Aujourd'hui vous parlerai-je du fait que je ne me suis pas levée du pied gauche et que, tout de suite, j'ai eu le pied marin pour me faufiler, à pas de loup et sur la pointe des pieds, dans la cuisine où m'attendaient mon thé russe et mes barres diététiques. Car j'ai pris la résolution de déboussoler mon pèse-moi (pourquoi appelle-t-on une balance un pèse-personne) qui est muet (grâce au ciel) mais dont l'aiguille rouge monte dans des zones insécurisées …
Car l'insécurité est partout, non seulement quand vous montez sur votre pèse-vous, mais aussi quand vous enjambez votre baignoire en imitant Noureev dans Gisèle, ou quand vous entreprenez un nettoyage de printemps, et que, perchée sur l'escabeau, vous entonnez l'air de la Walkyrie que vous avez pris soin de programmer sur votre téléphone portable, pour vous réveiller le matin avec le plus de douceur possible !
Vous êtes en petite tenue, caleçon estival et débardeur et vous frottez vigoureusement vos carreaux qui n’en pouvaient plus d’être sales, ne laissant passer qu’une lumière diffuse. Plus vous chantez, plus vous avancez dans ce boulot de Titan et il faut bien une ambiance germanique pour vous donner de la vigueur et du panache. Mais, d’un œil distrait, vous regardez la façade de l’immeuble d’en face et soudain vous réalisez que vous êtes reluquée par des messieurs indiscrets. Il y en a même un qui a une espèce de caméra invisible et qui filme tranquillement vos gesticulations dignes de « Mme Propre ». On ne manque pas de toupet, vous dites-vous entre deux trilles prussiennes. Inutile de monter au plafond, vous avez terminé et vous pouvez vous donner le luxe suprême de descendre lascivement de votre escabeau en faisant virevolter vos gants en caoutchouc roses, comme si vous descendiez le grand escalier de l’Alhambra, avec les longues jambes (imaginaires) de Zizi Jammaire et la gouaille d’Arletty.
Alors vous pouvez, dans une intense félicité, montrer sans vergogne aux voyeurs d’en face, votre postérieur sans plume, un postérieur ordinaire, un postérieur de ménagère, enfin un postérieur sans avenir … Et de lancer dans l’air vibrant de l’été, votre atout irréfutable : « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »
Les rideaux d’en face ont des frissons, d’autres se ferment, certains s’entrouvrent sur un rire complice.
La matinée est bien avancée, il vous reste encore six fenêtres à nettoyer ….
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