie de se dégourdir les jambes et décida d’aller jusqu’à l’école à pied. Elle s’emmitoufla et prit le sentier derrière la maison. Jonathan l’empruntait, de temps à autre, pour faire du vélo-cross. Il revenait crotté jusqu’aux oreilles, les genoux en sang, en clamant : J’ai battu mon record de vitesse ! Mary riait et l’envoyait se débarbouiller. Elle enjamba une flaque d’eau à moitié gelée et manqua de glisser.

 

Au détour du sentier, elle tomba soudain sur le corps de la chienne. Elle gisait en travers du sentier, la gorge tranchée, ses grands yeux doux ouverts. Mary se mit à hurler, terrifiée, tétanisée. Elle crut sentir une présence autour d’elle et regarda anxieusement de tous côtés.

 

Elle rebroussa chemin et courut jusque chez elle. Elle s’enferma dans la maison, se recroquevillant dans un fauteuil et sanglota tout son saoul, essayant de chasser l’horrible image de son esprit. Puis reprenant peu à peu son calme, elle se versa un doigt de whisky qu’elle but d’un trait. Elle se sentit mieux et se mit à réfléchir. D’abord il fallait épargner ce spectacle aux enfants et  leur cacher la vérité.

 

Elle courut jusqu’au garage, prit une pelle et creusa un trou au fond du jardin. Le courage lui manqua pour aller chercher la chienne. Elle eut l’idée de se servir de la brouette. Elle crut défaillir quand il fallut charger le corps inerte et sanglant de Nara. Elle se raidit et la prit à bras le corps, en détournant les yeux, puis repartit en sens inverse en courant. Le chemin ne s’y prêtait guère et elle tomba plusieurs fois, en faisant verser son chargement.

 

Tout en recouvrant le cadavre de terre, elle surveillait le portail, craignant l’arrivée inopinée des enfants. Elle rangea rapidement la pelle, remit la brouette à sa place et se précipita dans la maison pour se laver. Elle était en train de se changer lorsqu’elle perçut la voix claire de Mélina, chantant une comptine. Elle descendit à la cuisine et se mit à préparer le déjeuner, comme si de rien n’était.

 

Mary s’efforça de paraître naturelle et prit part à la conversation. Jonathan fit des projets pour les vacances de Noël. On pourrait inviter Mathieu et se petite sœur. Il y aurait les promenades, on pourrait aller au poney-club. Et il faudrait acheter un grand sapin. Est-ce qu’on avait assez de boules pour le décorer ?

 

Elle leur suggéra de faire un tour dans les grands magasins, pour regarder les jouets et admirer les automates installés dans les vitrines. Mélina bondit de joie. Jonathan dressa la table. Le déjeuner fut animé.

 

Elle consulta les programmes de cinéma et choisit un film qui convenait aux enfants. Elle s’efforçait de ne penser à rien d’autre qu’aux moments agréables qu’ils allaient passer tous les trois. Et demain, Sébastien téléphonerait. Elle espérait bien avoir un Noël en famille, quitte à aller le rejoindre ! Un sourire aux lèvres, elle débarrassa vivement et mit le lave-vaisselle en marche. Elle dit aux enfants de se préparer, se fit un expresso. Elle alla jusqu’à la véranda et s’assit quelques instants. C’était l’endroit qu’elle préférait à cette heure de la journée. Elle y avait placé un vieux canapé en rotin qu’elle avait laqué en blanc et des tables gigognes assorties. Cela formait, avec les plantes exotiques qui s’étalaient paresseusement tout autour, un coin propice à la détente et au farniente, ce qu’elle s’accordait de temps à autre avec volupté.

 

Mary descendit boire un verre de lait, elle ne parvenait pas à dormir. Soudain, le bruit d’une moto la fit sursauter. Elle semblait s’être arrêtée devant la maison. Une autre moto arriva. On mit les gaz à fond puis cela diminua. Elle restait figée, pieds nus sur le carrelage de la cuisine. Le bruit devint assourdissant, Elle se boucha les oreilles. Tout à coup, les motos s’éloignèrent et le calme revint. Elle s’entendit claquer des dents puis alla s’asseoir sur le canapé, tremblante et glacée. Peut-être ne s’agissait-il que de gens égarés ? Des jeunes à la recherche de l’endroit où se déroulait une soirée ? Après tout …. Qu’avaient-ils fait, sinon stationner devant la maison ? Elle essayait de se rassurer, n’y parvint qu’à moitié. Epuisée, elle finit par s’endormir aux premières lueurs du jour.

