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Le blog de plume

OSMOSE

 OSMOSE

 

  

Laurette Peyre avait une soeur jumelle, réplique parfaite à un détail près, la couleur de ses cheveux. Autant la première était blonde comme les blés sous le soleil de Juin, autant la deuxième, appelée Mado, était brune avec des reflets bleutés.

 

Toutes deux avaient adopté très vite le style Bardot, mèches crêpées sur le dessus et ramenées en chignon. Parfois elles lâchaient leur crinière qui cascadait sur leurs épaules et portaient un large bandeau noir, selon la mode en vigueur. Dans la rue, on les suivait du regard car, de loin, c'était à s'y méprendre, on les prenait pour la star en personne, à condition toutefois, qu'elles ne soient pas ensemble et bras dessus, bras dessous. Tout le monde savait que la célèbre Brigitte n'avait pas de soeur jumelle ! Les quelques magazines féminins reprenaient à leur compte les audaces de l'icône et lançaient une mode vestimentaire de plus en plus dénudée.

Leurs yeux soulignés d'un large trait d'eye liner rappelaient par leur couleur noisette ceux de l'actrice. Elles étaient pourvues également d'une bouche charnue qu'elles fardaient avantageusement. Leur silhouette était semblable : de longues jambes élégantes, une poitrine généreuse et une taille de guêpe. Et puis elles s'efforçaient d'afficher une moue boudeuse qui gonflait encore davantage leurs lèvres pulpeuses.

 

Elles passèrent leur brevet de coiffeuse et ouvrirent leur salon, sous l'enseigne "Chez Brigitte", non loin de la Place des Couverts, ombragée par des platanes où des parties de boules se jouaient à guichet fermé. L'ambiance bon enfant du bourg permettait d'être à tu et à toi avec les clients, sans pour autant être familiers ou indiscrets. Tout le monde se connaissait. Le salon était partagé en deux : un côté masculin et l'autre côté, plus vaste et plus coquet, réservé pour les femmes. En guise de décoration, figuraient les meilleures photos de Brigitte, celles de ses amoureux et notamment son dernier mari en date, Jacques Charrier, dont la fossette au menton faisait murmurer dans le creux de l'oreille: "Qu'est-ce qu'il est mignon ! On en ferait bien son ordinaire !". Les rires chatouillés fusaient, alors que les pécheresses devant Dieu arboraient une mine de sainte nitouche. 

 

Laurette s'occupait le plus souvent des crânes dégarnis masculins et Mado assurait les permanentes et les coupes des  clientes. Parfois, elles permutaient leurs services car, affirmaient-elles, il faut que les ciseaux soient affûtés et toujours prêts à effiler, dégrader, régulariser les cheveux rebelles des hommes et des femmes qui leur confiaient leurs têtes !

 

Elles voulaient être à la mode, coiffées comme Brigitte. Elles s'ingéniaient à copier la moindre de ses excentricités vestimentaires. Elles faisaient partie du club ou non. Les commentaires sur les formes et les couleurs allaient bon train. Puis la conversation dérivait sur la star elle-même, ses films, ses chansons, ses interviews à la une, ses amours. On était en 1960, au mois de Juin, avec un été prometteur qui chauffait déjà à  blanc la petite place des Couverts. Un panneau signalait qu'à Mazères, il faisait bon vivre et visiter son château, riche en histoire bâti au pied des Pyrénées.

 

Laurette adorait se promener sur les routes  départementales,  faisant virevolter sa jupe  bouffante, les pieds chaussés de ravissantes ballerines qui découvraient la naissance des orteils, donnant au coup de pied un caractère indécent. Le regard des hommes était inévitablement attiré par le buste pigeonnant de la demoiselle où se perdait, dans le sillon de ses seins, une chaîne agrémentée d'un pendentif.

 

Parfois Mado la rejoignait à bicyclette et ramenait sa soeur assise en amazone sur le porte-bagages. Les jeunes filles étaient célèbres dans la région. Personne n'avait la chance d'avoir près de chez soi la réplique de B.B. en double et de surcroît en chair et en os.

