Il était un peu moins de 18h00 quand je pus enfin prendre une douche chaude bien méritée. J'étais épuisée comme à mon habitude après une longue (demie) journée de travail.
Chez mes parents, on dîne en général à 19h00, j'avais donc une heure devant moi pour me préparer sans trop de retard, car en effet, mes deux petits frères ainsi que ma petite soeur ont toujours été intransigeants avec l'heure du repas. Évidemment, ils ont toujours eu le plus de mal à attendre un invité retardataire avant de pouvoir enfin déguster leur bon fristé, une préparation surgelée à base de viande hachée et de pomme de terre que l'on réchauffait trois minutes au four micro-ondes. Malgré tous ses efforts, ma mère n'était toujours pas parvenue à leur faire avaler quoi que ce soit d'autre!
Le plus âgé Samy, a douze ans, et c'est celui qui me cause le plus de soucis. Il est à un âge où il a constamment besoin de s'affirmer, surtout face à sa grande soeur de vingt-trois ans, et quitte à être particulièrement insolant. Mais je ne lui en veux pas, je le comprends parfaitement et au contraire, bien souvent, je me plais à le taquiner un peu et à le laisser croire qu'effectivement, il a une certaine autorité sur moi. Il est suivi de près, aussi bien au sens figuré qu'au sens propre, par Nassif, dix ans et demi, qui aime imiter son idole de grand frère. Quant à Salena, cinq ans, elle joue bien son rôle de petite dernière! Qui pourrait résister à sa petite frimousse bien joufflue? Elle le sait et elle en joue très bien, pas la peine d'hurler dans tout l'appartement à en réveiller les morts, il lui suffit de faire ses petits yeux doux pour obtenir tout ce qu'elle désir!
De nos jours, il n'est plus aussi rare de constater des différences d'âge aussi importantes entre les divers membres d'une même fratrie. C'est sur les bancs de la faculté de médecine de Lyon que mes parents se sont rencontrés pour la première fois. Ma mère, Malika Raya de son nom de jeune fille, était étudiante en deuxième année et mon père, Redwan Daoui, préparait le concours d'internat lorsqu'ils décidèrent de se marier.
Ma mère a poursuivi ses études à la faculté de médecine de Strasbourg, ville dans laquelle mon père passait son internat de chirurgie. Alors qu'elle avait tout juste vingt-quatre ans, et peu de temps avant de passer à son tour ce fameux concours d'internat, ma mère donna naissance à mon frère Mehdi, ce qui l'obligea à mettre ses études entre parenthèses pendant quelques années. Plus tard, lorsque son deuxième enfant, c'est-à-dire moi, eu trois ans, elle décida de reprendre sa formation, ce qui lui permit d'ouvrir un cabinet de médecin généraliste, bien que son voeux le plus cher ait toujours été de suivre une formation de pédiatre.
Car en effet ma mère adore les enfants; d'ailleurs, côté privé, un garçon et une fille ne lui suffisaient pas et c'est ainsi qu'elle donna naissance à intervalles très courts à Samy, Nassif et Salena après une fécondation in vitro pour les deux derniers. Ma mère, surtout en tant que professionnel de santé, n'était pas sans savoir que les risques de fausses couches et de pathologies plus ou moins graves chez l'enfant augmentaient avec l'âge de la mère. Pour ne courir aucun risque, elle prit la décision de mettre à profit les avancées scientifiques qui lui ont ainsi permis d'être maman à l'âge de quarante-cinq ans. D'ailleurs, c'est plus d'une vingtaine de ses ovules qu'elle a fait congeler dès l'âge de trente-huit ans et pour tout avouer, je ne serais même pas étonnée d'apprendre aujourd'hui l'arrivée d'un quatrième petit frère!
