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OSMOSE
OSMOSE
Laurette Peyre avait une soeur jumelle, réplique parfaite à un détail près, la couleur de ses cheveux. Autant la première était blonde comme les blés sous le soleil de Juin, autant la deuxième, appelée Mado, était brune avec des reflets bleutés.
Toutes deux avaient adopté très vite le style Bardot, mèches crêpées sur le dessus et ramenées en chignon. Parfois elles lâchaient leur crinière qui cascadait sur leurs épaules et portaient un large bandeau noir, selon la mode en vigueur. Dans la rue, on les suivait du regard car, de loin, c'était à s'y méprendre, on les prenait pour la star en personne, à condition toutefois, qu'elles ne soient pas ensemble et bras dessus, bras dessous. Tout le monde savait que la célèbre Brigitte n'avait pas de soeur jumelle ! Les quelques magazines féminins reprenaient à leur compte les audaces de l'icône et lançaient une mode vestimentaire de plus en plus dénudée.
Leurs yeux soulignés d'un large trait d'eye liner rappelaient par leur couleur noisette ceux de l'actrice. Elles étaient pourvues également d'une bouche charnue qu'elles fardaient avantageusement. Leur silhouette était semblable : de longues jambes élégantes, une poitrine généreuse et une taille de guêpe. Et puis elles s'efforçaient d'afficher une moue boudeuse qui gonflait encore davantage leurs lèvres pulpeuses.
Elles passèrent leur brevet de coiffeuse et ouvrirent leur salon, sous l'enseigne "Chez Brigitte", non loin de la Place des Couverts, ombragée par des platanes où des parties de boules se jouaient à guichet fermé. L'ambiance bon enfant du bourg permettait d'être à tu et à toi avec les clients, sans pour autant être familiers ou indiscrets. Tout le monde se connaissait. Le salon était partagé en deux : un côté masculin et l'autre côté, plus vaste et plus coquet, réservé pour les femmes. En guise de décoration, figuraient les meilleures photos de Brigitte, celles de ses amoureux et notamment son dernier mari en date, Jacques Charrier, dont la fossette au menton faisait murmurer dans le creux de l'oreille: "Qu'est-ce qu'il est mignon ! On en ferait bien son ordinaire !". Les rires chatouillés fusaient, alors que les pécheresses devant Dieu arboraient une mine de sainte nitouche.
Laurette s'occupait le plus souvent des crânes dégarnis masculins et Mado assurait les permanentes et les coupes des clientes. Parfois, elles permutaient leurs services car, affirmaient-elles, il faut que les ciseaux soient affûtés et toujours prêts à effiler, dégrader, régulariser les cheveux rebelles des hommes et des femmes qui leur confiaient leurs têtes !
Elles voulaient être à la mode, coiffées comme Brigitte. Elles s'ingéniaient à copier la moindre de ses excentricités vestimentaires. Elles faisaient partie du club ou non. Les commentaires sur les formes et les couleurs allaient bon train. Puis la conversation dérivait sur la star elle-même, ses films, ses chansons, ses interviews à la une, ses amours. On était en 1960, au mois de Juin, avec un été prometteur qui chauffait déjà à blanc la petite place des Couverts. Un panneau signalait qu'à Mazères, il faisait bon vivre et visiter son château, riche en histoire bâti au pied des Pyrénées.
Laurette adorait se promener sur les routes départementales, faisant virevolter sa jupe bouffante, les pieds chaussés de ravissantes ballerines qui découvraient la naissance des orteils, donnant au coup de pied un caractère indécent. Le regard des hommes était inévitablement attiré par le buste pigeonnant de la demoiselle où se perdait, dans le sillon de ses seins, une chaîne agrémentée d'un pendentif.
Parfois Mado la rejoignait à bicyclette et ramenait sa soeur assise en amazone sur le porte-bagages. Les jeunes filles étaient célèbres dans la région. Personne n'avait la chance d'avoir près de chez soi la réplique de B.B. en double et de surcroît en chair et en os.
Toujours est-il que les commentaires allaient bon train dans le salon du côté des femmes. L'une d'elles brandissait Paris-Match dont la photo en page de couverture offrait aux regards le profil parfait de la "Divine". Une dame hérissée de bigoudis s'exclama : "Rendez-vous compte, elle a les épaules nues !" Un brouhaha se déclencha et les clientes se précipitèrent pour voir ce cliché mémorable. Elles y allèrent de leurs critiques et de leurs appréciations. Brigitte posait dans une attitude décontractée avec cet air mutin propre à elle. Les clients d'à côté tentaient tant bien que mal d'apercevoir la photo à sensation mais ils en furent pour leurs frais. Ne leur parvenaient que des chuchotements excités et des exclamations extasiées. Le magazine passait de main en main, chaque cliente faisait un éloge ou une remarque acide, quant aux bonnes moeurs qui devaient perdurer, malgré ce laisser-aller, ne serait-ce que pour les enfants...Laurette et Mado eurent bien du mal, ce jour-là, à calmer ces dames. Elles prirent un thé brûlant, ce qui eut l'air de faire son petit effet.
Le soir venu, les starlettes de "chez Brigitte" prenaient place sur des chaises installées devant la boutique pour prendre le frais. Parfois, lorsque le soleil couchant enflammait de ses lueurs rougeoyantes, les vieilles pierres du bourg Laurette avait un regard lointain perdu sur les contreforts des Pyrénées ariégeoises et restait silencieuse...
Un jeune prêtre, répondant au nom de Marc Delsol, avait été nommé pour remplacer le Père Lapasset qui avait atteint un âge canonique. Le pauvre homme était perclus de rhumatismes, il se levait difficilement de son siège, marchait avec deux cannes, n'entendait plus très bien en confession, de sorte qu'il infligeait des pénitences sévères pour des péchés véniels et donnait l'absolution en cas de fautes graves. Les ouailles n'y comprenaient plus rien et ne savaient plus à quoi s'en tenir. Pour finir, tout le monde s'était plus ou moins entendu, la pénitence moyenne serait une neuvaine, voilà tout.
Désireux de garder leur vieux curé, les paroissiens avaient fait en sorte que rien ne filtre des manquements à la liturgie, dont certains raccourcissaient singulièrement l'office, ou d'autres prolongeaient indéfiniment les cantiques. On retrouvait alors le Père dormant sereinement derrière l'autel, émettant un ronflement digne des forges de l'enfer, ce qui avait provoqué dans l'assistance des rires incontrôlables.
