De toute ma vie, jamais je n'ai particulièrement apprécié les activités sportives, loin de là, j'ai toujours plus ou moins détesté les cours d'éducation physique, au collège déjà puis au lycée. D'abord, parce-que je n'étais pas très habile de mes jambes: courir, sauter, me faufiler entre les joueurs au cours d'une partie de hand-ball m'était difficile et désagréable, j'avais sans cesse l'impression d'être maladroite et ridicule. D'autre part, les sports collectifs étaient souvent organisés entre équipes mixtes, et j'avais bien du mal à affronter mes adversaires masculins qui me dépassaient d'au moins trois têtes. D'ailleurs, en général, même les filles étaient plus grandes que moi, et ne manquaient jamais de me taquiner à ce sujet. Aujourd'hui encore, je ne dépasse guère les un mètre cinquante-huit, ce qui est bien en-dessous de la taille moyenne des jeunes femmes de mon âge - un mètre soixante-neuf .
Alors, naturellement, durant ma jeunesse, les heures d'éducation physique et sportive étaient les pires de la semaine. D'ailleurs, au fil des années, mes professeurs de sport avaient pris conscience de mon désintérêt total et essayaient souvent de m'encourager à faire mon maximum lors des évaluations trimestrielles. Même en sachant cela, mes parents m'ont toujours vivement conseillé de pratiquer régulièrement une activité physique; selon ma mère, parce-qu'il fallait garder la ligne, cela va de soi; selon mon père, parce-qu'il fallait s'oxygéner le cerveau et se maintenir en forme, ce qui était tout à fait indispensable à une symbiose corps-esprit parfaite.
C'est ainsi que, depuis environ trois ans, j'avais pris l'habitude de faire un jogging tous les dimanche matins au célèbre parc de Parilly, advenu dès sa construction dans les années 1930, un véritable sanctuaire des amoureux de la nature. Il était situé entre les communes de Bron et Vénissieux. A vrai dire, il était tout près de l'Université Lyon II, dans laquelle j'étudiais l'anthropologie, et il m'arrivait parfois de me ballader, pendant les inter-cours, dans ce magnifique parc de cent soixante-dix-huit hectars, harmonieusement répartis en une zone boisée et une zone de sports. Il me permettait entre autre de me ressourcer, de me détendre, et surtout de m'évader.
J'aimais me retrouver seule, en son plein centre, complètement coupée du reste de la ville et de ses activités. Le décors naturel était fabuleux; le paysage, dépeint de vert vif contrasté de marron, illuminé des quelques rayons de douceurs jaunes et enivré par les notes musciales que nous offraient volontiers ses pies et corneilles, était tout simplement agréable et plaisant. Sans oublier l'air frais et pur qui dégageait mes narines. Qu'il était rare de nos jours de pouvoir approcher si paisiblement dame nature!
Toutefois, je regrettais encore les quelques empreintes d'activités humaines - les bancs en ciment blancs, les chemins de goudron noirs, les fontaines vertes comme pour essayer de se fondre dans le décors - qui venaient perturber la relation harmonieuse que j'établissais avec la nature.
Enfant, je venais souvent me ballader ici avec mon père et Mehdi, des après-midis frais d'été. Il nous arrivait parfois d'y pique-niquer en famille aussi, mais nous réservions toutefois nos barbecues pour le parc de Miribel Jonage, beaucoup plus vaste encore que celui-ci, même si ces dernières années, il a considérablement perdu de son ampleur.
Nous pouvions également assister aux courses de chevaux dans l'hippodrome de trente-sept hectars, situé à l'une des entrées du parc. Mon grand frère les adorait, il a d'ailleurs suivi des cours d'équitation pendant un peu plus de huit ans, entre son enfance et son adolescence. Je me souviens qu'une fois, à la fin d'une course hippique, mon père, Mehdi et moi sommes descendus des gradins saluer quelques cavaliers et leur monture. Bien entendu, nous étions les rares privilégiés à nous permettre une telle escapade, mon père, passionné de chevaux lui aussi, était un vieil ami de l'un des organisateurs.
