Dépôt SGDL
Mars 2008

Je suis un monstre d’égocentrisme
Me penchant vers ma psyché
Oubliant tout civisme
Je revendique mon individualité.
Extrait du Poème « Ego » par l’auteur
J’ouvre un œil. Le jour pointe à travers les tentures.
- Eglantine, tu vas être en retard ! »
La voix de ma mère, dont le timbre aigu présage quelque énervement, parvient jusqu’à ma chambre douillette. Cette fois-ci, j’ai failli avoir les tympans crevés. Je me mets en boule. Cinq minutes de plus rien que pour moi ! Je fonds de plaisir.…Je me surprends même à ronronner comme ma chatte Zoé. Un regret cependant, elle vient rarement vers moi préférant les cuisses de ma mother. Forcément, elle la nourrit ! Moi je répugne à ces basses occupations. J’ai dans la tête bien d’autres choses. Je rêve à mon avenir, un métier que j’aimerais, une indépendance que je préserverais, une bande de copains, copines et un fiancé épisodique. Evidemment de gros moyens financiers pour agrémenter le tout.
On me secoue comme un prunier. Mon frère est déjà habillé de pied en cap et me presse en me disant que l’heure est tardive.
- Oui, je sais, le nain. Dégage !
Cette sortie peu aimable m’a échappé. J’ai horreur d’être réveillée brutalement. Non, mais, j’hallucine ! Quel toupet ! On n’entre pas dans ma chambre comme dans un moulin ! Sur la porte, j’ai collé un panneau sens interdit et ce n’est pas pour rien !
Vivement que j’ai mon appar’t. J’ai déjà posé des jalons mais les parents ont poussé les hauts cris : je suis trop jeune, je n’ai pas de revenus et la co-habitation avec des garçons risque de devenir problématique. Décidément, ils ont toujours le mot pour rire ! Quel problème peut-il y avoir ? Ce sont deux copains, ni plus ni moins. Pour ce qui est des tâches ménagères, on fera un planning.
Pour ce qui relève de la « baise », mes potes vont voir ailleurs. Moi, je ne suis pas encore libérée d’un état virginal encombrant. J’ai l’impression d’être une véritable idiote quand mes copines me racontent leurs ébats amoureux. Elles sont toutes obsédées par leurs orgasmes. Ma grand-mère italienne, Rosetta, me parlait souvent de ses « transports » ! Au début je ne comprenais pas, croyant qu’elle prenait un autobus. Je la fis bien rire ce jour-là. Elle m’affubla ensuite d’un surnom ridicule se référant aux sacro-saintes pâtes servies quotidiennement.
J’étais sa « nounouille » chérie. Lorsqu’elle prononçait le « nouille », elle y mettait tant de soleil et d’accent que l’eau m’en venait à la bouche. Défilaient devant mes yeux des kilos de pâtes fraiches qu’elle préparait en poussant la chansonnette. Les longs rubans de pâte ondulaient au rythme des airs qu’elle entonnait à tue-tête. Jamais lasse, elle s’agitait toute la journée, entre le ménage, les lessives, les courses.
Elle me disait de temps à autre :
- Eglantina, que faï ?
Et comme je restais silencieuse, elle venait voir ce que je fabriquais. En général, elle me trouvait au lit avec un livre et un plateau à débarrasser. Elle sentait bon le thym et l’ail qui parfumaient toutes ses sauces. Pressée contre elle et bombardée de baisers bruyants, je me pelotonnais dans son ample giron. Où est-elle maintenant, mamina Rosetta ? Quelquefois je pense très fort à elle avec l’impression qu’elle va surgir dans ma chambre et me houspiller jusqu’à ce que je sorte du lit.
A cette idée, je pose un pied par terre, puis l’autre, admirant au passage la perfection de mes orteils aux ongles nacrés. Trève de narcissisme, j’envoie ma couette en l’air, j’attrape mes fringues gisant sur le plancher (qui les a mis là ?) et je passe sous la douche. A peine le temps de m’habiller, je dévale l’escalier en sautant trois ou quatre marches à la fois. Je cueille une pomme dans le compotier et un pain au lait laissés à mon intention. La voiture est sur le chemin, les portières claquent.