En définitive, il fallut bien se résoudre à faire la demande à l'évêché d'une mise à la retraite du Père Lapasset qui, s'étant vu solliciter pour baptiser un nourrisson, n'avait rien trouvé de mieux que d'asperger plus que de mesure l'enfant d'une eau sans doute bénite mais saumâtre et nauséabonde, s'étant trompé de récipient. Les cris du nouveau-né avaient retenti dans l'église tandis que s'affolaient parents et amis devant les dégâts irrémédiables commis sur la robe de baptême qui avait pris une couleur verdâtre. L'onction aux saintes huiles avait bien failli être catastrophique tant le bébé se débattait, mais on frôla la catastrophe lorsque le flacon se renversa sur le tailleur de la marraine qui en perdit sa mantille d'indignation.
La Dépêche du Midi avait publié un article humoristique décrivant la scène avec force détails et rebondissements à la mode ariégeoise. Pourtant, dans le pays, on était peu loquace de nature, ayant le tempérament plutôt montagnard, même si on vivait dans la vallée. Cet épisode ultime eut la faveur des conteurs à la veillée qui ajoutaient une mésaventure à chaque récit. Le résultat final en fut une sorte de légende entourant le malheureux Père Lapasset qui trouvait sa fin logique dans cette conclusion :
- "Oui, dame, le pôvre, maintenant il est bien passé. Il doit en faire là-haut des bêtises mais le Bon Dieu lui pardonne. C'est un saint homme que notre curé de Mazères !"
Le jeune père Delsol, fraîchement sorti du Séminaire, s'imposa de lui-même grâce à sa physionomie agréable, sa voix ferme, sa détermination et son entregent. Il obtint rapidement une grande audience. Laurette et Mado, curieuses et très pieuses, ne manquèrent pas le premier office célébré par le nouveau Père. Elles se préparèrent soigneusement, n'oublièrent pas le missel doré sur tranche, ni la mantille posée, avant d'entrer dans l'église, sur leur chignon "choucroute", ainsi désigné familièrement depuis que B.B. en avait lancé la mode.
Leur arrivée déclenchait invariablement des commentaires insidieux et peu charitables. Chacun y allait de son couplet envieux ! Les regards étaient tournés vers elles, marchant comme des reines, au milieu de leurs sujets. Ce dimanche-là, elles portaient des robes en vichy rose, serrées à la taille par une large ceinture. De retour chez elle, elles discutèrent avec animation du sermon du nouveau prêtre tout en sirotant un américano. Elles avaient pris cette habitude pendant un séjour en Italie à Amalfi et rêvaient d'y retourner. Elles s'attendrissaient souvent en regardant les photos qu'elles avaient rapportées, posant entre deux ragazzi souriants qui ne pensaient qu'à rire sous le soleil et flirter avec de jeunes touristes, un peu étonnées de leur enthousiasme débordant et permanent. Ils répétaient tout le temps une expression curieuse, très altruiste, qui provoquait inévitablement chez les soeurs jumelles un fou-rire contagieux :"Te voglio bene" !
Elles se perdaient en conjectures sur le sens réel de ces trois mots. Mais comment, disait l'une, peuvent-ils nous vouloir du bien alors qu'on se connaît à peine ? Elles n'en revenaient pas et passaient leur temps à dire "Grazie, Grazie" en inclinant le buste à la manière japonaise, tant leur confusion d'être l'objet de leurs attentions était grande. Sur les cartes postales, elles vantaient la gentillesse naturelle des Italiens, sans se douter qu'il ne s'agissait que d'une simple déclaration amoureuse typiquement anodine. Elles avaient projeté d'y retourner tous les cinq ans si les affaires marchaient bien.
Laurette était pensive devant sa rondelle de citron. Tandis que Mado bavardait sans arrêt, formulant les questions et donnant les réponses. La blonde enfant rêvait à Marc, le jeune prêtre, et se disait que s'il avait été pasteur, elle aurait pu l'aimer librement. Elle s'en était éprise dès qu'ele l'avait vu. A la première minute, elle avait ressenti une attraction irrésistible. Elle le dévisageait fiévreusement, guettant le mouvement de ses mains et buvant ses paroles. A la fin de la messe, elle traînait, prétextant une longue prière. Elle avait parfois la sourire à damner un saint. Il la saluait rapidement, ne remarquant pas l'état fébrile de son admiratrice, et vaquait à ses occupations. Elle regagnait la sortie, assez dépitée, et rejoignait Mado riant avec l'une de ses connaissances. Son chance de le croiser dans la nef au sortir de la sacristie. Elle lui adressait un histoire était sans espoir, elle le savait bien ! Quelle idée de tomber amoureuse d'un prêtre ! Sa mère aurait levé les yeux au ciel, si elle l'avait su, et aurait gémi :"C'est-y pas Dieu possible !", exclamation de circonstance réservée aux catastrophes naturelles ou à des contrariétés plus ou moins calamiteuses. En vérité, dans ce domaine comme dans d'autres, "les voies du Seigneur étaient impénétrables ..."
Elle réfléchissait à sa situation, trouvant qu'elle n'était pas raisonnable de s'amouracher du premier ecclésiastique venu. Elle rangea sa mantille en se disant qu'elle le reverrait le dimanche suivant. Allait-elle se contenter de cela? C'était vivre par procuration, ni plus ni moins ! Elle soupira en entendant Mado chanter avec insouciance. S'efforçant à sourire, elle la rejoignit dans la cuisine et reprit le refrain de Françoise Hardy : "Tous les garçons et les filles ...".
Le lendemain, Mado partit tôt de chez elle pour faire son marché. Elle avait ses maraîchers attitrés, son boucher, son poissonnier. On était au printemps 7O, elle arborait ses 30 ans avec bonheur, menant tranquillement sa vie régulière aux côtés de Laurette.
- Alors Mado, Toujours pas de mari? Tu attends quoi ?
- Hé bé, le dégel, pardi ! répondait-elle à la sempiternelle taquinerie du boucher qui ne se privait pas de lui lancer des oeillades enflammées. Elle en riait de bon coeur, ayant une nature spontanée et gaie. Rien ne la préoccupait vraiment.
