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Chapitre 1-1: Retrouvailles
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Ce samedi-là, au petit matin, les lueurs éclatantes du soleil levant frappaient ardemment les vitres teintées de ma chambre assombrie. Pourtant, ce ne sont pas elles qui m'arrachèrent des mes paisibles rêves, mais les hurlements assourdissant du téléphone qui parcourraient rapidement tout l'appartement. Péniblement, j'ouvrai les yeux et me redressai dans la pénombre de la pièce, ouverte sur le salon; jambes engourdies et paupières à demi fermées, je trébuchai sur mes chaussures et mes quelques vêtements de la veille qui gisaient encore au sol avant de pouvoir enfin m'approcher de l'interrupteur au-dessus de l'écran télévisé. Je le pressai.
Autorisant ainsi la communication, je devinais déjà la voix de mon interlocuteur, qui ne pouvait être autre que celle de ma mère, soucieuse. Comme à son habitude, elle s'inquiétait de me savoir seule et désemparée à la maison. Comme s'il était possible qu'un agresseur puisse pénétrer chez moi sans que je ne l'y autorise! Fort heureusement, il n'arrivait pas fréquemment je passasse mes nuits dans la solitude de ces quatre murs de béton armé. Amanda était partie à Paris depuis quelques jours déjà, pour un stage qu'elle devait effectuer en entreprise deux semaines durant, dans le cadre de sa formation d'ingénieur en chimie organique. De ce fait, c'est seule que je passais mes nuits dans cet appartement qui me semblait alors terriblement spacieux, ayant pour unique compagnie quelques amis de la toile qui prenaient régulièrement de mes nouvelles, occupant ainsi mes soirées; et il arrivait souvent dans ce cas-là que ma mère me contactât tôt le matin pour justement, avant de se rendre à son cabinet médical, s'assurer que tout allait bien pour moi et que je n'avais pas encore dépéri!
- Allô? demandai-je d'une voix rauque, tout en prenant place sur l'un des tabourets disposés derrière moi.
- Inès, c'est maman, tu vas bien? dit-elle, enthousiaste. Sa voix était claire et douce, comme toujours. Jamais une once d'abattement n'affectait les intonations mélodieuses de sa voix. Inès? demanda-t-elle.
Je levai la tête pour regarder l'écran télévisé. Je découvris alors le visage de ma mère dégagé des ses longs cheveux noirs, lisses comme de la soie, noués en queue de cheval haute à l'arrière de la tête, un sourire ébahi aux lèvres.
- Oui, en fait tu viens de me réveiller, avouai-je timidement, tout en essayant de garder mes yeux ouverts.
- Tu ne travailles pas aujourd'hui?
- Si, mais je commence à 11h ce matin.
Même si cela ne m'était guère indispensable, mes parents, tous deux médecin, préféraient toutefois que j'acquisse un salaire par mes propres moyens, à la seule sueur de mon front, comme la plupart des jeunes gens de mon âge le faisaient déjà. Histoire de mieux me préparer à la future vie active qui m'attendrait à la fin de mes études sans doute.
De ce fait, je travaillais depuis peu à l'aéroport de Lyon-Saint-Exupéry (où j'occupais un poste très peu convoité d'ailleurs), les week-ends en général, ce qui me permettait - en plus de mon considérable argent de poche - de vivre en colocation avec Amanda dans ce petit appartement franchement pas cher que nous avions pu déniché près de l'hôpital de Grange-Blanche, il y avait de cela quelques mois. Celui-ci était situé tout près du vieux tramway qui me conduisait à l'Université Lyon II où je suivais alors des cours d'anthropologie.
- Ah d'accord. Je voulais t'informer que ce soir Mehdi vient manger à la maison avec Sandra et je me demandais si tu pouvais venir toi aussi? poursuivit-elle.
Je réfléchis un bref instant. Tout compte fait, je préférais de loin la délicieuse cuisine de maman aux sachets repas insipides qui finissaient par me lasser. Je n'ai pas hérité des talents cuisiniers de ma mère et de coutume, c'est Amanda qui prépare les dîners, mes déjeuners sont d'ordinaire rapidement avalés à la cafétéria de la faculté ou bien au réfectoire de l'aéroport.
D'autre part, il y avait, derrière cette invitation, l'occasion de revoir Mehdi, mon frère aîné de trois ans, dont les taquineries fraternelles me manquaient beaucoup ces derniers temps.
- Oui maman, ok! Normalement, je serai là.
- Bien, à ce soir ma chérie, dit-elle tendrement.
- Bisous maman, lui chuchotai-je avant d'interrompre la communication établie avec l'appartement de mes parents.
Mehdi, tout jeune homme de vingt-six ans, s'était déjà marié depuis deux ans environ, peu après avoir obtenu son fameux diplôme d'ingénieur en robotique. Comme presque tous les membres de mon entourage, il a suivi une formation scientifique; quant à moi, les mathématiques, les sciences physiques ou biologiques n'ont jamais été mon point fort au lycée.
C'est avec lui que j'ai passé les onze premières années de ma vie, avant que mes parents ne se décident hélas à donner naissance à un troisième enfant. Il a toujours su remplir ses obligations de grand frère et pour tout dire, c'est à lui que je me confiais le plus souvent étant enfant. A mon grand regret, depuis son mariage et mon départ du domicile familial, nos rencontres se faisaient de plus en plus rares. Fervent romantique, il avait épousé l'un de ses tout premiers amours d'adolescent, Sandra, qui s'était par ailleurs convertie à l'islam pour lui, il me semble.
Sandra était la soeur aînée de ma meilleure amie au collège, Laura, avec qui je passais le plus clair de mon temps libre. A cette époque là, celle-ci et moi étions totalement inséparables, nous partagions les mêmes cours en classe de 3ème; comme les deux doigts de la main, nous étions toujours assises ensemble, à étouffer nos fous rires hilares pendant les heures de classe. En effet, Laura était une jeune fille attachante, appréciée de tous pour sa bonté, sa gentillesse et son sens de l'humour aiguisé. Dès notre première rencontre, elle avait su, à son plus grand mérite, me désarmer et me mettre à mon aise avec ses plaisanteries et ses mimiques travaillées. J'ai d'ailleurs toujours pensé qu'elle aurait fait une belle carrière d'humoriste. J'étais très introvertie, elle pas du tout, et s'était fait de nombreux amis parmi nos camarades de classe et du collège tout entier; elle était très populaire, contrairement à moi et à sa soeur aînée d'ailleurs, d'un caractère plus timide que le sien.
D'une certaine façon, c'est grâce à Laura et moi si Mehdi et Sandra sont aujourd'hui mari et femme; disons que nous avons voulu jouer les Cupidons, espérant naïvement devenir belles-soeurs un jour.
Le résultat escompté était pourtant bien au rendez-vous, mais cet ère remonte à bien trop longtemps et aujourd'hui, il est plutôt rare que nous échangions quelques mots elle et moi. Après la classe de 3ème, j'ai décidé de suivre un cursus général au lycée Pierre-Brossolette à Villeurbanne, alors que Laura s'est orientée vers un cursus professionnel en vue de devenir esthéticienne, un rêve d'enfance. Nos routes se sont ainsi séparées, peu à peu nous avons perdu contact en dépit de la relation étroite qu'avait entretenue mon frère avec Sandra, avant même qu'ils ne forment un réel couple, et nous n'avons aujourd'hui plus grand chose en commun. Nous sommes devenues très différentes des deux jeunes adolescentes qui s'étaient juré amitié pour la vie.
Un an et demi à peine après sa première rencontre avec mon frère, Sandra et moi étions déjà devenues très complices, surtout à partir de mes seize ans alors que j'étais en première. Elle préparait son baccalauréat lorsque Mehdi se décida enfin à la présenter à mes parents. C'est alors qu'elle passa de plus en plus de temps à la maison où elle fût chaleureusement accueillie, aussi bien par mes parents que par le reste de la famille, et c'est tout naturellement qu'aujourd'hui, du haut de ses vingt-quatre ans, elle en est un membre à part entière.
Je me souviens qu'elle avait tout juste dix-neuf ans lorsqu' elle nous annonça à tous, dans la plus grande sincérité, qu'elle s'était décidée à embrasser l'islam après avoir mûrement réfléchi sur la question. Je fus la première étonnée par cette déclaration, jusque là elle avait toujours clamé haut et fort qu'elle ne croyait ni en dieu ni en la vie après la mort, et que notre existence sur terre était probablement le résultat d'une chaîne de réaction survenue hasardeusement, sans signification ni raison particulière. Certains disent que l'amour rend aveugle, mon père dit souvent ironiquement en repensant à Sandra, que l'amour peut au contraire ouvrir les yeux.
Je ne sais quoi penser de cette affirmation, mais je me pose cependant certaines questions. Était-ce possible? Est-ce que nos sentiments pour un être cher pouvaient complètement changer nos convictions les plus profondes? Sandra croyait-elle véritablement en l'existence de Dieu ou ses sentiments la poussaient-elle à se mentir à elle-même et à se convaincre que c'était le cas? Car à coup sûr, Sandra n'aurait peut-être jamais choisi cette religion si ce n'était pas pour la prunelle des yeux de mon frère. Personne à ma connaissance ne l'a laissée entendre qu'elle n'avait qu'un seul moyen de passer le reste de ses jours avec "l'amour de sa vie": se convertir à notre religion. Il est vrai que je n'en suis pas certaine, mais je ne pense pas que mes parents auraient empêché leur mariage en se basant sur ce seul critère. Après tout, le petit frère de ma mère, mon oncle Moussa, avait épousé une femme qui était elle aussi athée, sans pour autant qu'elle se convertisse à l'islam.
Alors, pourquoi avait-elle agit ainsi? Par amour? Peut-être ne voulait-elle prendre aucun risque de le perdre; certes, mais nous serions alors confrontés à la terrible réalité que nos sentiments auraient suffisamment d'emprise pour nous rendre esclave de nous-même, car dans ce cas présent, ce n'est pas la raison qui a poussé Sandra dans les bras d'une religion...
Bref, quoi qu'il en soit réellement, cela fait cinq ans maintenant qu'elle est devenue musulmane et elle semble toujours aussi sincère tant dans son amour pour Dieu que dans celui qu'elle éprouve pour mon frère.
Il était 9h00 pilepoil, j'avais pris ma douche, avalé mon petit déjeuner et avait enfilé une tenue suffisamment confortable pour supporter les six heures que j'allais passer debout derrière un comptoir. "Cette fois-ci je serai mieux préparée!"
Mon départ ne devait pas avoir lieu avant une heure et demie, et j'avais le choix quant à la façon de combler ce court répit. Je pouvais me plonger attentivement dans l'un de mes devoirs, entre autre, l'étude d'un ebook au sujet de l'anthropotechnie - "super!"- dont les premières lignes illuminaient la table basse de mon salon depuis quelques jours déjà, ou bien encore, me vautrer allègrement sur mon canapé devant l'écran télévisé qui n'attendait que mes ordres. Le choix était vite fait!
J'enfilai le gant-télécomande droit, dont les dimensions avaient récemment été adaptées à ma petite main, et commençai à faire défiler sous mes yeux attentifs les programmes en cours de diffusion, avant peut-être de jeter un oeil aux programmes à la demande. Après un rapide zapping d'un court instant, je décidai de m'arrêter sur l'un des programmes légendaires des années deux milles: Grey's anatomy, la célèbre série télévisée dont la jeune adolescente de quatorze ans qu'était ma mère à l'époque de sa sortie, s'était prise de passion. Fan frénétique, elle avait la collection vidéo de toutes les saisons, que j'ai eu l'occasion de reparcourir avec elle pendant mon enfance.
Apparemment, la treizième chaîne rediffusait ces anciens épisodes, vieux de presque trente-six ans maintenant, pour le plus grand plaisir, je suis sûre, de toutes les quadragénaires - pour ne pas dire quinquagénaires - dont l'adolescence avait été bercée par les douces notes du générique. Malgré ses quelques rides au coins des mirettes, cette série pouvait facilement être remise d'actualité: qui ne rêverait pas d'un bon docteur mamour en chair et en os?! D'ailleurs, si je peux me permettre la remarque, il n'y a que dans les supers productions américaines qu'on a droit aux plus sexy des médecins. Et ma mère, qui cependant en un épousé un, tient ce même discours, c'est dire! Personnellement, même s'il est vrai que je ne suis pas souvent malade, je n'ai encore jamais croisé un médecin que j'apprécierais d'abord pour son physique de rêve, ensuite pour ses compétences professionnelles.
Contrairement à la plupart des grands fans de la sitcom - ma mère entre autre - je déteste l'héroïne, Meredith. Cette jeune femme s'est vue donner la chance d'attirer les hommes des plus charmants mais, névrosée, semble toujours obligée de gâcher ses relations! Dès leur rencontre, c'est le beau Derek qui la courtise mille et une fois avant de la supplier d'accorder une énième chance à leur couple, pourtant sans avenir. A mon humble avis, je crois que je serais prête à tuer si l'occasion m'était donnée d'être dans une telle situation où un charmant jeune homme me prêterait autant d'attention! Car il est vrai que, jusqu'à présent, du haut de mes misérables vingt-trois années passées ici-bas, je ne peux pas vraiment prétendre avoir connu le grand amour avec son fameux grand A.
Mes relations sont toujours très sommaires et superficielles, et souvent lorsque je sors avec un garçon, ce n'est jamais pour les bonnes raisons. Parfois, c'est simplement pour l'immense soulagement de ne plus être célibataire, car le célibat, plus qu'indésiré, est presque aboli du quotidien des jeunes gens qui ont pris pour devise " on ne se marie qu'une fois, alors, profitons un max en attendant"; ou bien même, et là c'est le pire, il m'est déjà arrivé d'entreprendre des relations simplement pour faire plaisir à mes amis persuadés de m'avoir trouvé la perle rare, ma satanée deuxième moitié, celle avec qui j'aurais tant en commun et avec qui je serais assurément la plus heureuse... Pour résumer, je n'ai encore jamais été capable de charmer celui qui compterait sincèrement à mes yeux, celui pour qui je frissonnerais d'un seul regard. Par manque de courage, d'audace et d'assurance, j'ai du me contenter des autres...
Bref, pas le temps de méditer sur la question. "Heureusement, aujourd'hui, je n'aurai pas besoin de me disputer le droit d'utiliser ma propre voiture!" Car il est vrai qu'en plus de mon appartement, c'est mon moyen de locomotion que j'acceptais volontiers de partager avec ma colocataire. Amanda avait son autorisation de conduire depuis deux ans je crois, mais toujours pas les moyens d'entretenir à elle seule une voiture; de ce fait, il lui arrivait parfois d'emprunter la mienne, ce qui engendrait bien souvent quelques chamailleries mal argumentées.
Pour me rendre à l'aéroport, je devais emprunter l'autoroute A43, l'une des premières de Lyon équipées, en 2032, du système de transport automatique qui permettait à tous les automobilistes de se rendre sur leur lieu de destination sans encourir les risques qu'impliquait la conduite sur autoroute; que ce soit accidents de la route ou trafic encombré. Malheureusement, avant de la rejoindre, il me fallait circuler par moi-même en agglomération, ce qui, plus qu'exténuant, était un véritable casse-tête. Cela faisait huit ans maintenant que l'État avait annoncé l'équipement en microcapteurs et nanocontrôleurs de toutes les villes de France, mais comme toujours, le début des travaux avait été retardé.
Arrivée à la zone d'insertion de l'A43, je pus enfin me détendre et me laisser guider par le véhicule. Très vite, le compteur affichait les cent soixante-dix kilomètres-heure; la circulation était fluide ce jour-là, et il ne me fallu pas plus de dix minutes pour me rendre à l'aéroport de Lyon-Saint-Exupéry. Une fois sur place et comme d'ordinaire, je me rendis à mon casier y déposer quelques affaires personnelles et récupérer mon uniforme (qui se résumait à une simple veste que j'enfilai par dessus mon tee-shirt). Je traversai ensuite les grandes allées bondées du site aéroportuaire pour rejoindre l'accueil, et mon poste de service. Une collègue était sur place, probablement depuis quelques heures déjà.
