topolivres autres topoblogs créer un topoblog connexion
Accueil | Album | Qui suis-je ? | RSS | Archives | Amis

nouvelles nouvelles

Blog réservé aux nouvelles. Jusqu'à cent mille?
Par blajeunesse
samedi 19 avril 2008, 10:18

Bario Chino

 

         

Le Bario Chino      

         

 

 

         

Reliquat du bario Chinois, Rosa travaillait encore. Elle n’avait plus d’âge. Cela, sans doute, la sauvait.

De rares nostalgiques d’un temps révolu constituaient sa clientèle. De temps à autre un adolescent, maltraité par les filles aux ventres nus et aux rires trop gras, venait avec elle oublier son désespoir. Il y a quelques jours, à peine, deux d’entre eux, éméchés, s’étaient plantés devant sa sempiternelle encoignure. Le plus grand disait à l’autre « Je te parie que tu n’es pas chiche d’aller avec cette vieille ». Elle avait tout entendu, même le montant du pari, bien supérieur à ce qu’elle pouvait espérer gagner en un jour. Elle n’avait rien dit. Il faut bien vivre. Une pipe ce n’est pas grand chose même, si parfois, cela est dur à avaler.

Rosa ne le savait pas, mais elle était au même titre que quelques maisons encore épargnées par les promoteurs, le symbole de ce qu’avait été le quartier, quand y grouillaient les paumés et les drogués mêlés aux marins en quête de débauches. Il était alors l’épicentre de la ville. L’alcool et le sang et y coulaient à flot parmi des frissons de plaisir et de peurs. C’était le quartier du plaisir, le quartier de l’aventure.

Maintenant, il n’en reste que des vestiges, au sein d’immeubles modernes, conservés par une municipalité soucieuse des touristes qui veulent voir le bar des « Sept jambes » ou les rues obscures où Montalban a fait vivre Pépé Carvahlio.

Rosa avait son logement. Une pièce, toute de guingois, dans une maison délabrée dont elle était la seule occupante. Les autres, il y a déjà de nombreuses années, ayant cédés aux pressions des promoteurs, étaient partis dans de lointaines banlieues. Elle n’y amenait jamais plus sa clientèle. C’était son domaine réservé, celui où elle pouvait encore rêver et croire qu’elle vivait encore dans son village natal en Extremadure, courant sans soucis dans les champs brûlés des soleils de l’été, avant que les franquistes ne viennent massacrer son père et des deux frères aînés.

Ce soir là, c’était la Saint Jean. La nuit était belle. Elle avait amené une fraîcheur qui lui semblait couler dans ses veines. Les jeunes se poursuivaient en lançant des pétards dont les éclatements faisaient des étincelles d’or et d’argent dans les ruelles sombres.

Rosa avait dîné dans son bistro, où le patron, sans même qu’elle ait à le lui demander, lui servait à crédit son plat de riz quotidien dans le quel il mélangeait les restes des clients. Ce riz, arrosé d’une bouteille de vin de Penédes rouge, râpeux et sucré à la fois, lui suffisait amplement. Il avait longtemps qu’elle avait abandonné l’idée même de cuisiner.

Rosa clopinait dans les rues, retrouvant quelque peu l’agitation qui y régnait auparavant. Il lui semblait que toute la population était descendue dans la rue. Les gens semblaient heureux, ils riaient sans raisons autres que celle de goûter l’air du temps. Les ivrognes ayant fait leur plein avant l’heure participaient, hoquetant, à l’allégresse générale. Ce fut alors qu’elle le rencontra.   

Assis sur le bord du trottoir, il fumait ce même gros cigare qui empestait la maison au temps où ils vivaient ensemble. Simplement il s’était empâté et de ses cheveux noirs et bouclés, dont il était si fier, ne demeurait qu’une touffe grise ridicule sur le haut de son crâne.

Son cœur battit la chamade pendant qu’elle s’en approchait à pas mesurés. Le kaléidoscope de ses souvenirs tournait à toute vitesse. Elle revoyait des scènes oubliées : les premiers temps quand, provinciale naïve, il l’avait séduit ; les scènes qui s’en suivirent quand il avait voulu la mettre au travail ; sa résignation pour ne pas le perdre ; le jour où il avait disparu…   

Émue, elle s’assit à son coté. Il ne tourna pas la tête mais lui dit simplement « Salut, je suis revenu ».