Je devais avoir à peu près cinq ans mais cet évènement m'a beaucoup marquée, c'était la première fois que j'eus l'occasion de voir un cheval de si près, ce qui ne manqua pas de m'impressionner au plus haut point. Apeurée, j'ai pleuré et me suis réfugiée dans les bras rassurants de mon père. Et j'étais d'autant plus inquiète lorsque mon frère fût invité à monter l'un des chevaux. De ce fait, celui-ci avait du écourter sa balade, sa pauvre petite soeur était sur le point de faire une crise cardiaque, à cinq ans à peine! Cet évènement est probablement à l'origine de toutes mes répugnations émises quant à l'idée de participer aux balades à cheval, ponet ou autre que mes parents nous organisaient souvent pendant les vacances d'été. S'il est une chose que j'ai gardée de toutes ces sorties sportives en famille, c'est seulement l'amour de la nature, rien d'autre! C'est dire, je suis certainement la seule de la famille à ne pas regretter cet hippodrome inauguré en 1965, dont il ne reste aujourd'hui plus que des vestiges.
C'est sur le rythme de Karie-C que je commençais mon jogging. Je l'avais découverte depuis peu dans une émission de télé-réalité, elle avait environ quinze ans, et le rêve de sa vie était de "devenir une star", comme elle le disait si bien. Le pire, c'est qu'elle était en bonne voie. J'aimais beaucoup sa musique - un mélange de pop-électro - plus que ses paroles qui, au passage, n'avaient aucun sens ni aucune esthétique. De nos jours, peu importe ce que l'on chante, tant que l'on trouve un bon rythme et des sonorités originales, sans oublier la chorégraphie et la tenue provocatrices, on peut vendre des miliers de liens musicaux sans trop de difficultés.
Au lycée, alors que nous étudions le romantisme avec Rimbaud - poète français qui, au passage, a toujours suscité mon admiration pour ses vers joliment tournés et sa carrière d'artiste engagé, sans oublier le fait qu'il n'avait que dix-sept ans au moment de ses premiers écrits - mon professeur de français nous avait rappelé que la poèsie avait trouvé un tout autre support, la chanson! Oui, excepté le fait que très vite, la rhétorique, le lyrisme et les figures de style ont vite laissé place à la prose dépourvue d'intérêt et de style, aux incitations à la rébellion et à la débauche pour la plupart de nos "artistes" contemporains. A croire qu'aujourd'hui, les paillettes et les strass envoyées en rafale sous nos yeux époustouflés ont plus d'interêt que toute la gamme d'émotions et de rêveries provoquées par un texte bien écrit. L'apat du gain en est sûrement pour quelque chose, plus vite on produit un spectacle, un film, un artiste, plus vite on en récolte les fruits - qu'ils soient mûrs ou non.
Il était 9h30, et presque aucun autre coureur ce jour-là. Même si nous n'échangions que peu de mots - pour ne pas dire aucun - j'avais appris à reconnaître certains visages.
Il y avait madame "tee-shirt rose" - comme je la surnommais en raison justement de son tee-shirt fushia, assurément son maillot préféré, difficilement camouflé parmi les sombres végétaux ligneux -, elle parcourait les sentiers à une allure bien moins soutenue que la mienne; ou encore monsieur "le pro" - en raison de son allure de coureur professionnel - qui me croisait en général trois fois de suite avant que je n'eus terminé un tour complet du parc. En plus de me distraire un peu, ces autres "athlètes" me permettaient de prendre mes repères et de m'auto-évaluer.
Malheureusement ce jour-là, je me sentais terriblement seule, piétinant la rosée du matin, traversant les sentiers de verdure fraîche. Je décidai subitement d'éteindre mon balladeur et de courir sur les notes délicates des chants d'oiseaux; je m'immergeais complètement dans l'essence même de la nature. Et quelques instants plus tard, j'en oubliais presque ma solitude. J'étais concentrée sur ma respiration maintenue régulière, sur les mélodies naturelles sur lesquelles je m'efforçais de synchroniser mes pas, sur mes pieds sautillants qui défilaient lentement sous mes yeux, poussés par mes jambes alourdies... Finalement, je parcourrus plus de la moitié d'un tour sans trop de douleurs, presque sans trop de difficultés. Durant les quarante-cinq minutes de course à pieds que je venais de sillonner, j'étais parvenue à faire le vide dans mon esprit, et à en oublier la vie qui m'attendait en dehors de ces arbres.