- Bonjour Inès!
- Bonjour Clara!
Clara était une jeune femme de trente-deux ans employée au même poste que moi, à l'exception près que dans son cas, hôtesse d'accueil était un job à plein temps. Malgré son âge, elle était assez bien conservée.
Elle était ravissante, brune aux boucles soyeuses, son teint clair aux joues rosées contrastait parfaitement avec le noir profond de ses yeux. En plus de son visage radieux, elle présentait une allure de rêve: grande et mince sans pour autant être maigrichonne, loin de là, ses gestes étaient toujours gracieux et bien menés. J'aurais parié que dans sa jeunesse, elle exerçait le métier de mannequin. De part son physique préservé - selon ses dires, elle était à cent pour cent naturelle -, elle pouvait facilement prétendre avoir vingt-sept ou vingt-huit ans ; cependant, de part son attitude puérile, je lui en donnais à peine vingt!
Sa jeunesse lui avait été volée, et malgré les années qui s'inscrivaient sur son visage, elle n'était toujours pas devenue une adulte pleinement responsable. Elle était embauchée ici depuis presque dix ans, après avoir abandonné sa formation, un brevet de technicien supérieur en bureautique, à cause d'une grossesse survenue à l'improviste. Je ne l'ai rencontrée qu'une seule fois jusqu'à présent et pourtant, je suis sûre de connaître toute sa vie presque aussi bien que sa propre mère! Disons qu'elle est plutôt bavarde, d'une façon pathologique je dirais.
Elle s'est mariée une première fois alors qu'elle n'avait pas encore dix-neuf ans, essentiellement parce qu'il était impensable pour ses parents, de fervents puritains, qu'elle reste mère célibataire, bien que ce statut soit tout à fait banal de nos jours. C'est donc le père de son premier enfant qu'elle épousa, plus par nécessité que par réel amour, et cette première grossesse l'empêcha de poursuivre sa formation professionnelle. Au bout de deux ans et demi de vie commune, elle divorça et se remaria quelques mois plus tard avec un homme qui sera le père de son deuxième enfant. Pour résumé, alors qu'elle était à peine plus âgée que moi, Clara avait déjà été divorcée puis remariée, et était la maman de deux enfants issus de deux pères différents! De quoi me réconforter dans le fait que tout vient à point à qui sait attendre, pas la peine de me presser, même si à vingt-trois ans, je n'ai toujours pas connu de relation suffisamment sérieuse pour penser au mariage, cela ne signifie pas pour autant que je finirai un jour vieille fille!
- Alors, madame fait la grasse mat' pendant que ses collègues se tuent au travail? me lança-t-elle, exaltée.
- Non, pas vraiment, ma mère, très matinale, m'a réveillée à 7h30 ce matin, rétorquai-je, ironique.
- Ah, je croyais que tu ne vivais plus chez tes parents.
- Oui, c'est le cas. Elle m'a téléphoné tôt pour être sûre de ne pas me manquer, elle voulait m'inviter à manger à la maison ce soir, en présence de mon grand frère et de ma belle-soeur.
- Waw, ça doit être cool ça d'avoir un grand frère! Moi je suis l'aînée d'un garçon de vingt-cinq ans et d'une fille de vingt et un ans, et crois-moi ce n'est pas drôle d'être la plus âgée! J'ai été le cobaye de mes parents, ils ont tout testé avec moi d'abord, enfin... ils m'ont surtout imposée leurs commandements plus qu'ils ne m'ont laissé de liberté. Et le pire, c'est qu'aujourd'hui, ils sont franchement plus cools avec les deux autres! Alors qu'à l'âge de quinze ans, je devais faire le mur pour aller en boîte de nuit, parce qu'évidemment, il était inconcevable pour mes parents que leur petite fille chérie se trémousse dans un endroit aussi mal vu, ma petite soeur est gentiment accompagnée par ma mère à toutes ses soirées étudiantes!
Je dus me mordre la langue pour ne pas lui rappeler qu'à ses quatorze ans, ses parents découvraient qu'elle avait pris l'habitude de sécher régulièrement les cours de classe pour passer des après-midi bien arrosés en présence de ses amis; ce après quoi, raisonnablement, ils décidèrent d'être plus restrictifs avec elle! Aujourd'hui encore, elle-même maman d'un préadolescent d'une douzaine d'années, elle se permettait de se plaindre de l'éducation rigoureuse que ses parents avaient tenté de lui donner. Tout de même, au regard de la jeune femme qu'elle était à présent, peut-être aurait-il mieux valu pour elle qu'elle se contente de les respecter plutôt que d'essayer par tous les moyens de les contredire. Et puis, il n'est pas de mon éducation de remettre en question l'autorité de mes parents, que l'on m'a toujours appris à respecter et qui me respectaient en retour.
En ce qui me concerne, mes parents m'ont toujours laissé une grande liberté, peut-être justement parce-que je leur ai toujours prouvé que j'étais suffisamment responsable pour qu'ils aient une totale confiance en moi. N'allez cependant pas croire que régnait dans notre foyer l'anarchie, il y avait quand même certaines règles à honorer que je me suis toujours efforcée de suivre, comme celle de ne pas aller en boîte de nuit avant la majorité! Règle inspirée de la loi française d'ailleurs.
- Ouais c'est sûr, les parents sont toujours un peu plus sévères avec les premiers, répondis-je, quelque peu hypocrite.
- Je suis sûre que ton frère s'est vu recevoir des sanctions pour des bêtises beaucoup moins dramatiques que les tiennes, hein!
Décidément, elle s'entêtait à remettre la faute sur ses parents, sans jamais se remettre en cause elle-même. C'est dans ce sens-là que je pouvais affirmer que malgré tout, elle n'avait pas mûri et était incapable de prendre suffisamment de recul sur sa propre situation pour se rendre compte enfin, qu'après tout, ses parents essayaient peut-être de lui faire tirer un enseignement de chacune des sottises qu'elle avait pu commettre jusque-là.
- Euh, non je ne crois pas, je suis bien plus sage que mon frère ne l'était, enfin surtout lorsqu'il était adolescent. Il a causé bien des soucis à mes parents, mais il s'est assez vite calmé en fait. Il a mûri assez tôt je dirais.
- Excusez-moi!
Une voix grave nous interpellait soudain. Je me retournai et regardai par dessus le comptoir pour y découvrir qu'un jeune homme, à la beauté époustouflante, se tenait devant nous, l'air exaspéré. Cheveux châtains clairs coiffés en pointes, il nous lançait un regard sombre, de ses magnifiques yeux verts, ce qui ne lui donnait que plus de charme.
- Hum...grincheux. Mais quel grincheux celui-là! me chuchota discrètement Clara.
Oui en effet, après plus de dix ans de service, Clara avait le flaire pour repérer les rares clients mécontents et désagréables qui nous font détester plus que jamais notre emploi et n'hésitent surtout pas à nous faire remarquer notre prétendue incompétence professionnelle! Rien de plus désagréable qu'un client qui remet la faute de tout un service sur une seule personne: l'hôtesse d'accueil. A croire qu'ils se sentent tous, pour le peu qu'ils soient, obligés de s'en prendre à n'importe quel employé de l'aéroport, tant que cela leur permettrait de soulager leur colère; même si, d'un autre côté, hormis les quelques ordinateurs, panneaux numériques et rares agents de sécurité, nous étions les seuls êtres humains, assurément polyvalents, à qui ils pouvaient s'adresser. Les joies de la modernité technologique.
S'il y a un point sur lequel mon supérieur a précisément insisté au cours de notre premier entretien, c'est bien que le client est roi et que l'on doit tout faire, en tant qu'hôtesse d'accueil, pour le satisfaire même au prix de notre santé morale - "il suffit juste de prendre une dose de psychotropes et le tour est joué!" m'avait-il annoncé. En somme, on doit prendre sur soi, rester poli et agréable, toujours le sourire aux lèvres et ce quelque soit l'état d'esprit de notre interlocuteur, même s'il en vient aux insultes personnelles, comme il le fait souvent, telles que "vous ne savez rien faire", " vous ne comprenez jamais rien", ou encore "écoutez un peu quand je vous parle petite idiote!".
J'inspirai profondément et appréhendai quelque peu; je craignais une altercation musclée. Discrètement, Clara glissa un comprimé psycholeptique dans la paume de ma main gauche - au cas où les choses prendraient une tournure plus dramatique, je le sommerai de l'avaler. J'arborai alors mon plus beau sourire - pour l'apaiser, mais aussi pour le charmer peut-être? - et dis d'une voix la plus douce et agréable possible:
- Bonjour monsieur, puis-je vous aider?
- Oui, il y a un bagage que je n'ai pas récupéré, lança-t-il sèchement.
J'étais sûre qu'il ne remarquait même pas les efforts que je faisais pour lui rendre la situation plus agréable et le préserver de l'administration d'un comprimé; je détestais tous ces conforts que les laboratoires pharmaceutiques nous ventaient à tout va comme étant le secret miracle d'une vie paisible et heureuse. Je n'aurais jamais eu la force d'imposer ce genre de soin, que je n'osais même pas m'imposer à moi-même, à un garçon de cette stupéfiante beauté. Je le scrutai alors avec plaisir, guettant le moindre changement d'humeur, mais celui-ci gardait la même expression sur son visage, maintenant ses sourcils froncés sur une ligne agacée. Toutefois, je remarquai que ses traits si bien dessinés, me rappelaient quelqu'un et j'eu l'étrange sentiment que ce portrait ne m'était pas totalement inconnu.
- Donnez-moi vos coordonnés, et nous vous contacterons dès que votre bagage sera retrouvé, l'informai-je.
- Comment ça vous me contacterez? m'interrogea-t-il d'une voix grave.
Sa froideur ne me déstabilisait pas, comme si je le connaissais parfaitement et savais que cette attitude n'avait rien de personnelle.
- Eh bien, nous vous prierons de bien vouloir venir récupérer votre bagage.
Malgré toutes les nouvelles technologies, le système de tri et transport automatique des bagages présentait certaines failles, et il arrivait quelques fois - une fois n'est pas coutume - qu'une valise soit égarée. Probablement le résultat d'une erreur humaine, et non informatique, cela va de soi.
- Non, j'ai besoin de ce bagage tout de suite! s'écria-t-il, un ton au-dessus.
- Monsieur, écoutez, donnez-moi vos références, je vais me renseigner, mais il y a très peu de chance que vous récupériez votre valise de suite (en raison surtout du faible effectif d'agents de service présents sur place). Sur quel vol étiez-vous?
- Celui de Madrid. Il n'y avait qu'un retour de Madrid ce matin, me rappela-t-il sèchement.
- J'aurais besoin d'une pièce d'identité s'il vous plaît, lui demandai-je en me tournant vers l'écran d'ordinateur tactile.
Il glissa sa carte d'identité sur le comptoir dans ma direction. Je déchiffrai alors Yoann Augustin Sollet. Yoann Sollet, décidemment, ce nom-là me disait quelque chose.
- Yoann Sollet? murmurai-je tout en l'écrivant sur l'ordinateur.
- Pardon? demanda-t-il interloqué.
- Votre nom me ne m'est pas inconnu, ni votre visage d'ailleurs, l'informai-je, songeuse.
- Oui, j'ai un visage très commun, et il est arrivé plus d'une fois qu'on me confonde avec un autre, souffla-t-il, étrangement mal à l'aise.
Je l'examinai à nouveau. Bon sang, j'aurais du reconnaître parmi mille cette beauté éclatante à faire tourner la tête, ce petit regard envoûtant presque hypnotique, ce charme qui émanait de son corps parfait comme une aura. Mon coeur s'emballa comme si une aiguille aiguisée l'avais brutalement transpercé. Bien sûre que je connaissais ce jeune homme.
- Yoann! Vous étiez au lycée Pierre Brossolette à Villeurbanne, non? m'exclamai-je soudainement.
- Oui, en effet, répondit-il sur ses gardes.
Il me dévisagea, scrutant attentivement les traits de mon visage; une lueur douteuse se dégageait de ses pupilles noires.
- C'est moi Inès! continuai-je. Nous étions en seconde ensemble, et puis, tu as du partir en fin d'année, à cause de tes parents si je me souviens bien. Ils avaient trouvé du travail ailleurs!
- Inès... tu étais l'amie de Sarah, c'est ça? murmura-t-il, subitement rassuré.
- Ouiiiiii! Sarah! m'exclamai-je à nouveau.
- Tu as beaucoup changé. Je dois bien avouer que jamais je ne t'aurais reconnue sans ton aide, admit-il détaché.
- Oh merci! lui lançai-je, flattée.
Yoann Sollet avait remarqué que j'avais changé! En bien j'espérais!
- Alors, tu travailles ici maintenant? reprit-il, toujours d'un ton neutre.
J'étais enchantée de le revoir, lui semblait indifférent; étonnamment, la scène me paraissait tout à fait familière.
- Oui, j'ai tout abandonné pour ce poste! plaisantai-je pour détendre l'atmosphère qui semblait quelque peu tendue. Non, je plaisante, ça me permet entre autre de payer mon loyer, je vis en colocation avec une amie, et je suis toujours étudiante bien sûre!
- D'accord, soupira-il en s'attardant sur la dernière syllabe comme pour souligner le fait que cette ébauche de conversation lui était complètement égale.
- Alors et toi, qu'est-ce que tu deviens? Une fois parti tu n'as plus jamais donné de nouvelles! l'interrogeai-je timidement, pianotant sur l'ordinateur.
- Ouais, c'est vrai. Mais tu sais à Paris la vie défile à deux cents à l'heure, je n'avais plus trop la tête à envoyer des mails... et puis le temps passe si vite..., dit-il, songeur.
- Ah, je croyais que tes parents avaient été mutés à Toulouse ou un truc dans le genre, m'assurai-je tout en lui glissant sa pièce d'identité.
- Non non, c'était bien à Paris, affirma-t-il.
- J'ai du me mélanger les pinceaux alors... Bon écoute, je vais m'occuper personnellement de ton bagage ok? repris-je d'un ton plus sérieux. Ne t'en fais pas, je te préviendrai dès que j'en aurai des nouvelles mais tu sais, comme je te l'ai déjà dit, à mon avis, tu ne le récupéreras pas aujourd'hui. Peut-être lundi, et ça tombe bien je serai à mon poste lundi matin, ce qui est vraiment très occasionnel! On peut dire que tu as de la chance toi, plaisantai-je pour le détendre un peu.
- C'est très important que je le récupère au plus vite, poursuivit-il, comme s'il n'avait pas écouté ce que je venais de lui dire.
- Je comprends mais...
- Non tu ne comprends pas! me gronda-t-il agressivement.
Je sursautai. Nous nous examinâmes quelques instants, quelques fractions de secondes même; et un ange passa.
- Excuse-moi, mais c'est vraiment important, reprit-il plus calmement.
Mon coeur battait à cent à l'heure et mes mains tremblaient. Il m'avait vraiment surprise ce qu'il ne manqua pas de remarquer.
- Oui, mais c'est la procédure... Hum... Je peux toujours prévenir un agent mais..., bégayai-je quelque peu en regardant l'écran de mon ordinateur. On le retrouvera, ça c'est sûr, mais pas tout de suite... peut-être dans quelques heures... au mieux...
- J'espère bien. En fait, il y a mes médicaments dans cette valise, et je ne sais pas combien de temps je pourrais tenir sans... Excuse-moi si je t'ai surprise. Mais, rit-il nerveusement, disons que ces derniers temps je suis un peu à cran.