Il avait un doigt ensanglanté. Elle lui prit la main et le lécha jusqu'à ce qu’il soit propre, laissant alors voir une longue estafilade.

Ce geste spontané effaça ses misères présentes et les malheurs du passé. Elle l’aida à se soulever. Il boitait. Elle l’emmena chez elle et tout recommença.

 

Ville-Jésus. Le 17 août 2002. Reprit le 23 décembre 2002.

Par lajeunesse | 0 commentaire(s) | Ecrire un commentaire | Lien permanent | Signaler à un(e) ami(e)
samedi 19 avril 2008, 10:15

SAHARA

       

 

       

        Sahara

 

 

 

Vite, tant qu’il est encore temps ! Donnes moi, donnes moi tout ! Viens, qu’attends-tu ?        

Se mouvant frénétiquement, elle ruisselait de ses dernières sueurs, humidifiant sous elle le sable ocre, assoiffé depuis des lustres. La douleur de l’attente la faisait gémir tel une lionne en chaleur. Le soleil, brûlant d’une implacable ardeur avait tanné son corps, marquant son visage de sillons asymétriques où s’était accumulé un sable gris. Pour peu, elle aurait pu passer pour une femme de l’Afrique profonde dont la négritude couleur s’orne de symétriques bandes claires. Ornements essentiels à sa beauté, tracés d’une main sûre avec une boue blanche lors de cérémonies obscures.

Il était à son coté, sec, immobile. Son originelle blancheur ne persistait que dans des sillons ravinés qui dessinaient des frontières tortueuses sur son torse décharné.        

Le vent soulevait le sable en colonne ascendantes, nuées vrillant le ciel. Il faisait chanter les dunes d’où parvenait une mélopée douce et lancinante dont le souffle aigu s’entremêlait parfois de plus rondes sonorités.

Viens donnes moi, donnes moi tout ! Sa demande inlassablement répétée se transformait en vagissements de nouveau-né agonisant. Elle n’avait plus la force de se mouvoir. Seuls tressaillaient ses bras, levés vers le ciel, comme si elle cherchait à s’en emparer.

Depuis trois jours ils marchaient, brûlés au jour, glacés à la nuit. Par miracle, ils avaient échappé au massacre. Les pillards, lors d’un campement, enivrés de rapines, armés de leur foi, avaient fondu sur leur maigre caravane. Tout c’était passé en un éclair. Derrière une dune, plaqués au sol, ils avaient tout vu, tout entendu. Hurlant le nom de Dieu, ils avaient égorgés tous leurs compagnons puis s’étaient enfuis avec toutes les bêtes et leur barda.

Ils ne leur restait pour tout viatique qu’une gourde emplie d’eau saumâtre. Grâce à elle, ils avaient survécus jusqu’à ce jour, le dernier où ils pouvaient encore espérer. Ils étaient perdus. Elle venait de le comprendre. Viens, viens, donnes moi tout ! Sa voix n’était plus qu’un souffle expirant. 

Il prit la gourde qui lui brûla une dernière fois la main, la renversa, la secoua au dessus d’elle. Il en glissa une cuillerée de boue qui lentement vint s’écraser sur ses lèvres. Il lui sembla qu’elle souriait.  

Le vent s’apaisa. Il s’étendit au coté de son corps immobile et ferma les yeux.           Algol. Le 15 avril 2003.

 

 

Par lajeunesse | 0 commentaire(s) | Ecrire un commentaire | Lien permanent | Signaler à un(e) ami(e)
mercredi 16 avril 2008, 12:07

le Recruteur

 

 

 

 

 

 

 

                  LE RECRUTEUR

 

 

 

Odile sur la terrasse, étendue sur un transat, essayait de se rappeler en détail sa journée de la veille. Malgré ses efforts, sa pensée demeurait flottante. Elle ne pouvait s’empêcher de la laisser dériver au vent qui agitait les cyprès bordant la longue allée qui lui faisait face. Son attention se perdait sur la mer argentée et frissonnante des oliviers qui s’étendaient à sa gauche sur la colline. Alors qu’elle tournait la tête du coté opposé, ses yeux picoraient le jardin où, dans la rocaille, des touffes bleutées d’agapanthes et de vipèrines accrochaient son regard. Il devait être dans les dix heures du matin, déjà les rayons du soleil se reflétaient comme dans des miroirs mobiles sur les pare-brise des rares voitures gravissant les collines qui se chevauchaient à l’ouest.