Sous les jets d'eau chaude de ma salle de bain, toutes mes pensées concouraient vers un seul être, Yoann. Je me demandais ce qu'il faisait au même instant, s'il pensait à moi en se disant "tiens, je serais curieux de faire plus ample connaissance avec cette nouvelle Inès"! Bien sûr, au vue de sa première réaction, il y a avait tout de même peu de chance que j'obsède ses pensées autant qu'il obsédait les miennes. Je souris.
De toute évidence, il ne se doutait pas de l'impact qu'avait eu sur moi ce court échange du matin, pas plus qu'il ne savait je suis sûre que je l'aimais secrètement au lycée. Je ne pouvais m'empêcher d'espérer pour la énième fois que notre relation puisse aboutir à quelque chose de vraiment plus concret, pour commencer d'abord, aboutir à une amitié sincère et profonde, puis enfin franchir cette limite qui sépare l'ami de l'amant... J'étais ridicule! Vraiment, n'étais-je pas pathétique? J'avais beau avoir vingt-trois ans, au fond je n'étais pas si différente cette gamine de quinze ans éperdument amoureuse du jeune adolescent qui ne lui accorda jamais aucune attention particulière! J'avais le sentiment d'avoir régressé de huit ans en une seule journée!
J'attendais avec impatience le lundi suivant, et croisais les doigts pour que peut-être, après une courte discussion bien animée autour d'un petit café, il décide de m'inviter à déjeuner, ou plus simplement, à passer une soirée entre amis avec lui!
Yoann, Yoann, Yoann... je n'avais que ce nom-là en tête au volant de ma voiture, en direction de l'appartement de mes parents. Tout bien réfléchi, j'aurais peut-être mieux fait de prendre le bus, le métro ou encore le tramway, la jeune conductrice que j'étais ne pouvait pas se permettre de se laisser envolée pas ses songes.
Mes parents habitaient un bel appartement au coeur des Gratte Ciel qu'ils avaient acheté à leur retour de Strasbourg et dans lequel j'ai connu mes plus belles années. Il était situé à cinq minutes à pieds de mon lycée et il arrivait souvent qu'après une journée de cours bien menée, mes amis et moi allions boire un verre au Starbucks de l'Avenue Henri Barbusse. Je me suis toujours plu dans ce quartier, tout m'était à porter de main, il y avait vraiment tous mes magasins préférés et les après-midi shopping étaient une véritable partie de plaisir.
Ma mère a également connu ce quartier dans sa jeunesse alors qu'il était en plein essor. Apparemment, l'Avenue Henri Barbusse était beaucoup plus courte qu'elle ne l'est aujourd'hui, et il y avait beaucoup moins de magasins à l'époque où ma mère était elle-même lycéenne, au lycée Pierre Brossolette d'ailleurs.
Comme d'habitude, il m'était pénible de circuler dans les rues bondées du quartier, plus encore que d'ordinaire. Le parking souterrain de l'hôtel de ville était déjà plein à craquer et il me fallu tourner mille et une fois dans les ruelles alentours avant de pouvoir enfin trouver un emplacement de stationnement satisfaisant. 19h30, fidèle à moi-même, c'est en retard que je traversai le seuil de la porte que Samy venait de m'ouvrir:
- Salut Samy! lui lançai-je avec entrain.
- Hé! T'es en retard toi! Maman s'en doutait alors on a mangé avant vous! dit-il avant de disparaître dans le couloir.
- Quoi?
- Inès! Enfin! ironisait ma mère qui venait de me rejoindre dans le petit hall d'entrée.
Comme toujours, ma mère était splendide! Elle portait une jolie robe de printemps rouge qui mettait parfaitement en valeur son corps de quinquagénaire bien entretenu. Oui, à vrai dire, ma mère n'était pas à cent pour cent naturelle!
Elle possédait toute une gamme de produits de beauté et ses fameux élixirs de jeunesse, toujours à porter de main, sans oublier les multiples interventions chirurgicales qu'elle avait déjà subies; de ce fait, lorsque nous sortions toutes les deux passer une après-midi entre filles - que ce soit au restaurant, au centre commercial, ou en institut de beauté, évidemment! - il arrivait souvent que l'on nous prennent pour deux soeurs, et non pour une mère accompagnée de sa jeune fille. Si je ne la connaissais pas moi-même, je ne lui donnerais pas plus de trente-cinq ans!
