Hatim.
Nous étions sortis ensemble à une époque. Il y avait deux ans en fait. Mais ça n'avait pas vraiment marché entre nous. Nous formions un couple déplorable, pas du tout en symbiose, nous étions ensemble... pour la forme, je dirais. Lors de nos premiers et seuls rendez-vous galants, nous n'étions pas franchement à l'aise l'un avec l'autre. Les mots, les regards, les gestes, les caresses que nous portions l'un à l'autre étaient souvent maladroits, comme ceux de deux adolescents qui découvrent pour la première fois les joies d'une pseudo relation amoureuse. Sans oublier les longs silences gênants qui s'invitaient au beau milieu de nos tête-à-tête sans que nous pussions rien n'y faire. Nous devenions vite muets, après avoir exploré les moindres sujets de conversation pêchés de notre lamentable quotidien. Enfin, ceci est surtout valable pour moi. Avec l'incroyable vie ennuyeuse que je mène, il n'y a vraiment rien de palpitant à raconter à qui que ce soit. Il n'est donc pas difficile de deviner que notre relation amoureuse a rapidement abouti à une impasse. Il faut rappeler aussi que nous n'avions pas pris le temps de faire réellement connaissance tous les deux, avant d'entreprendre cette relation.
Nous nous étions croisés au cours de l'une des nombreuses fêtes qu'organisait Anna dans sa magnifique maison. Et pour ne rien changer à mes habitudes, c'est bien entendu Hatim qui est allé à ma rencontre. Persévérant, il ne m'avait pas lâchée une seule seconde de la toute soirée et n'arrêtait pas de parler à tout va - faut dire que dans ce genre de réunion entre étudiants, tous les moyens sont mis à disposition pour se détendre et avoir la parlotte facile. Physiquement, nous nous plaisions mutuellement, il me trouvait charmante, je le trouvais très mignon. Après quelques mots partagés, nous nous sommes échangés nos numéros de téléphone, et quelques jours plus tard, il m'invitait à une séance de cinéma - voir un film d'épouvante, un peu cliché, mais cependant adorable! Malheureusement, nous nous sommes très vite rendu compte que, sans l'aide de psychotropes parcourant à toute allure les veines d'Hatim, le dialogue était rude entre nous et nos échanges étaient souvent confus et gênés; jamais je n'avais été aussi mal à l'aise avec un garçon. Et le plus lamentable de notre histoire, c'est que plus nous nous efforcions à construire une véritable relation, plus le résultat en était pathétique. Nous avions beau chercher le moyen de faire décoller notre liaison, rien ne marchait. C'était comme si nous n'étions pas faits pour être deux amoureux, mais deux bons amis, et qu'une force supérieure nous avait jeté un mauvais sort pour nous le faire comprendre.
Hatim était un garçon formidable avec qui je me sentais très proche et en osmose depuis notre rupture. C'était le seul ami male de mon entourage. Nous n'étions pas faits pour être en couple, mais depuis que nous l'avons réalisé, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Enfin, presque. Comme Anna, je ne l'avais pas revu depuis un moment - le temps m'avait hélas manqué - et j'étais très enthousiaste à l'idée de me rendre chez lui.
Depuis peu, j'ai pris une habitude des plus atypiques peut-être, mais qui m'est vite devenue incontournable: je ne viens jamais à l'heure exacte d'un rendez-vous comme celui-là, mais toujours avec au moins deux heures de retard, histoire de laisser le temps à tous les invités de se présenter. Si les soirées entre amis de cet ordre ne sont pas toujours ma tasse de thé, ce n'est pas sans raison. Organisée chez Hatim, ceci impliquait qu'une bonne partie des étudiants de l'Institut des Sciences et des Techniques de Lyon serait présente. En gros, j'avais de fortes chances de m'exclure toute seule de la soirée. Ce que je détestais plus encore qu'un tête-à-tête avec Jonathan, c'était un tête-à-tête avec une poignée de personnes, amies entre elles, mais inconnues de moi. On a vite l'impression d'être de trop, et si l'on est de mon caractère - plutôt timide - à coup sûr, aucun moyen de s'incruster dans la conversation collective qui précède la soirée dansante. Premièrement, parce-que les sujets abordés ne sont en général pas très vastes, ils touchent les cours, ou les amis communs, ou les anecdotes des précédentes soirées; pas de quoi fourrer le bout de son nez! Deuxièmement, quand bien même un sujet me serait abordable, il faudrait que je m'exprime entourée d'un tas de personnes que je ne connais pas ou peu, qui me regarderaient avec toute l'attention du monde et attendraient de ma part une histoire ou une remarque intéressante. Rien de tel pour me foutre une pression pas possible et me déstabiliser en un clin d'oeil. Fébrile, je me retrouve alors à balbutier et je ne raconte jamais les faits comme je le voudrais. Sans oublier les palpitations vives dans la poitrine, les sueurs froides qui dégoulinent le long du dos et sur le front, les tremblements nerveux au niveau des membres et j'en passe; je préfère de loin m'abstenir et écouter d'une oreille lointaine leurs mésaventures ou débats animés. C'est-à-dire que je m'ennuie durant toute la pré-soirée, priant pour que le reste des invités ne tarde plus et que la fête puisse enfin commencer.
