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A six heures, alors que j’arrivais en autobus vers le village, perdu dans les bois de pins à jamais immortels, les hommes se préparaient pour
En ce début septembre, le plombier laissait son bleu au clou et les particuliers avec leurs fuites. Un pinceau restait collé sur un mur et l’échelle du peintre prenait racine : accroché au manche du pinceau, un écriteau, « le peintre est à la chasse ». La bécasse ou le faisan, ça n’attend pas !
À huit heures, les grand-mères faisaient la queue devant la porte de la pharmacie, les surfeurs affûtaient leurs planches et de nouveaux amants soupiraient, bercés par une fraîche brise d’estuaire. Une belle journée commençait sur
La rue principale était vide, mes pas résonnaient contre les pavés ; j’entrais dans ma chair, ma ville fantôme. Là-haut, plus loin, le caducée et la croix verte de l’officine familiale s’allumaient puis s’éteignaient. Je pressais le pas. Un chat était là n’attendant rien, me regardant passer, couché sur une bouche d’égout. Je souriais ; le vent de septembre s’en venait de la rivière, et, plus haut encore, le sable s’écoulait doucement dans la mer, son corps doré de femme plongeant dans un bain de mousse et d’eau bleue.
Depuis tout petit j’arpentais les rues de Soulac, j’en connaissais tous les recoins. Mon monde à moi, personne ne le partageait : à la manière d’un rêve, j’y glissais, je m’y glissais comme dans le ventre de ma mère, adopté par son sol, happé par son ambiance verte, couleur de pins. Mon village m’était essentiel, stabilisant mon existence. Pour tout dire, je pensais tenir ce village-univers en un tout indivisible à l’aide de mes petits bras musclés. Je m'accrochais à ne pas en perdre la part authentique ; c'est elle qu’il fallait archiver dans ma tête d’oiseau. Les Soulacais que j’aimais tant étaient déjà si vieux ! Cet esprit de clocher, de cloches de village, ces jalousies, ces rancœurs disparaissaient à la faveur d'un règne d'un tout autre genre : la consommation de la télé-poubelle, celle qui aseptisait nos villes et nos campagnes depuis que notre sens de la démesure avait bâti ces barres grises bordant nos belles banlieues de France !
J'étais le fils du vent qui souffle et du soleil qui grille, celui de l’osmose entre le cœur et le saucisson, que j’aimais tant et auxquels je n’avais pas droit. Mon propre univers s'éloignait, inexorablement ; je le voyais encore comme une île, dérivant dans un espace en expansion…
***
Dans sa mairie là-bas, Pierrot, le maire[1], parlait de politique, mais tout le monde s’en foutait : « tant qu’il y aura des pibales[2], des cèpes[3] et des tourterelles[4], le maire, on l’élira ! » disait Bébert, le boucher. Mais le Néné, le patron du café, à la dernière élection, il prévenait :
— Si la BB[5], elle revient au pays, je te préviens le maire, on va te foutre une révolution que même l’Europe là haut, eh bé elle va peuter! Et tous ces couillons de technocrotes avec, mêmes !
« T’as qu’à croire ! » avait répondu le maire, « elle ferait beau venir la BB ! Et pourquoi tu crois que j’y suis à l’Europe moi ? Pour faire des cocottes en papier peut-être ? Pas si bête le Pierrot ! C’est parce que comme ça, on pourra pas nous les enlever les fusils, compris Néné ? »
Il faut vous dire que le maire, c’était pas un facile. Il avait une voix, que même sans micro, il tuait les pigeons d’un coup net !
« Alors, votez pour moi ! », gueulait, le Pierrot ; si fort qu’il faisait s’entrechoquer les ovaires de la vieille naturiste au fond de
Là. C’était là que ça chauffait à la réunion du maire : le vieux Robert, l’instit, disait comme ça (rien que parce qu’il était gaucho) :
— Mon pauvre Pierrot, tu vois bien que tu peux pas être maire. T’as jamais su faire que des cocottes en papier en classe ! Et toi Néné, c’est “crates ” pas crotte !
