:: Jean-François Delassus, 14-18 LE BRUIT ET LA FUREUR :: France 2 :: 11 novembre 2008 :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 5 novembre 2008 ::
14-18, le bruit et la fureur
14-18, le bruit et la fureur / Program33
Documentaire réalisé par : Jean-François Delassus - Musique : Marc Tomasi - Conseillère historique : Annette Becker - Montage : Olivier Martin - Voix : Alexandre Astier - Collaboration à l'écriture : Isabelle Rabineau - Consultants historiques : Joëlle Beurier, Jean-Pierre Verney, Laurent Veray - Restauration et colorisation des archives : Digital Graphics - Production : Fabrice Coat et Christine Doublet, Program33
Une coproduction Program33 - Iota Production - RTBF - ECPAD
En partenariat avec France 2, Planète, la Région Ile-de-France et la Région Picardie
Avec le soutien du Centre National de la Cinématographie et de la PROCIREP
Avec le soutien des Gueules Cassées et du Ministère de la Défense
Avec la TSR Télévision Suisse Romande, la SRC et la TSI Télévision Suisse Italienne
Jeudi 6 novembre à 20h20 sur La Une / RTBF
Mardi 11 novembre à 20h50 sur France 2 (rediffusion samedi 15 à 01h10)
14-18, le bruit et la fureur est une oeuvre de cinéma, en grande partie imprégnée du cinématographe des armées du début du XXème siècle. Les archives que ce film donne à voir, colorisées avec rigueur et intelligence par Digital Graphics, sont d'abord de la matière première cinématographique. Des images souvent reconstituées après l'événement ou juste après guerre, sur le théâtre des opérations. On y voit se développer la grande boutique des horreurs dans une chronologie que nous avons apprise dans nos manuels d'Histoire. La tonalité générale de ces archives est plutôt très crue. Il faut dire que l'on n'a pas trouvé de meilleure définition pour 14-18 que "la grande boucherie".
A un siècle de distance, cependant, notre regard transperce le sépia des photographies pour comprendre intuitivement - avec une incroyable sensation d'accélération - les mécanismes profonds, testant dès 14-18 une manière qui nous est parfaitement contemporaine d'envisager la guerre.
Dans 14-18, nous reconnaissons la peur absolue d'être déchiqueté par un obus, cet objet venu de loin administrer la mort, tout auréolé d'une insupportable cruauté car il tuera au hasard parmi la multitude. Le récipiendaire sera choisi par un cône de métal sans cerveau.
Dans 14-18, nous reconnaissons la panique d'être blessé par un corps explosant, libérant des bris de squelette comme autant de poignards : une spécificité des plaies de 14-18.
:: L. Sedel, CHIRURGIEN AU BORD DE LA CRISE DE NERF + C. Mabrut, DIM + E. Erwitt, DOGS & NEW YORK + N. Becker, VIDEO D'ENTREPRISE + J.-F. Kahn, POURQUOI IL FAUT DISSOUDRE LE PS + D. Kennedy, PIEGE NUPTIAL + A. Martinetti & F. Rivière, LA SAUCE... :: par la rédaction de topolivres :: mercredi 5 novembre 2008 ::
Signatures / entretiens au publicisdrugstore (novembre)
Percival Everett a un secret : il joue follement avec les mots. Professeur de littérature, il possède aussi un ranch où il dresse des chevaux. Dans Blessés, roman traduit de l'américain en français en 2007 par Anne-Laure Tissut, la connaissance des équidés ouvre des perspectives passionnantes sur l'énonciation, l'ellipse mais aussi l'effroi de prononcer les mots. Pour Percival Everett, j'en suis sûre, les mots sont des chevaux.
Dans ce jeu avec des mots indomptables, l'auteur ira jusqu'à la soustraction de termes dans la phrase, voire leur extinction, à l'intérieur d'un livre presque autiste à force de génie enclos, Effacement, où les mots rejoignent leur point d'aveuglement. Cet ouvrage, un chef-d'oeuvre, propose à ses lecteurs des pages sibyllines comme autant d'équations proposées à leur intelligence et leur bêtise, car Everett, on l'a dit, se joue de tout.
Dans Blessés et Glyphe (parution le 3 novembre 2008), la langue est fuyante autant que mimétique. Séduisante, effrayée d'un rien, elle règne sur le royaume d'une mémoire infinie. Sa plastique poétique - en mouvement - est à se damner.