En venant à 22h au lieu de 20h, je pouvais être sûre qu'une ambiance détendue et décontractée arborerait le salon d'Hatim, qu'un tas de petits groupes de jeunes papillonneraient dans l'appartement tout entier, et que personne ne se rendrait compte de mon retard, tous anesthésiés par leurs précieux psychotropes. De toute façon, dans leur état, ils avaient tous perdu la notion de temps.
Contrairement à ce que je m'attendais, il n'y avait pas que les rats de laboratoires qui avaient été conviés à cette petite réunion. A mon grand étonnement, plus d'un invité présent étudiait comme moi à l'Université Lyon II. Je pus moi-même les reconnaître, j'avais comme qui dirait un don pour enregistrer quelque part dans un coin de ma tête beaucoup des nombreux visages que je croisais au quotidien. Et pour certains d'entre eux, je pouvais même dire à quelle section ils appartenaient - que ce soit la sociologie, la psychologie, les langues, ou évidemment l'anthropologie. Le petit appartement étroit était plein à craquer. Je dus jouer des coudes pour gagner le salon et espérer trouver Hatim que je saluerais chaleureusement, après qu'un parfait inconnu m'ait ouvert la porte et accueillie comme s'il était chez lui.
Me frayer un chemin dans une foule excitée d'étudiants drogués n'était pas de tout repos. Surtout pour une pauvre jeune fille de moins d'un mètre soixante comme moi. Ah ça oui, il ne faut pas être trop regardant sur les verres de soda que l'on se prend en pleine figure, sur les pieds agités qui piétinent insoucieusement les nôtres, sur les bousculades qui manquent de peu de nous écraser en bouillie... Et il faut avoir de la voix, crier suffisamment fort un "excusez-moi" qui couvrirait l'assourdissante musique et parviendrait aux oreilles inattentives des grands dadais insoucieux. Une petite fille parmi les géants, voilà l'impression que j'avais de moi. Et quand je pus enfin rejoindre Hatim, c'est un garçon méconnaissable que je découvris. Les hallucinogènes, quelle idée incongrue de s'en empiffrer jusqu'à atteindre un état aussi pitoyable. Il me fallut lui répéter une bonne dizaine de fois que je n'étais pas Elisabeth mais bien Inès, et que non, je n'avais pas emporté de stock d'Ergoseile sur moi - ces fameux cachets psychoanaleptiques, des excitants psychiques devenus légaux. De toute façon, il en avait déjà bien assez abusé pour la soirée.
- Hatim, dis-moi où est Anna?
- Anna qui?
- Anna! Tu en connais trente-six peut-être?
- Oh tu sais quoi, t'à l'heure j'ai sauté par la fenêtre et j'ai fait un magnifique vol plané!
- Hatim, tu habites au rez-de-chaussée!
- Oh Elisabeth ça fait super longtemps que je t'ai pas vue!
- C'est Inès! Oh et puis laisse tomber.
Je préférais m'éloigner de lui, j'étais à deux doigts de m'arracher les cheveux. Je détestais voir mes amis dans un état aussi pathétique. S'amuser un peu, je veux bien, mais là on avait largement dépassé les limites du divertissement. Je savais pertinemment que le lendemain, Hatim ne se souviendrait de rien, comme c'est souvent le cas dans ce genre de situation. Passer toute une soirée en présence d'amis ou de simples connaissances, pour soi-disant passer un peu de bon temps ensemble n'a absolument aucun intérêt si l'on est incapable de se le remémorer de temps en temps.