 

Au matin, Jonathan la découvrit, recroquevillée sur le canapé. Il alla préparer le petit déjeuner, sans faire de bruit. Mélina la rejoignit dans la cuisine et fit honneur aux énormes tartines dégoulinantes de confiture. Les chats vinrent réclamer leur pitance. Mélina s’en occupa, en demandant à son frère s’il savait où se trouvait Nara. Il lui répondit qu’il n’en savait rien et que cela l’inquiétait.

 

Mary se réveilla, apaisée, et prit son petit déjeuner dans la véranda. Elle envoya Jonathan faire sa toilette. La petite fille jouait tranquillement. Le téléphone se mit à sonner. C’était Sébastien. Elle lui donna des nouvelles de chacun d’une petite voix tendue, tout en omettant volontairement de parler de la chienne et de la menace qu’elle sentait peser tout autour d’eux. Mary apprit que Sébastien serait de retour pour Noël. Elle appela les enfants qui lui parlèrent un moment à tour de rôle.

 

La journée s’annonçait bien, Mary fit quelques rangements, sortit le roatsbeef du réfrigérateur, puis monta faire les chambres et s’habiller. Mélina la suivait partout en racontant des histoires.

 

Ils allèrent tous ensemble au village. Jonathan traînait le caddie et Mélina poussait un landau. Mary fit quelques provisions pour le soir et le lendemain, acheta des magazines et choisit un gâteau au chocolat pour le dessert.

 

Des motards les dépassèrent sur le chemin du retour. Elle pensa à sa frayeur de la nuit. Elle se sentit ridicule. Elle sourit et bavarda gaiement avec les enfants. Elle était en train d’éplucher les pommes de terre lorsqu’elle vit un des motards la regarder par la fenêtre de la cuisine. Il avait gardé son casque et son immobilité avait quelque chose d’effrayant et d’irréel. Pétrifiée, elle le fixa, ne sachant que faire. Elle sentit soudain une main sur son épaule et poussa un cri en se retournant. Le deuxième motard se tenait devant elle, son casque à la main, il n’avait pas l’air menaçant.

 

-       Que désirez-vous ? parvint-elle à articuler.

-       On voudrait manger quelque chose !

 

Interloquée, elle se remit machinalement à éplucher les pommes de terre et les fit sauter à la poêle. Puis elle mit le rôti au four. Elle agissait comme un automate. Elle entendit la télévision et se demanda où étaient les enfants.

 

Jonathan dévala les escaliers et entra en trombe dans la cuisine.

-       Maman, qui est-ce ?

-       On est des amis de ton père, lui fut-il répondu.

-       Vous êtes venus de Tunisie en moto ? demanda Jonathan.

 

Cela le fit rire et il alla retrouver son comparse au salon. Elle les entendit discuter, sans pouvoir saisir le sens de leurs paroles.

 

Mary se demanda avec angoisse ce qui allait arriver. Le cadavre de la chienne la hanta à nouveau et elle faillit se mettre à crier. Jonathan la regardait avec inquiétude. Elle s’appuya à la table et s’efforça de contrôler sa respiration. Elle dit à Jonathan d’aller chercher Mélina pour déjeuner.

 

Les motards s’installèrent confortablement. Mary mit les plats sur la table. Ils se servirent. Elle donna ce qui restait aux enfants et s’assit à côté d’eux. Ces derniers étaient silencieux et contemplaient les « invités ». Ils avaient enlevé leur blouson et ingurgitaient bruyamment la nourriture, arrosée de larges rasades de vin. L’un d’eux s’adossa à la chaise et rota d’un air satisfait. L’autre réclama un dessert. Elle déballa le gâteau. Elle servit tout le monde. Les deux hommes s’empiffraient littéralement. Puis ils se levèrent. Le plus grand portait un treillis avec un pull marin. Il s’appuya à la porte de la cuisine. Il avait des yeux fouineurs. Elle se leva et fit monter les enfants dans leur chambre. Elle aperçut le second motard affalé dans un fauteuil. Il avait ôté ses bottes et la regardait d’un air pensif. Mary rassembla tout son courage et se tourna vers le garçon.

 

-       Quelles sont vos intentions ? lui demanda-t-elle d’un ton aussi détaché que possible.