L'observation des animaux, silences et sons, tumulte et respiration, est dans Blessés une énigme constante. Enigme sublimée par ce que l'auteur laisse apercevoir de ce qu'il pressent au contact des animaux. Soit un langage synchrone aux paysages traversés et aux amours brûlées. Un magma épidermique. Les mots disent la circonférence d'une présence, peut-être d'une idée, pourtant ils ne signifient rien, sinon, charnue, une humeur corporelle vaporeuse, légèrement tremblée entre les lèvres.
Il se trouve que Percival Everett dispose également d'un prénom qui évoque à tout lecteur européen le Perceval de Chrétien de Troyes et sa dimension métaphysique. Perceval est ce jeune chevalier, absent à lui-même et sans mots, ce jour où il s'aperçoit qu'il est un mortel, halluciné devant des taches de sang apparues sur la neige. Un sang vif sur le givre : voilà que la mort et la vie s'étreignent et font de Perceval un être qui doute. Désormais le voici assuré de mourir, lui qui se pensait invincible. Cette magistrale leçon d'abstraction - un tableau de Malevitch - issue du conte médiéval n'échappera pas, en écho, au Giono d'Un roi sans divertissement.
Le tableau des traces de sang sur la neige réapparaît, dans un bégaiement, au sein de Blessés où un coyote écorché vif, sur trois pattes, laisse de semblables traces de son calvaire, soit un pigment carmin sur le blanc étincelant de la plaine. D'un tableau l'autre.
Dans Blessés, roman faussement linéaire proche d'une épopée sentimentale au Far West, tous les personnages sont blessés de manière visible ou dissimulée. Certains le sont pour leur couleur de peau, leur vie sexuelle ou leurs convictions et l'on sent comme une fièvre enfler la rumeur de l'intolérance dans les entrailles d'une Amérique contemporaine avide d'être rassurée. Au détour d'un chapitre, une vache tuée dans un ranch appartenant à un fermier indien fait à nouveau couler le sang sur la neige. Puis un bovin abattu d'une balle de carabine en pleine tête indique par la position de son cadavre un livre de chair et de sang, en train de s'écrire : "La tête de l'animal n'était plus qu'une masse sanguinolente, trouée de plusieurs coups de fusil. Cette fois, la bête avait été éventrée, et son sang avait trempé le sol, avant de couler, se mêlant à la neige fondue, jusqu'au bord de l'eau. Le sol souillé avait noirci. (...) Daniel se pencha, saisit la bâche par un coin et la retira. Inscrits en rouge sur la neige, avec le sang de la bête, s'étalaient les mots Nègre rouge".
La littérature s'écrit partout. Dans les champs ou les grottes, entre deux boxes de chevaux, face au désert rouge d'une plaine ensablée, entre deux corps. Partout où la profondeur poétique du monde entaille l'herbe, la pierre, la neige ou le sable. D'où l'empreinte picturale des romans de Percival Everett, dans lesquels l'ambiguïté de ce qui est tu existe autant que ce qui est prononcé. Cadres narratifs et territoires sont délimités par un langage qui repousse l'idée de frontière pour approcher une mixité des sols, des cieux et des horizons, exactement comme sur les toiles de Mark Rothko.
Les dialogues tournent souvent au lancer de couteaux, au jeter de lasso, entre père et fils, vivants et morts, hommes et animaux. Le langage est un jeu mathématique et abstrait dont on ne discerne qu'une peau signifiante, alors que chaque mot traîne avec lui ses propres morts et recèle tendresse et sauvagerie. Dans Blessés, je vous le jure, on lit les animaux parler.
Les mots sont ces chevaux. On lira dans Blessés le parcours de Fléau, une mule passant des jours entiers à glisser sa tête puis tout son corps sous les planches de son boxe pour éprouver la vertigineuse sensation de sa liberté.
Fléau c'est le cheval regardant, le cheval antique. Celui qui observe, entre deux palissades et au-delà de l'oeillère. Fléau, c'est Everett. Voyez ce face à face : "Je repris le chemin de la maison bien avant l'aube. Avec les ronflements de Zoe (la chienne), je n'avais pu fermer l'oeil et, je ne sais pourquoi, la proximité de la grotte rendait mon cheval nerveux. En traversant le ruisseau, puis en passant le portail sud, je sentis qu'il se passait quelque chose d'anormal du côté de l'écurie. Quand j'atteignis le bout du champ immense, je n'en crus pas mes yeux : la mule, allongée sur le flanc, essayait de se faufiler sous le barreau inférieur de la palissade. Toujours en selle, je m'approchai lentement afin de mieux voir. Elle n'avait réussi à sortir que la tête et le cou, mais ils étaient bien engagés. La mule ouvrit tout grand l'oeil droit, me regarda sans émoi, à la manière typique des mules. Elle laissa retomber sa tête dans la poussière et resta immobile".