"Avec Ergoseile, la fête est plus folle!", voilà le slogan publicitaire utilisé par la firme qui avait mis au point ce tout nouveau produit, une alternative à l'alcool et aux autres drogues qui entraînaient pas mal d'effets secondaires parmi la dépendance physique et psychologique, la cyrose du foie, les cancers et j'en passe. Avec ce nouveau produit innovant, dont les recherches et les tests d'innocuité avaient été menés pendant près de vingt ans, il n'est plus un danger de se plonger dans un état secondaire, un état de transe et d'exaltation absolue. Constitué à plus de quatre-vingt-dix pourcent de substances synthétiques dont la formation était parfaitement contrôlée, Ergoseile n'était censé engendrer aucun effet néfaste pour la santé de ses consommateurs, d'où son succès immédiat. J'étais l'exception à la règle. La première fois que je suis sortie en boîte de nuit, alors que j'étais en classe de terminale, Anna, déjà adepte de ce composé, m'avait initiée à son utilisation. Mais je l'ai très mal supporté, j'ai fait une sorte de crise d'angoisse inexpliquée, et j'avais du être rapidement évacuée par l'ambulance. Personne n'a depuis été capable de me donner les raisons exactes de cet incident. Je sais seulement que l'Ergoseile - comme beaucoup d'autres composés du même type - ce n'est pas pour moi, un point c'est tout.
Je dus me battre à nouveau contre la foule avant de pouvoir attendre le buffet à moitié dévasté. Il restait encore quelques bouteilles de boissons sucrées déjà entamées et un seul magnum d'alcool qui n'avait pas été touché de la soirée. Les psychotropes n'étaient apparemment pas mon truc, alors je me contentai d'un peu de jus d'ananas agrémenté d'un fond de sirop de grenadine et de deux glaçons, conservés dans la glacière à l'azote liquide.
- Salut!
Je me retournai. Le visage angélique d'un jeune étudiant s'adressait à moi et, contrairement à la plupart de ses camarades présents, celui-ci avait plutôt l'air sobre. Il était également d'une élégance époustouflante.
- Salut!
- Alors, dis-moi, d'où tu viens toi? demanda-t-il en m'adressant un sourire charmeur.
- Euh, je viens de Lyon, répondis-je hébétée.
Comme souvent dans ce genre de situation, j'avais l'impression que tous mes muscles se contractaient brusquement à leur maximum et que je me figeais sur place. Un garçon très mignon m'abordait, moi, et je voyais venir le flirt. Je me bloquais debout, enserrant des deux mains mon gobelet en carton, et parlant malgré moi d'une voix des plus aigues.
- Oui, comme la plupart des personnes présentes ici, me railla-t-il. Non, ce que je te demandais, c'est la fac dans laquelle t'étudies. En tout cas c'est sûr que tu n'es pas à l'ISTIL (Institut des Sciences et Technique de Lyon ), sinon je le saurais!
- Oh, oui en effet je ne suis pas de l'ISTIL. Je viens de la fac d'anthropologie en fait.
- Ah d'accord, y en a pas mal ce soir qui viennent de l'Université Lyon II, dit-il en grattant virilement son magnifique menton.
- Oui j'ai vu.
- Qu'est-ce que tu prends? demanda-t-il en se penchant sur mon verre de soda.
- Oh, du jus de fruit pur! plaisantai-je.
- Tu veux un petit quelque chose avec? Parce-que j'ai tout un stock dans ma voiture, et, disons que ce sera gratuit pour toi! Enfin, si tu me décroches ton ravissant sourire!
Ces mots dessinèrent aussitôt un sourire niais sur mon visage.
- Non merci, j'aime mon soda nature! Mais c'est gentil de ta part!
- Y a pas de soucis! Au fait, je m'appelle Anthony!
- Inès.
- Inès, c'est charmant!
- Merci! répondis-je intimidée.
- Alors t'es venue avec quelqu'un ce soir? poursuivit-il en s'adossant sur la table du buffet.
- Non, je suis venue toute seule.
- OK. Mais, comment t'as su pour cette fête? reprit-il après une brève réflexion.
- Je suis une amie d'Hatim.