Elle se mettait parfois à faire de la couture, coupait astucieusement suivant un patron, des modèles de Modes et travaux, datant d'une dizaine d'années : Jupes droites ou larges, à hauteur du genou, corsages ou cols claudine, guimpes. Lors des essayages mutuels devant la glace sur pied, les épingles volaient deci-delà, transformant la petite cuisine en atelier. Laurette préparait le thé et la journée se terminait, le nez dans un magazine, commentant tel ou tel potin ou écoutant d'une oreille un feuilleton radiophonique ou une affaire de justice, relatée avec passion par Frédéric Potcher ou encore des entretiens télévisés animée par Jacques Chancel avec son émission "Radioscopie". Denise Glazer informait les téléspectateurs dans son émission Discorama, des dernières nouveautés et interviewait un artiste de variétés, promenant ses divines mains chargées de bagues dans l'espace et susurrant que peut-être, on allait écouter un extrait d'une chanson de l'invité. Tout semblait très feutré et rien de grave ne pouvait survenir. Plus tard elles s'en rendraient compte, la nostalgie de ces années-là leur ferait dire plus d'une fois :
- Si on avait su, on aurait tout enregistré !
Les jours se succédaient, identiques et tranquilles, partagés entre le travail au salon et les heures de repos passées ensemble dans la cuisine à papoter et faire des plans sur la comète. Toutes deux savaient qu'une infime partie de leurs projets se réaliserait mais elle n'en ressentaient aucune aigreur, appréciant le fait d'être deux, serrées l'un contre l'autre d'une manière indéfectible.
Les années filaient de plus en plus vite. La télévision s'installa dans tous les foyers. Elles en firent l'acquisition et restèrent des soirées entières, fascinées par le petit écran. Laurette préférait la radio car, disait-elle, cela n'empêchait pas de mener une autre activité en même temps. Néanmoins, elle se laissa hypnotiser sans grande résistance, suivit maintes émissions plus ou moins intéressantes. Elles aimèrent la Disco et dansèrent de temps à autres dans les bals de villages.
Un soir Laurette dit à Mado :
- On part en Italie cet été ?
- Oui, oui, cria Mado, transfigurée.
Elles firent une ronde dans la cuisine et tournèrent en riant jusqu'au vertige. Mado prépara un américano pour fêter l'évènement.
Le 1er Août 1990,elles prirent le train pour Amalfi. Elles partirent pour le mois entier, la tête dans les nuages, le coeur exalté par l'aventure. Elles fêteraient sous peu leurs cinquante ans ..
Le temps passa, elles eurent 60 ans, sans que rien ne change apparemment dans leur existence. La semaine laborieuse au salon de coiffure, la messe le dimanche. Le prêtre briseur de coeur s'en était allé depuis fort longtemps vers d'autres horizons. Laurette en avait pris son parti. Quant à sa soeur, rien ni personne n'avait ému son coeur. Elle passait tout son temps à s'apprêter dans les atours des années 60, soulignant de noir ses yeux, en chantonnant :
"Biche oh ma biche, quand tu me souris ..."
FIN
Anouchka
Juin 2008
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TORPEUR BLANCHE
Dépôt SGDL
Mars 2008
« Les enfants n’ont ni passé ni avenir,
Et, ce qui ne nous arrive guère,
Ils jouissent du présent. »
Les Caractères
LA BRUYERE.
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La chaleur est à son point culminant. On ne perçoit que le ronronnement feutré des ventilateurs. Isabelle se retourne brusquement. Allongée sur son lit, elle fixe obstinément la rainure lumineuse des volets clos, jusqu’à l’éblouissement. Elle écoute le doux langage des tourterelles et le frémissement des arbres dans le vent brûlant.
D’un bond, elle saute du lit et s’asperge d’eau fraiche. Le miroir lui renvoie son image dégoulinante. Trois, quatre grimaces. Elle fredonne : Isalaide, Isalaide, tu es laide … Sourire. Une barre d’acier lui resserre les dents. Elle s’amuse à imaginer de jolies boucles blondes au lieu de ses maigres cheveux châtains raides, retenus par une barrette d’écaille. Elle arrondit les bras au-dessus de sa tête et tourne, tourne sur la pointe de ses ballerines.
Tout en dansant, elle pénètre dans la cuisine, déserte à cette heure de l’après-midi. Munie de figues et d’un verre de lait, elle franchit le seuil et s’arrête, aveuglée par le soleil.
Une porte claque, un bruit de pas résonne sur le carrelage.
- Maman ! appelle Isa.
Marie Deschamps apparaît en peignoir de cretonne fleurie. Elle se désaltère avidement et cueille un fruit d’une main gracieuse dans la coupe disposée sur la table. Son visage est encore gonflé de sommeil. Elle sourit distraitement et contemple, aux côtés d’Isa, le jardin endormi. Un souffle d’air chaud balaie la cour et soulève une poussière ocre. Marie referme la porte.
- Isa, il est encore tôt, tu devrais te recoucher ! Au fait, ma chérie, j’y pense, ton père et moi avons beaucoup de travail cet après-midi et ce soir, nous sommes invités à diner. Tu demanderas à Mina de te préparer quelque chose. Au-revoir, Isa chérie !
Elle regarde sa mère. Le déshabillé vole autour d’elle. Après une douche rapide, Marie, revêtue d’une robe légère, franchit la terrasse ombragée et se dirige, d’un pas alerte, vers le portail. Le dispensaire où elle exerce, en compagnie de son mari, Bernard, est à deux pas. Elle se dépêche. Il y a déjà du monde, surtout des femmes, drapées dans leurs voiles sombres, portant des enfants assoupis ou pendus à leur sein. Heureusement, le cabinet médical est relativement frais. Momo, l’infirmier est aux petits soins pour elle et lui tend sa blouse blanche. Bernard, assis dans un coin, se lève et se prépare également. La consultation peut commencer.
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Le soleil décline enfin et la température devient supportable. Marie surveille les derniers préparatifs. Une effervescence moite règne dans la cuisine où Mina, aidée d’une jeune soeur, prépare un somptueux couscous. Un mouton entier embroché rôtit sur le barbecue installé dans le jardin, à proximité de la cuisine. Des effluves parfumés s’insinuent dans les pièces.