Je me prends une réflexion maternelle sur mon retard systématique. Le cadet, petit fayot, ajoute qu’avec moi, c’est toujours la même chose, ma chambre est en désordre et je suis méchante avec lui. D’abord il n’est pas un nain ! Je rétorque qu’en tout cas, son cerveau est de la taille d’un petit pois. Il pique sa colère et se fait consoler et plaindre. Je me marre intérieurement. Je suis contente, j’ai semé la merde (oh pardon, je ne dois pas dire de gros mots)…
Il m’arrive fréquemment, assise sur les toilettes avec un livre de maths, de lâcher un chapelet de jurons bien sentis. D’ailleurs l’endroit s’y prête tout à fait. J’ai une tendresse particulière pour le juron toulousain mis à toutes les sauces, à savoir « putain con ». Je préfère cette ponctuation imagée à celle des points d’exclamation. On peut ainsi terminer ou commencer ses phrases avec cette formule qui sent bon le milieu prolétaire et, quelque part, les petites frustrations s’en trouvent amoindries. Voilà que je monologue comme dans les livres, si je ne fais pas gaffe, je vais rentrer dans le moule des parents…
En quoi suis-je intéressante ? D’abord, je suis moi, Eglantine, unique en son genre. Ensuite, j’ai une beauté particulière, m’assure-t-on souvent. Les garçons sont prêts à dire n’importe quoi pour sortir avec une fille. Ma beauté n’est pas seulement « particulière» ! (et puis quoi encore ?), elle est aussi manifeste, évidente, originale, inimitable, irrésistible… Je cale sur les qualificatifs qu’on peut encore lui attribuer. J’ai un genre un peu déluré, presque « garçon manqué » et j’attire les filles et les mecs. Je préfère les mecs ! je voudrais en trouver un pas trop moche, pas bête, et pas macho (là c’est dûr) pour m’ôter ce vilain pucelage qui me colle à la peau. On n’est plus en 1920, on est en 2008. Alors il faut vivre avec son temps !
J’ai une sœur ainée qui est plus que parfaite. ELLE (c’est son indentité, je l‘appelle ELLE) donne des leçons à tout le monde, elle réussit tout ce qu’elle entreprend, elle est bien fichue, elle a un copain. Je le trouve nul mais bon, c’est elle que ça regarde. Elle me rétorque souvent que les critiques n’atteignent pas la blanche colombe. Pour qui elle se prend, je vous jure ! De toutes façons, elle se croit supérieure à tout le monde, alors je ne vais pas lui dire qu’elle est ridicule, que ça ne sert à rien de se croire mieux que les autres, même si on est jolie et intelligente. La preuve, MOI ! Je suis modeste de nature, je ne coupe pas les conversations pour m’imposer à tout prix, je ne lance pas des coups d’œil papillonnants à mon entourage pour séduire, je m’en fous. On me prend comme je suis, et voilà. Si ça ne plait pas, tant pis, ce n’est pas ça qui va me faire changer d’avis. La plupart du temps, je me tais et j’observe. Alors dans ma tête, fusent les railleries et les remarques que je n’ose pas dirce à haute voix, sauf dans certains cas.
On me croit timide et douce, alors là, erreur ! Je suis tout le contraire. Je suis effrontée, je ne manque pas d’air et je n’ai rien d’une poupée Barbie. J’aime courir, sauter, grimper aux arbres, faire du parapente, tout ce qui est un peu casse-cou. Cela me donne des frissons d’excitation et j’éprouve un plaisir extrême à pratiquer des sports à risque. Je voudrais d’ailleurs faire du canyoning. Mais la mater dolorosa me l’interdit à cause du danger. Je me débrouillerai pour bidouiller mon stage sur l’ordinateur. Elle m’a inscrite pour cet été à des tournois de tennis en Ardèche. C’est nul ! Enfin heureusement il y a plein de sessions de canyoning. Je trouverai un moyen sur place ou alors je trafiquerai l’inscription. Cela va dépendre des opportunités. Méfiance avec le nain, il rapporte tout ! Entre les deux chouchous, ELLE et le nain, je fais figure de canard boiteux. J’ai toujours l’impression de dépareiller, d’être un cheveu sur la soupe (je déteste tout ce qui ressemble de près ou de loin à un potage), de venir de la planète Mars. Je marche à contre-courant, si on dit blanc, je dis noir, j’aime être dissemblable et je cultive ma différence.