- D'accord. C'est cool. Et... est-ce que t'as l'intention de t'amuser ce soir? murmura-t-il au creux de mon oreille.
Son haleine chaleureuse parcourut la courbure de mon cou velouté et me fit frissonner sec.
- Oui, sinon pourquoi je serais venue?
- Et ça te dirait de t'amuser avec moi?
Je me retournai pour lui faire face, mon visage à quelques centimètres du sien. Il arborait un demi-sourire et ses yeux pétillaient d'excitation.
- Je peux aller voir si une chambre est libre, poursuivit-il. - Quoi? murmurai-je déroutée.
Ma voix avait soudainement pris un ton plus grave. J'étais complètement abasourdie par les propos qu'il venait de me tenir. C'était tout moi ça, trop naïve, trop Candide. Je n'avais pas compris ce qu'il entendait par "s'amuser". Ma réaction inattendue avait cependant laissé sur ses traits une expression désemparée qui me déstabilisait. Je décidai de rectifier le tire, et de tenir des propos un peu plus nuancés; je ne voulais pas le faire fuir non plus.
- Enfin, je veux dire, pas tout de suite. C'est un peu précipité tu crois pas?
- Oui, t'as raison, dit-il en éloignant son visage déçu du mien. C'est toi qui vois.
Et un long silence embarrassé, gêné et honteux s'installait subitement. Ce après quoi, Anthony décida de me quitter, sans même prononcer un mot, sans un "je reviens", ou " à plus tard". Non, il ne s'était même pas contenté de me dire au revoir avant de s'en aller. Rien. Pas un regard. Pas un geste. Comme si j'étais soudainement devenue une pestiférée à fuir absolument. Pour une fois qu'un très joli garçon posait les yeux sur moi... Si je l'avais remarqué plutôt, avant qu'il ne m'aborde lui-même, je me serais empêchée d'espérer quoi que ce soit de sa part tellement sa beauté m'aurait impressionnée. Apparemment, lui ne voulait s'amuser que de mon corps charnel, ma personne ne l'intéressait pas, il ne s'était même pas donné la peine de faire sa connaissance. Les garçons... ils ne peuvent pas être à la fois beaux comme des dieux, et galants et respectueux en même temps. Le prince charmant n'existe pas Inès!
- Excuse-moi! me lança une jeune brune, gênée par ma position appuyée sur la table de buffet qui l'empêchait d'attraper une bouteille de jus de fruit.
- Pardon, m'excusai-je, un sourire amical aux lèvres.
- Tu ne serais pas en anthropologie par hasard? m'interrogea-t-elle en me lançant un regard surpris de ses yeux barbouillés de noir.
- Si, répondis-je curieuse.
- Ah, je me disais bien. Je m'appelle Baya!
- Inès. Alors comme ça t'es en anthropologie toi aussi?
- Oui, c'est ça!
- D'accord, lançai-je avant de me retourner face à la piste de danse, songeuse.
J'observais Anthony qui s'était vite éloigné, cet être mystérieux qui m'avait complètement déroutée par son comportement énigmatique, entamer la conversation avec une autre danseuse. Et cette dernière semblait bien le connaître, à peine s'était-il approché d'elle qu'elle l'avait déjà enlacé de ses bras déterminés, comme une mante religieuse s'empare de sa proie. Tous les deux, dans un rituel qui me dépassait totalement, amenuisaient au plus la distance qui séparait leur deux corps enflammés, et commencèrent un enchaînement de pas obscènes et inconvenables en public; leurs gestes étaient de ceux que l'on réserve à l'intimité d'une chambre conjugale. Offusquée, je détournai mon regard de cette mascarade incongrue, et me rassurai du fait que cet étrange garçon m'avait littéralement fuie.
- Dis-moi, reprit Baya qui était restée tout ce temps à mes côtés, je sais que ce ne sont pas mes affaires, mais je t'ai vue parler avec Anthony tout à l'heure.
- Oui...
- C'est juste un avis que je te donne, mais tu ne devrais pas te laisser berner par un imbécile de ce genre.
- Quoi?
- Il est pas net ce gars. Son père est le directeur d'un grand laboratoire pharmaceutique, et non seulement il a la grosse tête, mais en plus de ça il fait du trafic de substances chimiques.
- Du trafic de substances chimiques? répétai-je ahurie.