Glyphe, à paraître cet automne, est une merveille d'humour grisant car Percival Everett n'est pas du tout un cynique. C'est un comique et un tragique puissant. Longtemps qu'un livre n'aura ainsi mérité l'expression, rire à gorge déployée. Entre la causticité désopilante des Marx Brothers et la ténèbre illuminée d'un Stanley Kubrick, Percival Everett imagine les débuts dans la vie d'un poupon archidoué. Le petit génie est évidemment mû par son extraordinaire aptitude au langage. L'occasion pour l'auteur de poser mille questions sur l'origine des mots et leur entendement, dans une sorte de manuel de l'écrivain naissant, écrit par lui-même à mesure qu'il grandit et devient de plus en plus "écrivant". A ceci près que chez Percival Everett, que d'aucuns parmi les journalistes littéraires continuent à lire uniquement comme un "écrivain noir" (c'est effectivement la couleur de sa peau et c'est aussi sans doute l'une des raisons qui crée chez Everett ce système de prévention et de défense renversant jusqu'à la paranoïa certitudes et situations), rien n'est jamais aussi simple : car le petit génie ne parle pas. Il écrit.
L'incipit qui suit, aussi troublant que définitif, donne un très rapide point de vue sur le talent de l'auteur qui est aussi un peintre (en plus de posséder un ranch), comme lui-même nous l'apprit lors de son passage au Drugstore des Champs Elysées où il signa ses ouvrages en présence de Dominique Chevalier, laquelle interpréta en français ses propos. Sur la vidéo jointe, vous apercevrez, entre autres, l'écrivain Claro, présent dans le public, qui s'adresse à l'auteur. Voici l'incipit et c'est un bébé qui l'écrit : "Je choisis de commencer par l'infini, qui demeure ce qui m'est le plus proche".
Percival Everett est né en 1956 dans le sud des Etats-Unis. Diplômé de littérature et de philosophie, il enseigne aujourd'hui à la Southern California University. Il a publié des ouvrages de poésie, des nouvelles et de nombreux romans dont trois sont traduits en français chez Actes Sud : Effacement (2004), Désert américain (2006) et Blessés (2007). Les trois livres sont disponibles dans la collection Babel.
:: Percival Everett, GLYPHE (GLYPH) < BLESSES (WOUNDED) :: librairie du publicisdrugstore :: Paris :: 30 septembre 2008 (interview vidéo) :: par la rédaction de topolivres :: lundi 13 octobre 2008 ::
:: Livres à Show :: jeudi 16 octobre :: librairie du publicisdrugstore :: rentrée éditoriale automne 2008 :: par la rédaction de topolivres :: lundi 6 octobre 2008 ::
Livres à Show au publicisdrugstore (16 octobre)
35 auteurs à livres ouverts
Livres à Show, c'est le rendez-vous annuel des auteurs qui font la rentrée éditoriale dans toute sa diversité, ses découvertes et ses best-sellers.
Le 16 octobre, 35 auteurs seront installés dans la librairie du publicisdrugstore pour des rencontres, interviews, slams et lectures.
Avec la participation de :
Bertille Soullier, comédienne
Bertille lira des extraits de tous les livres des auteurs invités.
Toma Roche, slameur
Toma slamera des extraits des livres des auteurs invités.
Le véritable Wolverine des X-men
dédicacera X-men Pop-up, Panama
Le plus charismatique des X-men posera sa griffe sur votre livre.