 

Il la dévisagea d’un air étonné et sourit. Elle frissonna et soutint son regard. Un éclair cruel passa dans ses yeux. Il lui tourna le dos et partit vers le salon d’un pas traînant.

 

Mary sentit un froid glacial la pénétrer. Elle claquait des dents. Pourtant le soleil inondait la cuisine. Elle s’abima dans la contemplation du jardin dont elle était si fière. Puis, elle commença à ranger méthodiquement la cuisine. Chaque chose étant à sa place, elle se dirigea lentement vers le salon.

 

Les deux hommes paraissaient dormir. La maison était silencieuse. Elle se sentit seule au monde et la peur l’étreignit. Elle fixait le téléphone et fit un pas dans sa direction. La distance lui parut insurmontable et il lui fallut toute sa volonté pour ne pas se précipiter sur l’appareil. Une sueur glacée lui mouillait le front. Progressant  à pas de loup, elle fut enfin à même de saisir le combiné. Au bruit de la tonalité, elle sursauta. Le son monocorde la paralysait. Elle regarda les deux hommes toujours endormis puis composa fébrilement le numéro de la police. Tendue vers la sonnerie, elle soupira quand une voix enregistrée lui demanda de patienter. Enfin, le disque s’interrompit et une voix masculine lui répondit. Elle s’aperçut alors qu’aucun son ne sortait de sa gorge. On s’impatientait de l’autre côté. Elle se mit à pleurer convulsivement, à bout de nerfs. La voix lui parvenait, lointaine et inaccessible. Elle sut à cet instant précis qu’elle avait perdu. Une main puissante lui arracha le combiné. Elle se retourna et se mit à crier. L’un des deux hommes la regardait avec compassion. Il alla jusqu’à la cuisine et lui apporta un verre d’eau.

 

-       Buvez, lui ordonna-t-il.

 

Elle obtempéra et s’assit pesamment. Elle était sans force et, désormais, complètement à leur merci. Elle regarda le téléphone qui gisait abandonné sur la moquette. Pourquoi Sébastien ne la prenait-il pas dans ses bras ? Elle pensa à lui intensément. Le reverrait-elle un jour ? Ils allaient la tuer, elle, puis ils s’attaqueraient aux enfants. L’image de Nara lui envahit l’esprit. Elle mit les mains devant ses yeux et gémit en se balançant doucement …

 

Une odeur de café la tira de sa torpeur. Elle leva la tête. Le café était servi ! Elle prit machinalement une tasse et but en se brûlant les lèvres.

 

-       Il serait peut-être temps de faire les présentations s’exclama l’un des deux hommes. Moi, c’est Daniel, lui c’est Paul, Polo pour les dames ! Et vous, vous vous appelez Mary ! Mary Lambert ! ajouta-t-il, je me trompe ?

-       Non, répondit-elle.

-       Très bien.

 

Il reprit sa tasse et dégusta le café. Son acolyte la dévisageait en souriant. Puis il plongea la main dans sa poche et en sortit un coupe-ongle. Il s’absorba aussitôt dans sa tâche. Le silence ne fut plus troublé que par le cliquetis du coupe-ongle. Daniel observait Mary. Elle se sentit nue sous son regard. Une lassitude extrême s’empara d’elle et toute énergie la quitta. Elle demeurait immobile et sans volonté, assise en face d’eux.

 

L’après-midi de ce dimanche s’écoula lentement. Les enfants s’éveillèrent et vinrent animer l’atmosphère. Ils firent plus ample connaissance avec Daniel et Polo. Mélina descendit ses poupées et s’amusa à les parer.

 

Le temps changea et le vent, accompagné de rafales de pluie, se mit à souffler. Mary alla fermer la fenêtre de la cuisine et prépara le diner. Elle s’interdisait toute pensée et accomplissait chaque geste avec application. Elle prit un soin particulier à dresser la table. Le dîner fut presque gai. Les enfants avaient déridé les inconnus. Puis tout le monde s’installa devant la télévision. Il y avait un bon film. La soirée se passa sans incident. Les chats refirent une apparition timide.

 

Vers onze heures, elle coucha les enfants et se réfugia dans sa chambre. Elle s’enfouit sous les couvertures en écoutant la pluie fouetter les carreaux et les arbres gémir dans le vent.