A vrai dire, c'était exactement ce que je recherchais en venant ici, oublier tous les tracas et soucis de la vie quotidienne, toutes les questions que l'on est amené à se poser à un moment ou à un autre. Parmi ces pins, bouleaux, chênes et chataigniers, tout me semblait dénué de sens, sans aucune importance, comme si le temps s'arrêtait et que la vie m'accordait un répis. Plus besoin de se soucier de sa famille, de ses amis, de son avenir, de son travail, de tous les autres hommes et femmes que l'on côtoie au quotidient... Cet environnement était pour moi une véritable source de relaxation, j'étais calme et détendue, bien que j'exerçais dans ce lieu une activité physique, chose que j'ai toujours eu en horreur. Il est certain que si je devais parcourir la même distance sur le goudron des ruelles de mon quartier, le plaisir en serait bien moindre et la souffrance n'en serait que plus effroyable.
- Inès! criait soudain une voix.
Probablement une hallucination auditive, j'étais presque sûre d'être seule. Je ne prêtai guère plus d'attention à ce premier appel.
- Inès! criait à nouveau la voix.
Intriguée, je me retournai puis m'arrêtai. A ma grande surprise, j'aperçus Jonathan qui courrait en ma direction, tout excité. Et à peine reconnus-je ses traits que je regrettai déjà de m'être traînée jusqu'ici ce jour-là.
Jonathan était un jeune mauricien de vingt-quatre ans que j'avais rencontré par hasard, au cours d'une soirée en ville, il y avait de cela quelques semaines. A mon grand regret.
Il était venu en France après avoir obtenu son baccalauréat et dans l'objectif de poursuivre ses études supérieures. Pour tout dire, il était étudiant à l'Institut National des Sciences Appliquées, une prestigieuse école d'ingénieur de Lyon. Il était certainement très doué avec les mathématiques, mais pas du tout avec les filles! Il était doux, gentil, sensible... et c'était peut-être là le problème: il était trop émotif à mon goût et s'était trop vite attaché à moi. Disons qu'annoncer sa flamme à une fille que l'on a rencontrée trois heures auparavant ne semble pas être une première approche très judicieuse! Au contraire même, cela a plutôt tendance à faire fuir l'objet de convoitise!
Malheureusement pour moi, j'avais bien du mal à éconduire fermement tous ceux pour qui je ne portais aucun intérêt, alors évidemment, j'ai plus d'une fois accepté ses invitations à boire un verre - mais attention, jamais en tête à tête, toujours en présence de quelques amis. Il m'était assez difficile de lui faire comprendre qu'entre lui et moi, même un brin d'amitié aurait du mal à germer.
- Hé Jonathan, qu'est-ce que tu fais là? lui demandai-je, sur mes gardes.
- Oh, depuis quelques temps j'ai décidé de me remettre au jogging, histoire de garder la forme, alors je viens courir un peu ici! dit-il en reprenant son souffle.
- Vraiment? lui lançai-je perplexe.
Jonathan était le genre de garçon franchement bien bâti, et on pouvait facilement deviner les traits de son impressionnante musculature, même à travers un chandail en laine; il n'avait pas un seul gramme de graisse, j'en mettais ma main à couper.
Il faisait parti de l'équipe de basket ball du campus de la Doua, ce qui impliquait au moins trois ou quatre heures d'entraînement par semaine, je savais aussi qu'il suivait régulièrement des cours de danse - rock'n'roll et salsa si mes souvenirs sont bons.
- Euh, oui. Et puis je sais que tu viens souvent ici, alors je me suis dit que ça pourrait être sympa de courir avec une amie, dit-il intimidé.
" Eh ben voilà, fallait le dire tout de suite que tu savais pertinemment que je serais là et que tu n'avais qu'une seule chose en tête, venir me bouziller cette matinée paisible", aurais-je voulu lui dire.
- Et comment tu savais que je venais ici? demandai-je intriguée.
- Oh, c'est Anna qui me l'a dit, finit-il par avouer.
- Anna!
- Oui...
Le jour de ma rencontre avec Jonathan, j'étais de sortie avec Anna et ses amis de l'Institut des Sciences et des Techniques de Lyon. Elle était très enthousiaste à l'idée que je revisse Jonathan - chose que j'avais envisagé aux premières minutes de notre rencontre -, et m'a toujours poussée à accepter ses invitations. Ils s'entendaient bien tous les deux, je me demandais d'ailleurs pourquoi ils ne se décidaient pas à se mettre en couple, au lieu de s'occuper de moi avec autant d'énergie: Jonathan à me courtiser, Anna à me pousser dans ses bras.