D'un autre côté, aujourd'hui, plus d'une femme sur deux a déjà eu recours au moins une fois à une cure de jeunesse, alors assurément, il n'était pas rare d'être trompé par la beauté illusoire d'une jeune femme. Même les hommes ont de plus en plus recours à ce genre d'intervention.
Ma mère, contrairement à moi, a toujours été très coquette. Dès mon entrée au collège, elle me suppliait de prêter un peu plus attention à mon apparence et m'apprenait déjà à me maquiller et à me mettre en valeur. Sauf que pendant mon adolescence, on ne peut pas franchement dire que j'avais de quoi être sûre de moi: j'avais quelques rondeurs difficilement dissimulables qui alimentaient mes complexes, une crise d'acné persistante malgré tous les spécialistes qui s'étaient penchés sur mon cas, et j'étais d'une timidité qui ne faisait qu'amplifier mon malaise. Heureusement, dans ma famille on privilégie de loin la communication verbale et l'expression de ses ressentiments. Très vite, mes parents ont compris que je n'étais pas de la même graine que ma mère, et celle-ci consentit à lâcher prise et à me laisser être moi-même.
- Alors, qu'est-ce qu'il t'est encore arrivée pour que tu sois en retard comme ça! poursuivit ma mère.
- Tu plaisantes, je n'ai eu qu'une demi heure de retard cette fois-ci! lui rétorquai-je.
- Allez viens, on t'attendait! me dit-elle en me prenant par le bras.
J'entrai dans le salon pour y découvrir toute ma petite famille (presque) au grand complet qui, effectivement, n'attendait que moi. Mon père, comme à son habitude, était vêtu d'un short mi-long rouge - comme pour rappeler la robe de ma mère? - et d'une chemise à manches courtes blanche. A la maison, il avait toujours l'air d'un baba cool dans ses accoutrements très décontractées, que ce soit en présence d'invités ou non d'ailleurs, mais ne franchissait jamais le seuil de la porte sans une tenue plus que correcte. Je me souviens qu'il avait toujours beaucoup d'effet sur mes amis - alors qu'il me déposait au collège ou plus simplement, à un rendez-vous.
De part sa prestance, il a toujours donné l'impression d'être un père stricte et sévère; moi qui le connais depuis ma naissance, je peux affirmer que contrairement à son allure, mon père est au fond un homme drôle, amusant et très ouvert d'esprit. J'ai toujours eu la possibilité de renégocier avec lui l'une de ses mesures drastiques qui ne me convenait pas, à condition de bien argumenter ma plaidoirie.
C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques dont Mehdi avait hérité. Mon grand frère ressemblait beaucoup à mon père, en plus jeune, tant par son caractère que par son physique imposant; brun, les cheveux noirs coupés court aussi lisses que ceux de ma mère, il était de grande taille et bien bâti aussi - contrairement à moi qui suis petite et flasque. Et comme ma mère, il était toujours très élégant, même vêtu d'un simple pyjama! Ce jour-là, il portait un pantalon noir et une chemise blanche à manches longues, scintillante; les couleurs pétillantes ont toujours ravivé notre teint mat.
Quant à Sandra, de part sa beauté naturelle, elle ensoleillait toute la pièce sans trop d'artifices. Elle portait une longue robe blanche qui rappelait son teint de neige, pur, et avait décoré son cou d'une chaîne en or qui étincelait presque autant que ses cheveux aux boucles dorées, assoupis sur ses épaules dénudées. Elle avait légèrement poudré de vert le contour de ses yeux, embellissant ainsi leur couleur azure.