 

Elle s’éveilla tard dans la matinée. Le silence régnait dans la maison. Elle ouvrit la fenêtre et constata que le temps était toujours aussi mauvais. Elle appréhendait de se retrouver face à face avec les motards. Elle fit sa toilette, rangea la chambre. Les enfants dormaient encore. Mary descendit rapidement. La cuisine lui parut froide et hostile. Elle se fit un café serré et alla jusqu’au salon. L’un des deux hommes ronflait, la bouche ouverte. L’autre était éveillé et feuilletait une revue. Elle se dit que la journée allait être longue, en tête à tête avec ces étrangers, sans savoir pour autant ce qu’ils avaient prémédité. Le silence semblait être leur tactique et elle adopta la même attitude, les ignorant le plus possible. Elle chercha le téléphone des yeux, sans succès. Elle pensa aux enfants avec lesquels elle avait échafaudé tous ces projets pour les vacances. Elle décida qu’il fallait absolument les occuper afin qu’ils ne s’inquiètent pas. On jouerait au Monopoly  et au jeu de l’oie. Et elle leur raconterait des histoires. Cela lui permettrait peut-être de rester calme.

 

La journée se passa comme elle l’avait prévu, sans surprise d’aucune sorte. Les deux comparses avaient l’air d’apprécier le repos qu’ils prenaient. Elle alla se coucher avec les enfants et s’endormit lourdement.

 


 

Le lendemain, Mary se leva tôt et prépara un solide petit déjeuner. Les deux motards étaient éveillés et partagèrent son repas. Le plus grand et le plus bavard, Daniel, lui demanda si elle avait des courses à faire. Elle répondit par l’affirmative. Il décida de l’accompagner tandis que Polo garderait les enfants.

 

Elle sentit l’angoisse la gagner. Elle prit son panier, sans oublier son sac à main. Il s’assit à côté d’elle dans la 2 CV. Une barbe naissante lui ombrait les joues. Il paraissait tendu. La voiture, après quelques hésitations, démarra en faisant des bonds.

 

Mary prit la route qui conduisait au village. Elle se dit que tout s’arrangerait peut-être si on l’arrêtait pour excès de vitesse. Elle appuya sur l’accélérateur. Les pneus hurlèrent dans les virages. Peine perdue, elle ne rencontra âme qui vive ! Le village paraissait encore endormi. Les boutiques offraient leurs étalages. Elle arrêta la voiture devant l’épicerie. Brusquement, Daniel se tourna vers elle, lui serrant le poignet. Elle le regarda, effrayée.

 

-       Madame Lambert, nous allons à la banque. Vous retirerez les fonds existant sur vos comptes. Je ne serai pas loin, au moindre mot….

 

Il laissa sa phrase en suspens en la fixant farouchement. Elle comprit aussitôt. Elle ne pensait qu’à une chose, en finir avec cette histoire ! Elle acquiesça silencieusement et sortit de la voiture. La banque était à deux pas. Peu de monde à l’intérieur. Elle se présenta au guichet habituel et demanda la situation des comptes. En attendant le retour du préposé, elle se retourna et aperçut Daniel qui entrait à son tour dans l’agence. Il dissimula son visage derrière un prospectus proposé à la clientèle. Elle se sentit frémir et c’est d’une voix blanche qu’elle demanda à solder les comptes. Etonné, l’employé la dévisagea et lui demanda si tout allait bien. Elle le rassura de son mieux et se dirigea vers la caisse. On lui remit les liasses de billets dans une enveloppe kraft. Elle ne vérifia pas le contenu, mit l’enveloppe dans son panier et marcha mécaniquement vers la sortie. Mary ouvrait la portière de la voiture quand Daniel surgit devant elle. Il s’engouffra dans la 2CV. Elle mit le moteur en marche et prit la direction de la maison. Une sorte de fièvre semblait habiter son passager. Il  s’était emparé de l’enveloppe, la palpait, comptait les liasses.

 

Arrivés à destination, il bondit de la voiture en appelant son compagnon. Elle entendit des exclamations suivies d’un remue-ménage. Elle se trouva nez à nez avec les deux hommes, équipés de pied en cap. Ils la saluèrent ironiquement et enfourchèrent leur moto. Pétrifiée, n’osant croire à la fin du cauchemar, elle assista à leur départ. Elle eut quand même la présence d’esprit de noter mentalement le numéro d’immatriculation d’une des deux motos. Ils franchirent le portail dans une pétarade joyeuse et s’éloignèrent rapidement.