De toute évidence, celle-ci aurait bientôt droit à mes remerciements tout particuliers!
- Alors, reprit Jonathan, ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vu!
- Oui, j'ai pas trop le temps en ce moment, lui dis-je en reprenant ma route; à la marche cette fois-ci.
- Ah ouais, Anna m'a dit que tu avais trouvé un boulot à l'aéroport, c'est ça?
Je lui lançai un regard furieux:
- Oui, c'est ça.
Décidemment, Anna et lui passaient beaucoup plus de temps ensemble que je ne m'en doutais. Et surtout, j'étais leur seul sujet de conversation!
- C'est cool, dit-il d'un ton qui se voulait décontracté. Au fait samedi prochain on organise une soirée étudiante au Pubile avec les potes, si ça te tente?
- Hum...
- Anna sera là et quelques uns de tes amis aussi, enfin c'est ce qu'elle m'a dit. C'est elle qui a eu l'idée de cette soirée, il paraît qu'elle a plus trop l'occasion de te voir en ce moment elle non plus!
- Euh, écoute, là tout de suite, je ne sais pas. Cela dépend de ma semaine, alors, je vous en donnerai des nouvelles, ok?
- Ouais, d'accord c'est cool. Mais se serait super sympa que tu viennes.
- Ok! Je vais y réfléchir, lançai-je froidement.
Nous marchâmes encore quelques minutes en silence. Mais je pouvais aisément deviner, au travers de ses brèves inspirations répétées, comme s'il voulait prononcer un mot qu'il ne dit finalement pas, que Jonathan n'était pas prêt à m'abandonner aussi facilement. Je détestais ce genre de situation qui laissait vite place au malaise oppressant. Je ne voulais faire aucun effort pour lui faciliter la tâche, tolérer son insupportable compagnie était déjà trop demander.
Finalement, c'est moi qui rompus le mutisme dans lequel notre balade s'était engouffrée, et prétextant une urgence soudaine, je l'abandonnai seul au milieu du parc, avant de regagner rapidement le parking. Je m'empressai alors d'ouvrir le coffre arrière de ma voiture et de récupérer mon sac à main; je sortis mon cellulaire et commençai à composer le numéro de téléphone d'Anna. J'étais impatiente de lui dire ses quatre vérités.
- Allô? murmura-t-elle de sa voix enrouée.
- Anna? Tu dormais encore?
- C'est qui?
- C'est Inès! Anna, il est 11h du matin, t'es sortie hier ou quoi? demandai-je, ahurie.
Anna était plutôt une lève-tôt, et les rares fois où elle s'accordait une grasse matinée étaient les lendemains de soirées très festives, pendant lesquelles elle n'avait pu s'abstenir d'abuser dangereusement des hallucinogènes.
- Ah, Inès? Punèse, il est quelle heure? dit-elle en soupirant.
- Ok, t'es out toi! Au fait, repris-je après une courte pause, devine un peu qui je viens juste de croiser, à l'instant, au parc de Parilly bien sûr!
- Hum, laisse-moi deviner, ton prince charmant!
Même à moitié endormie, elle trouvait encore la force d'être ironique.
- Haha! Sérieux, t'es pas sympa de ma l'avoir envoyé en traitre comme ça!
- Quoi? Il est mignon, il est gentil, amuse-toi un peu avant de te retrouver pieds et poings liés jusqu'à la fin de ta vie avec un seul et unique mec! Enfin, si jamais ça t'arrive un jour.
Bizarrement, sa voix s'était vite éclaircie et elle me semblait à présent bien réveillée.
- Ok, sauf qu'il ne m'intéresse pas d'accord? Alors arrête de vouloir me caser avec lui coute que coute s'il-te-plaît! lançai-je d'un ton moins assuré que je ne l'aurais voulu.
- Oh arrête, je connais ton disque par coeur! "Non, je ne le rappellerai pas, il m'intéresse pas vraiment celui-là, le courant ne passe pas". Peut-être que si tu faisais un petit effort, ça irait mieux tu ne crois pas ? Franchement, tu te prends la tête pour rien, tu cherches trop le mec parfait, mais à trop vouloir faire la difficile comme ça, tu finiras tes misérables jours toute seule, crois-moi! me toisa-t-elle d'un ton réprobateur.