- Ouais, mais des substances toxiques qui entraînent des dépendances physiques, et psychologiques. Il adore manipuler les gens, et surtout les jeunes filles. S'il n'y parvient pas en les charmant, alors il utilise la chimie qui est nettement plus efficace. Il paraît même qu'il serait à l'origine de la disparition de certaines personnes, mais avec un père qui a le bras plus long que la tour Eiffel, il s'en est toujours sorti.
Waw, j'avais l'impression de m'être plongée dans un film policier où une jeune fille tombe entre les mains d'un gosse de la mafia. Ce n'est pas que je prenais ses propos à la légère, mais Baya avait pris un ton si sérieux et dramatique à la fois que je dus me retenir de ne pas rire aux éclats. Du trafic de substances chimiques nocives, ça n'existait pas! En tout cas, pas avec le système infaillible de contrôle des produits mis sur le marché. C'était sûrement une de ces légendes urbaines, comme on en invente des tas sur les campus d'étudiants.
- ça a l'air sérieux, répondis-je ironiquement.
- Ouais. En tout cas, moi je ne m'amuserais pas à le fréquenter celui-là. Non, je ne jouerais pas avec le feu si j'étais toi...
Finalement et comme je l'avais prévu, je me suis éclipsée discrètement des yeux d'Anna alors que la fête battait son plein. De toute façon, j'étais épuisée à force de me tenir maladroitement debout, un sourire nerveux verrouillé sur mon visage qui tirait si fort sur mes joues que j'en avais encore des crampes douloureuses la journée suivante. Bon, c'est vrai que je m'étais un peu distraite avec Baya, qui s'était avérée être une personne tout à fait agréable malgré les premières impressions qu'elle pouvait donner, mais au bout d'une heure et demie, la conversation avait fini par tourner en rond. Et puis avec le réveil matinal qui m'attentait le lendemain, je ne pouvais pas me permettre de tarder davantage.
C'est à moitié endormie que je gagnais mon poste de service, regrettant déjà mon lit douillet. Les jours de semaines étaient plus calmes que les week-ends, les voyageurs empruntaient plutôt le train pour se rendre sur leur lieu de travail quotidien. Ce qui était plus rassurant, vu mon état. Cela faisait vraiment très longtemps que je n'avais pas participé à une fête, et le démarrage du lendemain était plutôt difficile.
Clara n'était pas sur les lieux lorsque je m'installai derrière le guichet. Épuisée, je ne pouvais plus tenir debout très longtemps et m'assoupis immédiatement sur l'une des chaises que j'avais prise de la réserve, à l'arrière de l'espace d'accueil. Je croisai les bras sur le comptoir et plongeai ma tête au milieu, fermant les yeux et essayant d'oublier la migraine atroce qui faisait surface. On aurait dit que j'avais la gueule de bois, sauf que là, je ne m'étais saoulée qu'au jus de fruits!
- Hé!
Je levai ma tête en sursaut, ouvrant d'un seul coup mes yeux, aussitôt aveuglés par la lumière tamisée de l'aéroport.
Clara. Fidèle à elle-même, c'est en hurlant qu'elle me saluait.
- Salut, chuchotai-je.
- Waw, t'as l'air complètement morte aujourd'hui!
- Oui, un ami à moi a organisé une petite fête hier.
- Ah, je vois. Au fait, reprit-elle en faisant le tour du comptoir avant de me rejoindre à mes côtés, je viens de voir ton ami devant la boutique Saint-Exupéry, Yoann je crois. Il est venu récupérer son sac, et il m'a demandé de t'informer qu'il s'était arrêté au café de l'entrée, L'Expresso.
- Yoann! Il est déjà là!
- Apparemment.
- Mais il est quelle heure?
- 9h30, répondit-elle en regardant sa montre.
- 9h30! m'exclamai-je déconcertée.
- Oui, pourquoi?
- Parce-que... je viens de faire une sieste d'une heure, lançai-je ahurie.
- J'espère que personne ne t'a vue, sinon, c'est ta place que tu risques de perdre!
- Ouais! m'exclamai-je ouvrant grand les yeux. Bon, euh, tu crois que je peux prendre ma pause avec une heure d'avance?
- Et après une heure de sieste, souligna-t-elle ironiquement.
- Euh, s'il te plaît?