Voyons, se disait-elle, nous sommes partis hier, à peu prés à cette heure même. La voiture nous attendait, sans le chauffeur. Je suis arrivée la première, persuadée d’être en retard. Peu après, l’Américain, Bill, est venu. Il puait l’eau de Cologne et sa chemise bariolée où jacassaient des perroquets, ou peut être bien des aras, offrait un avant-goût de sa conversation avant même qu’il n’ouvre la bouche. Odile s’était assise à l’arrière du véhicule, et il était venu se placer à son coté. Elle s’en souvenait d’autant plus qu’il il s’était mis si près d’elle que sa cuisse touchait la sienne, et qu’elle avait alors du se tortiller pour m’en éloigner. Ce qu’il lui avait dit, Odile n’en gardait aucun souvenir, d’autant que, compte tenu de son accent, elle ne le comprenait presque pas !

Herbert, lui, avait ouvert la porte et s’était assis à coté de la place du chauffeur. Elle le revoyait encore. Il s’était immédiatement retourné et lui avait adressé un ravissant sourire en lui disant, en bon Britannique, » Beau temps aujourd’hui, n’est-il pas vrai ? ». Il doit avoir dans les trente, trente cinq ans. Ses yeux, ni bleus ni gris, ont une couleur qui doit suivre celle du temps, à moins qu’elle ne l’annonce. Une mèche blonde, qu’il balaye régulièrement, tombe sur son front. Même si ses traits ne se laissent pas aisément cerner, Odile lui a trouvé un air intelligent. Elle l’avait repéré la veille au soir au cours du dîner à la table d’hôte qui l’avait mise au supplice. Elle ne s’était pas attendue à cela. Assise entre deux couples jacassant de bling-bling, Odile regrettait sa venue. Elle était restée murée dans le silence malgré quelques sollicitations de ses voisins. Parler de la mode ou de résidences de luxe lui était intolérable. A l’autre extrémité de la table, elle avait remarqué Herbert paraissant lui aussi s’ennuyer fermement. Elle avait cru percevoir qu’il lui avait adressé une esquisse se sourire de connivence.

Les Anglais, Monsieur et Madame Blackwell, s’étaient engouffrés les derniers dans la voiture. Ils se ressemblent comme s’ils étaient jumeaux. Tous deux longs comme des jours sans pain. Tous deux arborant des dents si proéminentes qu’ils n’arrivent pas à joindre leurs lèvres. Ces deux là, se montraient d’une urbanité exquise, au contraire de Bill dont l’expansivité, les remarques enthousiastes et par trop naïves, l’avaient gênée en permanence.

Le chauffeur, avec un bon quart d’heure de retard italien, s’était enfin mis au volant. Il était temps, car tous commençaient à cuire dans la voiture malgré les fenêtres ouvertes.

Dès que celle-ci se mit à rouler, un air printanier chargé d’odeur balsamique, vint heureusement contrebalancer celle dégagée par Jim. Durant un premier arrêt à Sienne, d’un accord tacite, Herbert et Odile firent bande à part. Si des images de la ville lui revenaient aisément, elle peinait à se rappeler de leurs conversations. Herbert avait une manière très personnelle d’émailler leur visite de commentaires et d’attirer son attention sur certains détails. Il lui sembla infiniment plus cultivé qu’elle ne l’était. Lui, il savait que le tableau de Bartolo, intitulé « le Traitement des Malades », était à Santa Maria de la Scala ; il n’ignorait pas qu’Italo Calvino y mourut il n’y a pas si longtemps ! Odile se souvenait, grâce à lui, du « Banquet d’Hérode », un bas relief sculpté par Donatello sur les fonds baptismaux de la cathédrale, et des marqueteries de marbre du pavement du Duomo. Longtemps, ils s’étaient arrêtés pour contempler la mosaïque où Romulus et Rémus, ces deux gros bébés, tétant, accroupis sous le ventre d’une louve  armée de griffes très apparentes, les regardant avec douceur.

