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Le Roman de Soulac & autres textes

Le rat ©

Commentaires : 2 mercredi 10 septembre 2008 à 01:26 par Yves Guilhamon

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Elle me l’annonça sans ménagement, un soir de mai, ou bien de juin, je ne sais plus, je ne veux pas me rappeler. M., ma fiancée, jeta  mes affaires à la rue depuis l’étage de notre appartement - notre galère bordelaise -, me balançant du premier sans proposer les escaliers pour amortir ma chute.

Inévitablement, j’avais fait le chien : j’avais aboyé, grogné, hurlé ! Les voisins me lançaient « on appelle la police, nous ! ». Alors délaissé sur le parking de la résidence, inexorablement, je battis en retraite.

Ma grosse berline de cinquième main, piquetée de rouille et plus tellement étanche, accepta de conserver les quelques vêtements, bouquins et babioles maigres que je récupérai.

 

Pendant que l’orage éclatait sur Bordeaux, j’étais en route pour épancher ma peine dans l’océan, vers Soulac, ma presqu’île cocooneuse[1], mon berceau. Puis, ayant passé l’été sans personne à aimer, je décidai l’aventure suprême, la ville aux mille lumières : Paris !

 

Quand je suis parti, seuls les pins eurent pour moi un pincement au cœur, diffusant de leur sève dans les airs pour confier des pleurs de parfums à ma mémoire. Le sable, toujours grinçant, ne me donna que son acide impression pour me signifier l’heure de mon exil. Les champs inondables que je traversai n’ont rien dit ; ils me laissèrent m’enfoncer dans leurs brumes. Je filais sous les étoiles, abandonnant ma peine derrière moi ; sans savoir qu’elle me suivait, cachée dans mes affaires.

 

Je roulais toute la nuit, seul, dans la camionnette prêtée par un ami. J’y avais fourré toute mon existence en urgence, dans un bric-à-brac inextricable, tenu par des ficelles en tous sens. J’organisais mon exode, ma fuite en avant vers un nulle part vaut mieux qu’ailleurs. Je fuyais l’échec de toute une vie, comme des millions d‘autres hommes le firent avant moi, moi qui avais cru être le centre de la Terre, indestructible et, naïvement, irrésistible.

 

J’avais vingt-six ans quand j’arrivai à Paris. C’était un soir d’automne ; le vent soufflait sud. Il étalait ses nuages d’altitude contre le ciel , il s’abattait sur Paris, précédant son escadrille de pluie prête à percer le pardessus des âmes citadines.

 

J’ennuyais tout le monde avec mes malheurs. Même celui qui m’avait proposé son aide s’absenta pour mon emménagement. Il me l’avait signifié par un mot collé sur la porte de mon futur studio : « désolé » était écrit à l’encre de l’insincérité amicale.

Comme un escargot avec sa maison sur le dos, je fis comme si de rien n’était. Je portais seul le lit plié, le vélo à la pédale manquante, l’abat-jour jaune et tordu. Je remontai les lattes cassées de mon couchage rafistolé à la colle de bois, et assemblai mon étagère, mon unique carte aux trésors, pour y poser mes livres.

 

Derrière la porte torturée de l’appartement 6, troisième étage sans ascenseur d’un immeuble de la rue Montcalm (Paris dix-huitième), subsistaient vingt-six ans et neuf mois de mon histoire : des restes de misère.

 

Je m’inscrivis au Conservatoire, celui des Arts et Métiers, tout près du Marais francilien, rêvant de reconnaissance au moyen de cours du soir.

Je trouvais du boulot par intermittence, exécutant des travaux de toutes sortes, surtout les plus durs, ceux dont les employés en place ne voulaient pas. J’acceptais tout et on me proposa le pire, presque dès le début : manutentionnaire le jour, on me faisait porter les machines à laver sur six niveaux pour un salaire d’infortune ; avec, pour tout repas, un chiche kebab-coca-salamalikoum-salad dévoré à l’intérieur du camion.