Isa se prélasse sur son lit, le nez dans les Hauts du Hurlevent qu’elle affectionne particulièrement. Son attention est distraite peu à peu et elle se laisse gagner par l’agitation croissante de la maisonnée. Elle délaisse tout à fait sa lecture pour rejoindre les cuisinières affairées et jacassantes. Elles s’interpellent bruyamment, une louche à la main, et prennent Isa à témoin. La discussion s’envenime dans leur dialecte mêlé de bribes de français. Isa comprend que la préparation du couscous est en cause et suggère un compromis : l’une s’occupera du couscous et l’autre du dessert. Elle s’enquiert avec gourmandise de l’assortiment de fruits et de friandises. Pâtes d’amande, ananas et bananes, prêts à être flambés, sont entreposés à l’office où elle s’empresse de faire une incursion discrète. Les poches remplies de sucreries multicolores, elle savoure une corne de gazelle enrobée de miel avant d’aller retrouver Bernard, aux prises avec l’automatisme capricieux du tourne-disques. Intéressée, Isa assiste aux essais infructueux consistant à faire descendre un à un les disques sur la platine. De guerre lasse, Bernard opte pour le système manuel et empile ses disques préférés à côté de l’appareil.
Un slow langoureux déroule sa plainte sirupeuse. Isa danse avec gravité, léchant un à un ses doigts englués de miel. Bernard se poste derrière elle et l’emprisonne dans ses bras. Isa se débat en riant.
- Lâche-moi, papa, mais lâche-moi donc !
- Jamais, gronde Bernard.
Ils luttent un moment, Bernard laissant peu à peu sa fille prendre le dessus. Elle le maintient au sol, assise sur sa poitrine et lui fourre dans la bouche les friandises accumulées dans sa poche.
Elle se réveille brusquement en sanglotant. Assise sur son lit, tremblante et angoissée, elle essaie de chasser de son esprit la vision de la gazelle morte, couchée sur le flanc, le ventre gonflé, les yeux grands ouverts. Il fait à peine jour, une lumière blafarde filtre à travers les volets. La maison est silencieuse, grande ouverte sur le jardin qu’on arrose. Isa traîne un peu sur la terrasse, se balançant distraitement dans le vieux rocking-chair. Ses pensées deviennent floues. Elle sombre dans un sommeil profond.
La chaleur est accablante, malgré les volets clos, les portes fermées, l’air est moite et poisseux. Isa se retourne sur son lit en soupirant. Elle écarte de son front une mèche de cheveux collée par la transpiration. Un moustique récalcitrant vrombit en tournoyant autour d’elle. Excédée, Isa se lève, met en marche le ventilateur posé sur la commode et reste un moment devant, cherchant une fraicheur éphémère. Un peu d’eau coulant longuement sur ses poignets l’apaise momentanément.
Désoeuvrée, elle tourne machinalement les pages de son livre, essayant d’imaginer la lande irlandaise balayée par un vent froid, la mer déchaînée se fracassant sur les falaises. Un frisson de plaisir la secoue toute entière. Les lignes dansent devant ses
yeux. Le paysage sauvage et magnifique d’Irlande s’étend devant elle. Une jeune fille brune court dans la lande, les cheveux au vent. Elle entend le bruit de sa course, son souffle précipité, son appel angoissé …
Un volet battant furieusement la sort de sa torpeur. Elle se lève et, ouvrant la fenêtre, reçoit au visage le souffle brûlant du vent du sud. La poussière vole et s’infiltre partout. Plissant les yeux, elle parvient enfin à fermer le volet.
Fatiguée, elle se laisse doucement glisser jusqu’au sol et s’allonge sur le carrelage, les yeux clos.
La mer houleuse et grise la submerge. Elle est la mer, liquide, mouvante et grondante qui, inlassablement, se jette sur les rochers dans une écume blanche.
▒▒▒
L’aube pointe à travers les volets. Les yeux grands ouverts, Isa repose, immobile, sur son lit étroit, le corps à peine couvert d’une courte chemise de nuit. Une journée vide et morne s’étend devant elle, avec ce soleil implacable qui monte dans le ciel, Elle se prend à souhaiter la fin de l’été et de son désoeuvrement. Se plonger toute entière dans ses multiples occupations scolaires, étudier Racine et Corneille, courir au ciné-club voir Bette Davis et rêver… Rêver à tout ce qui fait les bonheurs de la vie, les moments parfaits dont on ne se lasse jamais et qui vous tiennent et vous accompagnent. Elle sourit légèrement. Un pied brun, zébré de marques blanches laissées par les sandales, bat la mesure d’une musique intérieure. Toute la vitalité qui est en elle ressurgit soudain. Un étirement félin, un soupir gourmand, la voilà debout, prête à affronter cette journée, optimiste à tous crins, pleine d’allant et d’espoirs insensés.
L’odeur imperceptible puis tenace du café frais moulu s’insinue dans la chambre close. Deux volets battent contre le mur, inondant la pièce d’une lumière rose. Mesdames les tartines, tenez-vous prêtes ! Je vais vous faire un sort !
Une bise sonore plaquée sur la joue ronde de Mina qui rit en la voyant si gaie, Isa s’installe sur la terrasse pour savourer, à son aise, l’instant suprême du petit déjeuner, la fringale assouvie et la béatitude repue.
D’un oeil distrait, elle suit les va-et-vient paresseux du jardinier occupé à arroser les plantations. Les doigts englués de confiture, elle enfourne les unes après les autres les tartines légèrement grillées qu’elle trempe, à petits coups, dans un bol de café au lait crémeux.
Aveuglée par le soleil, elle se réfugie sous les arcades de la place. Depuis quelques jours, le chergui souffle sans relâche, brûlant, soulevant une poussière rouge. Les journées passent lentement. L’épuisement causé par la chaleur accablante se fait ressentir de plus en plus. Isa, la gorge en feu, quémande un peu d’eau fraiche à un boutiquier et s’assied un moment à ses côtés sur la natte crasseuse.
La place s’étend devant elle, sous le soleil implacable. Au loin, une femme drapée de noir, lourdement chargée, chemine lentement. Le contraste des couleurs, l’éclat du jour, cette silhouette vêtue de sombre, l’ocre de la cruche posée en équilibre sur la tête, ravissent Isa. Bientôt cette impression de plénitude s’efface peu à peu pour faire place à un sentiment d’inquiétude. Isa ne quitte pas des yeux la femme qui avance péniblement. Dans son esprit, une petite phrase clignote, la laissant inerte et tendue. Elle fixe sans ciller la silhouette qui s’approche insensiblement.