- A t'entendre, on dirait que j'ai toujours refusé les garçons que tu m'as présentés.
- C'est tout comme! D'accord, tu veux bien voir à quoi ils ressemblent un peu, mais tu t'arrêtes là! Et tu as toujours un petit détail insignifiant à leur reprocher! Regarde, Sliman! Pourquoi tu l'as laissé tomber de cette façon alors qu'il était irréprochable?
- Ce n'est tout de même pas de ma faute si le courant n'est pas passé entre nous!
- Arrête avec ton soit-disant courant, si tu te renfermes sur toi-même comme tu le fais déjà, aucun courant quelconque ne risque de passer!
- Oh, tu m'agaces, lui soupirai-je exaspérée.
- Et toi alors! Je n'en reviens pas, ça doit bien faire deux ou trois mois que je n'ai pas eu de tes nouvelles et la seule fois que tu me contactes, c'est pour me reprocher de vouloir ton bonheur! me lança-t-elle, d'un ton blessé.
Sur ce point-là, elle avait parfaitement raison, je ne lui téléphonais que trop peu souvent ces derniers temps. Décidemment, en plus de foirer mes relations sentimentales, c'est aussi mes relations amicales que je mettais en danger. Depuis nos quinze ans, je crois que pas une seule fois Anna avait eu l'occasion de me faire un tel reproche. Je réalisai soudain que cela faisait déjà huits ans que je la connaissais.
Anna et sa petite frimousse toute rousse. Elle avait fait sa rentrée au lycée Pierre Brossolette en cours d'année de seconde. Je revoyais encore l'image de notre professeur principal qui nous la présentait à tous, sur l'estrade, devant la classe entière. Elle avait l'air douce et intimidée, ce qui était tout à fait normal pour une nouvelle arrivée. J'ai toujours détestée être la petite nouvelle de la classe, on se retrouve d'un seul coup isolé, propulsé dans un groupe de camarades déjà soudé. Mais ce n'était pas un problème pour Anna, elle s'était aisément intégrée au bout de quelques jours à peine, et s'était rapidement faite remarquer par nos professeurs grâce à ses interventions orales toujours pertinentes. Elle avait également pris la tête de la classe, assez vite d'ailleurs. Faut dire que ma classe de seconde n'était pas entièrement composée de têtes d'ampoules.
- Excuse-moi, c'est vrai que ces derniers temps, j'ai plutôt été une amie indigne de toi! ironisai-je pour la calmer un peu.
- Tu parles! J'ai bien cru que t'étais morte!
- Ecoute, ça te dit qu'on se voit aujourd'hui? Tiens je t'invites à déjeuner avec moi ce midi, si t'es d'accord?
- Euh non! C'est moi qui t'invites! Viens chez moi, je suis toute seule, et je te préparerai un bon p'tit plat, j'ai pleins de légumes et de fruits frais à la maison!
- Bien, je ne peux pas refuser dans ce cas-là! Je serai chez toi d'ici une demi-heure, ça te va?
- Oui, comme ça j'aurai le temps de décoller de mon lit, de me débarbouiller un peu et je serai prête à t'accueillir.
- D'accord, à tout de suite alors!
- Salut!
Je rangeai mon cellulaire dans mon sac à main que je jetai aussitôt sur le siège du passager avant, après m'être installée à la place du conducteur. Je bouclai rapidement ma ceinture, démarrai doucement le moteur et dégageai ma voiture du parking, roulant au pas. Arrivée à la sortie, j'entrevus du coin de l'oeil Jonathan qui sortait du parc, les bras complètement relachés, pendant le long de son tronc, et les pieds trainant lourdement à chacun de ses pas. L'expression perdue de son visage déclencha un pincement coupable dans ma poitrine. Qui ne dura quelques secondes seulement.