:: Dimitri Tsykalov, MEAT (exposition à la Maison Européenne de la Photographie) :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 17 septembre 2008 ::
La chair au canon
Dimitri Tsykalov part de loin. Des bouleaux des forêts immenses de sa Russie natale, il a d'abord tiré la matière première pour des installations boisées. Contes drolatiques et tendres requalifiés sous forme d'objets tirés de l'ordinaire, ses premières oeuvres élaborent un lexique de duplication du monde vertigineusement mis en doute. Oreillers replets abandonnés sur un lit et manteau pendu à la patère (l'ensemble chevillé en bois), poulet en cours de cuisson sur son réchaud (manufacturés en bois), télévision reflétant sur son écran - contreplaqué - un revers ensorcelé du monde, ou encore vase aux tulipes menuisées (pour Tsykalov, la nature intime de la fleur s'incarne dans le bois), ces esquisses végétales d'une vie interrogative posent toutes l'équation d'inertie et de mouvement d'où s'échappe le Temps.
Puis, l'oeuvre de Dimitri Tsykalov a poussé ses branches bourgeonnées jusqu'à la floraison. C'est la période des cartes bancaires en pelouse plantée ou en fibre de laine effilochée, tandis qu'une Porsche 911 en bois reproduite à l'échelle 1 contient son propre destin à l'intérieur de son coffre : un kit du parfait jardinier y donne à chacun le moyen de hâter la destruction de l'oeuvre afin de la rendre à sa destination initiale : végétale. L'assassinat lent et moussu est perpétré avec arrosoir, binette et force pelletées de terre. C'est peu de dire que cette voiture roule à tombeaux ouverts.
Ce monde parallèle, fruste et subtil propose un tour de force métaphysique. Chacun des objets tsykaloviens est doué d'un magnétisme botanique dont la beauté pourrit à vue d'oeil. Dégagées de leurs ronces originelles par l'artiste armé d'une scie faussement hâtive et de clous plantés à vif, ces oeuvres évoluent en représentations sibyllines et crâneuses : ce sont des vanités contemporaines. Tout l'art de Dimitri Tsykalov tient dans le détournement des signes. Ses objets, farcis du fantasme d'ultra-modernité, verront leurs fonctions court-circuitées ; voiture, télévision et ordinateur présenteront au monde une image parfaite évidée de tout contenu. Puis, tout et parties, ils retourneront à la nature, terreau supposé du cosmos.
Parti de loin, parti du bois, Dimitri Tsykalov quitta sur ces entrefaites son matériau privilégié et changea le geste de sa découpe du monde. Mutation. Ainsi, le cerf abandonne-t-il un jour sa ramure.
Du bois Dimitri Tsykalov passa à la chair.
Il commença par un décor d'hôpital (encore en bois) organisé pour recevoir un corps souffrant. Il façonna les projecteurs, la table d'opération, les pinces ténues, ciseaux et clamps aseptisés. Manquait un corps à réparer qui arriva bientôt par organes démembrés. Un par un et de tailles hypertrophiées, réalisés en humus, racines et fines veines de bois, un coeur, un foie, un sexe et un cerveau se balancèrent alors, plus vifs que morts, au-dessus d'un espace sous anesthésie générale. Notre espace. Notre corps.
Le travail exposé en 2008 à partir du 24 septembre à la Maison Européenne de la Photographie à Paris est l'aboutissement de ce chemin et les corps qui s'y exhibent sont tous les blessés en attente de réparation de la salle d'opération que je viens de décrire, ronces et racines, attelles et ligatures.
D'évidence, la chambre noire de Tsykalov est d'abord une chambre à opérations. Les corps s'y ouvrent avant que d'y être observés.
Or ces corps produisent chacun leurs propres blessures et leurs propres chairs. Ils fleurissent de tripes et de sang comme la fleur s'épanouit et comme le bois propage ses branchages. La destruction niche toujours, incluse, dans l'objet - ici dans le sujet -, cependant elle vient pirater la peau en lui ajoutant de la peau, le sang s'abreuve de sang à même l'épiderme et les organes devenus hybrides amplifient leurs excroissances car la chair animale s'est jointe à la plasticité humaine, le temps d'une prise de vue.
Dimitri Tsykalov finit par dénouer sur ces tableaux de chair ce que propose vraiment la photographie lorsqu'elle exhibe ses planches contact. Chaque cliché d'individu armé par les soins de l'artiste de rehauts de chair et de sang sous forme d'armes charnues allume un éclair de violence, d'érotisme et d'effroi qui assaille le cortex du spectateur. Chaque sujet photographié vient de lui-même au contact et attaque à la tête et au regard. Ces séries à un ou plusieurs sujets ne sont rien d'autre que des commandos artistiques.