Tout à coup, la femme s’arrête de marcher, ses bras, chargés de bracelets cliquetants, battent l’air. Elle tombe de tout son long, le nez dans la poussière. La cruche se casse bruyamment. Des chiens efflanqués, sortis de nulle part, viennent lécher avidement l’eau qui s’écoule autour d’elle.
Isa se lève, comme tétanisée, et s’enfuit dans la direction opposée, sans se retourner. Le boutiquier sort de sa léthargie et s’agite devant la femme immobile sur le sol, écartant les chiens assoiffés d’un coup de pied.
L’air est étouffant, moite et visqueux, collant à la peau avec la poussière soulevée par le vent brûlant. Une brume de chaleur masque le soleil, diffusant une lumière opaque et floue. Rares sont les passants dans les rues endormies. Seule, une mélopée lancinante vient troubler le silence.
Dans l’estaminet obscur, les hommes taciturnes et somnolents, attendent la fin de la journée. Une odeur de menthe fraîche flotte dans la salle. Un papier tue-mouches brun maïs tombe en accordéon du plafond encrassé, parsemé d’insectes agglutinés. Quelques pièces de tissu bariolé, accrochées aux murs, jettent ça et là des lueurs écarlates. L’après-midi s’étire interminablement, sans que rien ne paraisse pouvoir en perturber le cours monotone.
Pourtant, le silence se fait soudain oppressant et épais. Un bourdonnement lointain, puis de plus en plus proche, attire l’attention. Un homme scrute le ciel voilé et gris. Une énorme masse sombre semble avancer rapidement. Sur la place, quelques passants s’arrêtent et contemplent le phénomène. Le ciel s’est complètement assombri.
Une femme sort en courant de sa maison, brandissant des ustensiles de cuisine qu’elle entrechoque en hurlant des you-yous hystériques. Bientôt, la rue se remplit de gens affolés qui courent dans tous les sens, en criant et en tapant sur ce qui peut faire du bruit.
Un mouvement général propulse la foule vers la palmeraie et les jardins offerts aux mandibules insatiables des sauterelles. Car elles sont là, par milliers, dévorant tout sur leur passage, ne laissant derrière elles que ruine et désolation.
Les voitures, surprises par le nuage long de plusieurs kilomètres, doivent s’arrêter, fenêtres fermées. Les sauterelles s’écrasent sur le pare-brise, pénètrent dans les volets d’aération, s’infiltrent dans le moteur, causant de graves dégâts si celui-ci tourne.
Le sol est mouvant, recouvert d’insectes affamés et grouillants. On marche sur un tapis répugnant, dans un craquement horrible et sanglant. Dans les jardins, toute trace de verdure disparaît instantanément. Les arbres, eux-mêmes, n’échappent pas au massacre. Les branches ploient sous le poids de centaines de sauterelles frénétiques, ne dédaignant même pas l’écorce. Une fois rassasiées, elles se reposent sur place, repues, puis s’envolent vers d’autres jardins fragiles. Elles finissent parfois en brochettes grillées dont les autochtones se régalent, broyant avec une délectation morose leur chair craquante.
Le paysage offre, après leur envol, un aspect sinistre. Pas une brindille, pas une fleur n’a échappé à la destruction. La mort dans l’âme, chacun regagne sa demeure, impuissant et désespéré. Tout est à recommencer jusqu’à la prochaine invasion.
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Pâle, les yeux cernés d’ombre, elle s’agite et gémit, dans le désordre blanc des draps froissés. Le sommeil artificiel dans lequel la plongent les piqûres quotidiennes, l’enveloppe toute entière, la maintenant dans un état léthargique non dépourvu d’angoisse. De sombres cauchemars s’insinuent perfidement jusqu’à sa mémoire, rendant la fuite dans les eaux troubles de la demi-inconscience encore plus menaçante.
Courses effrénées dans des paysages austères et maléfiques, énormes lames de fond rugissantes s’abattant sur elle, la roulant comme un fétu de paille et l’emmenant vers un abîme vertigineux et glauque, ou mirages d’un désert sans fin, écrasé de soleil et habité du vol incessant de vautours macabres, peuplent ces jours terribles, telle une ronde infernale l’encerclant à jamais, sans qu’une brèche ne soit entrevue où elle puisse s’échapper.
Autour d’elle, on s’agite et on se concerte avec inquiétude. Derrière la moustiquaire blanche, elle aperçoit un visage familier penché sur elle, une voix tendre prononce des mots qu’elle ne saisit pas. Elle semble flotter dans un monde parallèle dont elle tente parfois de franchir la frontière invisible.
Mais un songe la reprend et l’éloigne irrémédiablement. La lande irlandaise s’étend devant elle, recouverte de neige et hostile. Elle marche à grandes enjambées, ses pas crissent et elle s’enfonce, dans le tapis blanc moelleux, jusqu’aux chevilles. Elle entend le ressac puissant de la mer et se tourne de tous côtés pour la contempler. A perte de vue, autour d’elle, le paysage enneigé l’environne. Le vent apporte, dans son souffle, des flocons givrés qu’elle reçoit au visage, gifle glacée qui la brûle.
Soudain, le sol devient mouvant et ondule sous elle. Elle franchit un monticule qui s’affaisse et se creuse. La marche devient de plus en plus difficile, enfonçant jusqu’aux
genoux. Haletante, elle s’arrête un moment, en proie au même malaise que sur une mer houleuse. Là-bas, derrière les vagues blanches, se profile une silhouette sombre qui semble l’attendre. Elle avance, respirant avec peine, le regard rivé devant elle. La chute de neige se fait plus dense. Un rideau de ouate immaculée masque les contours de l’ombre immobile qui la guette. Dans sa bouche, crissent des flocons glacés. Elle étouffe et se débat. Une muraille blanche et ondoyante se dresse devant elle. Affolée, elle crie et appelle. La masse progresse, gigantesque barrière blanche, et, dans un rugissement de tempête, s’écrase sur elle et l’emprisonne. Une torpeur blanche l’envahit. Elle se laisse glisser vers d’insolites contrées, silencieuses et opaques, en murmurant le nom de celui qui l’accompagne dans le néant.
Deux pieds menus se posent sur le carrelage. Marie s’active autour d’Isa, amaigrie et languide. L’enveloppant d’un déshabillé chatoyant, elle l’aide à se lever et la conduit précautionneusement vers la terrasse.