Le maire, il n’aimait pas. Pas plus que Néné d’ailleurs, qu’avait tant de Pastis plein les yeux qu’il en crachait des flammes.
Pour en finir, le garde tirait en l’air avec son con de fusil pour arrêter
Chacun rentrait alors dans son chez-soi de toits et de briques rouges, tenus par des poutres blanches sculptées. Tous étaient satisfaits de leur journée, clôturée par une bagarre à la mairie, animation appréciée entre toutes, surtout au cours de l’hiver. Le maire, lui aussi, rejoignait sa villa pour un repos bien mérité.
***
Le Pierrot était ce qu’on appelle un maire-génétique, un de ces « fils de » qui héritent de la personnalité entière des pères fondateurs, mais pas de ceux qui mangent l’affaire sur laquelle ils sont assis. Son corps était pareil à ses gros yeux cernés, marron en dedans : un corps délimité, largement, plein de ronds, mais sans prise. Un gros et grand corps, mais ferme, menaçant, à l’impression efficace.
Tout en lui faisait du bruit : ses mains qu’il serrait sans cesse (quand il s’énervait, elles craquaient comme le pin se consume dans les cheminées), sa respiration forte à tout instant qui tendait les atmosphères, ses pieds qui s’écrasaient lourdement sur le sol, blessé à chacun de ses pas.
Il savait indéniablement « engober » une situation, la prendre tout entière dans sa forme, la phagocyter ; il la recrachait comme un noyau de prune, nettoyée, proprement inerte. Son cerveau, simple et calculateur avait été entraîné dès son plus jeune âge à trier, extraire et trouver ce qu’il fallait garder, dire ou ne pas dire. Même très limité, c’était une arme redoutable, si bien que son ascension fut fulgurante, du moins au début ; car en politique, on trouve très vite plus dangereux que vous ; alors, en fin observateur de la vie sauvage, car il était chasseur, il avait su se tenir à l’écart des grands fauves. Après vingt-quatre ans de règne, à près de cinquante ans, le Pierrot était dans la pleine force de l'âge et comptait bien rester longtemps le roi de ce village de gaulois...
Son opposition, le (petit) Robert, en était tout le contraire : l’instituteur retraité, maigre avec de grands yeux intelligents, portant le foulard palestinien, contenait une empathie débordante et, quand il tenait un sujet, ne désemplissait pas de paroles pour expliquer pourquoi on ne pouvait rien faire. La foi laïque coulait sans discontinuer dans ses veines, ce qui l’amena dès l’âge de vingt ans face aux bancs de l’école Soulacaise (celle détruite dans les années soixante-dix), tellement mieux placée que la nouvelle, moderne cube de béton blanchi, qu’il prit sa retraite par anticipation.
Il se délectait depuis en s’opposant systématiquement au Pierrot, son ancien élève, de si nulle classe[6] qui fut pourtant élu au premier tour de tout ce qu’il présenta. C’était un facétieux. Seul élu de l’opposition qu’il était, il pouvait quand même s’appuyer sur le Bébert (communiste), cantonné sur les bancs du public, et sur Jean-Marie, un pharmacien original qui était venu dans la majorité juste pour « s’opposer de l’intérieur ». Le vieux petit Robert subsistait en donnant des cours particuliers aux enfants de bourgeois qui ne voulaient pas rétrograder à parents d’ouvriers.
La vraie différence entre Pierrot et Robert, c’était que le maire était autant étanche que son opposition fuyait : quand il y avait un problème à la mairie, Pierrot n’exprimait rien, il gardait tout pour lui (surtout si c’était mauvais pour les votants) alors que le Robert, lui, faisait étrangement passer tous les messages que le maire n’évoquait pas ; ça s’appelait la démocratie, disait Jean-Marie.
***
Entre l’estuaire et l’océan, la bande de forêts régnait, la lande des chasseurs s’étirant jusqu’aux lointaines montagnes, les contreforts du jambon de Bayonne. A l’Ouest, Soulac plongeait tête-bêche dans l’océan. à l’Est, ma ville s’arrêtait, bloquée par les mattes, plat pays de limons charriés par les flots de la Gironde.