Chacun peut y heurter du regard l'exhibition d'un corps à l'enveloppe intouchée, brandissant pourtant une blessure ouverte dans un débordement optique qui catastrophe, au travers d'une arme de chair génératrice de crime et grâce à laquelle il pourra se faire exploser encore et encore exploser plus avant les limites de la représentation.
Les coutures internes, plis de peau et jonction des membres des sujets mis en pièces par l'artiste finissent par tous mener comme sur un gigantesque hub corporel à la chair à canon qui fixe d'un second regard celui qui les observe.
En lieu et place du petit Fifre, peint par Edouard Manet en 1866, Tsykalov impose la pudeur retenue d'un adolescent travaillé par la vulgarité des boyaux et crépinettes de chair collés à sa taille et plaqués contre ses omoplates saillantes, perpétuation de lui-même dans le temps et dans l'espace.
La chair à canon trouvera sous la lumière des spots, dans les interstices et plis du corps, des anfractuosités et des orifices où pénétrer. Anamorphoses étrangement réifiées et pactes de sang, chaque posture, chaque attitude, chaque corps ainsi au contact pense son propre corps blessé. Le corps en charpie que chacun porte en soi, avec soi, accroché autour des cous et des tailles est invisible. Tsykalov rend sa visibilité à la part de l'autre incarnée en nous. Et c'est terrifiant.
L'essentiel ici tient dans la monstration de la sauvagerie : la chair tranchée tranchera bientôt son prochain. Il ne s'agit pas de montrer l'irregardable ni le liseré de la frontière de ce qui peut être montré. Personne ne sait voir la mort ou la douleur. Mais le talent littéralement fantastique de Dimitri Tsykalov désigne un supplément de chair qui est aussi un supplément d'âme.
Ses sujets captés par la photographie sont blessés de l'extérieur dans une intimité animale qui déroute. Ce sont des corps conscients de ce qu'ils deviendront un jour : bribes de nerfs et de muscles. Ils le portent en totem sur leur thorax, leur dos ou leur sexe. L'animal superlativise l'homme et sa mort dans un accouplement troublant.
En lieu et place du Radeau de la Méduse, Dimitri Tsykalov propose des hommes casqués de viande animale, tenant à bout de bras un drapeau de tissus conjonctifs, de chairs recousues dans un sac de civilisation ensauvagée, meurtrie, tendre et violente... confondant.
Une frontalité extrême est requise pour chacune de ces visions au contact, où les contours des corps exposés tressaillent, accolés et nus, couturés par la seule force de la vision à une chair animale, fibreuse et tressée, cousue, collée et ficelée.
Fusils, mitraillette, revolver de viande reconstitués viennent se plugger aux corps multiples, tatoués et raturés par la vie.
Devant ces abats, ces oripeaux et ces restes, la photographie fait reddition. Le pigment pictural jaillit du noir profond des fonds, du carmin puissant des sangs et de l'albâtre irisé des viandes. Comme si chaque photographie pissait, vomissait et excrétait la peinture. Le format de la chair s'expose en grand et se vit en petit, dans le détail fourmillant des anatomies. Sur son billot visuel, notre oeil tranche et découpe ces corps rebondis d'armes de guerre comme un paysage étal sans temps et sans histoires. Ne reste que les restes, et au centre d'eux deux regards, celui du canon et celui de l'Homme qui le tient, aux chairs unies pour un assaut photographique où la beauté tragique d'une vision respire, à fleur de peau.
Violents et terriblement doux, les commandos de Meat sont nos miroirs autant que nos planches contact. Miroirs que la photographie people désormais partout starisée et débordante de VIP avait quelque peu oubliés. Non pas dans le processus d'identification mais dans celui de la reconnaissance ultime, au même titre que la vanité qui décrit en nous les prémices de la fin de notre image, belle et lisse.
Dans ces images, je reconnais la meurtrière en moi, je reconnais l'amour et la morte en moi, dans ces images, je reconnais ma chair à canon pour la suite de mon existence. Par contraste, la viande secondaire sur les clichés, celle qui pourrit et tue, la viande animale qui reconstitue les armes charnues, apparaît indemne de peau, sanguine et élégiaque. Elle est incroyablement vive, chair au canon, et nous sommes déjà mortels.
Dimitri Tsykalov, Meat Du 24 septembre au 26 octobre 2008 Maison Européenne de la Photographie - 5/7, rue de Fourcy - Paris 4ème
Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h45 - Gratuit le mercredi de 17h à 19h45