La matinée ensoleillée baigne le salon d’été d’une lumière vive, tamisée par les arbustes frémissant sous la brise légère. Isa ferme les yeux, éblouie. Elle se laisse dorloter et savoure ces instants paisibles. Subrepticement, les couleurs et senteurs du jardin s’insinuent jusqu’à elle. Elle aspire une goulée d’air parfumée .
Dans quelques semaines, ce sera le départ … Un brin d’excitation la fait frissonner, perspective redoutée et convoitée à la fois. Elle imagine la neige recouvrant les montagnes abruptes, un essaim de jeunes filles volubiles, devisant avec animation dans le parc et l’accueillant avec chaleur. C’est en Suisse, en effet, qu’elle ira poursuivre ses études et une convalescence sereine. Marie a commencé les préparatifs du voyage et compose soigneusement le trousseau hivernal de la jeune fille. Cantines et valises encombrent le hall où s’amoncellent robes, lainages et manteaux, ainsi que les objets familiers qu’elle désire emporter.
Ce long périple l’inquiète un peu, bien que la présence rassurante d’un ami, se chargeant des diverses formalités, ait été convenue. Un paquebot gigantesque traversera l’immense océan pour accoster enfin dans un port lointain. Puis ce sera le train qui la conduira jusqu’aux somptueux alpages, étincelants sous la neige poudreuse.
En attendant, elle s’applique à reprendre des forces, chaque jour apportant une amélioration sensible. Bientôt, elle pourra à nouveau s’adonner à ses occupations favorites et faire quelques parties de tennis échevelées avant son départ … Elle sourit au jardinier nonchalant qui la regarde pensivement. Un chat perdu vient se frotter à ses jambes en ronronnant. Elle s’endort dans la douceur tranquille du jour.
▒▒▒
Par le chemin ombragé, Isa pédale avec indolence, une main retenant le bord d’un chapeau de paille. Les pneus font un bruit chuintant sur l’asphalte fondu par endroit. Un bourricot exténué avance à pas comptés, ployant sous un chargement disparate et lance à Isa un regard implorant. Trois coups de bâtons, assénés impatiemment sur l’arrière-train par son maître, l’obligent à accélérer la cadence, baissant la tête d’un air triste et résigné. Isa se détourne, apitoyée.
Au loin, se profilent les bâtiments blancs du club sportif, nichés à l’ombre des palmiers. Près de la piscine déserte où une eau trouble stagne mollement, un bougainvillée vivace, dont les fleurs écarlates s’épanouissent au soleil, accroche ses sarments le long d’un mur rugueux. Longeant une allée bordée de plantes grasses, Isa s’arrête devant les vestiaires et pose sa bicyclette contre un mur. Un serveur passe devant elle, portant un plateau de boissons fraîches où s’entrechoquent des glaçons. Sur la terrasse avoisinant les courts de tennis, quelques personnes bavardent paresseusement, sous de larges parasols.
Un autre univers l’attend, là-bas, très loin. Bientôt, elle partira, le coeur serré par la tristesse de quitter ceux qu’elle aime et ce coin du grand sud où elle est enracinée si profondément qu’elle ressent un arrachement de tout son être à l’idée de ce voyage. Lentement, elle pédale sur le chemin du retour. Une larme coule le long de sa joue et vient mourir au coin de ses lèvres avec un gout de sel…
FIN |
EGO ABSOLU
Dépôt SGDL
Mars 2008

Je suis un monstre d’égocentrisme
Me penchant vers ma psyché
Oubliant tout civisme
Je revendique mon individualité.
Extrait du Poème « Ego » par l’auteur
J’ouvre un œil. Le jour pointe à travers les tentures.
- Eglantine, tu vas être en retard ! »
La voix de ma mère, dont le timbre aigu présage quelque énervement, parvient jusqu’à ma chambre douillette. Cette fois-ci, j’ai failli avoir les tympans crevés. Je me mets en boule. Cinq minutes de plus rien que pour moi ! Je fonds de plaisir.…Je me surprends même à ronronner comme ma chatte Zoé. Un regret cependant, elle vient rarement vers moi préférant les cuisses de ma mother. Forcément, elle la nourrit ! Moi je répugne à ces basses occupations. J’ai dans la tête bien d’autres choses. Je rêve à mon avenir, un métier que j’aimerais, une indépendance que je préserverais, une bande de copains, copines et un fiancé épisodique. Evidemment de gros moyens financiers pour agrémenter le tout.
On me secoue comme un prunier. Mon frère est déjà habillé de pied en cap et me presse en me disant que l’heure est tardive.
- Oui, je sais, le nain. Dégage !
Cette sortie peu aimable m’a échappé. J’ai horreur d’être réveillée brutalement. Non, mais, j’hallucine ! Quel toupet ! On n’entre pas dans ma chambre comme dans un moulin ! Sur la porte, j’ai collé un panneau sens interdit et ce n’est pas pour rien !
Vivement que j’ai mon appar’t. J’ai déjà posé des jalons mais les parents ont poussé les hauts cris : je suis trop jeune, je n’ai pas de revenus et la co-habitation avec des garçons risque de devenir problématique. Décidément, ils ont toujours le mot pour rire ! Quel problème peut-il y avoir ? Ce sont deux copains, ni plus ni moins. Pour ce qui est des tâches ménagères, on fera un planning.
Pour ce qui relève de la « baise », mes potes vont voir ailleurs. Moi, je ne suis pas encore libérée d’un état virginal encombrant. J’ai l’impression d’être une véritable idiote quand mes copines me racontent leurs ébats amoureux. Elles sont toutes obsédées par leurs orgasmes. Ma grand-mère italienne, Rosetta, me parlait souvent de ses « transports » ! Au début je ne comprenais pas, croyant qu’elle prenait un autobus. Je la fis bien rire ce jour-là. Elle m’affubla ensuite d’un surnom ridicule se référant aux sacro-saintes pâtes servies quotidiennement.
J’étais sa « nounouille » chérie. Lorsqu’elle prononçait le « nouille », elle y mettait tant de soleil et d’accent que l’eau m’en venait à la bouche. Défilaient devant mes yeux des kilos de pâtes fraiches qu’elle préparait en poussant la chansonnette. Les longs rubans de pâte ondulaient au rythme des airs qu’elle entonnait à tue-tête. Jamais lasse, elle s’agitait toute la journée, entre le ménage, les lessives, les courses.
Elle me disait de temps à autre :
- Eglantina, que faï ?