Là où c’était beau à Soulac, c’était le matin dans les marécages à bécassine, quand le soleil s’étirait à l’infini de sa nuit de luxure : souvent levé avant tout autre, je me jetais vers la rivière à peine l’aube pointée et je remarquais bien l’épreuve que c’était pour lui de s’extirper du lit et de sauver chaque jour d’un congélateur éternel, veaux, sages[7] et cochons. Rougissant de se dévoiler nu devant moi une fois encore, il prenait de belles couleurs de feu sur la Gironde et les hautes herbes blondes des champs inondables.
Là, la bataille du ciel et de la terre s’engageant, je me devais d’y être : le rose se propageait en bataillons laiteux, soutenus par les nuages helvétiquement neutres qui s’empourpraient sans tarder sous la robe de leur maître.
Pourtant, aussitôt, le vert sombre de mes pins renvoyait violemment sa touche de peinture, si spéciale aux yeux de l’astre diurne. À la fin, malgré tout, c’était le bleu qui gagnait ; mais je ne me lassais jamais du spectacle.
Dans les champs, des chevaux et des vaches attendaient les pieds dans l’eau un abattoir prochain. Depuis là, on voyait la Charente et ses falaises, ses Charentais, ses Charentaises, les premières terres de grave : là où on fait le vin ; enfin, le port de l’estuaire, désert depuis toujours, et puis mon coin à pibales dans les fossés de la rivière.
Ma petite ville, elle, dormait souvent : dix mois sur douze, pour tout dire, elle attendait patiemment la foule des touristes. Là, on leur prenait l’argent qu’ils avaient gagné l’hiver. Soulac, c’était comme New York : des rues en large et d’autres en travers, et même des avenues, mais en plus propres, avec un peu moins de monde…
***
Souvent, j’allais poser mon céans devant la scène séculaire, celle de la plage avec son eau et son ciel autour. J’y passais de longues heures à regarder la houle déferler, entre le phare et l’épave, le Hollywood, que les naufrageurs d’antan avaient dirigé vers nous.
À l’heure de l’anisette, je rentrais dans mes bois et ouvrais ma cabane puis en ressortais armé d’un surf et de ma combinaison pour aller faire l’amour à la mer, ma maîtresse.
« Au poteau », c’était là que se trouvaient à la tombée du jour, derrière mon coin à la girolle, les fanatiques pour surfer l’eau sans fin. Là-haut, au nord très loin, soufflait la tempête qui ramenait des vagues sur la côte d’ici. Les surfeurs les attendaient. Ils ramaient sur la mer, caressant ses eaux bleues pour glisser, un peu. La vague montait, le désir venait, ils naviguaient parmi les algues pour glisser en dedans de la lèvre mouillant le plaisir des dieux. « Médicament », ils m’appelaient, parce que mes vieux étaient pharmaciens. Ils venaient de partout, les potes du poteau : nantis, dockers, mécanos, barmen et beaucoup de chômeurs. Leurs surnoms à coucher dehors, ils les mettaient autour d’un feu le soir tombé. Ils racontaient les vagues d’hier, de demain et croûtaient leurs sandwiches au pâté en se chauffant les palmes.
Parfois l’après-midi, on se réunissait autour d’un verre au « Belge », un café de la plage quand les gros nuages noirs se pressaient comme des citrons dans la vodka et que ça faisait de grosses gouttes qui mouillaient les confettis de
Les jours de pluie, ils m’écoutaient philosopher : Soulac, c’est une allégorie à l’Amour, à la femme… » Là, l’un d’entre eux, le gros Fifi, les faisait rigoler : « une femme ? Où c’est qu’y en a ? Que je lui mette mon tire-bouchon allégorique ! » Alors, ils reprenaient « allez goric! allez goric! » pendant qu’il tripotait la serveuse, pour rigoler. Et puis je remettais ça : un Schweppes pour moi, Pastis pour tous. Je sortais de ma poche un vieux papier brouillon et disais qu’on allait voir, que je n’étais pas con, que ce poème-là il irait loin, jusqu’à la capitale même ! S’en suivait une tirade sur l’Amour que pendant ce temps-là, les autres étaient bien sages, parce qu’après je repayais mon coup…
« Jolie fleur, belle rose de soie, nuitamment
Tendre liane, mouvant sous des airs de printemps,
Qui se riait de moi, m’embrassant, me laissant,
Voici venir ton jour, voici venir ton temps !