Tous les trois étaient là, de grands sourires aux lèvres, excités même. Je ne me doutais pas que ma venue pouvait leur procurer cette immense joie qui semblait émaner de leurs yeux écarquillés. De toute évidence, je n'étais certainement pas à l'origine de tant d'excitation.
Je leur fis la bise l'un après l'autre et m'assis sur le canapé, près de mon père, en face de celui où Mehdi et Sandra avaient pris place. Ma mère s'assit sur une chaise qu'elle avait placée près de nous.
- Alors, qu'est-ce qu'il se passe? leur demandai-je.
Sandra sourit de plus belle et lança un regard émerveillé à Mehdi qui me répliqua aussitôt:
- Rien, pourquoi tu demandes ça?
- Tu te moques de moi? Je vois bien vos grands sourires! Et ce n'est sûrement pas mon arrivée qui en est l'origine! Allez, qu'est-ce qu'il se passe? persistai-je.
- Allez Mehdi, ta petite soeur n'est pas si stupide! lança mon père.
Je me retournai vers lui et lui rétorquai, quelque peu froissée:
- Merci papa!
- Bon en fait, Sandra et moi voulions vous l'annoncer à tous à la fin du repas, mais évidemment, on n'a pas su tenir notre langue, commença Mehdi.
- Je suis enceinte! s'écrira Sandra.
- Quoi? hurlai-je, surprise. T'es enceinte! Mais c'est super! Depuis combien de temps?
- Deux mois environ, répondit Mehdi.
- Je vais être tata! m'exclamai-je.
- Et je vais être grand-mère! me lança ma mère.
- Et alors, c'est une fille ou un garçon? demandai-je à Sandra.
- Euh, on a décidé de garder le mystère jusqu'à la naissance, me répondit-elle.
- Quoi? poursuivis-je. Vous avez la possibilité de savoir tout de suite s'il faut aménager une chambre en bleu ou en rose et vous préférez attendre la dernière minute!
- Inès, laisse-les c'est leur choix! me dit mon père.
- Oui mais bon, je trouve ça dommage! continuai-je. A la minute même où tu as su que tu étais enceinte tu avais la possibilité de savoir si c'était une fille ou un garçon, tu n'es pas curieuse? Moi, je le serais à fond là!
- Non, peu importe, dit doucement Sandra. Je sais qu'il y a quatre-vingt dix-neuf virgule quatre-vingt dix-huit pour cent de chances qu'il soit en bonne santé et qu'il n'y ait aucune complication au cours de la grossesse et ça me suffit!
- Oui mais c'est une fille ou un garçon? persistai-je.
- Inès! s'exclamèrent en coeur mes parents et Mehdi.
- OK! J'ai compris, je me tais!
Il eut un bref silence d'excitation et d'émerveillement. Mes lèvres, comme celles de mon entourage, étaient étirées sur un sourire ébahi que je ne pus effacer de mon visage.
- Bon, il est temps de passer à table, je meurt de faim! soupira finalement mon père tout en se caressant l'estomac.
Une fois encore, la cuisine de maman était délicieuse. Elle nous avait préparé ce soir-là des biscottes de chèvre chaud en entrée, un taboulet frais et léger accompagné de boulettes de poulet fris en plat de résistance - en même temps, un repas plus consistant aurait été inapproprié en cette douce soirée de juin - et son dessert fait maison, un clafoutis à la pêche assorti d'une boule de glace à la vanille.
Cependant, ma mère en voulait à Mehdi et Sandra de ne pas l'avoir informée que cette soirée serait particulière, elle regrettait de ne pas pouvoir nous proposer un menu plus exceptionnel.
Quant à moi, j'ai passé le reste de la soirée sans me soucier un seul instant de ma vie sentimentale tumultueuse et du fait qu'il y avait peu de chances que d'ici un an, je me retrouve à la place de Sandra, à annoncer ma propre grossesse. Insouciante, je ne me doutais pas non plus de ce qui m'attendait la semaine suivante...