- Bon d'accord, mais c'est bien parce qu'il est canon ton pote!
- Merci Clara, je te revaudrai ça!
- Ouais, si tu le dis. Allez, va retrouver ton preux chevalier!
Aussitôt dit, aussitôt fait; je m'empressai de me dégager de mon siège en essayant de ne pas me casser une jambe au passage, et d'un pas pressé, sortis de l'air d'accueil. L'Expresso, Yoann ne pouvait pas mieux choisir s'il voulait m'obliger à faire une trotte de quinze bonnes minutes - le personnel n'étant pas autorisé à utiliser les transports express, réservés aux clients. Ce petit café était situé à l'opposé de mon poste de travail, à l'entrée de la clientèle - et très loin de celle du personnel. Il me fallait donc parcourir à vive allure les grands couloirs du site aéroportuaire en priant pour que mes efforts ne fussent pas perdus, et que Yoann fût toujours présent à mon arrivée. Tout compte fait, je ne regrettais pas de m'être assoupie profondément, cette petite sieste improvisée m'avait redonné du punch. Et après le quart d'heure de marche rapide qui finissait de me réveiller, c'est toute fraîche et rayonnante que je pouvais espérer me présenter à lui.
Je m'arrêtai à quelques mètres de la terrasse intérieure du café pour me donner le temps de reprendre mon souffle. Nerveusement, je glissai mes doigts frêles dans mes cheveux déjà coiffés, et après une profonde inspiration, m'apprêtai à retrouver ma vieille connaissance. Je m'approchai, l'air de rien, et essayai d'afficher une attitude décontractée. Je ne mis pas longtemps avant d'apercevoir Yoann, vêtu d'un splendide polo blanc. Dès cet instant, je marchai vers lui à reculons, comme pour allonger au plus cet instant précieux où je pouvais l'admirer à son insu sans en être aucunement gênée. Il était d'une élégance fracassante, même d'aussi loin, assis à une table pour deux à pianoter sur son cellulaire, sous l'éclairage flamboyant des lampes de la plate-forme. Il rayonnait de mille feux, embellissant sa table, semblable à une magnifique rose rouge entourée d'une multitude de pâquerettes ternies. On aurait dit un dieu parmi les mortels. Et l'envie soudaine de courir jusqu'à lui, de le serrer de mon étreinte chaleureuse, de caresser du bout des doigts son visage angélique et de l'embrasser langoureusement m'envahit jusqu'au cou. Je secouai la tête et me ressaisis, contenant cette pulsion bestiale qui s'était matérialisée en une douleur forte et aigue dans ma poitrine, comme si un caillot dur s'y était subitement formé. J'expirai longuement.
Étrangement, Yoann ne leva pas les yeux avant que je n'atteignisse sa table alors que j'étais presque sûre qu'il avait noté ma présence dès lors que je m'étais retrouvée dans ce couloir. J'avais comme l'impression qu'il faisait semblant de ne pas m'avoir remarquée sans pour autant que ce soit de façon ouverte et délibérée. Comme si cette attitude lui avait finalement échappée.
- Hey Inès! lança-t-il joyeusement.
Il se leva aussitôt et m'approcha gracieusement pour me faire la bise. Le simple contact de mes joues sèches sur les siennes, veloutées et aussi douces que la peau d'une pêche fraîchement cueillie, me fit frissonner de plaisir.
Il avait l'air détendu et parfaitement à l'aise. J'avais l'impression de retrouver le Yoann que j'avais aimé, et pas celui que j'avais rapidement entrevu le samedi précédent. Un Yoann sympathique et amical. Adorable.
- Salut!
- Je t'ai commandé un jus de fruit, je ne savais pas vraiment si tu aimais le café! annonça-t-il de sa magnifique voix timbrée.
- Oh merci, ça ira! Même si je suis à deux doigts de faire une overdose de jus de fruits, aurais-je voulu plaisanter. Alors, comment ça va depuis samedi? demandai-je en prenant place face à lui.
- Pas trop mal!
- Il était pas trop difficile ton week-end?
- Non, ça va. J'ai pu trouver une chambre à l'hôtel La Rose en ville et ce malgré le fait que je m'y sois pris à la dernière minute. Ce que je redoutais le plus c'était de me retrouver à dormir sous les ponts par manque de préparation, débita-t-il sur un ton léger.