 

Mary se mit à pleurer, soulagée. Ils étaient partis ! Les enfants, avec un peu de chance, ne se doutaient de rien et ils étaient tous les trois vivants et bien vivants ! Mary courut jusqu’à eux et les serra contre elle. Mélina, la figure barbouillée de confiture, demanda si les amis de Papa étaient partis. Jonathan regretta de n’avoir pu faire une promenade en moto.

 

-       Vite les enfants ! Dépêchez-vous, on va au village !

 

:: note publiée par anouchka :: dans Nouvelle policiere :: le mercredi 14 mai 2008 à 02 04 ::
:: ANGOISSE ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 1 :: écrire un commentaire ::




TOURNEZ MANEGES II

 

 

▒1919▒

 

 

DEUXIEME PARTIE  

Dans la cour pavée des Brasseurs et Limonadiers Lannoy, on préparait les carrioles qui seraient attelées aux chevaux. Alfred vérifia le nombre de caisses de bières et de limonades et pointa ses bons de commande. Ce lundi, il y avait quatre livraisons importantes. Satisfait, il retourna à son bureau. Gustave, son employé, amena les chevaux et les harnacha. La cour résonnait du bruit des sabots sur les pavés et de hennissements. L’employé s’occupait de leur entretien, du bon état des carrioles, du chargement des caisses et de leur livraison. Alfred gérait l’entreprise avec son frère Léon. Quand il y avait un surcroît de travail, Alfred ou Léon partait en tournée avec l’autre charrette. Leur affaire tournait bien. Ils ravitaillaient les brasseries de Tourcoing et de ses faubourgs ainsi que les particuliers.

 

Les deux frères s’entendaient bien, quoique Léon eut tendance à vouloir dominer Alfred. Il faisait des crises d’autorité. Ce dernier désamorçait la guerre larvée, avec une plaisanterie lancée à la cantonade et il s’esquivait, abandonnant Léon à sa mauvaise humeur. Il montait alors, quatre à quatre à l’étage où se situait l’appartement familial. Madeleine Lannoy, sa mère, toujours affairée, glissait sur ses patins, un plumeau à la main. Edouard, son père, menait une vie tranquille, tout en gardant le contrôle de l’entreprise. Il venait au bureau une heure ou deux le matin et autant l’après-midi. Le nez dans les comptes, il se réjouissait des ventes qui ne cessaient de croître.

 

-          Alors, mon Alfred, tu veux ton café ? s’exclama Madeleine. C’est toi qui livre avec Gustave, ce matin ?

-          Oui, j’ai  besoin de prendre l’air ! Léon est de mauvaise humeur.

-          Ah, encore ? De qui tient-il son mauvais caractère ?

Et se tournant vers son mari, elle ajoutait malicieusement :

-          Ce ne serait pas de toi, Bertrand ?

Son père levait la tête de son journal en regardant par-dessus ses lunettes.

 

-          Madeleine, tu dis n’importe quoi ! Tu confonds avoir du caractère et mauvais caractère !

-          He bien, mon cher, je sais encore ce que je dis. Ton Léon est un enquiquineur et je pèse mes mots. Il n’est jamais content, toujours en train de rouspéter. C’est Alfred qui prend tout ! Attends qu’il se marie, c’est sa femme qui dégustera…

 

Elle servait son café à Alfred qui écoutait d’une oreille, l’échange orageux entre ses parents. Il trempait un sucre dans sa tasse et le mettait à fondre sur sa langue, en buvant une gorgée de café. Le meilleur moment de la matinée, pensait-il.

 

Ce jour-là, il espérait être rentré à temps, pour aller chercher, au cours Sévigné, Mademoiselle Joséphine, comment déjà ? Ah, oui, Desrousseaux. Il quitta rapidement ses parents qui s’envoyaient à présent des piques à propos de leurs familles respectives ! En gros, Maman le défendait et Papa prenait le parti de Léon. On ne s’en sortait pas. Pourvu que tout cela ne s’envenime pas trop. Il se voyait mal monter une affaire tout seul ou travailler, comme employé, chez un patron. Quand on était à son compte, on prenait l’habitude de décider et il y avait un certain avantage à ne pas recevoir d’ordres. Evidemment la responsabilité de la bonne marche de l’entreprise lui incombait ainsi qu’à Léon.