Moi qui poussais toujours mon boulet sur les routes,
Toi qui t’ouvrais au jour sous les ailes du vent,
Arriva le matin des pétales sanglants :
Le gel était venu, annonçant ta déroute !
Laissant passer l’été en piquant ceux qui t’aiment,
Tu t’es trouvée plongée dans un malheur si blême
Qu’ayant longtemps pleuré, je lève alors mon verre
Au riant mausolée, ton éternel hiver…
De ta si longue tige, à mes amours, amères,
Je me fis un crayon et j’ôtais tes épines.
Trempés dedans mon fiel, mon venin arrivèrent
De tristes mots coulant tout le long de ta mine ».
***
La Boulangère (1er octobre 2007)
À vingt bornes de Soulac se trouvait la terre du Jeannot, disparu depuis vingt ans, à la lisière de la forêt et en bordure des mattes. Le terrain de limon avait vu, sceptique, la maison se construire.
Ce jour là, au Lieu Dit où on n’allait jamais (vu que c’est un trou paumé), chez l’unique commerce, la boulangerie, les discussions allaient bon train.
— Y paraît qu’il est hanté, le terrain du Jeannot ! lança une mégère du pays.
— « C’est des tarabistouilles», s’étalait[8] la grosse caissière qui se faisait rouler tous les soirs par Gégé, le boulanger.
— « C’est-y bien vrai ce qu’on raconte alors ? » Persifla[9] la mégère, que Gilberte est revenue pour le fric à
Le Petit Jésus, l’ancêtre du village (il tentait de payer la choco[10] qu’il ne pourrait pas manger parce qu’il n’avait plus de dents), se sentit utile :
— « vrai qu’il est hanté, ce lopin. Le Jeannot, avant que de claquer, il m’a soupiré que si elle s’en revenait pour la vieille, il ferait rien qu’à les embêter ».
— « Dis donc pas de bêtises, P'tit Jésus » éructa l’employée (elle prit le billet de 100 et lui en vola 20 sur sa monnaie), « les fantômes, ça n’existe pas ! »
Cette boulangère n’avait plus de nom depuis longtemps. On l’appelait « La Boule ». Pour garder son poste au magasin, elle avait poussé sa fille en apprentissage dans les bras du Gégé avec qui elle était aussi par intermittence. Le Gérard avait apprécié le cadeau, et, pour toute reconnaissance, avait mis la grosse à la caisse et la fille dans la petite fourgonnette à livrer les baguettes dans les hameaux éloignés. Il l’avait tant pétrie, la pauvresse, qu’elle s’était enfuie dès qu’elle l’avait pu. Elle tomba alors dans les bras d’un maquereau du marché de Bordeaux qui la revendit aussitôt, offrant de la fraîcheur aux routiers de passage pour une somme modique. La Boule resta au magasin tandis qu’on remplaçait la « pétrie » par un pâton[11], autre délice et spécialité du patron.
Elle pouvait s’empiler cinq chocolatines*, cette femme, elle respirait encore. Gonflée de partout, elle était malgré tout adroite pour piquer de la monnaie au client : il lui suffisait de se pencher pour donner de sa baguette surgelée : elle découvrait alors un pigeonnier à concours tel, qu’on le prenait pour un cul. Le Gégé en était fou. Après le pâton du matin, il fourrait sa volonté dans la vie de la Boule pâteuse, avec joie… et volupté ! La Boule avait la peau douce comme de la crème, mais elle était mauvaise comme de la pisse d’âne. Elle dégueulait la haine et la convoitise et ne croyait pas aux fantômes. C’est ça qui l’a perdue.