- Ouais, t'as pas été très malin sur ce coup-là! Mais c'est pas ce que je voulais dire, en fait, je parlais de tes médicaments que tu n'as pas pu prendre, ceux qui étaient dans la valise que tu as récupérée aujourd'hui.
- Ah ça! Ne t'inquiète pas, ça s'est bien passé pour moi.
J'aurais peut-être du réfléchir avant de parler, ma remarque semblait avoir réfréné son entrain, ce que je regrettais amèrement. Il avait arboré cet air songeur dont il ne s'était pas départi une seule seconde la dernière fois que je lui parlais. Ces deuxièmes retrouvailles avaient mieux commencé que les précédentes, je ne voulais pas tout gâcher et nous replonger dans une entrevue tendue.
Aussitôt, je décidai de changer de sujet.
- Au fait, tu as le bonjour d'Anna, mentis-je. Tu te souviens d'elle?
- Anna! Oui bien sûre. Tu la vois encore? s'étonna-t-il d'apprendre.
- Ouais! Ba, je l'ai vue pas plus tard qu'hier, ajoutai-je.
- Ah ouais? Pourtant, je ne me souviens pas que vous étiez amies toutes les deux.
- Euh, oui, on n'était pas très proche en seconde. Mais c'est à partir de la première qu'on a fait plus ample connaissance, elle était dans la même classe que Sarah et elles sont comme qui dirait devenues amies toutes les deux. Donc, c'est par Sarah qu'on s'est vraiment connue Anna et moi, et depuis, on s'est pas quitté.
- Ah, je vois. Euh, justement, je me demandais si tu étais toujours en contact avec Sarah? m'interrogea-t-il timidement.
- Non, elle est partie étudier à Paris après la terminale, elle avait réussi le concours d'entrée d'une grande école. On se donnait des nouvelles au début, mais plus maintenant. Donc, je ne sais pas ce qu'elle est devenue.
- Je vois, soupira-t-il un peu déçu.
L'ambiance était légèrement tombée un ton en dessous.
J'enserrai des deux mains le verre glacé de jus de fruit qui était posé devant moi sur la table. Puis je repris, sans regarder Yoann dans les yeux, jouant avec les glaçons de mon cocktail à l'aide de la paille:
- Elle était très bouleversée après ton départ. Comme nous tous d'ailleurs, mais bon, elle un peu plus que les autres.
Yoann restait silencieux à mes remarques, flegmatique, et je n'osais pas encore aborder le sujet qui fâchait, à savoir, la raison qui l'avait poussé à s'en aller précipitamment, sans même un au revoir ou une simple explication.
- C'est bête, repris-je, qui sait, ça se trouve vous vous êtes croisés par hasard sans vous voir tous les deux!
- Comment ça? demanda-t-il intrigué.
- A Paris. Tu m'as dit que tu étais à Paris c'est ça?
- Ah oui, excuse-moi je ne t'avais pas suivie.
- D'ailleurs, raconte-moi un peu ce qu'il t'es arrivé, enchaînai-je aussitôt. Qu'est-ce que tu as fait de beau depuis ton départ de Lyon?
- Oh, rien de vraiment passionnant, la routine quoi! Mais toi alors! Tu m'as dit que tu ne vivais plus chez tes parents, c'est ça?
- Oui, c'est ça. J'habite avec une amie, depuis le début de l'année. C'est dans un appartement près de l'hôpital de Grange-Blanche.
- Ah oui, je vois où c'est. C'est bien. Tu voles de tes propres ailes! lança-t-il en se penchant vers moi, un sourire radieux aux lèvres.
- Euh, ouais, si on veut, disons que mes parents m'aident beaucoup financièrement, admis-je ironiquement.
Nous nous sourîmes quelques instants, et une petite minute de silence s'écoula. Enfin, je crois. J'étais complètement hypnotisée par sa beauté, j'aurais pu le contempler, assis ainsi, pendant des heures entières, sans voir le temps s'écouler. Le sourire qu'il arborait le rendait encore plus craquant, sans oublier le petit regard ravageur qu'il me lançait en relevant ses yeux de la tasse de café fumant qu'il tenait entre ses mains puissantes, tels deux émeraudes d'un vert éclatant. Il était tout simplement magnifique, et plus d'une fois je dus me retenir de ne pas attraper sauvagement son visage de mannequin, de l'enserrer entre mes deux petites mains et d'embrasser ses joues rasées de près, à croquer.