Lorsque j’entends ma chère mère s’écrier, exaspérée par mon manque de participation à la vie de famille :
- Mais où est donc encore Eglantine ?
Et le nain cireur de pompes répond, plein de zèle :
- Tu veux que j’aille voir, Maman ?
Ayant l’accord maternel, il va accomplir scrupuleusement sa mission, inspectant ses propres lieux de cachette puis fouillant toute la maison. Je le pilerais sur place si je pouvais, j’en ferais du manioc et j’irais le donner pour l’Afrique. Voilà qui serait utile ! J’aimerais bien partir là-bas en humanitaire. Il faut que j’attende ma majorité et après pfuitt, je ferai ce que bon me semble !
Néanmoins une question se pose : Suis-je Mr Hyde ou Dr Jekyll ? Vous savez, le bon Dr Jekyll et l’horrible monstre Mr Hyde … A moins que ce ne soit le contraire, enfin bon ! Je suis consciente du fait qu’à la maison je suis muette et inactive. Avec mes copains, pourtant, j’éprouve le besoin de communiquer, je ris, je plaisante ! En quelque sorte, je fais mon intéressante. Et on s’amuse comme des fous !
Chez moi, je ne sais pas pourquoi, je suis différente ou plutôt indifférente.Je contemple la vie de famille d’un œil dubitatif, sans me mêler de quoi que ce soit. Je viens d’une autre planète, sans doute ! Je ne me trouve aucun point commun avec ces êtres qui s’agitent vainement en se perdant dans des détails matériels, dérisoires et inconsistants. Que dire de l’obligation d’être dans les normes, tant sur le plan physique qu’intellectuel ? Au grand désespoir de ma mère, je ne corresponds à aucun critère, celui de la jeune fille bien sous tout rapport, mince, raisonnable, avec la tête sur les épaules. Je suis tout le contraire.
A ce propos, il y a un sujet de conflit permanent : ma gourmandise insatiable. C’est plus fort que moi, il faut que je grignote, tout, rien, enfin ce qui me tombe sous la main. En apparence, je suis censée suivre un régime alimentaire équilibré. Si j’ai l’air de m’en contenter, c’est que je puise régulièrement dans les goûters du nain. Celui-là, tout lui est dû, même les rochers pralinés, sans omettre les barres chocolatées et les nounours à la guimauve. Je vois évoluer devant mes yeux en une sarabande tentatrice, ces douceurs interdites. Elles dansent et redansent en me narguant, jusqu’à l’obssession. J’attends le moment propice et j’opère une razzia dans le placard convoité. Les poches de mon sac à dos se garnissent de mes larçins. Je fais en sorte de ne laisser aucun papier d’emballage trainer derrière moi.
Cependant je fais immanquablement figure d’accusée quand une intrusion maternelle dans le garde-manger révèle mes turpitudes. L’orage se déchaîne alors et les éclairs de colère changent la couleur des yeux clairs de ma très chère mère. Elle crie, s’époumone, menace, brandit le spectre de l’internat. Je me garde bien de mettre de l’huile sur le feu, je fais le dos rond et m’esquive habilement en plein milieu de la scène II, acte I, interprétation réussie de ma génitrice. Faute de spectateurs, elle finit par se calmer, assurant qu’elle trouverait une autre cachette pour les sucreries de son petit chouchou. Si elle croit que ça va le faire grandir, elle se trompe ! Il restera fluet et minuscule. Ce sera un tyran, j’en suis sûre ! Gâté comme il est. Oh et puis je m’en contrefiche !