Le soir suivant, on la trouva étalée, morte dans la farine, le visage aplati par la batteuse électrique ; des mots cuits sur ses fesses grasses, la jupe tombée sur ses chaussettes : « je reviens. Signé Jeannot ».
L’horreur, l’horreur, l’horreur !
***
Pour une fois qu’il se passait quelque chose dans le district du maire, la foule de curieux[12] se pressa dans la salle commune du bâtiment municipal et Pierrot prenait
— Hem ! Chères amies, chers amis, mes bons administrés… ainsi que l’opposition (il posa son regard sur Robert du genre : t’as intérêt à te taire), bonjour !!!
Pendant que le maire parlait, son secrétaire passa dans les rangs pour distribuer des chocolats publicitaires “votez pour moi ! » du budget annuel des vieux.
— Si je suis descendu de mon logement parisien, continua-t-il, c’est que la situation est préoccupante.
Voyant que le Néné se réveillait, il le prit de vitesse en reprenant :
— Vous n’êtes sans doute pas sans savoir qu’au lieu dit « le palu », s’est perpétré un ignoble crime que les gendarmes ne tarderont pas à élucider.
C’est là que le Néné se manifesta.
— Pour sûr, le maire ! À ce qu’on dit, c’est le Jeannot qu’a fait le coup ! Mais comme le Jeannot il est canné, croyez-moi pas si vous voulez, mais moi j’y crois aux fantômes ; même que la nuit dernière, dans mes rêves, il m’a causé, Le Jean.
Puis, l’opposition s’en mêla :
— T’y vas pas gober cette histoire de spectre des fois ? L’autre soir, le pastis du Belge, il t’aura abusé, voilà tout !
— Silence, l’opposition ! coupa le maire, « la majorité c’est moi qui l’ai, alors c’est moi qui parle ! Et toi, Néné, mange ton chocolat, vote pour moi et laisse-moi jacter ! »
Le Petit Jésus qui était venu en taxi-ambulance pour l’occasion, renonça à s’asseoir après dix tentatives si bien qu’avec sa main levée, on crut qu’il voulait parler. Comme le Pierrot lui donna la parole, il alla dans le sens du Néné.
— Mais c’est vrai ce qu’il dit le Néné! Écoute moi bien, le maire : moi, je vote pour toi, que j’aime bien tes bonbons (que si quiqu’ un pouvait m’ouvrir le papier, je me tairais). Le fantôme, il existe bien. La preuve, mes vaches, elles ne donnent plus d’lait depuis qu’il a grillé les fesses de la grosse !
Une mégère qui pensait toujours comme le maire, devant le maire, s’écria :
— Pourquoi que les gendarmes y z ont pas fichu les vrais coupables au trou ? Les Robinets du « palu » là, les estrangers, y sont revenus pour les sous de la vieille ! De là qu’ils aient fait un mauvais coup que ça m’étonnerait pas !
La rumeur, ça galope vite dans un village ; et dans tous les sens : pour le Néné, « les Robinets viennent jamais boire le pastis au Belge et ça, c’est un signe ». Et chacun d’y aller de sa théorie sur son plus proche voisin qu’était méchant comme la gale… Comme les voisins en question se trouvaient être là, la réunion tourna vite au pugilat général.
Pour calmer son village de fous, le Pierrot fit offrir sans tarder une tournée de verres « Votez pour Moi », dit que « mes chers administrés, dès aujourd’hui je m’occuperai de tout ! » et la séance fut levée par une double détonation du fusil du garde municipal dans le lustre de la salle commune. Malgré tout le bruit que cela fit, les Robinet n’en entendirent pas un mot.
Je ne croyais pas trop à l’implication du Jeannot, il était mort depuis vingt ans. C’était une bonne raison pour trouver cette idée loufoque. Il aurait eu cinquante ans sinon ; comme le maire. Il paraissait plus plausible que Gilberte Robinet soit coupable.