J'étais à bout de force, c'est l'un des inconvénients à supporter lorsqu'on est incapable de dire aux autres ce que l'on pense vraiment d'eux! J'en étais venue à détester ce pauvre garçon, alors qu'il avait toujours été agréable et gentil avec moi. Le problème, c'est qu'il était devenu le symbole de mon impuissance, celle qui m'empêchait de prendre mon courage à deux mains et de lui dire en face, droit dans les yeux, que je n'étais pas intéressée par ses avances et que son entêtement était à l'origine de toute la méchanceté que je lui vouais. Et paradoxalement, si je ne pouvais lui avouer mes véritables sentiments à son égard - à savoir, que je n'en avais aucun -, c'était justement parce-qu'il m'était insoutenable de savoir que je pouvais être à l'origine de son malheur. J'avais bien trop peur de le blesser dans son amour propre en le rejetant aussi froidement. Être directement éconduit d'une telle façon n'est pas une chose que j'apprécierais moi-même. Je préférais de loin être distante avec lui, de manière à ce qu'il comprenne par lui-même que je n'étais pas intéressée.
Fonctionnant moi-même de cette façon, j'avais la plupart du temps tendance à vouloir décripter tous les messages subliminaux que m'enverraient les fameux garçons intéressants à mes yeux. Je guettais sans cesse tous leurs faits et gestes à mon égard, épluchais minutieusement chacune de leur parole, cherchant inlassablement à en décrouvrir le message caché. Sans jamais faire le premier pas. De toute façon, pas une seule fois je n'ai reçu un signal me signifiant clairement qu'il était temps de passer à l'action. Oui, c'est cela que j'ai toujours attendu, le fameux signial qui me certifirait qu'effectivement, l'objet de ma convoitise avait craqué pour mes beaux yeurs noirs.
Anna n'était pas du tout de ce genre là. Elle se contrefichait de s'assurer qu'un garçon l'ait remarquée avant d'entreprendre sa parade. Elle me l'a souvent dit d'ailleurs, "un garçon ne te remarquera que si tu te fais remarquer!". Elle m'a toujours étonnament surprise au cours des soirées passées ensemble, ou bien même des sorties scolaires, au lycée déjà. Elle avait cette façon d'aborder un garçon, si sûre d'elle. Impressionnante. Elle n'avait pas froid aux yeux, et les refus - ou les rateaux, comme on dit dans notre jargon - la laissaient indifférente, elle repartait aussitôt à la chasse. Jamais je ne pourrais faire preuve d'autant de bravoure, je n'ai pas assez d'assurance, et trop peu de confiance en moi pour être capable un jour d'une telle audace. Anna a le caractère idéal pour entreprendre ce genre d'action, pas moi.
A peine sortie de mes pensées, j'étais déjà arrivée chez Anna et me présentais devant l'entrée de la sompteuse maison que ses parents avaient achetée, tout près de l'école Châteaux Gaillard, où j'ai par ailleurs suivi mes cours élémentaires. Sa maison était grandiose, elle présentait deux étages en plus du rez-de-chaussée, des sanitaires étincelants à chaque niveau, six ou sept grandes chambres au total, un immense salon très modernisé et une superbe cuisine équipée. Tout cela à partager pour seulement trois personnes, Anna étant enfant unique. Evidemment, il était aisé de deviner que, ses parents étant souvent en voyage d'affaire ou parfois même partis en week-end dans leur toute aussi sublime maison de campagne, Anna organisât plus d'une fois par semaine des réunions amicales dans son domicile même.
De toute évidence, la soirée de la veille qui l'avait totalement lessivée avait été organisée dans son superbe jardin de cent-soixante-dix mètres carrés. Il en restait quelques vestiges, que je pouvais facilement entrevoir à travers les barreaux de son portail d'entrée.
Je sonnais à l'interphone, et sans prendre le temps de me répondre, Anna se précipita pour m'ouvrir en personne.
- Hé! s'écria-t-elle en m'enlaçant de ses bras dénudés à la peau légèrement bronzée.
- Hé!
- Waw, ça fait vraiment lontemps que je ne t'ai pas vue toi, je t'aurais à peine reconnue si je t'avais croisée dans la rue!
- Oh arrête, tu exagères là! répondis-je, un peu coupable.
- Allez, entre! dit-elle en m'ouvrant grand le portail d'entrée.
- Waw, il est plutôt en bordel ton jardin, m'exclamai-je en voyant toute l'étendue des dégâts - des détritus parsemaient la pelouse verte, masquée par quelques vieux vêtements gisant à même le sol, une multitude de confettis et de papiers en tout genre s'étalaient un peu partout; et j'en passe.