Et comme je restais silencieuse, elle venait voir ce que je fabriquais. En général, elle me trouvait au lit avec un livre et un plateau à débarrasser. Elle sentait bon le thym et l’ail qui parfumaient toutes ses sauces. Pressée contre elle et bombardée de baisers bruyants, je me pelotonnais dans son ample giron. Où est-elle maintenant, mamina Rosetta ? Quelquefois je pense très fort à elle avec l’impression qu’elle va surgir dans ma chambre et me houspiller jusqu’à ce que je sorte du lit.
A cette idée, je pose un pied par terre, puis l’autre, admirant au passage la perfection de mes orteils aux ongles nacrés. Trève de narcissisme, j’envoie ma couette en l’air, j’attrape mes fringues gisant sur le plancher (qui les a mis là ?) et je passe sous la douche. A peine le temps de m’habiller, je dévale l’escalier en sautant trois ou quatre marches à la fois. Je cueille une pomme dans le compotier et un pain au lait laissés à mon intention. La voiture est sur le chemin, les portières claquent.
Je me prends une réflexion maternelle sur mon retard systématique. Le cadet, petit fayot, ajoute qu’avec moi, c’est toujours la même chose, ma chambre est en désordre et je suis méchante avec lui. D’abord il n’est pas un nain ! Je rétorque qu’en tout cas, son cerveau est de la taille d’un petit pois. Il pique sa colère et se fait consoler et plaindre. Je me marre intérieurement. Je suis contente, j’ai semé la merde (oh pardon, je ne dois pas dire de gros mots)…
Il m’arrive fréquemment, assise sur les toilettes avec un livre de maths, de lâcher un chapelet de jurons bien sentis. D’ailleurs l’endroit s’y prête tout à fait. J’ai une tendresse particulière pour le juron toulousain mis à toutes les sauces, à savoir « putain con ». Je préfère cette ponctuation imagée à celle des points d’exclamation. On peut ainsi terminer ou commencer ses phrases avec cette formule qui sent bon le milieu prolétaire et, quelque part, les petites frustrations s’en trouvent amoindries. Voilà que je monologue comme dans les livres, si je ne fais pas gaffe, je vais rentrer dans le moule des parents…
En quoi suis-je intéressante ? D’abord, je suis moi, Eglantine, unique en son genre. Ensuite, j’ai une beauté particulière, m’assure-t-on souvent. Les garçons sont prêts à dire n’importe quoi pour sortir avec une fille. Ma beauté n’est pas seulement « particulière» ! (et puis quoi encore ?), elle est aussi manifeste, évidente, originale, inimitable, irrésistible… Je cale sur les qualificatifs qu’on peut encore lui attribuer. J’ai un genre un peu déluré, presque « garçon manqué » et j’attire les filles et les mecs. Je préfère les mecs ! je voudrais en trouver un pas trop moche, pas bête, et pas macho (là c’est dûr) pour m’ôter ce vilain pucelage qui me colle à la peau. On n’est plus en 1920, on est en 2008. Alors il faut vivre avec son temps !
J’ai une sœur ainée qui est plus que parfaite. ELLE (c’est son indentité, je l‘appelle ELLE) donne des leçons à tout le monde, elle réussit tout ce qu’elle entreprend, elle est bien fichue, elle a un copain. Je le trouve nul mais bon, c’est elle que ça regarde. Elle me rétorque souvent que les critiques n’atteignent pas la blanche colombe. Pour qui elle se prend, je vous jure ! De toutes façons, elle se croit supérieure à tout le monde, alors je ne vais pas lui dire qu’elle est ridicule, que ça ne sert à rien de se croire mieux que les autres, même si on est jolie et intelligente. La preuve, MOI ! Je suis modeste de nature, je ne coupe pas les conversations pour m’imposer à tout prix, je ne lance pas des coups d’œil papillonnants à mon entourage pour séduire, je m’en fous. On me prend comme je suis, et voilà. Si ça ne plait pas, tant pis, ce n’est pas ça qui va me faire changer d’avis. La plupart du temps, je me tais et j’observe. Alors dans ma tête, fusent les railleries et les remarques que je n’ose pas dirce à haute voix, sauf dans certains cas.
On me croit timide et douce, alors là, erreur ! Je suis tout le contraire. Je suis effrontée, je ne manque pas d’air et je n’ai rien d’une poupée Barbie. J’aime courir, sauter, grimper aux arbres, faire du parapente, tout ce qui est un peu casse-cou. Cela me donne des frissons d’excitation et j’éprouve un plaisir extrême à pratiquer des sports à risque. Je voudrais d’ailleurs faire du canyoning. Mais la mater dolorosa me l’interdit à cause du danger. Je me débrouillerai pour bidouiller mon stage sur l’ordinateur. Elle m’a inscrite pour cet été à des tournois de tennis en Ardèche. C’est nul ! Enfin heureusement il y a plein de sessions de canyoning. Je trouverai un moyen sur place ou alors je trafiquerai l’inscription. Cela va dépendre des opportunités. Méfiance avec le nain, il rapporte tout ! Entre les deux chouchous, ELLE et le nain, je fais figure de canard boiteux. J’ai toujours l’impression de dépareiller, d’être un cheveu sur la soupe (je déteste tout ce qui ressemble de près ou de loin à un potage), de venir de la planète Mars. Je marche à contre-courant, si on dit blanc, je dis noir, j’aime être dissemblable et je cultive ma différence.
Lorsque j’entends ma chère mère s’écrier, exaspérée par mon manque de participation à la vie de famille :
- Mais où est donc encore Eglantine ?
Et le nain cireur de pompes répond, plein de zèle :
- Tu veux que j’aille voir, Maman ?
Ayant l’accord maternel, il va accomplir scrupuleusement sa mission, inspectant ses propres lieux de cachette puis fouillant toute la maison. Je le pilerais sur place si je pouvais, j’en ferais du manioc et j’irais le donner pour l’Afrique. Voilà qui serait utile ! J’aimerais bien partir là-bas en humanitaire. Il faut que j’attende ma majorité et après pfuitt, je ferai ce que bon me semble !
Néanmoins une question se pose : Suis-je Mr Hyde ou Dr Jekyll ? Vous savez, le bon Dr Jekyll et l’horrible monstre Mr Hyde … A moins que ce ne soit le contraire, enfin bon ! Je suis consciente du fait qu’à la maison je suis muette et inactive. Avec mes copains, pourtant, j’éprouve le besoin de communiquer, je ris, je plaisante ! En quelque sorte, je fais mon intéressante. Et on s’amuse comme des fous !