Elle avait aimé ce qu’il lui avait fait découvrir, mais plus encore la façon dont il en parlait avec simplicité et humour. Alors qu’elle n’avait pu se retenir de dire qu’elle lui enviait ses connaissances, il se mit à rire en lui disant : » Ne vous y fiez pas trop. J’ai des guides et puis j’ai un peu lu. Connaissez-vous André Suarez ? Dans « Le voyage du Condottiere » il décrit merveilleusement Sienne. Il n’en faut pas plus pour paraître savant !

Les images défilaient dans sa tête entrecoupées d’espaces blancs, d’une sorte de vacuité, que venait rompre de temps à autre le visage expressif d’Herbert. Comme l’étaient ses images, ses pensées, encore bien plus floues, ne suivaient aucune logique, parsemée qu’elles étaient de ruptures, de hiatus, pendant lesquelles son visage n’exprimait plus rien.

Jim, en sueurs, vêtu d’un jogging, passa non loin d’elle. Il courait comme si s’épuiser éloignait la mort. Odile ne remarqua pas même. Passèrent également divers clients de l’hôtel, dont les Blackwell qui lui adressèrent un salut, tout aussi ignoré.

Au même moment, Herbert, de sa chambre, l’observait. Accoudé à la balustrade de la fenêtre, il semblait la mesurer, la juger. Lui aussi se remémorait la journée de la veille. Odile était-elle la femme dont il avait besoin ? Il se demandait si, en quelques heures, il avait eu la possibilité d’établir son jugement. La séduire ne devait pas lui être difficile. Sa jeunesse, le fond de tristesse qu’il avait perçu, ce qu’il subodorait de son caractère, l’inclinait à le penser. Odile devait être venue pour éloigner une peine de cœur qu’il lui serait facile, de confirmer, puis de guérir. Un chagrin d’amour lui faciliterait même la tâche. Non, ce qui l’inquiétait plus, était sa personnalité. Rêveuse, introvertie, sans nul doute, ce qui n’était en rien rédhibitoire, mais aussi peut être trop engoncée dans un monde intérieur, ce qui était susceptible de la rendre aboulique. Était-elle capable de s’enflammer pour une cause ? Était-elle capable d’agir ?

Il lui fallait absolument s’en assurer avant de poursuivre ce qu’il devait entreprendre. Sa dernière conquête, il s’en souvenait avec un luxe de précision, avait été radicalement différente.

Toute à l’opposé d’Odile, Maria était une somptueuse Italienne volcanique, un peu sotte et confite en dévotion. Il l’avait baisée voluptueusement, d’autant qu’elle n’avait aucune retenue. Ses signes de croix, avant de passer à l’acte, l’avaient amusé et peut être même, à la réflexion, excité. La motiver pour « l’extrême », litote dont il usait en la matière, s’était révélé aisé. Cela datait d’il y a déjà trois mois. Où était-elle maintenant ?

Herbert s’accorda encore un quart d’heure avant de descendre rejoindre Odile dans le jardin. Tout en préparant son offensive, il se laissa aller à certains souvenirs. A ceux de sa vie estudiantine à Cambridge, quand il discutaient avec ses amis de leurs idéaux dans la bière et la fumée des cigarettes. Tous étaient unis dans le même sentiment de révolte face à la société britannique, à son hypocrisie égoïste encore demeurée victorienne. Ils étaient plusieurs à admirer le courage et l’intelligence de Philby et de ceux qui s’étaient engagés sur le même chemin. Ces gens avaient-ils néanmoins gâchés leur vie ? Leurs croyances, il ne les partageait plus. Après des actions destinées à se prouver sa force et sa résolution, Herbert avait eu un irrépressible besoin de transcendance, qui ne l’avait plus quitté. L’idée même de s’être fourvoyer encore ne lui venait pas à l’esprit.

Lorsqu’il arriva au jardin, Odile n’avait pas bougé d’un iota. Ses yeux étaient fermés. Elle ne les leva pas avant que l’ombre d’Herbert ne se projette sur son visage. Dormait-elle ? L’avait-il alors réveillé ? Odile, elle même, n’aurait pu le dire. Pour elle, tout comme entre rêve et réalité, les frontières entre le sommeil et la veille n’étaient pas claires. Cela, elle le savait bien. A la faculté, ses rares amis se moquaient de ses assoupissements dans les amphithéâtres, de son air absent lors d’interrogations orales, qui faisaient contraste avec les flammèches qui de façon inopinée éclataient dans ses yeux.