- Je sais! Et ma mère va vouloir m'assassiner en voyant que son jardin botanique a été légèrement piétiné cette fois-ci! dit-elle d'une voix aigue pleine d'inquiétudes.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé?
- Rien, on a organisé une petite soirée pour fêter la fin des cours!
- Ah ça y est, tu as fini ton année?
- Ouais, je suis en vacances, s'écria-t-elle en levant les bras au zénith.
- Oui, et ben pas moi. Il me reste encore deux semaines de cours à supporter, soupirai-je en entrant dans le salon, lui aussi en piteux état.
- Oh ma pauvre, encore deux semaines de calvaire, quel supplice! dit-elle sur un ton très largement ironique.
- Pourquoi tu dis ça?
- Mais parce-que! Comme si tu avais hâte d'être en vacances toi!
- Bah, bien sûre que oui, répondis-je hébétée.
- Ah oui, et pour quoi faire? Passer tes journées à nous dire que tu ne peux pas sortir parce-que tu travailles et que tu n'as pas le temps?
Son ton était plus que sarcastique cette-fois, il était carrément réprobateur, accusateur.
- De quoi tu parles?!
- On dirait que tu préfères largement passer ton temps le nez dans tes bouquins ou bien même devant la télévision, plutôt que le gaspiller avec tes amis!
- Hé! l'interpelai-je du doigt. Je suis là non? Ecoute, c'est vrai que j'ai peut-être un peu exagéré de rester sous silence radio aussi longtemps, mais je te promets que désormais, je vais faire plus d'effort et passer un peu plus de temps avec toi. T'es contente maintenant?
Elle me dévoila alors son sourire satisfait et, avant même que je ne le vois venir, enchaîna aussitôt d'une voix devenue incroyablement douce:
- ça me va! Parce-que ce soir on a prévu une petite soirée au calme, chez Hatim!
- Non, je ne peux pas, je travailles tôt demain!
Sur ce, elle me jeta sec un regard dur, lourd de repoches.
Je soupirai et dus me résigner à assurer ma présence ce soir-là; j'étais tombée dans son piège mesquin.
- Bien d'accord, mais je ne resterai pas trop longtemps alors. Je commence à 8h30 demain!
- Quoi! Non! Tu as promis de faire des efforts! dit-elle autoritaire.
- D'accord, je m'en irais dès que tu auras le dos tourné, de toute façon tu ne te rendras même pas compte de mon absence.
Cette plaisanterie me valu le droit à une petite tape sur l'épaule, accompagné d'un grognement étouffé.
- Allez, et si on passait à table, lança-t-elle en m'entraînant dans sa fabuleuse cuisine.
En bonne invitée, je pris tout de suite place sur une chaise de la table à manger et la regardai me servir ce qu'elle m'avait mijoté. Elle sortit d'un placard mural deux grandes assiettes blanches en procelaine et deux couverts qu'elle disposait devant moi.
- Hmm, dit-elle l'eau à la bouche, tu vas voir ce que je t'ai préparé avec amour!
- Oh, j'ai hâte de voir ça!
Elle sortit du four un plat couvert qu'elle dévoila après l'avoir posé son mon nez; une odeur apétissante se dégageait dans toute la cuisine. Et mon ventre affamé, qui gargouillait déjà depuis quelques minutes, ne pouvait plus résister très longtemps. Elle avait préparé des haricots verts à l'oignon et des steaks hachés saignants qui me donnèrent vite l'eau à la bouche. Cependant, Anna était peut-être plus douée que moi en cuisine, mais pas à ce point! Je devinais aisément que ce bon petit plat n'était pas le résultat de son dur labeur.
- Miam, ça a l'air bon tout ça! lui lançai-je. Mais dis-moi, t'as fait tout ça toute seule, au saut du lit après la soirée de folie que tu as passé hier?
- Oui!
Je pris une bouche encore chaude qui faillit presque me brûler la langue. Mais le goût était agréable et cette cuisine semblait aussi délicieuse qu'elle en avait l'air. De quoi renforcer mes soupçons.
- Anna! T'es sûre que ce n'est pas plutôt ton androïde qui a préparé tout ça?