Quand je fus mûr à point, et un peu court pour mon logement, on me proposa de travailler la nuit. Je prenais le métro « Mairie du XVIIIe » en direction de La Chapelle. C’était une rame du soir, celle où l’on voit les clodos se pisser dessus et se bousculer dans les couloirs, avec leurs dents manquantes et leur haleine de bouc.

Grâce à ces tâches de noctambule, je pus faire face à mon loyer et acheter quelques vêtements. Je mangeais à ma faim aussi : le dimanche, j’allais me chercher un éclair au chocolat - joie suprême -, avant de partir me promener à Montmartre par le bon côté, celui de la sanction d’un bonheur fugace : l’accession à la vue des paradis artificiels depuis le Sacré-Cœur.

J’empruntais toujours le même chemin : la rue Lamarck. Je tournais au métro de la ligne 12 puis montais les marches de l’assomption sociale : plus haut j’étais, moins maculées elles semblaient ; près du sommet, elles paraissaient presque toutes propres.

Puis, parce qu’il faut que le plaisir finisse, j’arrivais dans la foule, celle qui venait de l’autre bord, celle qui m’employait en intérim pour éviter de marcher dans la merde.

Je flânais autour des peintres de la place ; je les badais[2].

Moi, toujours dans les airs, je n’étais fait ni pour les corvées de la terre, ni pour les balades de l’esprit. Je ne connaissais rien au véritable français, au dessin et à la musique, ces arts que j’aimais bien au-dessus de tout. Artiste de Nowhere sure was, j’avais seulement le goût des choses inertes sur lesquelles je projetais mon âme, pour éviter qu’elle ne me brûle.

 

La laverie du coin restituait le linge gris. C’était plus simple, ça rendait les ouvriers occasionnels interchangeables. Certes, nous, les bouche-trous de l’économie de marché, n’avions pas tous la même couleur de peau dans le quartier, mais on avait la même fonction de complétage. Nous n’étions pas solidaires pour autant. Il fallait donc que je devienne fort : je décidais de m’allier à moi-même, mettant déjà un  homme de mon côté.

 

Les cours du soir et les heures supplémentaires pour les voyages en train vers ma plage aquitaine, complétaient mon emploi du temps. Bref, c’était le bonheur mal assuré, branlant et chaotique.


Un jour, mon voisin engagea des travaux dans sa cuisine, notre mur mitoyen. Ça commençait dès le matin, à l’heure de ma propre obscurité, celle de l’homme épuisé par les camions noctambules, chargés, remplis d’objets d’un poids humainement insupportable, pourtant soulevés par les oiseaux de nuit que nous étions.

 

Un jour, donc, il n’y eut plus de nuit, plus de jour, mais seulement du bruit. Alors, mes yeux se sont creusés, mes nerfs étiolés et ma santé... évaporée. Je m’endormais au boulot, je recevais des barres de métal sur le crâne, je me blessais. Je n’assistais plus aux cours et puis… je ne vins plus au travail.


 

J’allais sur mes vingt-sept ans quand Noël sonna. Il neigeait. Je rentrais du repas au pauvre proposé par des pas riches. Les flocons étaient beaux, mais froids. J’ai dormi, puis erré tout au long du 25, regardant dans les vitrines ce que je n’aurais pas, montant sur la pointe des pieds au dessus de la pisse des chiens, pour voir les sapins décorés dans les maisons. J’ai curé la bouffe de mon placard, vidé la dernière boite de thon, et dépouillé mon compte à la banque en prévision d’un 26 sans appel.



[1] Soulac / mer, Médoc, Aquitaine, France

[2] Admirais

Commentaires : 2

  • souvenir
    dimanche 5 octobre 2008 à 22:56 par tomelliug        

    avec toi yves je m'embarque pour nul part, ce morceau de vie me dit bien des choses.
    je n'aime pas trop le lire, il est pourtant bien écrit, de ces détails qui ne s'inventent pas mais qui se vivent...
    tome

  • bon texte
    samedi 25 octobre 2008 à 15:27 par christine        

    trés bon texte, bien écrit, bien senti...encore. encore. Le rat est un animal trés attachant car trés intelligent.

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