***
Adolescent, je passais mes semaines au pensionnat et mes week-ends à arpenter les ruelles de Soulac, à dire bonjour aux gens. Nous avions juste déménagé de l’appartement de la pharmacie familiale, au centre-ville, pour nous installer non loin de l’atelier de réparation de vélo que Jeannot tenait. Mes parents travaillant le week-end, j’étais toujours collé chez lui, à le regarder poser des rustines, à l’écouter siffloter des chansons de Johnny pendant qu’il serrait un boulon à une roue ou qu’il graissait une chaine. Je lui devais mon métier à celui-là : « admirateur de graisse-boulons[13] et d’usines », ces outils obsolètes qu’on trouve inertés[14] en Europe de l’Ouest et surchauffés en Orient.
De quatre ans leur cadet, je les connaissais tous par cœur, le Jeannot, le maire et les autres, présents sur la photo de classe. A la pharmacie, du temps où nous y étions encore, j’avais pu les observer depuis le passe-plat de
J’avais seize ans quand arriva le drame « Gilberte Robinet ». Six ans plus tard, au moment où le Jeannot, ruiné, avait mis la clef sous la porte de son atelier, ce jour de tristesse infinie[15], il m’avait raconté toute l’histoire de Gilberte Robinet et m’avait demandé de ne jamais en parler avant sa mort.
[1] Le Pierrot sur la photo de classe mais bien trente ans plus tard
[2] Alevins d’anguilles
[3] Bolets
[4] Oiseaux, genre pigeons
[5]BB : Brigitte Bardot, protectrice des tourterelles abattues à Soulac, actrice assez connue au vingtième siècle ; en mal de notoriété
[6] Tous mes lecteurs me disant qu’il faut dire « si nul en classe », je garde la formule par esprit de contradiction, seul contre tous
[7] En ces temps de fin du monde écologique, ne pas oublier d’intégrer les sages dans l’arche de Noé vert
[8] Au sens : comme elle était grosse, elle affalait ses chairs en épousant son comptoir dès qu’elle voulait parler à un client
[9] Persista en sifflant comme une vipère
[10] Chocolatine ou, plus nordique, pain au chocolat
[11] jeune apprenti, prêt à pétrir par le patron pas regardant sur les sexes
[12] C’est vrai, c’est plus juste avec « des curieux badauds »
[13] S’emploie parfois pour désigner les mécaniciens qui sont pour moi des magiciens.
[14] En usine, se dit d’un environnement neutralisé. J’aime l’idée de décrire une usine comme inerte mais qui l’est devenue par la volonté de quelques uns provoquant un drame chez les autres.
[15] marquant le début des délocalisations des ateliers de réparation de vélos vers les supermarchés à merdes
4 bis Les copains du maire violent Gilberte
C’était un matin de septembre, en 1978. Ma mère coupait le contact de sa petite voiture, face à l'atelier isolé. Les dernières caravanes de touristes fuyaient par la route du Sud en quête de soleil éternel. La chasse était ouverte : dès l'aube, les coups de feu couvraient le chant du coq ; les chasseurs arpentaient la forêt en vu de leur premier trophée. On entendait les bêtes de la meute courir le sanglier à des lieues à la ronde.
Ma mère s'avança plus encore, prenant soin d'écraser le gravier sonore annonçant sa visite. Le Jeannot, le Bébert, Gégé, Barna et puis l'adjoint ôtèrent leurs casquettes et planquèrent
— Bonjour madame, firent-ils, gênés…
Ces six amis étaient inséparables : restés dans la même classe durant tout leur parcours scolaire, ils avaient découvert la vie ensemble et formaient une sorte d’osmose quasi indestructible à l’aube de leurs avenirs d’adultes.
Le Pierrot était leur leader naturel, dur, fort et orgueilleux, les autres lui laissant sans regret toutes les occasions de se mettre en avant dans la mesure où ça pouvait leur apporter quelque chose.