Ce n'était pas la peine de se mettre dans tous ces états pour de simples médicaments, s'il y avait vraiment urgence, il pouvait toujours se les procurer dans n'importe quelle pharmacie de Lyon. Je m'abstins de le lui rappeler.
- C'est vrai que tu m'as l'air un peu fatigué, le rassurai-je.
- Oui, j'ai beaucoup de travail en ce moment, et pas assez de temps pour tout faire...
- Oh, alors t'es en voyage d'affaire?
- Écoute, à vrai dire je n'ai pas vraiment le temps de discuter là, tout de suite donc... si tu es certaine qu'il...
- Oui j'en suis certaine, l'interrompis-je.
- Bien, j'ai d'autres préoccupations encore pour le moment, dit-il pensif.
- Ah, oui je comprends, moi aussi j'ai du boulot de toute façon, je ne suis pas censée faire la conversation aux clients!
- Lundi doit être le dernier délais, m'ordonna-t-il fermement.
J'acquiesçai.
Puis il reprit d'un ton plus désinvolte:
- Écoutes, si tu veux on pourra aller boire un verre et ressasser le passé, me proposa-t-il de son superbe demi-sourire, dévoilant toute une rangée de dents d'une blancheur éclatante.
- Oui, pourquoi pas! m'empressai-je, soudainement très intéressée. Lundi matin, je prendrai ma pause à ton arrivée.
- D'accord, au revoir alors.
- Salut!
J'étais absolument ravie, et pour de bonnes raisons, je venais de croiser la route du charmant Yoann Sollet, le jeune adolescent si convoité à l'époque du lycée. Et qui plus est, il venait de m'inviter à passer un petit moment en son agréable compagnie! S'il y en avait un que je n'espérais même plus revoir, c'était bien lui.
En fait, je le connaissais depuis le collège déjà, nous partagions le même cours d'espagnol en classe de 4ème. Mais à ce moment-là, il n'avait même pas conscience de mon existence. Ce n'est qu'en classe de seconde qu'il a plus ou moins fait ma connaissance, alors qu'il sortait avec ma meilleure amie, Sarah. Moi, je n'étais que la petite boutonneuse un peu rondelette qui les suivait partout... et surtout, qui était tombée amoureuse du petit copain de sa meilleure amie!
Toutes les filles craquaient pour Yoann, et ce n'était un secret pour personne, sauf pour lui peut-être. Il n'avait d'yeux que pour Sarah! Je me souviens encore que beaucoup de mes camarades de classe ne comprenaient pas le fait qu'un garçon aussi beau et parfait puisse être attiré par une fille aussi banale que l'était Sarah. Car il est vrai que cette dernière n'avait absolument rien de particuliers, au contraire même, elle faisait parti de ceux que l'on surnommait mesquinement "les têtes d'ampoules", et en tant que telle, elle se devait d'avoir le style vestimentaire adéquat. Sarah était une "intello" et nul besoin d'échanger quelques mots avec elle pour s'en rendre compte, il suffisait simplement de la regarder déambuler dans les couloirs du lycée, accoutrée de ses vêtements de plouque.
En réalité, j'étais exactement comme elle, quelques rondeurs ainsi que quelques spots sur le visage en plus, et un quotient intellectuel de quelques dizaines de points inférieur. Certes, mais malgré tout, elle seule avait su faire chavirer le coeur de Yoann!
- Hé ben ça va, tu t'en n'es pas trop mal sortie avec celui-là! Tu n'as même pas eu besoin de l'anesthésier! me murmura ironiquement Clara, alors que Yoann était encore à quelques mètres du comptoir.
- Oui, répondis-je, encore rêveuse. Enfin non, celui-là était un ami en fait! Il était au lycée avec moi et ça fait bien huit ans que je ne l'avais pas revu! Il avait déménagé à Paris apparemment!
- Waw, le monde est petit!
- Dis-moi, si tu as des nouvelles d'un bagage au nom de Yoann Sollet, tu peux me prévenir?
- Pas de soucis ma belle!
- Merci.
Le reste de la journée se déroula comme d'ordinaire, avec ses hauts et ses bas, à l'exception que pour une fois, quelque soit la situation à laquelle j'avais à faire, je restais toujours de bonne humeur: Yoann avait apparemment embelli ma journée et rien ne pouvait venir troubler ma béatitude! Huit ans plus tard, et je ressentais toujours ce petit pincement au coeur en me remémorant son doux visage d'ange! J'avais vraiment hâte de le revoir et de peut-être nouer des liens durables avec lui.
L'un des aspects positifs de ces premières retrouvailles était qu'il avait remarqué un grand changement en moi, si important qu'il aurait eu bien du mal à me reconnaître sans aide. Sans doute alors était-il possible qu'il me regardât sous un tout nouveau jour pour me redécouvrir et m'apprécier d'une toute autre façon! Ou bien peut-être que ses difficultés à reconnaître mes traits traduisaient simplement le fait qu'à l'époque déjà, il ne m'accordait que peu d'intérêt! Peu importait, de tout façon, je ne pensais pas être toujours amoureuse de lui, ou bien toujours aussi attirée par ses beaux yeux verts, mais tout de même, j'étais tentée de prendre ma revanche sur cette pauvre adolescente mal dans sa peau, devenue aujourd'hui une jeune femme (un peu) plus sûre d'elle. D'autant plus que Yoann n'avait rien perdu de son charme envoûtant.
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Chapitre 1-2: Retrouvailles
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Il était un peu moins de 18h00 quand je pus enfin prendre une douche chaude bien méritée. J'étais épuisée comme à mon habitude après une longue (demie) journée de travail.
Chez mes parents, on dîne en général à 19h00, j'avais donc une heure devant moi pour me préparer sans trop de retard, car en effet, mes deux petits frères ainsi que ma petite soeur ont toujours été intransigeants avec l'heure du repas. Évidemment, ils ont toujours eu le plus de mal à attendre un invité retardataire avant de pouvoir enfin déguster leur bon fristé, une préparation surgelée à base de viande hachée et de pomme de terre que l'on réchauffait trois minutes au four micro-ondes. Malgré tous ses efforts, ma mère n'était toujours pas parvenue à leur faire avaler quoi que ce soit d'autre!
Le plus âgé Samy, a douze ans, et c'est celui qui me cause le plus de soucis. Il est à un âge où il a constamment besoin de s'affirmer, surtout face à sa grande soeur de vingt-trois ans, et quitte à être particulièrement insolant. Mais je ne lui en veux pas, je le comprends parfaitement et au contraire, bien souvent, je me plais à le taquiner un peu et à le laisser croire qu'effectivement, il a une certaine autorité sur moi. Il est suivi de près, aussi bien au sens figuré qu'au sens propre, par Nassif, dix ans et demi, qui aime imiter son idole de grand frère. Quant à Salena, cinq ans, elle joue bien son rôle de petite dernière! Qui pourrait résister à sa petite frimousse bien joufflue? Elle le sait et elle en joue très bien, pas la peine d'hurler dans tout l'appartement à en réveiller les morts, il lui suffit de faire ses petits yeux doux pour obtenir tout ce qu'elle désir!
De nos jours, il n'est plus aussi rare de constater des différences d'âge aussi importantes entre les divers membres d'une même fratrie. C'est sur les bancs de la faculté de médecine de Lyon que mes parents se sont rencontrés pour la première fois. Ma mère, Malika Raya de son nom de jeune fille, était étudiante en deuxième année et mon père, Redwan Daoui, préparait le concours d'internat lorsqu'ils décidèrent de se marier.
Ma mère a poursuivi ses études à la faculté de médecine de Strasbourg, ville dans laquelle mon père passait son internat de chirurgie. Alors qu'elle avait tout juste vingt-quatre ans, et peu de temps avant de passer à son tour ce fameux concours d'internat, ma mère donna naissance à mon frère Mehdi, ce qui l'obligea à mettre ses études entre parenthèses pendant quelques années. Plus tard, lorsque son deuxième enfant, c'est-à-dire moi, eu trois ans, elle décida de reprendre sa formation, ce qui lui permit d'ouvrir un cabinet de médecin généraliste, bien que son voeux le plus cher ait toujours été de suivre une formation de pédiatre.
Car en effet ma mère adore les enfants; d'ailleurs, côté privé, un garçon et une fille ne lui suffisaient pas et c'est ainsi qu'elle donna naissance à intervalles très courts à Samy, Nassif et Salena après une fécondation in vitro pour les deux derniers. Ma mère, surtout en tant que professionnel de santé, n'était pas sans savoir que les risques de fausses couches et de pathologies plus ou moins graves chez l'enfant augmentaient avec l'âge de la mère. Pour ne courir aucun risque, elle prit la décision de mettre à profit les avancées scientifiques qui lui ont ainsi permis d'être maman à l'âge de quarante-cinq ans. D'ailleurs, c'est plus d'une vingtaine de ses ovules qu'elle a fait congeler dès l'âge de trente-huit ans et pour tout avouer, je ne serais même pas étonnée d'apprendre aujourd'hui l'arrivée d'un quatrième petit frère!
Sous les jets d'eau chaude de ma salle de bain, toutes mes pensées concouraient vers un seul être, Yoann. Je me demandais ce qu'il faisait au même instant, s'il pensait à moi en se disant "tiens, je serais curieux de faire plus ample connaissance avec cette nouvelle Inès"! Bien sûr, au vue de sa première réaction, il y a avait tout de même peu de chance que j'obsède ses pensées autant qu'il obsédait les miennes. Je souris.
De toute évidence, il ne se doutait pas de l'impact qu'avait eu sur moi ce court échange du matin, pas plus qu'il ne savait je suis sûre que je l'aimais secrètement au lycée. Je ne pouvais m'empêcher d'espérer pour la énième fois que notre relation puisse aboutir à quelque chose de vraiment plus concret, pour commencer d'abord, aboutir à une amitié sincère et profonde, puis enfin franchir cette limite qui sépare l'ami de l'amant... J'étais ridicule! Vraiment, n'étais-je pas pathétique? J'avais beau avoir vingt-trois ans, au fond je n'étais pas si différente cette gamine de quinze ans éperdument amoureuse du jeune adolescent qui ne lui accorda jamais aucune attention particulière! J'avais le sentiment d'avoir régressé de huit ans en une seule journée!
J'attendais avec impatience le lundi suivant, et croisais les doigts pour que peut-être, après une courte discussion bien animée autour d'un petit café, il décide de m'inviter à déjeuner, ou plus simplement, à passer une soirée entre amis avec lui!
Yoann, Yoann, Yoann... je n'avais que ce nom-là en tête au volant de ma voiture, en direction de l'appartement de mes parents. Tout bien réfléchi, j'aurais peut-être mieux fait de prendre le bus, le métro ou encore le tramway, la jeune conductrice que j'étais ne pouvait pas se permettre de se laisser envolée pas ses songes.
Mes parents habitaient un bel appartement au coeur des Gratte Ciel qu'ils avaient acheté à leur retour de Strasbourg et dans lequel j'ai connu mes plus belles années. Il était situé à cinq minutes à pieds de mon lycée et il arrivait souvent qu'après une journée de cours bien menée, mes amis et moi allions boire un verre au Starbucks de l'Avenue Henri Barbusse. Je me suis toujours plu dans ce quartier, tout m'était à porter de main, il y avait vraiment tous mes magasins préférés et les après-midi shopping étaient une véritable partie de plaisir.
Ma mère a également connu ce quartier dans sa jeunesse alors qu'il était en plein essor. Apparemment, l'Avenue Henri Barbusse était beaucoup plus courte qu'elle ne l'est aujourd'hui, et il y avait beaucoup moins de magasins à l'époque où ma mère était elle-même lycéenne, au lycée Pierre Brossolette d'ailleurs.
Comme d'habitude, il m'était pénible de circuler dans les rues bondées du quartier, plus encore que d'ordinaire. Le parking souterrain de l'hôtel de ville était déjà plein à craquer et il me fallu tourner mille et une fois dans les ruelles alentours avant de pouvoir enfin trouver un emplacement de stationnement satisfaisant. 19h30, fidèle à moi-même, c'est en retard que je traversai le seuil de la porte que Samy venait de m'ouvrir:
- Salut Samy! lui lançai-je avec entrain.
- Hé! T'es en retard toi! Maman s'en doutait alors on a mangé avant vous! dit-il avant de disparaître dans le couloir.
- Quoi?
- Inès! Enfin! ironisait ma mère qui venait de me rejoindre dans le petit hall d'entrée.
Comme toujours, ma mère était splendide! Elle portait une jolie robe de printemps rouge qui mettait parfaitement en valeur son corps de quinquagénaire bien entretenu. Oui, à vrai dire, ma mère n'était pas à cent pour cent naturelle!
Elle possédait toute une gamme de produits de beauté et ses fameux élixirs de jeunesse, toujours à porter de main, sans oublier les multiples interventions chirurgicales qu'elle avait déjà subies; de ce fait, lorsque nous sortions toutes les deux passer une après-midi entre filles - que ce soit au restaurant, au centre commercial, ou en institut de beauté, évidemment! - il arrivait souvent que l'on nous prennent pour deux soeurs, et non pour une mère accompagnée de sa jeune fille. Si je ne la connaissais pas moi-même, je ne lui donnerais pas plus de trente-cinq ans!
D'un autre côté, aujourd'hui, plus d'une femme sur deux a déjà eu recours au moins une fois à une cure de jeunesse, alors assurément, il n'était pas rare d'être trompé par la beauté illusoire d'une jeune femme. Même les hommes ont de plus en plus recours à ce genre d'intervention.
Ma mère, contrairement à moi, a toujours été très coquette. Dès mon entrée au collège, elle me suppliait de prêter un peu plus attention à mon apparence et m'apprenait déjà à me maquiller et à me mettre en valeur. Sauf que pendant mon adolescence, on ne peut pas franchement dire que j'avais de quoi être sûre de moi: j'avais quelques rondeurs difficilement dissimulables qui alimentaient mes complexes, une crise d'acné persistante malgré tous les spécialistes qui s'étaient penchés sur mon cas, et j'étais d'une timidité qui ne faisait qu'amplifier mon malaise. Heureusement, dans ma famille on privilégie de loin la communication verbale et l'expression de ses ressentiments. Très vite, mes parents ont compris que je n'étais pas de la même graine que ma mère, et celle-ci consentit à lâcher prise et à me laisser être moi-même.
- Alors, qu'est-ce qu'il t'est encore arrivée pour que tu sois en retard comme ça! poursuivit ma mère.
- Tu plaisantes, je n'ai eu qu'une demi heure de retard cette fois-ci! lui rétorquai-je.
- Allez viens, on t'attendait! me dit-elle en me prenant par le bras.
J'entrai dans le salon pour y découvrir toute ma petite famille (presque) au grand complet qui, effectivement, n'attendait que moi. Mon père, comme à son habitude, était vêtu d'un short mi-long rouge - comme pour rappeler la robe de ma mère? - et d'une chemise à manches courtes blanche. A la maison, il avait toujours l'air d'un baba cool dans ses accoutrements très décontractées, que ce soit en présence d'invités ou non d'ailleurs, mais ne franchissait jamais le seuil de la porte sans une tenue plus que correcte. Je me souviens qu'il avait toujours beaucoup d'effet sur mes amis - alors qu'il me déposait au collège ou plus simplement, à un rendez-vous.
De part sa prestance, il a toujours donné l'impression d'être un père stricte et sévère; moi qui le connais depuis ma naissance, je peux affirmer que contrairement à son allure, mon père est au fond un homme drôle, amusant et très ouvert d'esprit. J'ai toujours eu la possibilité de renégocier avec lui l'une de ses mesures drastiques qui ne me convenait pas, à condition de bien argumenter ma plaidoirie.