 

Toujours est-il que les commentaires allaient bon train dans le salon du côté des femmes. L'une d'elles brandissait Paris-Match dont la photo en page de couverture offrait aux regards le profil parfait de la "Divine". Une dame hérissée de bigoudis s'exclama : "Rendez-vous compte, elle a les épaules nues !" Un brouhaha se déclencha et les clientes se précipitèrent pour voir ce cliché mémorable. Elles y allèrent de leurs critiques et de leurs appréciations. Brigitte posait dans une attitude décontractée avec cet air mutin propre à elle. Les clients d'à côté tentaient tant bien que mal d'apercevoir la photo à sensation mais ils en furent pour leurs frais. Ne leur parvenaient que des chuchotements excités et des exclamations extasiées. Le magazine passait de main en main, chaque cliente faisait un éloge ou une remarque acide, quant aux bonnes moeurs qui devaient perdurer, malgré ce laisser-aller, ne serait-ce que pour les enfants...Laurette et Mado eurent bien du mal, ce jour-là, à calmer ces dames. Elles prirent un thé brûlant, ce qui eut l'air de faire son petit effet.

 

Le soir venu, les starlettes de "chez Brigitte" prenaient place sur des chaises installées devant la boutique pour prendre le frais. Parfois, lorsque le soleil couchant enflammait de ses lueurs rougeoyantes, les vieilles pierres du bourg Laurette avait un regard lointain perdu sur les contreforts des Pyrénées ariégeoises et restait silencieuse...

 

Un jeune prêtre, répondant au nom de Marc Delsol, avait été nommé pour remplacer le Père Lapasset qui avait atteint un âge canonique. Le pauvre homme était perclus de rhumatismes, il se levait difficilement de son siège, marchait avec deux cannes, n'entendait plus très bien en confession, de sorte qu'il infligeait des pénitences sévères pour des péchés véniels et donnait l'absolution en cas de fautes graves. Les ouailles n'y comprenaient plus rien et ne savaient plus à quoi s'en tenir. Pour finir, tout le monde s'était plus ou moins entendu, la pénitence moyenne serait une neuvaine, voilà tout.

 

Désireux de garder leur vieux curé, les paroissiens avaient fait en sorte que rien ne filtre des manquements à la liturgie, dont certains raccourcissaient singulièrement l'office, ou d'autres prolongeaient indéfiniment les cantiques. On retrouvait alors le Père dormant sereinement derrière l'autel, émettant un ronflement digne des forges de l'enfer, ce qui avait provoqué dans l'assistance des rires incontrôlables.

 

En définitive, il fallut bien se résoudre à faire la demande à l'évêché  d'une mise à la retraite du Père Lapasset qui, s'étant vu solliciter pour baptiser un nourrisson, n'avait rien trouvé de mieux que d'asperger plus que de mesure l'enfant d'une eau sans doute bénite mais saumâtre et nauséabonde, s'étant trompé de récipient. Les cris du nouveau-né  avaient retenti dans l'église tandis que s'affolaient parents et amis devant les dégâts irrémédiables commis sur la robe de baptême qui avait pris une couleur verdâtre. L'onction aux saintes huiles avait bien failli être catastrophique tant le bébé se débattait, mais on frôla la catastrophe lorsque le flacon se renversa sur le tailleur de la marraine qui en perdit sa mantille d'indignation.

 

La Dépêche du Midi avait publié un article humoristique décrivant la scène avec force détails et rebondissements à la mode ariégeoise. Pourtant, dans le pays, on était peu loquace de nature, ayant le tempérament plutôt montagnard, même si on vivait dans la vallée. Cet épisode ultime eut la faveur des conteurs à la veillée qui ajoutaient une mésaventure à chaque récit. Le résultat final en fut une sorte de légende entourant le malheureux Père Lapasset qui trouvait sa fin logique dans cette conclusion :

-      "Oui, dame, le pôvre, maintenant il est bien passé. Il doit en faire là-haut des bêtises mais le Bon Dieu lui pardonne. C'est un saint homme que notre curé de Mazères !"

