Eté 1982 Il existe des jeux dangereux malgré leur apparente innocence. Emilie sourit dans sa course effrénée pour échapper à son poursuivant. La morsure du soleil fait perler des gouttes de sueur sur sa peau hâlée rehaussée par l’éclat de sa robe blanche. L’excitation est à son comble lorsqu’elle atteint l’édifice en ruine, perdu au milieu des bois où règne la pénombre. Les ombres dansent, silencieuses, au rythme d’un bruissement de feuilles. Une branche craque, là, juste derrière elle. Le jeu va bientôt prendre fin. Elle fait volte-face et son regard se voiled’incompréhension tandis que l’homme plaque une main sur sa bouche et l’enserre de l’autre, pour l’entraîner, loin dans l’horreur.
Johanne se réveilla au milieu de la nuit avec une fulgurante envie de vomir. Une succession d'images floues flottait devant ses yeux comme un voile où se cotoient l'angoisse et le dégoût. Toujours le même cauchemar, s'appropriant ses nuits comme un amant fougueux l'aurait fait de son corps pour ne laisser qu'une empreinte douloureuse aux premières lueurs de l'aube. Elle s'extirpa de ses draps moites. La lune formait un halo de lumière pâle entre les stores de sa chambre. Elle enfila un tee-shirt et longea le couloir obscur. La porte de son atelier était entrebâillée. Elle s'y enfermerait plus tard. Pour l'instant il lui fallait un café noir bien sucré. Elle respira profondément pour évacuer la tension nerveuse qui menaçait de la faire fondre en larmes. Le souvenir lié à ses cauchemars finirait par s'effilocher, se disloquer, n'être plus qu'un lambeau rompu de la réalité. L'horloge du salon affichait 02H05. Comme toutes les autres nuits où elle s'était retrouvée assise dans l'obscurité à chasser les démons qui avaient créé l'enfer dans sa tête. Elle inséra un CD de Mozart dans le lecteur et accueillit les premières notes de "petite musique de nuit" comme une renaissance. Cela faisait partie de sa thérapie, comme s'asseoir à son chevalet et laisser son art recracher la fange stagnant à la surface de sa conscience. Emilie était morte. Cinq années de suivi psychiatrique n'y changeraient rien. Johanne s'était forgée une vie -certes peu enviable sur certains points-, sans se départir d'un profond sentiment de culpabilité. Elle s'isolait dans son atelier, aménagé à l'étage, et peignait jusqu'à ce que ses doigts refusent d'obéir. Toutes ses toiles représentaient des formes asexuées, hurlant à la face du monde, à mi-chemin entre succube et gargouille. Telle était sa représentation du Mal. Et la Mal se vendait bien. Ironie du sort, elle ne devait sa réussite qu'à ses propres terreurs. Johanne savait qu'elle ne parviendrait pas à se rendormir. Un sentiment d'insécurité l'avait gagné, même après qu'elle eut vérifié que la porte de son appartement était bien verrouillée. Les tableaux de maîtres ornaient les murs de son duplex. Une reproduction fidèle des "Amants" de René Magritte trônait au-dessus d'un canapé en cuir noir, indifférents au tourment résidant au-delà du voile dont leurs visages étaient recouverts. Assise face à son chevalet, dans une pièce aménagée, contiguë à sa chambre, elle avait tenté de mettre à profit son insomnie en s'attaquant à une nouvelle toile, mais les couleurs n'en avaient été que plus sombres et l'ensemble, désolant. Créer était sa façon de nier l'inéluctable, de repousser les visions qui l'assaillaient. Il était 8H quand elle décida de lâcher ses pinceaux au profit d'une douche revitalisante. Les traits tirés et le regard souligné de cernes noires, elle lança une dernière oeillade à son reflet dans le miroir, avant de prendre le chemin du cabinet du Dr Fawl. Paris renaissait sous un ciel clair et ensoleillé, nimbant les vieux immeubles d'une aura éblouissante. Cela faisait cinq ans qu'elle empruntait le même itinéraire, deux fois par semaine, à raison d'une heure par séance. Elle quittait son appartement, rue d'Arcole, longeait les quais de Seine et traversait le quartier St-Michel d'un pas allègre, s'arrêtant de temps en temps devant les échoppes de souvenirs où les gargouilles veillant sur Notre-Dame de Paris attiraient l'attention des touristes au même titre que les tours Eiffel miniatures. Ce n'est qu'au terme de ses pérégrinations qu'elle se mit à espérer que le Dr Fawl avait oublié quel jour nous étions. Johanne traversa la cour pavée et déserte. Le vieil immeuble formait un "U" et ses fenêtres étroites étaient autant d'yeux rivés sur elle. Elle inspira profondément et se concentra sur le bruit de ses sandales claquant sur la pierre inégale.
Voilà... La Maison de l'Ombre vous ouvre ses portes, à vous de juger si vous voulez y entrer...
Son ombre glissait sur le trottoir comme animée d’une vie propre. L’aube brumeuse conférait une atmosphère étrange propice à ses desseins. L’individu se faufilait dans les ruelles attenantes à l’imposante, mais non moins magnifique Notre-Dame-de-Paris. Dans quelques heures, les rues seraient gorgées de monde et, au flux des passants singuliers, se mêlerait un être qui avait rendez-vous avec la mort. Son but était si proche. Une sourde excitation l’invitait à accélérer le pas, à se précipiter devant l’immeuble où sa proie coulait des jours heureux comparé à ce qui l’attendait. Qu’elle gratte et gratte encore tout ce qui est pourri en elle, qu’elle fouille bien là où ça fait mal et qu’elle en crève ! On s’agitait autour de son crime, et bientôt on lui collerait l’étiquette du fou organisé galvanisé par la monstruosité de ses actes. On lui trouverait un sobriquet du genre : « l’étrangleur à la lettre », que les journaux s’empresseraient d’utiliser pour gonfler leurs ventes. Et le plus déplorable, malgré tous ces procédés désuets, c’est que jamais on ne priverait de sa liberté l’assassin de Johanne Meyers. Son visage se fendit d’un sourire en songeant que, pas un instant, Johanne ne se doutait de son identité. Elle qui croyait pouvoir lui faire confiance. Mais n’est-ce pas là toute la magie du jeu ? Ombres et faux-semblants, ce trompe-l’œil démesuré qu’est la vie ? N’est-ce pas dans la confusion que tout devient clair ? Mais patience, le jeu débutait à peine. L’ombre s’éloigna de l’immeuble, malgré les pulsions meurtrières qui menaçaient de faire échouer ses plans. L’heure n’était plus à la flânerie. Une dure journée de travail l’attendait.