 

Il se vêtit chaudement, les petits matins étant humides et froids. On était seulement en Mars. L’hiver trainait en longueur. Depuis la fin de la guerre, le commerce avait bien repris. Léon avait été mobilisé en dix-sept. Il était revenu blessé au genou et en gardait des séquelles. Il claudiquait légèrement et sa jambe le faisait souffrir. Alfred étant plus jeune et ayant un souffle au cœur, avait eu la chance de passer au travers. Il avait maintenu, tant bien que mal, l’activité de l’entreprise, malgré les difficultés d’approvisionnement et le rationnement. Quand Léon était rentré, il avait trouvé les comptes à jour, sans déficit. Quant aux gains, ils avaient été presque inexistants, le commerce ayant été, pendant ces années noires, en baisse considérable. Il avait suffi de l’armistice, en novembre dix-huit, pour que les commandes soient multipliées par dix. Les premiers mois, ils avaient été complètement débordés. Les guinguettes, les bals étaient des endroits où l’on consommait des boissons. Les gens avaient besoin de s’amuser et la bière, avec sa collerette de mousse, était le symbole de la fête, en l’honneur de la paix.

 

Alfred donna quelques directives à Gustave et ils prirent chacun une direction opposée. Il était encore tôt. Ils ne rencontrèrent que la carriole du laitier. Aux fenêtres, s’allumait la lumière de la cuisine. En ombre chinoise derrière les rideaux, la maitresse de maison s’activait en dressant la table du petit déjeuner. La journée bien remplie d’Alfred se termina à dix-sept heures trente. Il laissa à Gustave le soin de rentrer les chevaux et de garer les carrioles dans le hangar. D’un pas alerte, il gravit les escaliers. Il devait faire un brin de toilette et se changer. Mademoiselle Joséphine méritait qu’il soit impeccable. Il se réjouissait d’avoir fait sa connaissance. Elle paraissait si douce. Mais, derrière cette douceur, se cachait une volonté de fer, il l’avait perçu lors de leur rencontre un peu brutale. En espérant qu’elle ne lui en veuille pas, il attendrait avec impatience l’heure du rendez-vous devant le cours Sévigné.

 

Posté sur le trottoir d’en face, il la vit de loin, bavardant avec ses amies, des livres sous le bras. Tout en bleu-marine, avec un nœud dans les cheveux, elle ressemblait à une jeune écolière. Son air sérieux prédominait. Elle s’avançait vers la sortie, entourée des autres jeunes filles. Arrivée sur le trottoir, elle regarda de tous côtés et le repéra. Il remarqua qu’elle se figeait et restait immobile, au milieu de ses camarades, qui batifolaient joyeusement. Il lui fit un signe amical. Elle sourit fugitivement et se mit en devoir de traverser la rue. Gravement, elle arriva près de lui et le salua d’une révérence. Embarrassé, il ne savait quelle contenance prendre. Il décida de lui tenir la main sans, toutefois, l’effaroucher.

 

-          Puis-je vous soulager, Mademoiselle Joséphine, et porter vos livres ?

-          C’est très aimable à vous, Monsieur Alfred.

-          Comment s’est passée votre journée ?

-          Bien, merci. J’ai eu deux heures de français et je passe toujours un bon moment pendant ce cours. Par contre, les mathématiques, je dois dire que je ne les aime pas trop. Je suis brouillée avec les chiffres, mais je sais compter !

-          Oh, alors, pas de souci pour gérer votre ménage, plus tard quand vous serez mariée.

 

Elle rougit à cette évocation. Il se gourmanda intérieurement de son allusion à un état qui devait l’embarrasser.

 

-          Alors, reprit-il, voulez-vous bien que je vous raccompagne ? Où habitez-vous ?

-          Rue des Tilleuls au numéro seize.

-          Nous sommes presque voisins, mais cela nous laisse le temps de faire plus ample connaissance, répondit Alfred, en lui offrant son bras.

 

Du coin de l’œil, elle vérifia que ses amies regardaient d’un air envieux le couple qu’ils formaient. Elle marchait à petits pas et baissait modestement les yeux, se contentant de répondre aux questions du jeune homme. Ils firent le trajet ainsi. Alfred était fier d’avoir Joséphine à ses côtés. Ils parlèrent peu ce soir-là, intimidés et gauches dans leurs gestes. Arrivés devant la maison de ses parents, il la quitta cérémonieusement en lui donnant rendez-vous à la ducasse, jeudi après-midi. Elle objecta qu’elle serait avec Ernestine. Alfred la mit à l’aise, en lui disant, qu’au contraire, ils surveilleraient ensemble sa petite sœur sur le manège des chevaux de bois.