 

Le jeune père Delsol, fraîchement sorti  du Séminaire, s'imposa de lui-même grâce à sa physionomie agréable, sa voix ferme, sa détermination et son entregent. Il obtint rapidement une grande audience.  Laurette et Mado, curieuses et très pieuses, ne manquèrent pas le premier office célébré par le nouveau Père. Elles se préparèrent soigneusement, n'oublièrent pas le missel doré sur tranche, ni la mantille posée, avant d'entrer dans l'église, sur leur chignon "choucroute", ainsi désigné familièrement depuis que B.B. en avait lancé la mode.

 

Leur arrivée déclenchait invariablement des commentaires insidieux et peu charitables. Chacun y allait de son couplet envieux ! Les regards étaient tournés vers elles, marchant comme des reines, au milieu de leurs sujets. Ce dimanche-là, elles portaient des robes en vichy rose, serrées à la taille par une large ceinture. De retour chez elle, elles discutèrent avec animation du sermon du nouveau prêtre tout en sirotant un américano. Elles avaient pris cette habitude pendant un séjour en Italie à Amalfi et rêvaient d'y retourner. Elles s'attendrissaient souvent en regardant les photos qu'elles avaient rapportées, posant entre deux ragazzi souriants qui ne pensaient qu'à rire sous le soleil et flirter avec de jeunes touristes, un peu étonnées de leur enthousiasme débordant et permanent. Ils répétaient tout le temps une expression curieuse, très altruiste, qui provoquait inévitablement chez les soeurs jumelles un fou-rire contagieux :"Te voglio bene" !

 

Elles se perdaient en conjectures sur le sens réel de ces trois mots. Mais comment, disait l'une, peuvent-ils nous vouloir du bien alors qu'on se connaît à peine ? Elles n'en revenaient pas et passaient leur temps à dire "Grazie, Grazie" en inclinant le buste à la manière japonaise, tant leur confusion d'être l'objet de leurs attentions était grande. Sur les cartes postales, elles vantaient la gentillesse naturelle des Italiens, sans se douter qu'il ne s'agissait que d'une simple déclaration amoureuse typiquement anodine. Elles avaient projeté d'y retourner tous les cinq ans si les affaires marchaient bien.

 

Laurette était pensive devant sa rondelle de citron. Tandis que Mado bavardait sans arrêt, formulant les questions et donnant les réponses. La blonde enfant rêvait à Marc, le jeune prêtre, et se disait que s'il avait été pasteur, elle aurait pu l'aimer librement. Elle s'en était éprise dès qu'ele l'avait vu. A la première minute, elle avait ressenti une attraction irrésistible. Elle le dévisageait fiévreusement, guettant le mouvement de ses mains et buvant ses paroles. A la fin de la messe, elle traînait, prétextant une longue prière. Elle avait parfois la sourire à damner un saint. Il la saluait rapidement, ne remarquant pas l'état fébrile de son admiratrice, et vaquait à ses occupations. Elle regagnait la sortie, assez dépitée, et rejoignait Mado riant avec l'une de ses connaissances. Son chance de le croiser dans la nef au sortir de la sacristie. Elle lui adressait un histoire était sans espoir, elle le savait bien ! Quelle idée de tomber amoureuse d'un prêtre ! Sa mère aurait levé les yeux au ciel, si elle l'avait su, et aurait gémi :"C'est-y pas Dieu possible !", exclamation de circonstance réservée aux catastrophes naturelles ou à des contrariétés plus ou moins calamiteuses. En vérité, dans ce domaine comme dans d'autres, "les voies du Seigneur étaient impénétrables ..."

 

Elle réfléchissait à sa situation, trouvant qu'elle n'était pas raisonnable de s'amouracher du premier ecclésiastique venu. Elle rangea sa mantille en se disant qu'elle le reverrait le dimanche suivant. Allait-elle se contenter de cela? C'était vivre par procuration, ni plus ni moins ! Elle soupira en entendant Mado chanter avec insouciance. S'efforçant à sourire, elle la rejoignit dans la cuisine et reprit le refrain de Françoise Hardy : "Tous les garçons et les filles ...".