Chez moi, je ne sais pas pourquoi, je suis différente ou plutôt indifférente.Je contemple la vie de famille d’un œil dubitatif, sans me mêler de quoi que ce soit. Je viens d’une autre planète, sans doute ! Je ne me trouve aucun point commun avec ces êtres qui s’agitent vainement en se perdant dans des détails matériels, dérisoires et inconsistants. Que dire de l’obligation d’être dans les normes, tant sur le plan physique qu’intellectuel ? Au grand désespoir de ma mère, je ne corresponds à aucun critère, celui de la jeune fille bien sous tout rapport, mince, raisonnable, avec la tête sur les épaules. Je suis tout le contraire.
A ce propos, il y a un sujet de conflit permanent : ma gourmandise insatiable. C’est plus fort que moi, il faut que je grignote, tout, rien, enfin ce qui me tombe sous la main. En apparence, je suis censée suivre un régime alimentaire équilibré. Si j’ai l’air de m’en contenter, c’est que je puise régulièrement dans les goûters du nain. Celui-là, tout lui est dû, même les rochers pralinés, sans omettre les barres chocolatées et les nounours à la guimauve. Je vois évoluer devant mes yeux en une sarabande tentatrice, ces douceurs interdites. Elles dansent et redansent en me narguant, jusqu’à l’obssession. J’attends le moment propice et j’opère une razzia dans le placard convoité. Les poches de mon sac à dos se garnissent de mes larçins. Je fais en sorte de ne laisser aucun papier d’emballage trainer derrière moi.
Cependant je fais immanquablement figure d’accusée quand une intrusion maternelle dans le garde-manger révèle mes turpitudes. L’orage se déchaîne alors et les éclairs de colère changent la couleur des yeux clairs de ma très chère mère. Elle crie, s’époumone, menace, brandit le spectre de l’internat. Je me garde bien de mettre de l’huile sur le feu, je fais le dos rond et m’esquive habilement en plein milieu de la scène II, acte I, interprétation réussie de ma génitrice. Faute de spectateurs, elle finit par se calmer, assurant qu’elle trouverait une autre cachette pour les sucreries de son petit chouchou. Si elle croit que ça va le faire grandir, elle se trompe ! Il restera fluet et minuscule. Ce sera un tyran, j’en suis sûre ! Gâté comme il est. Oh et puis je m’en contrefiche !
- Eglantine, on est arrivé ! Tu dors ? Allez dépêche-toi !
Ah oui,le lycée ! J’esquisse un geste d’adieu à l’intention du duo infernal. Je sens le regard de ma mère s’attarder sur moi. Elle veut sans doute voir à quoi ressemblent mes amis. Je ne satisferai pas sa curiosité car je suis en retard. Plus personne ne stationne devant le porche. Je pénètre dans l’antre du savoir. Les couloirs résonnent des cris et des piétinnement des élèves. Une odeur de craie stagne, masquant partiellement l’aigre remugle de la salle de classe. Je souris. Je suis dans mon élément…
Un léger brouhaha persiste malgré l’arrivée du professeur principal, j’ai nommé Mme Delage, excellente pédagogue appréciée de tous. Elle a l’art de rendre son cours vivant. Elle sait maintenir notre attention et nous fait amplement participer. Aujourd’hui, je dois faire l’éloge et la critique de Voltaire, dans son œuvre intitulée « Traité sur la tolérance ». Comme si j’avais une grande pratique de la mansuétude ! Moi qui suis intransigeante, inflexible et intraitable ! La prof me regarde comme si j’allais révéler quelque chose d’important, d’original, d’innovant enfin quelque chose de personnel, d’irremplaçable, d’unique, quelque chose qui ne tient qu’à moi. Mon MOI, que je vénère, moi, inclonabble, irrévérencieuse, insupportable, irrespectueuse, moi, brouillonne, paresseuse, fantaisiste et géniale en somme.
Le silence s’est fait dans la classe, un instant de grâce, les respirations suspendues, l’invisible rideau rouge s’entrouvrant sur mon aura, MOI, l’héroïne de ma classe,le futur prix Nobel, Goncourt et Fémina, l’invraisemblable alchimie qui me compose, mes chères molécules, mes chromosomes singuliers et multiples, ma formule sanguine personnelle, mes yeux d’enfant regardant le monde avec circonspection, étonnement, ma matière grise toujours en mouvement, mes idées qui ne viennent que de moi, mes révélations personnelles et le plaisir que je ressens à développer un sujet que je n’ai pas préparé, laissant libre cours à mes perceptions sensorielles, issues de mon magma intime ignoré de tous.
Alors mes lèvres prononcent des mots, ceux que je ne contrôle pas, ceux qui fascinent mon auditoire, ceux qui répondent à une attente imprécise et qui trouvent leur cible, à la manière de la tête chercheuse d’un missile thermo-nucléaire.
Voltaire s’insinue en moi, je vis avec lui, je ressens ses émotions, je souffre avec lui, j’exulte lors de ses succès, je m’enrichis de ces créations et de ses formules lapidaires. Je formule quelques citations toutes droites sorties de ma mémoire sélective, impressionnant l’auditoire par ma culture. Je commence par celle-ci, parlant de la définition du bonheur selon l’auteur :
- « La grande affaire et la seule qu’on doive avoir, c’est de vivre heureux. »
Je prends la craie et inscris au tableau cette phrase mémorable qui résume en quelque sorte la superficialité des agitations et préoccupations ordinaires, alors que les hommes passent à côté du bonheur simple. Puis j’enchaîne au fil de mon discours par quelques pensées bien senties, surgies de mon esprit, comme soufflées par Voltaire lui-même :
- « J’ai jugé justement un injuste adversaire. » (Petits soupirs appréciateurs).
- « Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les
les hommes(Rires dans la salle).
- « La lecture agrandit l’âme et un ami éclairé la console. » (Mimiques d’approbation).
Je me retourne vers l’assistance captivée, soulignant la portée des mots, ce qu’ils impliquent, leur modernité et leur clairvoyance tandis que vrombit soudainement la sonnerie de fin de cours. Je termine mon exposé, personne ne bouge , le silence s’est épaissi jusqu’à ce que j’indique le mot :
►FIN◄
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