Herbert, après une légère inclinaison de tête, tira une chaise à son coté. Odile, permettez-moi de vous appeler par votre prénom, je me demande à quoi vous rêviez ? Je sais que cette interrogation peut vous paraître osée, mais vous aviez l’air si lointaine que je me suis posé la question. Je suppose que, tout comme moi, vous goûtez la douceur de ce paysage florentin et la beauté des villes. Cependant, si je me rappelles de notre excursion d’hier, cela semble bien gâché par nos acolytes de l’hôtel. S’ils partagent notre goût pour la beauté de ce pays, leur manière de l’exprimer est révoltante. Je n’ai entendu que des platitudes et des réflexions idiotes. Je ne sais exactement pourquoi, mais j’ai l’impression que nous partageons ce sentiment.

Toujours étendue, les yeux mi-clos, Odile, se borna à incliner légèrement la tête. Herbert parut surpris par son silence. Il avait pensé que la conversation s’établirait aisément. A quoi pouvait-elle bien penser ? Le peu qu’il connaissait d’elle ne lui permet pas de le deviner. Il se tut un moment, réfléchissant à la manière de l’accrocher : le paysage ? La journée de la veille ? Une proposition de promenade ?

Tout en attendant une inspiration, Herbert se laissa aller à rêver. Une période de sa vie lui revint en mémoire ; celle, où encore adolescent torturé par ses désirs inassouvis, il guettait toutes les femmes avec l’espoir d’enfin vaincre ses appréhensions ! Et pourtant avec le recul du temps, il lui semblait que des opportunités, alors même qu’il n’était qu’un tout jeune adolescent, ne lui avaient cependant pas manqué. Ainsi en fut-il, bien qu’elle est été sans suite, avec une belle blonde un peu trop fardée qui, sortant du même immeuble que lui, avait un moment posé sa main sur la sienne, en tenant la poignée de la porte qu’il lui tenait ouverte. Paralysé par une peur incoercible, il n’avait pu alors proférer une parole. Quand, il se fut repris, il s’élança à ses trousses, sans pouvoir la rattraper. Jamais, il ne l’avait revue. Longtemps il s’était morigéné à propos de cet épisode. Se pouvait-il qu’Odile éprouve la même appréhension ?

Au diable ces souvenirs se dit-il, je n’ai pas plus d’une semaine pour mener à bien ma mission. Il revivait sa dernière entrevue, dans un hôtel anonyme de Hull avec ses « frères » pakistanais. Certes, il avait antérieurement accepté de recruter des jeunes femmes qui seraient entraînées dans des camps secrets au fin fond d’un désert, cependant mis au pied du mur, il en venait à se demander si sa conversion procédait réellement d’une foi religieuse. Si son irruption n’avait-elle pas été une dernière bravade face à la société qu’il n’arrivait pas à supporter ? N’était-ce point la même force qui l’avait poussé quelques années auparavant à traverser à pied, sans un centime en poche, le désert de Gobi ?

Odile, consciente du désir de parler d’Herbert, se plaisait à le faire attendre, d’autant que cela satisfaisait son éternelle difficulté de relation. Il est vrai que cette situation était bien différente de celle récente, qui l’avait tant bouleversée. Combien naïve, stupide même, s’était-elle montrée ! Croire aimer le Professeur par ce qu’il l’avait un jour distinguée au sein d’une cohorte d’étudiants ! Penser à lui nuit et jour, au point d’un soir lui téléphoner chez lui et lui avouer son amour ! S’être rendue malade, au point d’en vouloir mourir, comprenant que sa flamme se consumait pour rien. Rien !

Et si, pour la seconde fois, elle se trompait ; si, malgré ses attentions, ses sourires complices, Herbert n’avait simplement été que courtois ; bien élevé, comme seuls peuvent l’être des Anglais de la gentry ?

Un bon quart d’heure s’écoula, avant qu’Herbert se décide à lui reparler.