 

Le lendemain, Mado partit tôt de chez elle pour faire son marché. Elle avait ses maraîchers attitrés, son boucher, son poissonnier. On était au printemps 7O, elle arborait ses 30 ans avec bonheur, menant tranquillement sa vie régulière aux côtés de Laurette.

 

-      Alors Mado, Toujours pas de mari? Tu attends quoi ?

 

 

-      Hé bé, le dégel, pardi ! répondait-elle à la sempiternelle taquinerie du boucher qui ne se privait pas de lui lancer des oeillades enflammées. Elle en riait de bon coeur, ayant une nature spontanée et gaie. Rien ne la préoccupait vraiment.

 

Elle se mettait parfois à faire de la couture, coupait astucieusement suivant un patron, des modèles de Modes et travaux, datant d'une dizaine d'années : Jupes droites ou larges, à hauteur du genou, corsages ou cols claudine, guimpes. Lors des essayages mutuels devant la glace sur pied, les épingles volaient deci-delà, transformant la petite cuisine en atelier. Laurette préparait le thé et la journée se terminait, le nez dans un magazine, commentant tel ou tel potin ou écoutant d'une oreille un feuilleton radiophonique ou une affaire de justice, relatée avec passion par Frédéric Potcher ou encore des entretiens télévisés animée par Jacques Chancel avec son émission "Radioscopie". Denise Glazer informait les téléspectateurs dans son émission Discorama, des dernières nouveautés et interviewait un artiste de variétés, promenant ses divines mains chargées de bagues dans l'espace et susurrant que peut-être, on allait écouter un extrait d'une chanson de l'invité. Tout semblait très feutré et rien de grave ne pouvait survenir. Plus tard elles s'en rendraient compte, la nostalgie de ces années-là leur ferait dire plus d'une fois :

 

-      Si on avait su, on aurait tout enregistré !

 

Les jours se succédaient, identiques et tranquilles, partagés entre le travail au salon et les heures de repos passées ensemble dans la cuisine à papoter et faire des plans sur la comète. Toutes deux savaient qu'une infime partie de leurs projets se réaliserait mais elle n'en ressentaient aucune aigreur, appréciant le fait d'être deux, serrées l'un contre l'autre d'une manière indéfectible.

 

Les années filaient de plus en plus vite. La télévision s'installa dans tous les foyers. Elles en firent l'acquisition et restèrent des soirées entières, fascinées par le petit écran. Laurette préférait la radio car, disait-elle, cela n'empêchait pas de mener une autre activité en même temps. Néanmoins, elle se laissa hypnotiser sans grande résistance, suivit maintes émissions plus ou moins intéressantes. Elles aimèrent la Disco et dansèrent de temps à autres dans les bals de villages.

Un soir Laurette dit à Mado :

 

-      On part en Italie cet été ?

 

-      Oui, oui, cria Mado, transfigurée.

 

Elles firent une ronde dans la cuisine et tournèrent en riant jusqu'au vertige. Mado prépara un américano pour fêter l'évènement.

 

Le 1er Août 1990,elles prirent le train pour Amalfi. Elles partirent pour le mois entier, la tête dans les nuages, le coeur exalté par l'aventure. Elles fêteraient sous peu leurs cinquante ans ..  

 

 

Le temps passa, elles eurent 60 ans, sans que rien ne change apparemment dans leur existence. La semaine laborieuse au salon de coiffure, la messe le dimanche. Le prêtre briseur de coeur s'en était allé depuis fort longtemps vers d'autres horizons. Laurette en avait pris son parti. Quant à sa soeur, rien ni personne n'avait ému son coeur. Elle passait tout son temps à s'apprêter dans les atours des années 60, soulignant de noir ses yeux, en chantonnant :

 

"Biche oh ma biche, quand tu me souris ..."

 

 

 

FIN

 

 

 

 

Anouchka

Juin 2008

 

 

 

:: note publiée par anouchka :: dans NOUVELLE :: le dimanche 22 juin 2008 à 14:30 ::
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