Jeannot était de loin le plus beau, mais le plus pauvre : il venait de racheter à crédit l’atelier de réparations de vélo du père Noël (surnom à cause de sa barbe blanche) et tentait de rallier la clientèle chic du centre-ville malgré l’éloignement de son commerce. Il était beau et il était gentil ; ça détonnait un peu dans ce groupe d’envieux arrivistes, mais toutes les bandes de l’époque le réclamaient, car il attirait les filles, et ça, c’était précieux.
Le Bébert était apprenti boucher depuis quatre ans. Il était proprement insatiable avec les femmes et malgré son corps malingre, son tempérament faisait de lui un des hommes les plus convoités des femmes mûres de Soulac.
Son compère de toujours, Gégé, avait fini son apprentissage et devenait propriétaire d’une boulangerie de campagne, légèrement excentrée, plus près de l’estuaire que de l’océan.
Barnabé était le plus fort ; le plus idiot de la bande aussi. Il n’aimait pas son prénom ; pour ne pas le fâcher, on l’appelait Le Barna. Il avait trouvé un poste de garde municipal ce qui convenait bien à sa personnalité violente et paresseuse. Le Barna était un nul, mais un nul que tous les autres craignaient et qu’il valait mieux avoir dans son camp.
L’adjoint enfin, était laid, gros, mais riche, très riche. La preuve, il ne faisait rien. Alors, le Pierrot se l’était adjoint comme faire-valoir et tous-deux traînaient ensemble leur ennui dans les rues de Soulac, dans l’attente de pouvoir se présenter à la mairie, car ils étaient ambitieux et leurs pères avaient une certaine influence locale.
Quand ma mère repartit, ils laissèrent quelques minutes le silence respirer. Quand le bruit de la voiture disparut, les oiseaux reprirent leurs chants d’habitudes, le vent siffla à nouveau dans les branchages et Jeannot ressortit l’apéro de dessous l’établi.
Le reste de la bande les rejoignit dans l’après-midi: Néné, la Boule et le vieux Robert Commentaires : 0


Le faux « Jeannot » faisait soigneusement ses comptes. C’est un philosophe, le Jeannot : chaque jour, il ressentait les pulsions alentour, les peurs, les haines…
Il s’en nourrissait et devenait puissant. Il se démarquait de l’analyse classique des psy de Bordeaux : sur la presqu’île, le CA collectif primait sur les sentiments individuels. Microclimat, microcosme, société consanguine : Eros et Thanatos oeuvraient sur le groupe en entier, aucune individualité ne pouvait transparaître. « Nous autres, les soulacais » qu’il disent les pays, conscients d’un « NOUS » indivisible. Longtemps les valeurs du « SURNOUS » régnaient sur le village. Un jour, les estrangers sont revenus, les vieux démons avec et l’harmonie disparut.
Voilà pourquoi les quartiers s’écartaient, devenaient des îlots. Les hommes se déchiraient et souffraient dans leur chaire en agressant les autres. Thanatos gangrenait les soulacais-corpus qui s’automutilaient délibérément. Le territoire, loin des frasques de la République, accostait par petits bouts en îlots désunis ce pays de furieux violents et décérébrés. « Jeannot » l’avait senti venir : depuis longtemps maintenant la télé faisait son travail qui délitait les esprits et normalisait sans relâche la pensée des Pays. « Lisez ça ; mangez ça ; achetez ça ! ». Les Pays s’intégraient peu à peu au reste des français, devenant insipides. Sur le point de basculer dans la normalité, les vieux du coin avaient vu revenir la Gilberte, la violée, la paumée et avec elle leurs peurs et leurs remords.