Il avait eu le temps de la bien regarder. Ce n’était pas tant son aspect physique qui le retenait, mais ce qu’il subodorait de sa personnalité. Certes, elle pouvait être belle. Il admirait sa silhouette longue et fine, qui lui évoquait les belles alanguies du siècle passé, aux visages nimbés de brumes, sous l’ombre de leurs capelines. Odile pouvait-elle se tenir dans une situation exceptionnelle ? Il en doutait. Pensant que tout abord direct était hors de mise, il se disait qu’il lui faudrait noyer le poisson dans un monde aux frontières mal définies, où le poids des réalités s’effacent sous celui des rêves. Il changea dès lors du tout au tout son projet de conduite. Il pensa que, compte tenu de son introversion, Odile était de celle qu’il pouvait enflammer pour une cause sacrée, qu’une visée transcendante, telle celle qu’offre la religion, devait lui permettre de se lancer dans l’action, fut-elle au péril de sa vie. Il souhaitait l’amener tout d’abord à une discussion sur ses interrogations métaphysiques. En bon platonicien, il en viendrait ensuite à aborder le monde des idées-forme immuables (le plus réel que le réel), pour ensuite insister sur l’impérieuse nécessité de changer la société par la vertu de l’exemple. Herbert, se résolu à utiliser les beautés de la nature qui les entouraient pour l’amener à ses fins, pensant ne se servir d’une corde sentimentale qu’en cas de nécessité.

Une guêpe lui apporta son secours. L’insecte était décidée à butiner Odile. Elle bourdonnait en cercles concentriques autour de sa tête, puis tentât de se poser sur ses cheveux. Herbert, se levant d’un bon, la balaya d’un geste vif. Odile, qui était restée immobile, tétanisée par sa phobie des insectes, le remercia tout en s’étirant et en poussant un soupir de soulagement.

Ils partirent faire un tour du parc. Malgré sa résolution, la main d’Herbert se saisit de la sienne. Il lui fallut un moment pour en prendre conscience, tant cela lui sembla naturel.

Odile, sentant cette douce et ferme pression, avait le sentiment qu’il l’accompagnait tout en la guidant. Connaissant bien la flore méditerranéenne, il lui faisait découvrir des plantes et des fleurs qui la l’enchantait, d’autant mieux qu’en pure citadine tout était pour elle source de ravissement : les frémissements bruissants des arbres caressés par la brise, les traînées évanescentes des aigrettes des pissenlits portées par le vent, s’accrochant aux épines des cactus, avant de se dissiper au dessus des camaïeux de vert des euphorbes.

Enfin, ils s’assirent cote à cote sur un banc, sous l’ombre mouvante d’un olivier aux formes torturées par une vie séculaire. Odile était détendue. Elle s’abandonnait à la délicatesse de l’air, à son parfum, à la présence apaisante de son compagnon.

Ils se parlaient peu. Odile, comme Herbert, parcourait le chemin intérieur qui les avaient mené vers la douceur d’être ensemble.

Odile s’y laissait aller, secrètement heureuse. Bien peu de souvenirs de son passé surnageaient au dessus d’un univers délié de représentations et de sentiments. Ses amours avortées ne devenaient qu’une coquille vide qui ne méritait pas d’être ramassée. Son travail, cette armature ainsi qu’elle le nommait, perdait toute sa force cohésive.

Herbert lui, se perdait dans le doute. Son objectif prenait, malgré ce qu’il en avait eu, la pâle couleur d’un non sens. Pour la première fois sa conversion lui semblait n’avoir été qu’une expédition parmi d’autres, une provocation qui n’avait eu que le mérite de lui faire franchir les portes d’un nouvel inconnu. Ses longues conversations avec l’imam, un homme dont la rigueur de pensée s’alliait avec une foi inaltérable, l’avaient ébloui. Il avait trop goûté cette Dispute où une croyance s’opposait au scepticisme. Se sentant battu, il avait capitulé avec ce qu’il croyait être du panache. Il s’était alors jeté avec jouissance dans sa foi toute nouvelle.

Ce jour un pan de sa superbe s’abattait : il ne croyait pas !

Et dans l’arbre, au dessus de leurs têtes, des merles sifflaient leur joie de vivre.

 

         Paris. Le 26 janvier 2008.

Par lajeunesse | 1 commentaire(s) | Ecrire un commentaire | Lien permanent | Signaler à un(e) ami(e)
Liens : topolivres |