C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques dont Mehdi avait hérité. Mon grand frère ressemblait beaucoup à mon père, en plus jeune, tant par son caractère que par son physique imposant; brun, les cheveux noirs coupés court aussi lisses que ceux de ma mère, il était de grande taille et bien bâti aussi - contrairement à moi qui suis petite et flasque. Et comme ma mère, il était toujours très élégant, même vêtu d'un simple pyjama! Ce jour-là, il portait un pantalon noir et une chemise blanche à manches longues, scintillante; les couleurs pétillantes ont toujours ravivé notre teint mat.
Quant à Sandra, de part sa beauté naturelle, elle ensoleillait toute la pièce sans trop d'artifices. Elle portait une longue robe blanche qui rappelait son teint de neige, pur, et avait décoré son cou d'une chaîne en or qui étincelait presque autant que ses cheveux aux boucles dorées, assoupis sur ses épaules dénudées. Elle avait légèrement poudré de vert le contour de ses yeux, embellissant ainsi leur couleur azure.
Tous les trois étaient là, de grands sourires aux lèvres, excités même. Je ne me doutais pas que ma venue pouvait leur procurer cette immense joie qui semblait émaner de leurs yeux écarquillés. De toute évidence, je n'étais certainement pas à l'origine de tant d'excitation.
Je leur fis la bise l'un après l'autre et m'assis sur le canapé, près de mon père, en face de celui où Mehdi et Sandra avaient pris place. Ma mère s'assit sur une chaise qu'elle avait placée près de nous.
- Alors, qu'est-ce qu'il se passe? leur demandai-je.
Sandra sourit de plus belle et lança un regard émerveillé à Mehdi qui me répliqua aussitôt:
- Rien, pourquoi tu demandes ça?
- Tu te moques de moi? Je vois bien vos grands sourires! Et ce n'est sûrement pas mon arrivée qui en est l'origine! Allez, qu'est-ce qu'il se passe? persistai-je.
- Allez Mehdi, ta petite soeur n'est pas si stupide! lança mon père.
Je me retournai vers lui et lui rétorquai, quelque peu froissée:
- Merci papa!
- Bon en fait, Sandra et moi voulions vous l'annoncer à tous à la fin du repas, mais évidemment, on n'a pas su tenir notre langue, commença Mehdi.
- Je suis enceinte! s'écrira Sandra.
- Quoi? hurlai-je, surprise. T'es enceinte! Mais c'est super! Depuis combien de temps?
- Deux mois environ, répondit Mehdi.
- Je vais être tata! m'exclamai-je.
- Et je vais être grand-mère! me lança ma mère.
- Et alors, c'est une fille ou un garçon? demandai-je à Sandra.
- Euh, on a décidé de garder le mystère jusqu'à la naissance, me répondit-elle.
- Quoi? poursuivis-je. Vous avez la possibilité de savoir tout de suite s'il faut aménager une chambre en bleu ou en rose et vous préférez attendre la dernière minute!
- Inès, laisse-les c'est leur choix! me dit mon père.
- Oui mais bon, je trouve ça dommage! continuai-je. A la minute même où tu as su que tu étais enceinte tu avais la possibilité de savoir si c'était une fille ou un garçon, tu n'es pas curieuse? Moi, je le serais à fond là!
- Non, peu importe, dit doucement Sandra. Je sais qu'il y a quatre-vingt dix-neuf virgule quatre-vingt dix-huit pour cent de chances qu'il soit en bonne santé et qu'il n'y ait aucune complication au cours de la grossesse et ça me suffit!
- Oui mais c'est une fille ou un garçon? persistai-je.
- Inès! s'exclamèrent en coeur mes parents et Mehdi.
- OK! J'ai compris, je me tais!
Il eut un bref silence d'excitation et d'émerveillement. Mes lèvres, comme celles de mon entourage, étaient étirées sur un sourire ébahi que je ne pus effacer de mon visage.
- Bon, il est temps de passer à table, je meurt de faim! soupira finalement mon père tout en se caressant l'estomac.
Une fois encore, la cuisine de maman était délicieuse. Elle nous avait préparé ce soir-là des biscottes de chèvre chaud en entrée, un taboulet frais et léger accompagné de boulettes de poulet fris en plat de résistance - en même temps, un repas plus consistant aurait été inapproprié en cette douce soirée de juin - et son dessert fait maison, un clafoutis à la pêche assorti d'une boule de glace à la vanille.
Cependant, ma mère en voulait à Mehdi et Sandra de ne pas l'avoir informée que cette soirée serait particulière, elle regrettait de ne pas pouvoir nous proposer un menu plus exceptionnel.
Quant à moi, j'ai passé le reste de la soirée sans me soucier un seul instant de ma vie sentimentale tumultueuse et du fait qu'il y avait peu de chances que d'ici un an, je me retrouve à la place de Sandra, à annoncer ma propre grossesse. Insouciante, je ne me doutais pas non plus de ce qui m'attendait la semaine suivante...
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Chapitre 2-1: Un rappel
De toute ma vie, jamais je n'ai particulièrement apprécié les activités sportives, loin de là, j'ai toujours plus ou moins détesté les cours d'éducation physique, au collège déjà puis au lycée. D'abord, parce-que je n'étais pas très habile de mes jambes: courir, sauter, me faufiler entre les joueurs au cours d'une partie de hand-ball m'était difficile et désagréable, j'avais sans cesse l'impression d'être maladroite et ridicule. D'autre part, les sports collectifs étaient souvent organisés entre équipes mixtes, et j'avais bien du mal à affronter mes adversaires masculins qui me dépassaient d'au moins trois têtes. D'ailleurs, en général, même les filles étaient plus grandes que moi, et ne manquaient jamais de me taquiner à ce sujet. Aujourd'hui encore, je ne dépasse guère les un mètre cinquante-huit, ce qui est bien en-dessous de la taille moyenne des jeunes femmes de mon âge - un mètre soixante-neuf .
Alors, naturellement, durant ma jeunesse, les heures d'éducation physique et sportive étaient les pires de la semaine. D'ailleurs, au fil des années, mes professeurs de sport avaient pris conscience de mon désintérêt total et essayaient souvent de m'encourager à faire mon maximum lors des évaluations trimestrielles. Même en sachant cela, mes parents m'ont toujours vivement conseillé de pratiquer régulièrement une activité physique; selon ma mère, parce-qu'il fallait garder la ligne, cela va de soi; selon mon père, parce-qu'il fallait s'oxygéner le cerveau et se maintenir en forme, ce qui était tout à fait indispensable à une symbiose corps-esprit parfaite.
C'est ainsi que, depuis environ trois ans, j'avais pris l'habitude de faire un jogging tous les dimanche matins au célèbre parc de Parilly, advenu dès sa construction dans les années 1930, un véritable sanctuaire des amoureux de la nature. Il était situé entre les communes de Bron et Vénissieux. A vrai dire, il était tout près de l'Université Lyon II, dans laquelle j'étudiais l'anthropologie, et il m'arrivait parfois de me ballader, pendant les inter-cours, dans ce magnifique parc de cent soixante-dix-huit hectars, harmonieusement répartis en une zone boisée et une zone de sports. Il me permettait entre autre de me ressourcer, de me détendre, et surtout de m'évader.
J'aimais me retrouver seule, en son plein centre, complètement coupée du reste de la ville et de ses activités. Le décors naturel était fabuleux; le paysage, dépeint de vert vif contrasté de marron, illuminé des quelques rayons de douceurs jaunes et enivré par les notes musciales que nous offraient volontiers ses pies et corneilles, était tout simplement agréable et plaisant. Sans oublier l'air frais et pur qui dégageait mes narines. Qu'il était rare de nos jours de pouvoir approcher si paisiblement dame nature!
Toutefois, je regrettais encore les quelques empreintes d'activités humaines - les bancs en ciment blancs, les chemins de goudron noirs, les fontaines vertes comme pour essayer de se fondre dans le décors - qui venaient perturber la relation harmonieuse que j'établissais avec la nature.
Enfant, je venais souvent me ballader ici avec mon père et Mehdi, des après-midis frais d'été. Il nous arrivait parfois d'y pique-niquer en famille aussi, mais nous réservions toutefois nos barbecues pour le parc de Miribel Jonage, beaucoup plus vaste encore que celui-ci, même si ces dernières années, il a considérablement perdu de son ampleur.
Nous pouvions également assister aux courses de chevaux dans l'hippodrome de trente-sept hectars, situé à l'une des entrées du parc. Mon grand frère les adorait, il a d'ailleurs suivi des cours d'équitation pendant un peu plus de huit ans, entre son enfance et son adolescence. Je me souviens qu'une fois, à la fin d'une course hippique, mon père, Mehdi et moi sommes descendus des gradins saluer quelques cavaliers et leur monture. Bien entendu, nous étions les rares privilégiés à nous permettre une telle escapade, mon père, passionné de chevaux lui aussi, était un vieil ami de l'un des organisateurs.
Je devais avoir à peu près cinq ans mais cet évènement m'a beaucoup marquée, c'était la première fois que j'eus l'occasion de voir un cheval de si près, ce qui ne manqua pas de m'impressionner au plus haut point. Apeurée, j'ai pleuré et me suis réfugiée dans les bras rassurants de mon père. Et j'étais d'autant plus inquiète lorsque mon frère fût invité à monter l'un des chevaux. De ce fait, celui-ci avait du écourter sa balade, sa pauvre petite soeur était sur le point de faire une crise cardiaque, à cinq ans à peine! Cet évènement est probablement à l'origine de toutes mes répugnations émises quant à l'idée de participer aux balades à cheval, ponet ou autre que mes parents nous organisaient souvent pendant les vacances d'été. S'il est une chose que j'ai gardée de toutes ces sorties sportives en famille, c'est seulement l'amour de la nature, rien d'autre! C'est dire, je suis certainement la seule de la famille à ne pas regretter cet hippodrome inauguré en 1965, dont il ne reste aujourd'hui plus que des vestiges.
C'est sur le rythme de Karie-C que je commençais mon jogging. Je l'avais découverte depuis peu dans une émission de télé-réalité, elle avait environ quinze ans, et le rêve de sa vie était de "devenir une star", comme elle le disait si bien. Le pire, c'est qu'elle était en bonne voie. J'aimais beaucoup sa musique - un mélange de pop-électro - plus que ses paroles qui, au passage, n'avaient aucun sens ni aucune esthétique. De nos jours, peu importe ce que l'on chante, tant que l'on trouve un bon rythme et des sonorités originales, sans oublier la chorégraphie et la tenue provocatrices, on peut vendre des miliers de liens musicaux sans trop de difficultés.
Au lycée, alors que nous étudions le romantisme avec Rimbaud - poète français qui, au passage, a toujours suscité mon admiration pour ses vers joliment tournés et sa carrière d'artiste engagé, sans oublier le fait qu'il n'avait que dix-sept ans au moment de ses premiers écrits - mon professeur de français nous avait rappelé que la poèsie avait trouvé un tout autre support, la chanson! Oui, excepté le fait que très vite, la rhétorique, le lyrisme et les figures de style ont vite laissé place à la prose dépourvue d'intérêt et de style, aux incitations à la rébellion et à la débauche pour la plupart de nos "artistes" contemporains. A croire qu'aujourd'hui, les paillettes et les strass envoyées en rafale sous nos yeux époustouflés ont plus d'interêt que toute la gamme d'émotions et de rêveries provoquées par un texte bien écrit. L'apat du gain en est sûrement pour quelque chose, plus vite on produit un spectacle, un film, un artiste, plus vite on en récolte les fruits - qu'ils soient mûrs ou non.
Il était 9h30, et presque aucun autre coureur ce jour-là. Même si nous n'échangions que peu de mots - pour ne pas dire aucun - j'avais appris à reconnaître certains visages.
Il y avait madame "tee-shirt rose" - comme je la surnommais en raison justement de son tee-shirt fushia, assurément son maillot préféré, difficilement camouflé parmi les sombres végétaux ligneux -, elle parcourait les sentiers à une allure bien moins soutenue que la mienne; ou encore monsieur "le pro" - en raison de son allure de coureur professionnel - qui me croisait en général trois fois de suite avant que je n'eus terminé un tour complet du parc. En plus de me distraire un peu, ces autres "athlètes" me permettaient de prendre mes repères et de m'auto-évaluer.
Malheureusement ce jour-là, je me sentais terriblement seule, piétinant la rosée du matin, traversant les sentiers de verdure fraîche. Je décidai subitement d'éteindre mon balladeur et de courir sur les notes délicates des chants d'oiseaux; je m'immergeais complètement dans l'essence même de la nature. Et quelques instants plus tard, j'en oubliais presque ma solitude. J'étais concentrée sur ma respiration maintenue régulière, sur les mélodies naturelles sur lesquelles je m'efforçais de synchroniser mes pas, sur mes pieds sautillants qui défilaient lentement sous mes yeux, poussés par mes jambes alourdies... Finalement, je parcourrus plus de la moitié d'un tour sans trop de douleurs, presque sans trop de difficultés. Durant les quarante-cinq minutes de course à pieds que je venais de sillonner, j'étais parvenue à faire le vide dans mon esprit, et à en oublier la vie qui m'attendait en dehors de ces arbres.
A vrai dire, c'était exactement ce que je recherchais en venant ici, oublier tous les tracas et soucis de la vie quotidienne, toutes les questions que l'on est amené à se poser à un moment ou à un autre. Parmi ces pins, bouleaux, chênes et chataigniers, tout me semblait dénué de sens, sans aucune importance, comme si le temps s'arrêtait et que la vie m'accordait un répis. Plus besoin de se soucier de sa famille, de ses amis, de son avenir, de son travail, de tous les autres hommes et femmes que l'on côtoie au quotidient... Cet environnement était pour moi une véritable source de relaxation, j'étais calme et détendue, bien que j'exerçais dans ce lieu une activité physique, chose que j'ai toujours eu en horreur. Il est certain que si je devais parcourir la même distance sur le goudron des ruelles de mon quartier, le plaisir en serait bien moindre et la souffrance n'en serait que plus effroyable.
- Inès! criait soudain une voix.
Probablement une hallucination auditive, j'étais presque sûre d'être seule. Je ne prêtai guère plus d'attention à ce premier appel.
- Inès! criait à nouveau la voix.
Intriguée, je me retournai puis m'arrêtai. A ma grande surprise, j'aperçus Jonathan qui courrait en ma direction, tout excité. Et à peine reconnus-je ses traits que je regrettai déjà de m'être traînée jusqu'ici ce jour-là.
Jonathan était un jeune mauricien de vingt-quatre ans que j'avais rencontré par hasard, au cours d'une soirée en ville, il y avait de cela quelques semaines. A mon grand regret.
Il était venu en France après avoir obtenu son baccalauréat et dans l'objectif de poursuivre ses études supérieures. Pour tout dire, il était étudiant à l'Institut National des Sciences Appliquées, une prestigieuse école d'ingénieur de Lyon. Il était certainement très doué avec les mathématiques, mais pas du tout avec les filles! Il était doux, gentil, sensible... et c'était peut-être là le problème: il était trop émotif à mon goût et s'était trop vite attaché à moi. Disons qu'annoncer sa flamme à une fille que l'on a rencontrée trois heures auparavant ne semble pas être une première approche très judicieuse! Au contraire même, cela a plutôt tendance à faire fuir l'objet de convoitise!
Malheureusement pour moi, j'avais bien du mal à éconduire fermement tous ceux pour qui je ne portais aucun intérêt, alors évidemment, j'ai plus d'une fois accepté ses invitations à boire un verre - mais attention, jamais en tête à tête, toujours en présence de quelques amis. Il m'était assez difficile de lui faire comprendre qu'entre lui et moi, même un brin d'amitié aurait du mal à germer.
- Hé Jonathan, qu'est-ce que tu fais là? lui demandai-je, sur mes gardes.