- Dis-moi, repris-je finalement pour ne pas pousser mes émotions à bout, tu comptes rester longtemps à Lyon?
- Je n'espère pas en fait. Il faudrait que je retourne à Paris au plus vite, alors je préfèrerais que mes affaires ici ne tardent pas plus longtemps.
- Oh, parce-que... Anna voudrait t'inviter à l'une de ses soirées, mentis-je à nouveau. ça lui ferait vraiment plaisir de te revoir!
Une chose était sûre, je ne pouvais pas me contenter de ce simple entretien, il m'en fallait encore plus. Et l'inviter à une petite fête était l'occasion de nous retrouver dans un environnement assurément décontracté qui nous permettrait peut-être d'approfondir notre relation. Tout du moins, c'est ce que j'espérais.
- Oui, moi aussi ça me ferait plaisir de la revoir, murmura-t-il nostalgique.
- Oh et bien, commençai-je en sortant mon cellulaire de ma poche, tu n'as qu'à me passer ton numéro de téléphone et je t'en donnerai des nouvelles!
Je levai les yeux vers lui et fus surprise de l'expression étrange qu'il avait soudainement déployée. Elle me stoppa nette.
- Yoann? murmurai-je alors, craignant que mes paroles ne l'aient poussé dans cet état.
- Je dois y aller, dit-il en se redressant aussitôt sur ses deux jambes.
- Yoann, attends, qu'est-ce qu'il se passe? demandai-je ahurie.
Sans prêter plus d'attention à ma question, il ramassa d'un geste souple et rapide le grand cabas qui gisait près de sa chaise et s'en alla sur-le-champ, sans prononcer quoi que ce soit d'autre. Je crois même qu'il ne m'a pas regardée une seule seconde pour m'assurer que ce n'était pas moi qu'il fuyait. Je restai assise, complètement déroutée, le regardant franchir les portes d'entrée de l'aéroport et disparaître sur le parking à moitié vide. J'étais si frappée de stupeur que je mis un instant avant de réaliser que Yoann s'en était bien allé, aussi brusquement, et que je n'avais plus rien à attendre assise sur cette terrasse. Yoann. J'aurais voulu hurler à ce moment-là, le retrouver et lui dire à quel point je détestais parfois l'attitude qu'il affichait, aussi incompréhensible soit-elle. Lunatique. J'avais oublié son caractère lunatique. Yoann avait le don de changer brusquement d'humeur sans crier garde, il pouvait être calme et détendu, et la seconde suivante, nerveux et agité. Et Sarah détestait ce caractère, ils se disputaient souvent tous les deux, justement parce qu'il pouvait s'énerver sans raison. Comme s'il n'était qu'une boule de nerf qui cherchait à dissimuler sa véritable personnalité en arborant un air doux et attentionné. C'était son plus gros défaut, que je m'étais empressée d'effacer de ma mémoire. Hormis ces soudaines sautes d'humeur, Yoann était suffisamment drôle, gentil et agréable pour que l'on se résigne à s'accommoder de cet aspect difficile de son caractère.
Je soupirai longuement avant de remarquer que dans son départ précipité, Yoann avait oublié son cellulaire sur la table. C'était ridicule. Vraiment. Mais finalement, après réflexion, je réalisai que j'allais peut-être pouvoir profiter de la situation. Je m'en emparai et quittai la table, et c'est en traînant des pieds que je traversais les allées pour regagner mon poste. J'examinai attentivement le cellulaire que je tenais d'une seule main, méditant sur l'utilisation que j'allais bien pouvoir en faire. Il ne fallait même pas songer à trifouiller dans les documents qu'il contenait, leur accès était évidemment verrouillé et seul le propriétaire de l'appareil pouvait y accéder, à l'aide de ses empruntes digitales. J'avais alors deux solutions, soit j'attendais que Yoann se rende compte de son oubli par lui-même et qu'il me contacte via son propre cellulaire, soit je le contactais moi-même et lui laissais un message de ma part à la réceptionniste de son hôtel. Mais l'envie était trop forte, il était évident que je ne pouvais pas attendre patiemment son appel, et à peine arrivée au comptoir, je m'emparai du téléphone mis à la disposition des hôtesses d'accueil. |