 

-          Et, ajouta-t-il, je ferai bien attention de ne pas buter contre votre chaise !

 

Il eut le bonheur de la voir rire. Ses dents étaient alignées, comme une rangée de perles, au milieu du bouton de rose que formaient ses lèvres. Ses yeux bruns prirent un ton doré quand elle éclata de rire, et ses longs cheveux, sagement attachés par une barrette, ornée d’un ruban écossais, vinrent caresser son visage, dans un mouvement ondulatoire. Alfred était amoureux de cette petite personne, parfaite à ses yeux. Il eut envie de déposer un baiser sur ses joues rosies par le plaisir, mais, conscient de l’endroit où ils se trouvaient, il s’inclina cérémonieusement, en formulant le souhait de la revoir jeudi, devant le manège d’Ernestine. Elle acquiesça et lui fit une courte révérence, puis sonna à la porte. Il s’éloigna par discrétion et l’entendit dire :

 

-          Bonsoir Sophie, Maman est là ?

 

Il ne perçut pas la réponse de Sophie qu’il supposa être l’employée de maison. Il avait envie de sauter à pieds joints sur le trottoir, tant son cœur était rempli d’allégresse. Il fréquentait une jeune fille qui, plus est, ne déplairait pas à ses parents. Voilà qui allait envenimer encore plus ses rapports avec Léon, jaloux de nature. Il se demanda ce qui arriverait quand Madeleine et Bertrand ne seraient plus là et si son frère et lui parviendraient un jour à faire la paix. Mais aucune pensée ne pouvait venir ternir son contentement. Il regagna la rue des Ursulines, guilleret, avec l’envie de faire des cabrioles.

 

Il revit régulièrement Joséphine qui semblait partager ses sentiments. Au printemps dix-neuf, ils décidèrent de se fiancer. Joséphine fit très bonne impression auprès des parents d’Alfred. Quant à ce dernier, il fit la conquête d’Amélie, au cours d’un thé donné dans le salon de réception. Auguste Desrousseaux était présent et s’enquit de sa situation. Alfred le mit au courant de son statut d’associé et le rassura sur la bonne santé de l’entreprise familiale. On célébra les fiançailles en Mai, étant entendu que Joséphine poursuivrait ses études et passerait son baccalauréat. Ils fixèrent la date du mariage au printemps vingt. En fait, tout se passa comme prévu. Joséphine eut même le temps de terminer son trousseau, ayant enfin achevé son canevas offert pour la fête des mères. La tapisserie trônait dans le salon d’apparat.

 

Les cloches de l’église sonnèrent pour eux, un samedi radieux de Mai. Le jeune couple s’installa dans une maison située à Mouvaux, comportant un étage et un jardin tout en longueur. Joséphine passa son examen avec le succès attendu. Alfred était bien content de ne plus être en permanence rue des Ursulines. L’emprise de Léon se faisait moins ressentir. Primesautier et farceur, il taquinait souvent sa femme qui le gourmandait comme s’il était un petit garçon turbulent.

-          Allons, Alfred, sois raisonnable, lui répétait-elle souvent.

Mais Alfred n’écoutait pas et aimait, avant tout, s’amuser. Sa moustache prenait un air conquérant quand il avait réussi son tour. Une fois, il cacha les bas de Joséphine qui retourna toute la maison pour mettre la main dessus en s’exclamant :

-          Hé, bé, bé, bé, quel malheur !

Il se fit gronder le soir en rentrant, ce qui déclencha son rire plein de gaité.

 

Léon se mit à fréquenter une jeune file prénommée Odette et cela eut un effet bénéfique sur son caractère. Ils habitèrent sur place, rue des Ursulines, l’appartement étant assez grand. Léon avait ainsi le sentiment d’avoir un avantage sur son frère.