- Eglantine, on est arrivé ! Tu dors ? Allez dépêche-toi !
Ah oui,le lycée ! J’esquisse un geste d’adieu à l’intention du duo infernal. Je sens le regard de ma mère s’attarder sur moi. Elle veut sans doute voir à quoi ressemblent mes amis. Je ne satisferai pas sa curiosité car je suis en retard. Plus personne ne stationne devant le porche. Je pénètre dans l’antre du savoir. Les couloirs résonnent des cris et des piétinnement des élèves. Une odeur de craie stagne, masquant partiellement l’aigre remugle de la salle de classe. Je souris. Je suis dans mon élément…
Un léger brouhaha persiste malgré l’arrivée du professeur principal, j’ai nommé Mme Delage, excellente pédagogue appréciée de tous. Elle a l’art de rendre son cours vivant. Elle sait maintenir notre attention et nous fait amplement participer. Aujourd’hui, je dois faire l’éloge et la critique de Voltaire, dans son œuvre intitulée « Traité sur la tolérance ». Comme si j’avais une grande pratique de la mansuétude ! Moi qui suis intransigeante, inflexible et intraitable ! La prof me regarde comme si j’allais révéler quelque chose d’important, d’original, d’innovant enfin quelque chose de personnel, d’irremplaçable, d’unique, quelque chose qui ne tient qu’à moi. Mon MOI, que je vénère, moi, inclonabble, irrévérencieuse, insupportable, irrespectueuse, moi, brouillonne, paresseuse, fantaisiste et géniale en somme.
Le silence s’est fait dans la classe, un instant de grâce, les respirations suspendues, l’invisible rideau rouge s’entrouvrant sur mon aura, MOI, l’héroïne de ma classe,le futur prix Nobel, Goncourt et Fémina, l’invraisemblable alchimie qui me compose, mes chères molécules, mes chromosomes singuliers et multiples, ma formule sanguine personnelle, mes yeux d’enfant regardant le monde avec circonspection, étonnement, ma matière grise toujours en mouvement, mes idées qui ne viennent que de moi, mes révélations personnelles et le plaisir que je ressens à développer un sujet que je n’ai pas préparé, laissant libre cours à mes perceptions sensorielles, issues de mon magma intime ignoré de tous.
Alors mes lèvres prononcent des mots, ceux que je ne contrôle pas, ceux qui fascinent mon auditoire, ceux qui répondent à une attente imprécise et qui trouvent leur cible, à la manière de la tête chercheuse d’un missile thermo-nucléaire.
Voltaire s’insinue en moi, je vis avec lui, je ressens ses émotions, je souffre avec lui, j’exulte lors de ses succès, je m’enrichis de ces créations et de ses formules lapidaires. Je formule quelques citations toutes droites sorties de ma mémoire sélective, impressionnant l’auditoire par ma culture. Je commence par celle-ci, parlant de la définition du bonheur selon l’auteur :
- « La grande affaire et la seule qu’on doive avoir, c’est de vivre heureux. »
Je prends la craie et inscris au tableau cette phrase mémorable qui résume en quelque sorte la superficialité des agitations et préoccupations ordinaires, alors que les hommes passent à côté du bonheur simple. Puis j’enchaîne au fil de mon discours par quelques pensées bien senties, surgies de mon esprit, comme soufflées par Voltaire lui-même :
- « J’ai jugé justement un injuste adversaire. » (Petits soupirs appréciateurs).
- « Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les
les hommes(Rires dans la salle).
- « La lecture agrandit l’âme et un ami éclairé la console. » (Mimiques d’approbation).
Je me retourne vers l’assistance captivée, soulignant la portée des mots, ce qu’ils impliquent, leur modernité et leur clairvoyance tandis que vrombit soudainement la sonnerie de fin de cours. Je termine mon exposé, personne ne bouge , le silence s’est épaissi jusqu’à ce que j’indique le mot :
►FIN◄
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