23h59 Je nage. Je plonge. Je somnole. Je vis le Paradis. C’est là que j’ai appris à être zen. Je vis dans la mer, cet espace exigu des origines me semble un océan; j’explore tous les possibles et rien ne me résiste. Je mange avec une paille à peu près toujours la même chose mais ça ne fait rien c’est good 04h00 du matin On m’ouvre. La lumière m’aveugle. On me sort de la piscine. L’air m’étouffe. Je suis aspergé de sang puis on me lave; mais pourquoi? Pour moi c’est une première, pour elle, la deuxième césarienne. Chut! Maman dort! Quelqu’un me prends dans ses bras: c’est papa! Je panique: le monde m’est déjà hostile. Je suis un waterman sorti des eaux! Deux ans de plus Elle me prend dans ses bras. Peut être pour la première fois? J’ai pas le souvenir. Faut dire qu’a notre première sortie à la piscine, j’avais directement sauté dans le grand bassin. A cet âge, on se rappelle encore de la mère d’où l’on vient: moi j’y suis retourné aussitôt par attirance naturelle. Elle a plongé toute habillée sans enlever ses escarpins dans le grand bassin, elle m’a pris, elle m’a ramené dans le monde extérieur que j’avais fui. Elle m’y a laissé puis ne m’a plus serré pendant 27 ans. En 93, c’était pour de faux de toute façon. J’avais pourtant tellement fait de bruit pour qu’elle me remarque à nouveau. Mais en vain. Je suis une tête brulée (vive à la naissance), je me jette sur tous les risques et je suis un waterman: l’eau appaise mes brulûres. 1969 : ma nounou tente de se suicider avec les médicaments de la pharmacie familiale (mais ça ne vient pas de nous : nous n’étions pas si turbulents et on ne savait pas empoisonner) ; c’est la dernière fois qu’on court après notre « cadeau quotidien »dans le petit ruisseau car les parents font monter des toilettes modernes dans la maison ; premières images en couleurs à la télévision ; maman découvre des souris dans les étagères de la pharmacie (un client doit la prendre dans ses bras pour la sauver) ; les clients sont encore à éduquer : ils arrivent avec leurs doigt sectionnés en demandant du sparadrap, avalent sans brocher leurs suppositoires et sifflent à même le goulot l’alcool à 90°. 1970 : je reviens d’aller chercher le lait avec mon frère. J’ai le petit bidon de laiton que je cogne sur les murs, la culotte courte & les cheveux aussi. Avec mon frère toujours, on est de toutes les aventures : première bagarre de rue avec le fils du menuisier dans son réservoir à bois ; qu’est-ce qu’on a pris ! Je suis beau (snif ! c’était provisoire) mais je suis très laid quand on part en week-end depuis notre Dordogne en limite des Charentes vers le Lot. Je vomis tout le temps dans ces DS Citroën que mon père adore ! Faut dire que ça tourne vraiment dans cette région et c’est tous les week-ends… Le moulin de Catus : découverte de la barque, de l’étang des chutes, du grenier magique où l’on fait du théâtre avec les cousines (quelles artistes !) ; mon premier rôle : le bébé (c’est toujours comme ça qu’on commence quand on est jeune premier). Nos premiers abandons : rester chez les grands parents pendant leurs vacances. Mon premier geste personnel : il reste un laitage au fruit pour mon frère & moi ; mon père demande qui va le laisser à l’autre, je réponds c’est pour moi en m’emparant du pot. J’aimais mon frère moins qu’un pot de yaourt ! Ca l’a choqué, il m’en a voulu longtemps mais maintenant ça va. 71 Je découvre le Paradis Terrestre : on a déménagé à Soulac ! D’abord la lumière : cette maison cubique blanche est baignée de lumière & elle est immense. La plage ensuite, elle ne s’arrête pas : l’océan s’écoule jusqu’au soleil couchant, le sable ne disparaît qu’à l’horizon. La forêt vient juste après : on s’y enfouit, on s’y perd, s’y fait peur. La pharmacie enfin, notre première vocation forcée, le seul point rencontre familial ! Les revers du paradis : à la fin de la saison, départ en vacances ; sans nous. Nous on reste dans une pension de retraités ! Les petits vieux n’eurent jamais vus de pensionnaire plus dynamique que moi : je dansais sur les tables au petit déjeuner… Aujourd’hui encore je n’en reviens pas… Dans ma tête, ce n’est pas possible. Mais c’était vrai !
21 Mars 1966
22 Mars 1966

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