- Oh, depuis quelques temps j'ai décidé de me remettre au jogging, histoire de garder la forme, alors je viens courir un peu ici! dit-il en reprenant son souffle.
- Vraiment? lui lançai-je perplexe.
Jonathan était le genre de garçon franchement bien bâti, et on pouvait facilement deviner les traits de son impressionnante musculature, même à travers un chandail en laine; il n'avait pas un seul gramme de graisse, j'en mettais ma main à couper.
Il faisait parti de l'équipe de basket ball du campus de la Doua, ce qui impliquait au moins trois ou quatre heures d'entraînement par semaine, je savais aussi qu'il suivait régulièrement des cours de danse - rock'n'roll et salsa si mes souvenirs sont bons.
- Euh, oui. Et puis je sais que tu viens souvent ici, alors je me suis dit que ça pourrait être sympa de courir avec une amie, dit-il intimidé.
" Eh ben voilà, fallait le dire tout de suite que tu savais pertinemment que je serais là et que tu n'avais qu'une seule chose en tête, venir me bouziller cette matinée paisible", aurais-je voulu lui dire.
- Et comment tu savais que je venais ici? demandai-je intriguée.
- Oh, c'est Anna qui me l'a dit, finit-il par avouer.
- Anna!
- Oui...
Le jour de ma rencontre avec Jonathan, j'étais de sortie avec Anna et ses amis de l'Institut des Sciences et des Techniques de Lyon. Elle était très enthousiaste à l'idée que je revisse Jonathan - chose que j'avais envisagé aux premières minutes de notre rencontre -, et m'a toujours poussée à accepter ses invitations. Ils s'entendaient bien tous les deux, je me demandais d'ailleurs pourquoi ils ne se décidaient pas à se mettre en couple, au lieu de s'occuper de moi avec autant d'énergie: Jonathan à me courtiser, Anna à me pousser dans ses bras.
De toute évidence, celle-ci aurait bientôt droit à mes remerciements tout particuliers!
- Alors, reprit Jonathan, ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vu!
- Oui, j'ai pas trop le temps en ce moment, lui dis-je en reprenant ma route; à la marche cette fois-ci.
- Ah ouais, Anna m'a dit que tu avais trouvé un boulot à l'aéroport, c'est ça?
Je lui lançai un regard furieux:
- Oui, c'est ça.
Décidemment, Anna et lui passaient beaucoup plus de temps ensemble que je ne m'en doutais. Et surtout, j'étais leur seul sujet de conversation!
- C'est cool, dit-il d'un ton qui se voulait décontracté. Au fait samedi prochain on organise une soirée étudiante au Pubile avec les potes, si ça te tente?
- Hum...
- Anna sera là et quelques uns de tes amis aussi, enfin c'est ce qu'elle m'a dit. C'est elle qui a eu l'idée de cette soirée, il paraît qu'elle a plus trop l'occasion de te voir en ce moment elle non plus!
- Euh, écoute, là tout de suite, je ne sais pas. Cela dépend de ma semaine, alors, je vous en donnerai des nouvelles, ok?
- Ouais, d'accord c'est cool. Mais se serait super sympa que tu viennes.
- Ok! Je vais y réfléchir, lançai-je froidement.
Nous marchâmes encore quelques minutes en silence. Mais je pouvais aisément deviner, au travers de ses brèves inspirations répétées, comme s'il voulait prononcer un mot qu'il ne dit finalement pas, que Jonathan n'était pas prêt à m'abandonner aussi facilement. Je détestais ce genre de situation qui laissait vite place au malaise oppressant. Je ne voulais faire aucun effort pour lui faciliter la tâche, tolérer son insupportable compagnie était déjà trop demander.
Finalement, c'est moi qui rompus le mutisme dans lequel notre balade s'était engouffrée, et prétextant une urgence soudaine, je l'abandonnai seul au milieu du parc, avant de regagner rapidement le parking. Je m'empressai alors d'ouvrir le coffre arrière de ma voiture et de récupérer mon sac à main; je sortis mon cellulaire et commençai à composer le numéro de téléphone d'Anna. J'étais impatiente de lui dire ses quatre vérités.
- Allô? murmura-t-elle de sa voix enrouée.
- Anna? Tu dormais encore?
- C'est qui?
- C'est Inès! Anna, il est 11h du matin, t'es sortie hier ou quoi? demandai-je, ahurie.
Anna était plutôt une lève-tôt, et les rares fois où elle s'accordait une grasse matinée étaient les lendemains de soirées très festives, pendant lesquelles elle n'avait pu s'abstenir d'abuser dangereusement des hallucinogènes.
- Ah, Inès? Punèse, il est quelle heure? dit-elle en soupirant.
- Ok, t'es out toi! Au fait, repris-je après une courte pause, devine un peu qui je viens juste de croiser, à l'instant, au parc de Parilly bien sûr!
- Hum, laisse-moi deviner, ton prince charmant!
Même à moitié endormie, elle trouvait encore la force d'être ironique.
- Haha! Sérieux, t'es pas sympa de ma l'avoir envoyé en traitre comme ça!
- Quoi? Il est mignon, il est gentil, amuse-toi un peu avant de te retrouver pieds et poings liés jusqu'à la fin de ta vie avec un seul et unique mec! Enfin, si jamais ça t'arrive un jour.
Bizarrement, sa voix s'était vite éclaircie et elle me semblait à présent bien réveillée.
- Ok, sauf qu'il ne m'intéresse pas d'accord? Alors arrête de vouloir me caser avec lui coute que coute s'il-te-plaît! lançai-je d'un ton moins assuré que je ne l'aurais voulu.
- Oh arrête, je connais ton disque par coeur! "Non, je ne le rappellerai pas, il m'intéresse pas vraiment celui-là, le courant ne passe pas". Peut-être que si tu faisais un petit effort, ça irait mieux tu ne crois pas ? Franchement, tu te prends la tête pour rien, tu cherches trop le mec parfait, mais à trop vouloir faire la difficile comme ça, tu finiras tes misérables jours toute seule, crois-moi! me toisa-t-elle d'un ton réprobateur.
- A t'entendre, on dirait que j'ai toujours refusé les garçons que tu m'as présentés.
- C'est tout comme! D'accord, tu veux bien voir à quoi ils ressemblent un peu, mais tu t'arrêtes là! Et tu as toujours un petit détail insignifiant à leur reprocher! Regarde, Sliman! Pourquoi tu l'as laissé tomber de cette façon alors qu'il était irréprochable?
- Ce n'est tout de même pas de ma faute si le courant n'est pas passé entre nous!
- Arrête avec ton soit-disant courant, si tu te renfermes sur toi-même comme tu le fais déjà, aucun courant quelconque ne risque de passer!
- Oh, tu m'agaces, lui soupirai-je exaspérée.
- Et toi alors! Je n'en reviens pas, ça doit bien faire deux ou trois mois que je n'ai pas eu de tes nouvelles et la seule fois que tu me contactes, c'est pour me reprocher de vouloir ton bonheur! me lança-t-elle, d'un ton blessé.
Sur ce point-là, elle avait parfaitement raison, je ne lui téléphonais que trop peu souvent ces derniers temps. Décidemment, en plus de foirer mes relations sentimentales, c'est aussi mes relations amicales que je mettais en danger. Depuis nos quinze ans, je crois que pas une seule fois Anna avait eu l'occasion de me faire un tel reproche. Je réalisai soudain que cela faisait déjà huits ans que je la connaissais.
Anna et sa petite frimousse toute rousse. Elle avait fait sa rentrée au lycée Pierre Brossolette en cours d'année de seconde. Je revoyais encore l'image de notre professeur principal qui nous la présentait à tous, sur l'estrade, devant la classe entière. Elle avait l'air douce et intimidée, ce qui était tout à fait normal pour une nouvelle arrivée. J'ai toujours détestée être la petite nouvelle de la classe, on se retrouve d'un seul coup isolé, propulsé dans un groupe de camarades déjà soudé. Mais ce n'était pas un problème pour Anna, elle s'était aisément intégrée au bout de quelques jours à peine, et s'était rapidement faite remarquer par nos professeurs grâce à ses interventions orales toujours pertinentes. Elle avait également pris la tête de la classe, assez vite d'ailleurs. Faut dire que ma classe de seconde n'était pas entièrement composée de têtes d'ampoules.
- Excuse-moi, c'est vrai que ces derniers temps, j'ai plutôt été une amie indigne de toi! ironisai-je pour la calmer un peu.
- Tu parles! J'ai bien cru que t'étais morte!
- Ecoute, ça te dit qu'on se voit aujourd'hui? Tiens je t'invites à déjeuner avec moi ce midi, si t'es d'accord?
- Euh non! C'est moi qui t'invites! Viens chez moi, je suis toute seule, et je te préparerai un bon p'tit plat, j'ai pleins de légumes et de fruits frais à la maison!
- Bien, je ne peux pas refuser dans ce cas-là! Je serai chez toi d'ici une demi-heure, ça te va?
- Oui, comme ça j'aurai le temps de décoller de mon lit, de me débarbouiller un peu et je serai prête à t'accueillir.
- D'accord, à tout de suite alors!
- Salut!
Je rangeai mon cellulaire dans mon sac à main que je jetai aussitôt sur le siège du passager avant, après m'être installée à la place du conducteur. Je bouclai rapidement ma ceinture, démarrai doucement le moteur et dégageai ma voiture du parking, roulant au pas. Arrivée à la sortie, j'entrevus du coin de l'oeil Jonathan qui sortait du parc, les bras complètement relachés, pendant le long de son tronc, et les pieds trainant lourdement à chacun de ses pas. L'expression perdue de son visage déclencha un pincement coupable dans ma poitrine. Qui ne dura quelques secondes seulement.
J'étais à bout de force, c'est l'un des inconvénients à supporter lorsqu'on est incapable de dire aux autres ce que l'on pense vraiment d'eux! J'en étais venue à détester ce pauvre garçon, alors qu'il avait toujours été agréable et gentil avec moi. Le problème, c'est qu'il était devenu le symbole de mon impuissance, celle qui m'empêchait de prendre mon courage à deux mains et de lui dire en face, droit dans les yeux, que je n'étais pas intéressée par ses avances et que son entêtement était à l'origine de toute la méchanceté que je lui vouais. Et paradoxalement, si je ne pouvais lui avouer mes véritables sentiments à son égard - à savoir, que je n'en avais aucun -, c'était justement parce-qu'il m'était insoutenable de savoir que je pouvais être à l'origine de son malheur. J'avais bien trop peur de le blesser dans son amour propre en le rejetant aussi froidement. Être directement éconduit d'une telle façon n'est pas une chose que j'apprécierais moi-même. Je préférais de loin être distante avec lui, de manière à ce qu'il comprenne par lui-même que je n'étais pas intéressée.
Fonctionnant moi-même de cette façon, j'avais la plupart du temps tendance à vouloir décripter tous les messages subliminaux que m'enverraient les fameux garçons intéressants à mes yeux. Je guettais sans cesse tous leurs faits et gestes à mon égard, épluchais minutieusement chacune de leur parole, cherchant inlassablement à en décrouvrir le message caché. Sans jamais faire le premier pas. De toute façon, pas une seule fois je n'ai reçu un signal me signifiant clairement qu'il était temps de passer à l'action. Oui, c'est cela que j'ai toujours attendu, le fameux signial qui me certifirait qu'effectivement, l'objet de ma convoitise avait craqué pour mes beaux yeurs noirs.
Anna n'était pas du tout de ce genre là. Elle se contrefichait de s'assurer qu'un garçon l'ait remarquée avant d'entreprendre sa parade. Elle me l'a souvent dit d'ailleurs, "un garçon ne te remarquera que si tu te fais remarquer!". Elle m'a toujours étonnament surprise au cours des soirées passées ensemble, ou bien même des sorties scolaires, au lycée déjà. Elle avait cette façon d'aborder un garçon, si sûre d'elle. Impressionnante. Elle n'avait pas froid aux yeux, et les refus - ou les rateaux, comme on dit dans notre jargon - la laissaient indifférente, elle repartait aussitôt à la chasse. Jamais je ne pourrais faire preuve d'autant de bravoure, je n'ai pas assez d'assurance, et trop peu de confiance en moi pour être capable un jour d'une telle audace. Anna a le caractère idéal pour entreprendre ce genre d'action, pas moi.
A peine sortie de mes pensées, j'étais déjà arrivée chez Anna et me présentais devant l'entrée de la sompteuse maison que ses parents avaient achetée, tout près de l'école Châteaux Gaillard, où j'ai par ailleurs suivi mes cours élémentaires. Sa maison était grandiose, elle présentait deux étages en plus du rez-de-chaussée, des sanitaires étincelants à chaque niveau, six ou sept grandes chambres au total, un immense salon très modernisé et une superbe cuisine équipée. Tout cela à partager pour seulement trois personnes, Anna étant enfant unique. Evidemment, il était aisé de deviner que, ses parents étant souvent en voyage d'affaire ou parfois même partis en week-end dans leur toute aussi sublime maison de campagne, Anna organisât plus d'une fois par semaine des réunions amicales dans son domicile même.
De toute évidence, la soirée de la veille qui l'avait totalement lessivée avait été organisée dans son superbe jardin de cent-soixante-dix mètres carrés. Il en restait quelques vestiges, que je pouvais facilement entrevoir à travers les barreaux de son portail d'entrée.
Je sonnais à l'interphone, et sans prendre le temps de me répondre, Anna se précipita pour m'ouvrir en personne.
- Hé! s'écria-t-elle en m'enlaçant de ses bras dénudés à la peau légèrement bronzée.
- Hé!
- Waw, ça fait vraiment lontemps que je ne t'ai pas vue toi, je t'aurais à peine reconnue si je t'avais croisée dans la rue!
- Oh arrête, tu exagères là! répondis-je, un peu coupable.
- Allez, entre! dit-elle en m'ouvrant grand le portail d'entrée.
- Waw, il est plutôt en bordel ton jardin, m'exclamai-je en voyant toute l'étendue des dégâts - des détritus parsemaient la pelouse verte, masquée par quelques vieux vêtements gisant à même le sol, une multitude de confettis et de papiers en tout genre s'étalaient un peu partout; et j'en passe.
- Je sais! Et ma mère va vouloir m'assassiner en voyant que son jardin botanique a été légèrement piétiné cette fois-ci! dit-elle d'une voix aigue pleine d'inquiétudes.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé?
- Rien, on a organisé une petite soirée pour fêter la fin des cours!
- Ah ça y est, tu as fini ton année?
- Ouais, je suis en vacances, s'écria-t-elle en levant les bras au zénith.
- Oui, et ben pas moi. Il me reste encore deux semaines de cours à supporter, soupirai-je en entrant dans le salon, lui aussi en piteux état.
- Oh ma pauvre, encore deux semaines de calvaire, quel supplice! dit-elle sur un ton très largement ironique.
- Pourquoi tu dis ça?
- Mais parce-que! Comme si tu avais hâte d'être en vacances toi!
- Bah, bien sûre que oui, répondis-je hébétée.
- Ah oui, et pour quoi faire? Passer tes journées à nous dire que tu ne peux pas sortir parce-que tu travailles et que tu n'as pas le temps?
Son ton était plus que sarcastique cette-fois, il était carrément réprobateur, accusateur.
- De quoi tu parles?!
- On dirait que tu préfères largement passer ton temps le nez dans tes bouquins ou bien même devant la télévision, plutôt que le gaspiller avec tes amis!
- Hé! l'interpelai-je du doigt. Je suis là non? Ecoute, c'est vrai que j'ai peut-être un peu exagéré de rester sous silence radio aussi longtemps, mais je te promets que désormais, je vais faire plus d'effort et passer un peu plus de temps avec toi. T'es contente maintenant?
Elle me dévoila alors son sourire satisfait et, avant même que je ne le vois venir, enchaîna aussitôt d'une voix devenue incroyablement douce:
- ça me va! Parce-que ce soir on a prévu une petite soirée au calme, chez Hatim!