- Bon d'accord, ce ne sont pas des légumes frais! C'est juste un plat surgelé que j'ai mis au four peu de temps avant que tu ne sonnes à la porte. Et puis, ça ne risquait pas d'être le travail de mon androïde, madame a encore chopé un virus!
- Ah bon! Celle de mes parents aussi. D'ailleurs ils ont déjà mis une petite fortune dans sa réparation. Rien que cette année, elle est tombée malade trois fois, t'imagines!
- Oh non, mes parents ne l'ont pas envoyée en réparation, ils vont en acheter une autre je pense. Les modèles plus récents sont quand même un peu mieux élaborés.
Cette conversation me rappela que les androïdes serveuses avaient envahi presque tous les cafés et restaurants de l'aéroport entre autre, depuis une dizaine d'années environ. Mais leur intrusion dans nos foyers était toute récente, de deux ou trois ans, pas plus. Par association d'idée, ce sujet m'évoqua immédiatement mon prochain rendez-vous, justement dans l'un des cafés de l'aéroport, avec ma nouvelle retrouvaille.
- Et au fait! Tu ne devineras jamais qui j'ai rencontré à l'aéroport hier?
- Qui?
- Yoann Sollet, qui revenait de Madrid d'ailleurs! m'exclamai-je.
- Yoann Sollet? lança-t-elle d'une moue songeuse.
- Oui, tu te souviens il était en seconde avec nous, et il a du partir en fin d'année! Il sortait avec Sarah! Et je crois aussi que c'était l'un de tes meilleurs amis.
- Ah, lui! sussura-t-elle un ton en-dessous.
L'expression intéressée de son visage s'était complètement dissipée et sa désillusion semblait avoir laissé place à un air accusateur.
- Quoi? demandai-je, mon enthousiasme et mon entrain subitement réfrénés.
- Tu ne te souviens pas? me reprocha-t-elle, ahurie.
Je réfléchis un instant. Je ne voyait vraiment pas ce qu'elle pouvait lui reprocher, à part peut-être de ne pas avoir sucombé à son charme... mais cette question grotesque était quand même peu probable, je me souviens qu'ils étaient connus pour être de très bons amis elle et lui.
- Non, rétorquai-je.
Elle soupira. Puis reprit:
- Tu ne te souviens pas du coup qu'il nous a fait à tous? On lui avait organisé une super fête d'adieu à laquelle il n'est jamais venu, sans même nous avertir. Il nous a laissé en plan, comme ça, et il avait apparemment disparu deux semaines avant la date prévue, sans donner aucune nouvelle. Et moi j'étais soit-disant sa meilleure amie! Mais le pire, soupira-t-elle, c'était quand même pour Sarah. T'imagines un peu, ton petit ami déménage, et il ne se donne même pas la peine de te dire au revoir, ni de te donner aucune explication quant à son départ furtif!
- Non, j'avais oublié, avouai-je déroutée.
J'avais complètement occulté cet épisode de notre histoire commune, et je n'avais gardé de Yoann que les bons moments. Mais à y repenser, il est vrai que durant des semaines entières, j'avais du consoler Sarah, inquiétée au début, effondrée après quelques jours de silence radio. Et il faut dire qu'elle n'était pas la seule à ne rien comprendre à cette soudaine disparition. Pas un seul au revoir, et comme s'il n'avait jamais existé, il ne laissa aucun message derrière lui expliquant son geste. Yoann s'était évaporé comme un rêve agréable qui finit toujours par se terminer. Beaucoup d'entre nous - moi entre autre - lui en avaient longuement voulu pour son tel manque de respect et cette absence totale d'explication. Il avait brutalement rompu tout contact avec nous et ne s'était même pas soucier de notre éventuelle inquiétude.
Mais aujourd'hui, avec tout le recul que me permettent les années écoulées, je pense que si Yoann avait du disparaître de nos vies de cette façon, c'est qu'il devait avoir une bonne raison. Même s'il est vrai qu'il était lunatique, il devait quand même avoir une bonne raison d'agir ainsi.
- Et alors? m'interrogea Anna, m'arachant de mes songes nostalgiques.
- Quoi?
- Qu'est-ce qu'il t'a dit de beau? Il t'a expliqué ce qu'il a fait durant tout ce temps? Et surtout, pourquoi il s'est sauvé comme un voleur!
Son ton était à présent pleins de rancoeur. |