 

Joséphine fut enceinte très rapidement de son premier enfant. Son mari était attendrissant, tellement sa prévenance se manifestait à chaque instant. L’accouchement fut long et douloureux. Alfred était dans tous ses états et courait partout pour apporter de l’eau bouillante et des linges. La sage-femme et Amélie faisaient de leur mieux pour soulager la parturiente. Le nouveau né, qu’ils prénommèrent Marie-Paule, Madeleine, Amélie, naquit prématurément le vingt-cinq Janvier vingt et un à huit heures. Joséphine était exsangue et resta alitée plusieurs semaines. Le bébé se portait bien et dormait sagement. Alfred lui chatouillait le menton et obtenait toujours une risette. Madeleine venait souvent voir sa belle-fille dans la journée et lui donnait un coup de main, le jeune couple n’ayant pas les moyens d’avoir une domestique. Amélie prenait parfois le nourrisson qui gazouillait et semblait déjà donner son avis, au cours des réunions littéraires de ces dames qui trouvaient cela très drôle.

 

Joséphine eut encore une fille qu’ils appelèrent Marthe, Joséphine. Puis, les accouchements ayant été très rapprochés et difficiles, il lui fut recommandé d’éviter d’autres grossesses. Marie-Paule et Marthe grandirent auprès de leurs parents, heureuses et épanouies. Très fier, Alfred les emmenait à la ducasse et, inlassablement, les faisait tourner sur le manège des chevaux de bois. Quand Joséphine les accompagnait, il la faisait asseoir et allait chercher des glaces à la pistache ….

 

 

 

 

 

 

♣♣FIN♣♣

 

 

:: note publiée par anouchka :: dans Nouvelle intimiste :: le jeudi 8 mai 2008 à 10 03 ::
:: TOURNEZ MANEGES II ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 0 :: écrire un commentaire ::




TOURNEZ MANEGES I

 

 

 

 

 

 

▒1919▒

 

PREMIERE PARTIE

 

 

Elle brossa ses cheveux presque noirs qui lui arrivaient à la taille. Frissonnante dans sa chemise de nuit en liberty, elle se mit au lit, les couvertures remontées jusqu’au menton. Sa sœur dormait déjà, ainsi que ses trois frères. Elle était toujours la dernière à se coucher, aidant sa mère dans les taches ménagères. Heureusement, il  y avait Sophie, la bonne, qui se chargeait des gros travaux, tels que la lessive du lundi et le grand nettoyage, une fois par mois. Ses parents étaient relativement aisés. Son père travaillait à la lainière de Roubaix, en tant que contremaître. Sa mère enseignait la broderie et la couture dans une école d’arts ménagers.

 

Joséphine avait hérité des doigts fuselés de sa mère. Elle était en train de faire son trousseau de jeune fille. Les draps représentaient un gros travail ainsi que les nappes, sur lesquels elle brodait ses initiales. Mais Joséphine avait une passion cachée qu’elle assouvissait en secret. Elle s’adonnait, des heures entières, au canevas. Actuellement, elle tissait les fils colorés d’une scène champêtre, se composant de deux personnages, assis dans un pré fleuri de coquelicots. Elle voulait terminer l’ouvrage pour la fête des mères. Dès qu’elle entendait le pas maternel, elle dissimulait le canevas dans un drap qu’elle feignait de broder. D’ailleurs, Amélie, sa très chère mère, lui faisait remarquer, de temps à autre, que son trousseau n’avançait guère ! Joséphine baissait la tête pour ne point se trahir et reprenait ses fils dès que sa mère avait tourné le dos.

 

Elève en première, au cours Sévigné à Tourcoing, elle récoltait de bonnes notes, surtout en français qui était sa matière préférée. Souvent, elle faisait une incursion dans le bureau de son père et prenait, dans la bibliothèque, un livre dont elle dévorait les chapitres. Le répertoire classique l’avait attirée tout d’abord. Puis elle lut Marcel Proust, Alain-Fournier, dont la disparition au front, en septembre quatorze, l’avait attristée, ainsi que d’autres auteurs contemporains, tel que Stéphan Zweig qu’elle était en train de découvrir, au travers de son dernier roman, « la maison au bord de la mer ». Tout ceci ne déboucherait pas forcément sur un métier, elle en avait conscience.

 

 Cependant, Amélie tenait à ce que ses filles aient un niveau culturel acceptable. Même si leur destinée les confinait au mariage et à tenir leur intérieur, il était préférable d’être un tant soit peu érudite, ne serait-ce que pour avoir de la conversation. Si Joséphine voulait embrasser une carrière professionnelle, elle serait libre de choisir son orientation. Celle-ci, d’un caractère assez effacé, mais relativement opiniâtre, ne manifestait aucune velléité pour exercer une quelconque profession. Elle se contentait d’étudier sagement son programme de première et envisageait le baccal