- Non, je ne peux pas, je travailles tôt demain!
Sur ce, elle me jeta sec un regard dur, lourd de repoches.
Je soupirai et dus me résigner à assurer ma présence ce soir-là; j'étais tombée dans son piège mesquin.
- Bien d'accord, mais je ne resterai pas trop longtemps alors. Je commence à 8h30 demain!
- Quoi! Non! Tu as promis de faire des efforts! dit-elle autoritaire.
- D'accord, je m'en irais dès que tu auras le dos tourné, de toute façon tu ne te rendras même pas compte de mon absence.
Cette plaisanterie me valu le droit à une petite tape sur l'épaule, accompagné d'un grognement étouffé.
- Allez, et si on passait à table, lança-t-elle en m'entraînant dans sa fabuleuse cuisine.
En bonne invitée, je pris tout de suite place sur une chaise de la table à manger et la regardai me servir ce qu'elle m'avait mijoté. Elle sortit d'un placard mural deux grandes assiettes blanches en procelaine et deux couverts qu'elle disposait devant moi.
- Hmm, dit-elle l'eau à la bouche, tu vas voir ce que je t'ai préparé avec amour!
- Oh, j'ai hâte de voir ça!
Elle sortit du four un plat couvert qu'elle dévoila après l'avoir posé son mon nez; une odeur apétissante se dégageait dans toute la cuisine. Et mon ventre affamé, qui gargouillait déjà depuis quelques minutes, ne pouvait plus résister très longtemps. Elle avait préparé des haricots verts à l'oignon et des steaks hachés saignants qui me donnèrent vite l'eau à la bouche. Cependant, Anna était peut-être plus douée que moi en cuisine, mais pas à ce point! Je devinais aisément que ce bon petit plat n'était pas le résultat de son dur labeur.
- Miam, ça a l'air bon tout ça! lui lançai-je. Mais dis-moi, t'as fait tout ça toute seule, au saut du lit après la soirée de folie que tu as passé hier?
- Oui!
Je pris une bouche encore chaude qui faillit presque me brûler la langue. Mais le goût était agréable et cette cuisine semblait aussi délicieuse qu'elle en avait l'air. De quoi renforcer mes soupçons.
- Anna! T'es sûre que ce n'est pas plutôt ton androïde qui a préparé tout ça?
- Bon d'accord, ce ne sont pas des légumes frais! C'est juste un plat surgelé que j'ai mis au four peu de temps avant que tu ne sonnes à la porte. Et puis, ça ne risquait pas d'être le travail de mon androïde, madame a encore chopé un virus!
- Ah bon! Celle de mes parents aussi. D'ailleurs ils ont déjà mis une petite fortune dans sa réparation. Rien que cette année, elle est tombée malade trois fois, t'imagines!
- Oh non, mes parents ne l'ont pas envoyée en réparation, ils vont en acheter une autre je pense. Les modèles plus récents sont quand même un peu mieux élaborés.
Cette conversation me rappela que les androïdes serveuses avaient envahi presque tous les cafés et restaurants de l'aéroport entre autre, depuis une dizaine d'années environ. Mais leur intrusion dans nos foyers était toute récente, de deux ou trois ans, pas plus. Par association d'idée, ce sujet m'évoqua immédiatement mon prochain rendez-vous, justement dans l'un des cafés de l'aéroport, avec ma nouvelle retrouvaille.
- Et au fait! Tu ne devineras jamais qui j'ai rencontré à l'aéroport hier?
- Qui?
- Yoann Sollet, qui revenait de Madrid d'ailleurs! m'exclamai-je.
- Yoann Sollet? lança-t-elle d'une moue songeuse.
- Oui, tu te souviens il était en seconde avec nous, et il a du partir en fin d'année! Il sortait avec Sarah! Et je crois aussi que c'était l'un de tes meilleurs amis.
- Ah, lui! sussura-t-elle un ton en-dessous.
L'expression intéressée de son visage s'était complètement dissipée et sa désillusion semblait avoir laissé place à un air accusateur.
- Quoi? demandai-je, mon enthousiasme et mon entrain subitement réfrénés.
- Tu ne te souviens pas? me reprocha-t-elle, ahurie.
Je réfléchis un instant. Je ne voyait vraiment pas ce qu'elle pouvait lui reprocher, à part peut-être de ne pas avoir sucombé à son charme... mais cette question grotesque était quand même peu probable, je me souviens qu'ils étaient connus pour être de très bons amis elle et lui.
- Non, rétorquai-je.
Elle soupira. Puis reprit:
- Tu ne te souviens pas du coup qu'il nous a fait à tous? On lui avait organisé une super fête d'adieu à laquelle il n'est jamais venu, sans même nous avertir. Il nous a laissé en plan, comme ça, et il avait apparemment disparu deux semaines avant la date prévue, sans donner aucune nouvelle. Et moi j'étais soit-disant sa meilleure amie! Mais le pire, soupira-t-elle, c'était quand même pour Sarah. T'imagines un peu, ton petit ami déménage, et il ne se donne même pas la peine de te dire au revoir, ni de te donner aucune explication quant à son départ furtif!
- Non, j'avais oublié, avouai-je déroutée.
J'avais complètement occulté cet épisode de notre histoire commune, et je n'avais gardé de Yoann que les bons moments. Mais à y repenser, il est vrai que durant des semaines entières, j'avais du consoler Sarah, inquiétée au début, effondrée après quelques jours de silence radio. Et il faut dire qu'elle n'était pas la seule à ne rien comprendre à cette soudaine disparition. Pas un seul au revoir, et comme s'il n'avait jamais existé, il ne laissa aucun message derrière lui expliquant son geste. Yoann s'était évaporé comme un rêve agréable qui finit toujours par se terminer. Beaucoup d'entre nous - moi entre autre - lui en avaient longuement voulu pour son tel manque de respect et cette absence totale d'explication. Il avait brutalement rompu tout contact avec nous et ne s'était même pas soucier de notre éventuelle inquiétude.
Mais aujourd'hui, avec tout le recul que me permettent les années écoulées, je pense que si Yoann avait du disparaître de nos vies de cette façon, c'est qu'il devait avoir une bonne raison. Même s'il est vrai qu'il était lunatique, il devait quand même avoir une bonne raison d'agir ainsi.
- Et alors? m'interrogea Anna, m'arachant de mes songes nostalgiques.
- Quoi?
- Qu'est-ce qu'il t'a dit de beau? Il t'a expliqué ce qu'il a fait durant tout ce temps? Et surtout, pourquoi il s'est sauvé comme un voleur!
Son ton était à présent pleins de rancoeur. |
Chapitre 2-2: Un rappel
Mais aujourd'hui, avec tout le recul que me permettent les années écoulées, je pense que si Yoann avait du disparaître de nos vies de cette façon, c'est qu'il devait avoir une bonne raison. Même s'il est vrai qu'il était lunatique, il devait quand même avoir une bonne raison d'agir ainsi.
- Et alors? m'interrogea Anna, m'arachant de mes songes nostalgiques.
- Quoi?
- Qu'est-ce qu'il t'a dit de beau? Il t'a expliqué ce qu'il a fait durant tout ce temps? Et surtout, pourquoi il s'est sauvé comme un voleur!
Son ton était à présent pleins de rancoeur.
- Non, j'ai pas vraiment eu le temps de discuter avec lui. Mais je le reverrai très probablement demain, il doit passer chercher un bagage qu'il a égaré.
- Ah, et bien, ne lui passe surtout pas le bonjour de ma part!
- Tu lui en veux à ce point?
- Ouais! Mais je serais tout de même curieuse de savoir ce qui lui est arrivé exactement, alors, fais lui subir un petit interrogatoire! Et tu me raconteras tout ça! lança-t-elle, complice.
- D'accord!
A vrai dire, je me faisais une joie de pouvoir lui poser toutes les questions qui me trottaient dans la tête à son sujet, alors faire cette promesse à Anna ne me semblait pas être un supplice. Finalement, j'avais hâte de connaître le fin mot de l'histoire.
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Chapitre 3-1: Une illusion
Hatim.
Nous étions sortis ensemble à une époque. Il y avait deux ans en fait. Mais ça n'avait pas vraiment marché entre nous. Nous formions un couple déplorable, pas du tout en symbiose, nous étions ensemble... pour la forme, je dirais. Lors de nos premiers et seuls rendez-vous galants, nous n'étions pas franchement à l'aise l'un avec l'autre. Les mots, les regards, les gestes, les caresses que nous portions l'un à l'autre étaient souvent maladroits, comme ceux de deux adolescents qui découvrent pour la première fois les joies d'une pseudo relation amoureuse. Sans oublier les longs silences gênants qui s'invitaient au beau milieu de nos tête-à-tête sans que nous pussions rien n'y faire. Nous devenions vite muets, après avoir exploré les moindres sujets de conversation pêchés de notre lamentable quotidien. Enfin, ceci est surtout valable pour moi. Avec l'incroyable vie ennuyeuse que je mène, il n'y a vraiment rien de palpitant à raconter à qui que ce soit. Il n'est donc pas difficile de deviner que notre relation amoureuse a rapidement abouti à une impasse. Il faut rappeler aussi que nous n'avions pas pris le temps de faire réellement connaissance tous les deux, avant d'entreprendre cette relation.
Nous nous étions croisés au cours de l'une des nombreuses fêtes qu'organisait Anna dans sa magnifique maison. Et pour ne rien changer à mes habitudes, c'est bien entendu Hatim qui est allé à ma rencontre. Persévérant, il ne m'avait pas lâchée une seule seconde de la toute soirée et n'arrêtait pas de parler à tout va - faut dire que dans ce genre de réunion entre étudiants, tous les moyens sont mis à disposition pour se détendre et avoir la parlotte facile. Physiquement, nous nous plaisions mutuellement, il me trouvait charmante, je le trouvais très mignon. Après quelques mots partagés, nous nous sommes échangés nos numéros de téléphone, et quelques jours plus tard, il m'invitait à une séance de cinéma - voir un film d'épouvante, un peu cliché, mais cependant adorable! Malheureusement, nous nous sommes très vite rendu compte que, sans l'aide de psychotropes parcourant à toute allure les veines d'Hatim, le dialogue était rude entre nous et nos échanges étaient souvent confus et gênés; jamais je n'avais été aussi mal à l'aise avec un garçon. Et le plus lamentable de notre histoire, c'est que plus nous nous efforcions à construire une véritable relation, plus le résultat en était pathétique. Nous avions beau chercher le moyen de faire décoller notre liaison, rien ne marchait. C'était comme si nous n'étions pas faits pour être deux amoureux, mais deux bons amis, et qu'une force supérieure nous avait jeté un mauvais sort pour nous le faire comprendre.
Hatim était un garçon formidable avec qui je me sentais très proche et en osmose depuis notre rupture. C'était le seul ami male de mon entourage. Nous n'étions pas faits pour être en couple, mais depuis que nous l'avons réalisé, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Enfin, presque. Comme Anna, je ne l'avais pas revu depuis un moment - le temps m'avait hélas manqué - et j'étais très enthousiaste à l'idée de me rendre chez lui.
Depuis peu, j'ai pris une habitude des plus atypiques peut-être, mais qui m'est vite devenue incontournable: je ne viens jamais à l'heure exacte d'un rendez-vous comme celui-là, mais toujours avec au moins deux heures de retard, histoire de laisser le temps à tous les invités de se présenter. Si les soirées entre amis de cet ordre ne sont pas toujours ma tasse de thé, ce n'est pas sans raison. Organisée chez Hatim, ceci impliquait qu'une bonne partie des étudiants de l'Institut des Sciences et des Techniques de Lyon serait présente. En gros, j'avais de fortes chances de m'exclure toute seule de la soirée. Ce que je détestais plus encore qu'un tête-à-tête avec Jonathan, c'était un tête-à-tête avec une poignée de personnes, amies entre elles, mais inconnues de moi. On a vite l'impression d'être de trop, et si l'on est de mon caractère - plutôt timide - à coup sûr, aucun moyen de s'incruster dans la conversation collective qui précède la soirée dansante. Premièrement, parce-que les sujets abordés ne sont en général pas très vastes, ils touchent les cours, ou les amis communs, ou les anecdotes des précédentes soirées; pas de quoi fourrer le bout de son nez! Deuxièmement, quand bien même un sujet me serait abordable, il faudrait que je m'exprime entourée d'un tas de personnes que je ne connais pas ou peu, qui me regarderaient avec toute l'attention du monde et attendraient de ma part une histoire ou une remarque intéressante. Rien de tel pour me foutre une pression pas possible et me déstabiliser en un clin d'oeil. Fébrile, je me retrouve alors à balbutier et je ne raconte jamais les faits comme je le voudrais. Sans oublier les palpitations vives dans la poitrine, les sueurs froides qui dégoulinent le long du dos et sur le front, les tremblements nerveux au niveau des membres et j'en passe; je préfère de loin m'abstenir et écouter d'une oreille lointaine leurs mésaventures ou débats animés. C'est-à-dire que je m'ennuie durant toute la pré-soirée, priant pour que le reste des invités ne tarde plus et que la fête puisse enfin commencer.
En venant à 22h au lieu de 20h, je pouvais être sûre qu'une ambiance détendue et décontractée arborerait le salon d'Hatim, qu'un tas de petits groupes de jeunes papillonneraient dans l'appartement tout entier, et que personne ne se rendrait compte de mon retard, tous anesthésiés par leurs précieux psychotropes. De toute façon, dans leur état, ils avaient tous perdu la notion de temps.
Contrairement à ce que je m'attendais, il n'y avait pas que les rats de laboratoires qui avaient été conviés à cette petite réunion. A mon grand étonnement, plus d'un invité présent étudiait comme moi à l'Université Lyon II. Je pus moi-même les reconnaître, j'avais comme qui dirait un don pour enregistrer quelque part dans un coin de ma tête beaucoup des nombreux visages que je croisais au quotidien. Et pour certains d'entre eux, je pouvais même dire à quelle section ils appartenaient - que ce soit la sociologie, la psychologie, les langues, ou évidemment l'anthropologie. Le petit appartement étroit était plein à craquer. Je dus jouer des coudes pour gagner le salon et espérer trouver Hatim que je saluerais chaleureusement, après qu'un parfait inconnu m'ait ouvert la porte et accueillie comme s'il était chez lui.
Me frayer un chemin dans une foule excitée d'étudiants drogués n'était pas de tout repos. Surtout pour une pauvre jeune fille de moins d'un mètre soixante comme moi. Ah ça oui, il ne faut pas être trop regardant sur les verres de soda que l'on se prend en pleine figure, sur les pieds agités qui piétinent insoucieusement les nôtres, sur les bousculades qui manquent de peu de nous écraser en bouillie... Et il faut avoir de la voix, crier suffisamment fort un "excusez-moi" qui couvrirait l'assourdissante musique et parviendrait aux oreilles inattentives des grands dadais insoucieux. Une petite fille parmi les géants, voilà l'impression que j'avais de moi. Et quand je pus enfin rejoindre Hatim, c'est un garçon méconnaissable que je découvris. Les hallucinogènes, quelle idée incongrue de s'en empiffrer jusqu'à atteindre un état aussi pitoyable. Il me fallut lui répéter une bonne dizaine de fois que je n'étais pas Elisabeth mais bien Inès, et que non, je n'avais pas emporté de stock d'Ergoseile sur moi - ces fameux cachets psychoanaleptiques, des excitants psychiques devenus légaux. De toute façon, il en avait déjà bien assez abusé pour la soirée.
- Hatim, dis-moi où est Anna?
- Anna qui?
- Anna! Tu en connais trente-six peut-être?
- Oh tu sais quoi, t'à l'heure j'ai sauté par la fenêtre et j'ai fait un magnifique vol plané!
- Hatim, tu habites au rez-de-chaussée!
- Oh Elisabeth ça fait super longtemps que je t'ai pas vue!
- C'est Inès! Oh et puis laisse tomber.
Je préférais m'éloigner de lui, j'étais à deux doigts de m'arracher les cheveux. Je détestais voir mes amis dans un état aussi pathétique. S'amuser un peu, je veux bien, mais là on avait largement dépassé les limites du divertissement. Je savais pertinemment que le lendemain, Hatim ne se souviendrait de rien, comme c'est souvent le cas dans ce genre de situation. Passer toute une soirée en présence d'amis ou de simples connaissances, pour soi-disant passer un peu de bon temps ensemble n'a absolument aucun intérêt si l'on est incapable de se le remémorer de temps en temps.
"Avec Ergoseile, la fête est plus folle!", voilà le slogan publicitaire utilisé par la firme qui avait mis au point ce tout nouveau produit, une alternative à l'alcool et aux autres drogues qui entraînaient pas mal d'effets secondaires parmi la dépendance physique et psychologique, la cyrose du foie, les cancers et j'en passe. Avec ce nouveau produit innovant, dont les recherches et les tests d'innocuité avaient été menés pendant près de vingt ans, il n'est plus un danger de se plonger dans un état secondaire, un état de transe et d'exaltation absolue. Constitué à plus de quatre-vingt-dix pourcent de substances synthétiques dont la formation était parfaitement contrôlée, Ergoseile n'était censé engendrer aucun effet néfaste pour la santé de ses consommateurs, d'où son succès immédiat. J'étais l'exception à la règle. La première fois que je suis sortie en boîte de nuit, alors que j'étais en classe de terminale, Anna, déjà adepte de ce composé, m'avait initiée à son utilisation. Mais je l'ai très mal supporté, j'ai fait une sorte de crise d'angoisse inexpliquée, et j'avais du être rapidement évacuée par l'ambulance. Personne n'a depuis été capable de me donner les raisons exactes de cet incident. Je sais seulement que l'Ergoseile - comme beaucoup d'autres composés du même type - ce n'est pas pour moi, un point c'est tout.
Je dus me battre à nouveau contre la foule avant de pouvoir attendre le buffet à moitié dévasté. Il restait encore quelques bouteilles de boissons sucrées déjà entamées et un seul magnum d'alcool qui n'avait pas été touché de la soirée. Les psychotropes n'étaient apparemment pas mon truc, alors je me contentai d'un peu de jus d'ananas agrémenté d'un fond de sirop de grenadine et de deux glaçons, conservés dans la glacière à l'azote liquide.
- Salut!
Je me retournai. Le visage angélique d'un jeune étudiant s'adressait à moi et, contrairement à la plupart de ses camarades présents, celui-ci avait plutôt l'air sobre. Il était également d'une élégance époustouflante.
- Salut!
- Alors, dis-moi, d'où tu viens toi? demanda-t-il en m'adressant un sourire charmeur.
- Euh, je viens de Lyon, répondis-je hébétée.
Comme souvent dans ce genre de situation, j'avais l'impression que tous mes muscles se contractaient brusquement à leur maximum et que je me figeais sur place. Un garçon très mignon m'abordait, moi, et je voyais venir le flirt. Je me bloquais debout, enserrant des deux mains mon gobelet en carton, et parlant malgré moi d'une voix des plus aigues.
- Oui, comme la plupart des personnes présentes ici, me railla-t-il. Non, ce que je te demandais, c'est la fac dans laquelle t'étudies. En tout cas c'est sûr que tu n'es pas à l'ISTIL (Institut des Sciences et Technique de Lyon ), sinon je le saurais!
- Oh, oui en effet je ne suis pas de l'ISTIL. Je viens de la fac d'anthropologie en fait.
- Ah d'accord, y en a pas mal ce soir qui viennent de l'Université Lyon II, dit-il en grattant virilement son magnifique menton.
- Oui j'ai vu.
- Qu'est-ce que tu prends? demanda-t-il en se penchant sur mon verre de soda.
- Oh, du jus de fruit pur! plaisantai-je.
- Tu veux un petit quelque chose avec? Parce-que j'ai tout un stock dans ma voiture, et, disons que ce sera gratuit pour toi! Enfin, si tu me décroches ton ravissant sourire!
Ces mots dessinèrent aussitôt un sourire niais sur mon visage.
- Non merci, j'aime mon soda nature! Mais c'est gentil de ta part!
- Y a pas de soucis! Au fait, je m'appelle Anthony!
- Inès.
- Inès, c'est charmant!
- Merci! répondis-je intimidée.
- Alors t'es venue avec quelqu'un ce soir? poursuivit-il en s'adossant sur la table du buffet.
- Non, je suis venue toute seule.
- OK. Mais, comment t'as su pour cette fête? reprit-il après une brève réflexion.
- Je suis une amie d'Hatim.
- D'accord. C'est cool. Et... est-ce que t'as l'intention de t'amuser ce soir? murmura-t-il au creux de mon oreille.
Son haleine chaleureuse parcourut la courbure de mon cou velouté et me fit frissonner sec.
- Oui, sinon pourquoi je serais venue?
- Et ça te dirait de t'amuser avec moi?
Je me retournai pour lui faire face, mon visage à quelques centimètres du sien. Il arborait un demi-sourire et ses yeux pétillaient d'excitation.
- Je peux aller voir si une chambre est libre, poursuivit-il. - Quoi? murmurai-je déroutée.
Ma voix avait soudainement pris un ton plus grave. J'étais complètement abasourdie par les propos qu'il venait de me tenir. C'était tout moi ça, trop naïve, trop Candide. Je n'avais pas compris ce qu'il entendait par "s'amuser". Ma réaction inattendue avait cependant laissé sur ses traits une expression désemparée qui me déstabilisait. Je décidai de rectifier le tire, et de tenir des propos un peu plus nuancés; je ne voulais pas le faire fuir non plus.
- Enfin, je veux dire, pas tout de suite. C'est un peu précipité tu crois pas?
- Oui, t'as raison, dit-il en éloignant son visage déçu du mien. C'est toi qui vois.
Et un long silence embarrassé, gêné et honteux s'installait subitement. Ce après quoi, Anthony décida de me quitter, sans même prononcer un mot, sans un "je reviens", ou " à plus tard". Non, il ne s'était même pas contenté de me dire au revoir avant de s'en aller. Rien. Pas un regard. Pas un geste. Comme si j'étais soudainement devenue une pestiférée à fuir absolument. Pour une fois qu'un très joli garçon posait les yeux sur moi... Si je l'avais remarqué plutôt, avant qu'il ne m'aborde lui-même, je me serais empêchée d'espérer quoi que ce soit de sa part tellement sa beauté m'aurait impressionnée. Apparemment, lui ne voulait s'amuser que de mon corps charnel, ma personne ne l'intéressait pas, il ne s'était même pas donné la peine de faire sa connaissance. Les garçons... ils ne peuvent pas être à la fois beaux comme des dieux, et galants et respectueux en même temps. Le prince charmant n'existe pas Inès!
- Excuse-moi! me lança une jeune brune, gênée par ma position appuyée sur la table de buffet qui l'empêchait d'attraper une bouteille de jus de fruit.
- Pardon, m'excusai-je, un sourire amical aux lèvres.
- Tu ne serais pas en anthropologie par hasard? m'interrogea-t-elle en me lançant un regard surpris de ses yeux barbouillés de noir.
- Si, répondis-je curieuse.
- Ah, je me disais bien. Je m'appelle Baya!
- Inès. Alors comme ça t'es en anthropologie toi aussi?
- Oui, c'est ça!
- D'accord, lançai-je avant de me retourner face à la piste de danse, songeuse.
J'observais Anthony qui s'était vite éloigné, cet être mystérieux qui m'avait complètement déroutée par son comportement énigmatique, entamer la conversation avec une autre danseuse. Et cette dernière semblait bien le connaître, à peine s'était-il approché d'elle qu'elle l'avait déjà enlacé de ses bras déterminés, comme une mante religieuse s'empare de sa proie. Tous les deux, dans un rituel qui me dépassait totalement, amenuisaient au plus la distance qui séparait leur deux corps enflammés, et commencèrent un enchaînement de pas obscènes et inconvenables en public; leurs gestes étaient de ceux que l'on réserve à l'intimité d'une chambre conjugale. Offusquée, je détournai mon regard de cette mascarade incongrue, et me rassurai du fait que cet étrange garçon m'avait littéralement fuie.
- Dis-moi, reprit Baya qui était restée tout ce temps à mes côtés, je sais que ce ne sont pas mes affaires, mais je t'ai vue parler avec Anthony tout à l'heure.
- Oui...
- C'est juste un avis que je te donne, mais tu ne devrais pas te laisser berner par un imbécile de ce genre.
- Quoi?
- Il est pas net ce gars. Son père est le directeur d'un grand laboratoire pharmaceutique, et non seulement il a la grosse tête, mais en plus de ça il fait du trafic de substances chimiques.
- Du trafic de substances chimiques? répétai-je ahurie.
- Ouais, mais des substances toxiques qui entraînent des dépendances physiques, et psychologiques. Il adore manipuler les gens, et surtout les jeunes filles. S'il n'y parvient pas en les charmant, alors il utilise la chimie qui est nettement plus efficace. Il paraît même qu'il serait à l'origine de la disparition de certaines personnes, mais avec un père qui a le bras plus long que la tour Eiffel, il s'en est toujours sorti.
Waw, j'avais l'impression de m'être plongée dans un film policier où une jeune fille tombe entre les mains d'un gosse de la mafia. Ce n'est pas que je prenais ses propos à la légère, mais Baya avait pris un ton si sérieux et dramatique à la fois que je dus me retenir de ne pas rire aux éclats. Du trafic de substances chimiques nocives, ça n'existait pas! En tout cas, pas avec le système infaillible de contrôle des produits mis sur le marché. C'était sûrement une de ces légendes urbaines, comme on en invente des tas sur les campus d'étudiants.
- ça a l'air sérieux, répondis-je ironiquement.
- Ouais. En tout cas, moi je ne m'amuserais pas à le fréquenter celui-là. Non, je ne jouerais pas avec le feu si j'étais toi...
Finalement et comme je l'avais prévu, je me suis éclipsée discrètement des yeux d'Anna alors que la fête battait son plein. De toute façon, j'étais épuisée à force de me tenir maladroitement debout, un sourire nerveux verrouillé sur mon visage qui tirait si fort sur mes joues que j'en avais encore des crampes douloureuses la journée suivante. Bon, c'est vrai que je m'étais un peu distraite avec Baya, qui s'était avérée être une personne tout à fait agréable malgré les premières impressions qu'elle pouvait donner, mais au bout d'une heure et demie, la conversation avait fini par tourner en rond. Et puis avec le réveil matinal qui m'attentait le lendemain, je ne pouvais pas me permettre de tarder davantage.
C'est à moitié endormie que je gagnais mon poste de service, regrettant déjà mon lit douillet. Les jours de semaines étaient plus calmes que les week-ends, les voyageurs empruntaient plutôt le train pour se rendre sur leur lieu de travail quotidien. Ce qui était plus rassurant, vu mon état. Cela faisait vraiment très longtemps que je n'avais pas participé à une fête, et le démarrage du lendemain était plutôt difficile.
Clara n'était pas sur les lieux lorsque je m'installai derrière le guichet. Épuisée, je ne pouvais plus tenir debout très longtemps et m'assoupis immédiatement sur l'une des chaises que j'avais prise de la réserve, à l'arrière de l'espace d'accueil. Je croisai les bras sur le comptoir et plongeai ma tête au milieu, fermant les yeux et essayant d'oublier la migraine atroce qui faisait surface. On aurait dit que j'avais la gueule de bois, sauf que là, je ne m'étais saoulée qu'au jus de fruits!
- Hé!
Je levai ma tête en sursaut, ouvrant d'un seul coup mes yeux, aussitôt aveuglés par la lumière tamisée de l'aéroport.
Clara. Fidèle à elle-même, c'est en hurlant qu'elle me saluait.
- Salut, chuchotai-je.
- Waw, t'as l'air complètement morte aujourd'hui!
- Oui, un ami à moi a organisé une petite fête hier.
- Ah, je vois. Au fait, reprit-elle en faisant le tour du comptoir avant de me rejoindre à mes côtés, je viens de voir ton ami devant la boutique Saint-Exupéry, Yoann je crois. Il est venu récupérer son sac, et il m'a demandé de t'informer qu'il s'était arrêté au café de l'entrée, L'Expresso.
- Yoann! Il est déjà là!
- Apparemment.
- Mais il est quelle heure?
- 9h30, répondit-elle en regardant sa montre.
- 9h30! m'exclamai-je déconcertée.
- Oui, pourquoi?
- Parce-que... je viens de faire une sieste d'une heure, lançai-je ahurie.
- J'espère que personne ne t'a vue, sinon, c'est ta place que tu risques de perdre!
- Ouais! m'exclamai-je ouvrant grand les yeux. Bon, euh, tu crois que je peux prendre ma pause avec une heure d'avance?
- Et après une heure de sieste, souligna-t-elle ironiquement.
- Euh, s'il te plaît?
- Bon d'accord, mais c'est bien parce qu'il est canon ton pote!
- Merci Clara, je te revaudrai ça!
- Ouais, si tu le dis. Allez, va retrouver ton preux chevalier!
Aussitôt dit, aussitôt fait; je m'empressai de me dégager de mon siège en essayant de ne pas me casser une jambe au passage, et d'un pas pressé, sortis de l'air d'accueil. L'Expresso, Yoann ne pouvait pas mieux choisir s'il voulait m'obliger à faire une trotte de quinze bonnes minutes - le personnel n'étant pas autorisé à utiliser les transports express, réservés aux clients. Ce petit café était situé à l'opposé de mon poste de travail, à l'entrée de la clientèle - et très loin de celle du personnel. Il me fallait donc parcourir à vive allure les grands couloirs du site aéroportuaire en priant pour que mes efforts ne fussent pas perdus, et que Yoann fût toujours présent à mon arrivée. Tout compte fait, je ne regrettais pas de m'être assoupie profondément, cette petite sieste improvisée m'avait redonné du punch. Et après le quart d'heure de marche rapide qui finissait de me réveiller, c'est toute fraîche et rayonnante que je pouvais espérer me présenter à lui.
Je m'arrêtai à quelques mètres de la terrasse intérieure du café pour me donner le temps de reprendre mon souffle. Nerveusement, je glissai mes doigts frêles dans mes cheveux déjà coiffés, et après une profonde inspiration, m'apprêtai à retrouver ma vieille connaissance. Je m'approchai, l'air de rien, et essayai d'afficher une attitude décontractée. Je ne mis pas longtemps avant d'apercevoir Yoann, vêtu d'un splendide polo blanc. Dès cet instant, je marchai vers lui à reculons, comme pour allonger au plus cet instant précieux où je pouvais l'admirer à son insu sans en être aucunement gênée. Il était d'une élégance fracassante, même d'aussi loin, assis à une table pour deux à pianoter sur son cellulaire, sous l'éclairage flamboyant des lampes de la plate-forme. Il rayonnait de mille feux, embellissant sa table, semblable à une magnifique rose rouge entourée d'une multitude de pâquerettes ternies. On aurait dit un dieu parmi les mortels. Et l'envie soudaine de courir jusqu'à lui, de le serrer de mon étreinte chaleureuse, de caresser du bout des doigts son visage angélique et de l'embrasser langoureusement m'envahit jusqu'au cou. Je secouai la tête et me ressaisis, contenant cette pulsion bestiale qui s'était matérialisée en une douleur forte et aigue dans ma poitrine, comme si un caillot dur s'y était subitement formé. J'expirai longuement.
Étrangement, Yoann ne leva pas les yeux avant que je n'atteignisse sa table alors que j'étais presque sûre qu'il avait noté ma présence dès lors que je m'étais retrouvée dans ce couloir. J'avais comme l'impression qu'il faisait semblant de ne pas m'avoir remarquée sans pour autant que ce soit de façon ouverte et délibérée. Comme si cette attitude lui avait finalement échappée.
- Hey Inès! lança-t-il joyeusement.
Il se leva aussitôt et m'approcha gracieusement pour me faire la bise. Le simple contact de mes joues sèches sur les siennes, veloutées et aussi douces que la peau d'une pêche fraîchement cueillie, me fit frissonner de plaisir.
Il avait l'air détendu et parfaitement à l'aise. J'avais l'impression de retrouver le Yoann que j'avais aimé, et pas celui que j'avais rapidement entrevu le samedi précédent. Un Yoann sympathique et amical. Adorable.
- Salut!
- Je t'ai commandé un jus de fruit, je ne savais pas vraiment si tu aimais le café! annonça-t-il de sa magnifique voix timbrée.
- Oh merci, ça ira! Même si je suis à deux doigts de faire une overdose de jus de fruits, aurais-je voulu plaisanter. Alors, comment ça va depuis samedi? demandai-je en prenant place face à lui.
- Pas trop mal!
- Il était pas trop difficile ton week-end?
- Non, ça va. J'ai pu trouver une chambre à l'hôtel La Rose en ville et ce malgré le fait que je m'y sois pris à la dernière minute. Ce que je redoutais le plus c'était de me retrouver à dormir sous les ponts par manque de préparation, débita-t-il sur un ton léger.
- Ouais, t'as pas été très malin sur ce coup-là! Mais c'est pas ce que je voulais dire, en fait, je parlais de tes médicaments que tu n'as pas pu prendre, ceux qui étaient dans la valise que tu as récupérée aujourd'hui.
- Ah ça! Ne t'inquiète pas, ça s'est bien passé pour moi.
J'aurais peut-être du réfléchir avant de parler, ma remarque semblait avoir réfréné son entrain, ce que je regrettais amèrement. Il avait arboré cet air songeur dont il ne s'était pas départi une seule seconde la dernière fois que je lui parlais. Ces deuxièmes retrouvailles avaient mieux commencé que les précédentes, je ne voulais pas tout gâcher et nous replonger dans une entrevue tendue.
Aussitôt, je décidai de changer de sujet.
- Au fait, tu as le bonjour d'Anna, mentis-je. Tu te souviens d'elle?
- Anna! Oui bien sûre. Tu la vois encore? s'étonna-t-il d'apprendre.
- Ouais! Ba, je l'ai vue pas plus tard qu'hier, ajoutai-je.
- Ah ouais? Pourtant, je ne me souviens pas que vous étiez amies toutes les deux.
- Euh, oui, on n'était pas très proche en seconde. Mais c'est à partir de la première qu'on a fait plus ample connaissance, elle était dans la même classe que Sarah et elles sont comme qui dirait devenues amies toutes les deux. Donc, c'est par Sarah qu'on s'est vraiment connue Anna et moi, et depuis, on s'est pas quitté.
- Ah, je vois. Euh, justement, je me demandais si tu étais toujours en contact avec Sarah? m'interrogea-t-il timidement.
- Non, elle est partie étudier à Paris après la terminale, elle avait réussi le concours d'entrée d'une grande école. On se donnait des nouvelles au début, mais plus maintenant. Donc, je ne sais pas ce qu'elle est devenue.
- Je vois, soupira-t-il un peu déçu.
L'ambiance était légèrement tombée un ton en dessous.
J'enserrai des deux mains le verre glacé de jus de fruit qui était posé devant moi sur la table. Puis je repris, sans regarder Yoann dans les yeux, jouant avec les glaçons de mon cocktail à l'aide de la paille:
- Elle était très bouleversée après ton départ. Comme nous tous d'ailleurs, mais bon, elle un peu plus que les autres.
Yoann restait silencieux à mes remarques, flegmatique, et je n'osais pas encore aborder le sujet qui fâchait, à savoir, la raison qui l'avait poussé à s'en aller précipitamment, sans même un au revoir ou une simple explication.
- C'est bête, repris-je, qui sait, ça se trouve vous vous êtes croisés par hasard sans vous voir tous les deux!
- Comment ça? demanda-t-il intrigué.
- A Paris. Tu m'as dit que tu étais à Paris c'est ça?
- Ah oui, excuse-moi je ne t'avais pas suivie.
- D'ailleurs, raconte-moi un peu ce qu'il t'es arrivé, enchaînai-je aussitôt. Qu'est-ce que tu as fait de beau depuis ton départ de Lyon?
- Oh, rien de vraiment passionnant, la routine quoi! Mais toi alors! Tu m'as dit que tu ne vivais plus chez tes parents, c'est ça?
- Oui, c'est ça. J'habite avec une amie, depuis le début de l'année. C'est dans un appartement près de l'hôpital de Grange-Blanche.
- Ah oui, je vois où c'est. C'est bien. Tu voles de tes propres ailes! lança-t-il en se penchant vers moi, un sourire radieux aux lèvres.
- Euh, ouais, si on veut, disons que mes parents m'aident beaucoup financièrement, admis-je ironiquement.
Nous nous sourîmes quelques instants, et une petite minute de silence s'écoula. Enfin, je crois. J'étais complètement hypnotisée par sa beauté, j'aurais pu le contempler, assis ainsi, pendant des heures entières, sans voir le temps s'écouler. Le sourire qu'il arborait le rendait encore plus craquant, sans oublier le petit regard ravageur qu'il me lançait en relevant ses yeux de la tasse de café fumant qu'il tenait entre ses mains puissantes, tels deux émeraudes d'un vert éclatant. Il était tout simplement magnifique, et plus d'une fois je dus me retenir de ne pas attraper sauvagement son visage de mannequin, de l'enserrer entre mes deux petites mains et d'embrasser ses joues rasées de près, à croquer.
- Dis-moi, repris-je finalement pour ne pas pousser mes émotions à bout, tu comptes rester longtemps à Lyon?
- Je n'espère pas en fait. Il faudrait que je retourne à Paris au plus vite, alors je préfèrerais que mes affaires ici ne tardent pas plus longtemps.
- Oh, parce-que... Anna voudrait t'inviter à l'une de ses soirées, mentis-je à nouveau. ça lui ferait vraiment plaisir de te revoir!
Une chose était sûre, je ne pouvais pas me contenter de ce simple entretien, il m'en fallait encore plus. Et l'inviter à une petite fête était l'occasion de nous retrouver dans un environnement assurément décontracté qui nous permettrait peut-être d'approfondir notre relation. Tout du moins, c'est ce que j'espérais.
- Oui, moi aussi ça me ferait plaisir de la revoir, murmura-t-il nostalgique.
- Oh et bien, commençai-je en sortant mon cellulaire de ma poche, tu n'as qu'à me passer ton numéro de téléphone et je t'en donnerai des nouvelles!
Je levai les yeux vers lui et fus surprise de l'expression étrange qu'il avait soudainement déployée. Elle me stoppa nette.
- Yoann? murmurai-je alors, craignant que mes paroles ne l'aient poussé dans cet état.
- Je dois y aller, dit-il en se redressant aussitôt sur ses deux jambes.
- Yoann, attends, qu'est-ce qu'il se passe? demandai-je ahurie.
Sans prêter plus d'attention à ma question, il ramassa d'un geste souple et rapide le grand cabas qui gisait près de sa chaise et s'en alla sur-le-champ, sans prononcer quoi que ce soit d'autre. Je crois même qu'il ne m'a pas regardée une seule seconde pour m'assurer que ce n'était pas moi qu'il fuyait. Je restai assise, complètement déroutée, le regardant franchir les portes d'entrée de l'aéroport et disparaître sur le parking à moitié vide. J'étais si frappée de stupeur que je mis un instant avant de réaliser que Yoann s'en était bien allé, aussi brusquement, et que je n'avais plus rien à attendre assise sur cette terrasse. Yoann. J'aurais voulu hurler à ce moment-là, le retrouver et lui dire à quel point je détestais parfois l'attitude qu'il affichait, aussi incompréhensible soit-elle. Lunatique. J'avais oublié son caractère lunatique. Yoann avait le don de changer brusquement d'humeur sans crier garde, il pouvait être calme et détendu, et la seconde suivante, nerveux et agité. Et Sarah détestait ce caractère, ils se disputaient souvent tous les deux, justement parce qu'il pouvait s'énerver sans raison. Comme s'il n'était qu'une boule de nerf qui cherchait à dissimuler sa véritable personnalité en arborant un air doux et attentionné. C'était son plus gros défaut, que je m'étais empressée d'effacer de ma mémoire. Hormis ces soudaines sautes d'humeur, Yoann était suffisamment drôle, gentil et agréable pour que l'on se résigne à s'accommoder de cet aspect difficile de son caractère.
Je soupirai longuement avant de remarquer que dans son départ précipité, Yoann avait oublié son cellulaire sur la table. C'était ridicule. Vraiment. Mais finalement, après réflexion, je réalisai que j'allais peut-être pouvoir profiter de la situation. Je m'en emparai et quittai la table, et c'est en traînant des pieds que je traversais les allées pour regagner mon poste. J'examinai attentivement le cellulaire que je tenais d'une seule main, méditant sur l'utilisation que j'allais bien pouvoir en faire. Il ne fallait même pas songer à trifouiller dans les documents qu'il contenait, leur accès était évidemment verrouillé et seul le propriétaire de l'appareil pouvait y accéder, à l'aide de ses empruntes digitales. J'avais alors deux solutions, soit j'attendais que Yoann se rende compte de son oubli par lui-même et qu'il me contacte via son propre cellulaire, soit je le contactais moi-même et lui laissais un message de ma part à la réceptionniste de son hôtel. Mais l'envie était trop forte, il était évident que je ne pouvais pas attendre patiemment son appel, et à peine arrivée au comptoir, je m'emparai du téléphone mis à la disposition des hôtesses d'accueil. |
chapitre 3-2 : Une illusion
- Qu'est-ce que tu fais ? m'interrogea Clara.
- Yoann a oublié son cellulaire alors je vais lui laisser un message pour l'en informer. Il m'a dit qu'il était à l'hôtel La Rose.
- L'hôtel La Rose? Oui je connais, c'est un petit hôtel en centre ville il me semble. Je crois que tu dois composer le 134 pour contacter leur service.
- D'accord. Merci.
- Hôtel La Rose, Maya a votre écoute, bonjour.
- Bonjour, Inès hôtesse d'accueil de l'aéroport Lyon-Saint-Exupéry, je vous contacte parce-que l'un de vos clients a oublié son cellulaire sur nos lieux.
- Oui, d'accord, pouvez-vous me donner son nom s'il vous plaît?
- Yoann Sollet.
- Je suis désolée, m'informa la réceptionniste après un instant de silence, aucun Mr. Yoann Sollet n'est enregistré dans notre bande de données.
- Oh, essayer avec Augustin Sollet, ou Yoann Augustin Sollet, suggérai-je alors.
- Non plus, nous n'avons aucun Mr. Sollet enregistré madame.
- Vraiment? C'est étrange. Ce jeune homme m'a assurée qu'il avait pu trouver une chambre à la dernière minute dans votre établissement, samedi dernier normalement.
- Oui. 32 personnes ont été enregistrées au cours de cette journée.
- 32? Et à partir de midi?
- 22 personnes ont été enregistrées entre midi et 23h samedi 12 mai.
- Est-ce qu'il vous serez possible de m'envoyer cette liste, il se pourrait que je me sois trompée sur le nom de cette personne, et mon équipe et moi pourrions faire les vérifications. Il en est de notre responsabilité, ajoutai-je pour ne laisser aucun soupçon peser sur mon honnêteté.
- Oui, je comprends. Je vous envoie la liste immédiatement.
- Je vous remercie madame et vous souhaite une bonne journée.
- Je vous en prie. Bonne journée à vous aussi.
Aussitôt, je me saisis de mon ordinateur et examinai avec curiosité les fichiers qui m'avaient été envoyés. J'ouvrai le document contenant la liste des clients de l'hôtel La Rose et la consultai attentivement. En effet, il n'y avait aucun Sollet parmi les noms qui figuraient, ni aucun Yoann ou Augustin. Mais curieusement, un nom attira mon attention, un certain Pierre Brosso. Au lycée, pour citer notre établissement, nous ne mentionnions jamais son intitulé exacte, Pierre Brossolette, mais un diminutif, nous disions plutôt "Brosso". Étrange, si la personne qui se cachait derrière ce nom était bien Yoann, alors pourquoi avait-il utilisé un pseudonyme?
- Alors, tu l'as retrouvé? m'interrogea Clara.
- Je crois.
- Comment ça tu crois?
- Regarde, il n'y a aucun Mr. Sollet sur cette liste, mais il y a cependant un certain Pierre Brosso, en gros c'est le nom de mon lycée. C'est étrange tu ne trouves pas?
- De quoi? demanda-t-elle un peu perdue.
- Ba, je soupçonne Yoann d'avoir utilisé ce nom.
- Mais, pourquoi aurait-il utilisé un faux nom?
- J'en sais rien du tout! m'exclamai-je ahurie. Mais ce serait une drôle de coïncidence de retrouver un Mr. Brosso installé exactement dans le même hôtel que Yoann m'a cité comme étant le sien! Je suis presque sûre que ce Mr. Brosso est en réalité Mr. Sollet!
- Écoute, peut-être. En tout cas, il n'y a qu'un seul moyen de le savoir.
Je lançai un regard dérouté à Clara, et elle enchaîna aussitôt:
- Va lui remettre son cellulaire en main propre, toque à la porte de ce Mr. Brosso et là tu sauras à quoi t'en tenir!
- Non, je ne vais pas carrément me rendre à sa chambre d'hôtel, marmonnai-je un peu mal à l'aise.
- Et pourquoi pas? Je sais que tu meurs d'envie de le revoir, et puis je suis sûre qu'il ne s'y attendra pas!
- Justement, je n'ai pas envie de lui faire ce genre de surprise!
- Oh Inès! Tu lui ramènes son cellulaire, ce n'est pas comme si tu le harcelais comme une folle! Et puis qui sait, peut-être qu'il appréciera le geste!
- Oui mais attends, si je toque à la porte de Mr. Brosso et que c'est Yoann qui ouvre, ça veut dire qu'il saura que j'ai fait toutes ces recherches pour le retrouver! Et là, il risquera de me prendre pour une folle! rétorquai-je, à la limite de l'hystérie.
- Hé, ma p'tite, il faudrait peut-être que tu apprennes à vivre dangereusement, tu ne crois pas? Prend le risque, et après, qu'est-ce qu'il pourrait t'arriver de pire? me toisa-t-elle. Tout ce que tu craints, c'est qu'il te renvoie chez toi sur-le-champ, mais peu importe! Au moins tu auras tenté ta chance, et tu pourras passer à autre chose!
- Tu crois que je devrais carrément aller le voir et lui dire "salut t'as oublié ton cellulaire, voilà je te le rends, à plus!"? plaisantai-je.
- Oui.
- T'es sérieuse? m'étranglai-je ahurie.
- De toute façon si tu ne le fais pas c'est moi qui le ferai!
- Bon, d'accord, j'irai le voir demain, en fin d'après-midi, me résignai-je un peu à contre coeur.
- Au moins tu n'auras rien à regretter, crois-moi! Et à mon avis, il appréciera cette gentille attention! Qui sait, peut-être même que tu me remercieras demain!
- Ouais!
Après tout, c'était une occasion pour moi de revoir Yoann, et les secondes passées en sa compagnie étaient déjà une belle récompense pour moi. Alors, peu importe si mon action le touche ou non... enfin, j'espérais quand même qu'elle le touchât. Au moins un peu.
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