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Justine Mérieau - Ecrivain

Ce blog est créé afin de faire connaître mes livres publiés à un lectorat plus vaste : celui de la toile. Mais également afin d'y laisser quelques opinions sur des sujets qui m'interpellent... Puisque l'écriture oblige nécessairement à se poser les questions essentielles... Bienvenue aux amoureux de la littérature qui me feront l'honneur de s'arrêter ici !
Par Sidonie
Livres |
lundi 13 avril 2009, 01:56

BERTHE ET REBECCA OU DEUX NANTAISES DES ANNEES 80 - Roman paru en décembre 2008, éditions Orphie

 

QUATRIEME DE COUVERTURE

 

Rebecca est une belle femme libérée. Mais juive, elle a connu enfant les camps de concentration, la perte des siens, la difficulté d’en parler au retour, l’exclusion et l’antisémitisme.

Berthe est une jeune fille qui n'a pas vraiment d'attrait physique et qui se trouve laide. Elle supporte très mal le rejet et le regard souvent indifférent des autres.

Et pourtant, ces deux Nantaises des années 1980 – parce qu’elles vivent chacune leur différence – se sentent proches, et leur amitié sera déterminante dans leur évolution et leurs choix.

L'auteur a su trouver les mots justes pour décrire les sentiments des deux femmes, qui ont de nombreux points communs, dont celui de la littérature.

Ce roman permet au lecteur de découvrir la ville de Nantes, où se situe une grande partie de l'existence de Berthe et Rebecca ; ce, jusqu’au moment où surviennent certains faits qui vont changer leur destin…

Justine Mérieau, en choisissant Nantes pour cadre d’une grande partie de son action, privilégie ses propres racines : elle qui vit de nouveau à La Réunion, après plusieurs années passées à Mayotte, soit depuis vingt ans hors métropole, n’a pas oublié les rues, les cafés, les odeurs de sa ville… Une atmosphère qu’elle a su retrouver au plus profond d’elle-même. Elle trace l'histoire d'une plume rapide, et son récit ne peut laisser indifférent : c’est pourquoi le lecteur se sentira proche de ses deux héroïnes et les aimera.

Il ne faut pas manquer le troisième roman et sixième livre de cet écrivain, qui vous fait redécouvrir une page de l’Histoire de France – la seconde guerre mondiale – aux conséquences douloureuses. Mais le roman pose aussi différentes questions : comment survivre, en étant physiquement différent des critères véhiculés par la mode du moment ? Pourquoi le nazisme avait-il pu s'installer en Allemagne sous Hitler ? Pourquoi – et depuis quand – l'antisémitisme existe-t-il et peut-il encore perdurer ?

Et des questions posées, il y en a bien d'autres tout au long du roman….

 

CHAPITRE I

(extrait)

 

Entièrement nue devant sa psyché, Berthe s’y

regardait sans aucune complaisance, avec un regard

chargé d’aversion et de haine. Et un énorme découragement

l’envahissait à nouveau, où se mêlaient colère et

chagrin.

Pourtant, à l’approche du printemps de cette

année 1985, elle aurait tellement souhaité se plaire un peu,

à défaut de se trouver belle… Malheureusement, quelle

que soit la partie de son corps sur laquelle ses yeux se

posaient, celle-ci ne lui inspirait à chaque fois qu’une

indicible horreur ; ce qui accentuait encore davantage

son désespoir. Le désespoir de toujours n’apercevoir dans

son miroir, qu’un reflet qu’elle jugeait laid.

Parce qu’elle trouvait laid tout en bloc ! Sans

accorder la moindre grâce à l’ensemble de sa personne,

qu’elle observait froidement, avec une sévérité implacable,

dénuée de la moindre indulgence.

Ainsi, haineux et désespéré, son regard l’inspectait-il

des pieds à la tête, de façon critique et exagérée. Car,

dans cet état d’esprit, elle amplifiait bien sûr tout… Et se

voyait avec des mollets trop forts et trop musclés, des

cuisses trop courtes et trop grosses, un ventre trop

rebondi et flasque, des hanches trop larges et plantureuses,

des fesses trop volumineuses et molles… et pour

finir, avec des seins trop lourds et gonflés, tels deux

énormes ballons arrogants qu’elle eût aimé pouvoir

crever…

 

Son regard s’arrêta sur ses seins et y demeura figé,

malgré la consternation qu’elle en ressentait. Elle n’osait

remonter vers son visage, tant elle en avait d’appréhension.

Elle s’y décida d’un coup par bravade et se contempla bien en face.

Son front était toujours aussi désespérément bas…

Ses yeux, aussi insignifiants, minuscules,

d’un marron fade et sans éclat… Ses joues, aux

pommettes un peu hautes et saillantes, aussi énormes…

Son menton, aussi épais et légèrement fuyant, sa bouche,

aussi petite et mince… Quant à ses cheveux, ils pendaient

sans grâce en mèches ternes et raides, encadrant de leur

brun falot son visage morne, austère et sans vie

apparente.

 

Berthe avait maintenant tout examiné. Tout… sauf

son nez… Mais c’était volontaire, parce que celui-ci,

depuis toujours, lui posait son plus gros problème.

D’autant mieux que justement, son nez était grand et

gros… D’une longueur qu’elle jugeait excessive et peu

commune, avec des narines trop épaisses à son gré. Et si

son visage était, somme toute, assez anodin, disons,

« passe-partout », il est vrai que son nez, quant à lui, avait

du caractère et brillait par son originalité… Une originalité

dont Berthe se serait, on s’en doute, bien passée !

Relevant les yeux vers lui, elle osa enfin le regarder. Ses

prunelles, comme à chaque fois, s’emplirent aussitôt de

larmes devant cette chose lui paraissant incongrue,

immonde et outrancière ; un appendice qui l’empêchait

de passer inaperçue, elle qui aurait voulu être transparente…

 

Durant son examen, la jeune fille devenait de plus

en plus sombre et désespérée. Il en allait toujours ainsi,

lorsqu’il lui prenait de se contempler longuement dans

une glace. Aussi préférait-elle en général s’en abstenir,

sachant qu’elle continuerait à être déçue de ne jamais

pouvoir découvrir d’elle quelque chose qu’elle aimerait.

Dans son cas, se disait-elle avec tristesse et amertume, il

valait mieux ignorer son image, essayer de ne plus y

penser pour ne pas en souffrir davantage. Sinon, cela

devenait pire à chaque fois, elle le savait ; parce qu’alors,

elle en arrivait à ne plus éprouver qu’un profond dégoût

de sa personne physique… Un rejet total. Et elle finissait

par se détester carrément, par ne plus pouvoir se

supporter du tout ; déjà qu’elle avait assez de mal à se

supporter chaque jour sans cela… Elle y parvenait

d’ailleurs à peine. Elle aurait voulu oublier jusqu’à son

existence.

 

*

Epuisée, lasse, démoralisée, Berthe se laissa choir

sur son lit, corps sans joie, dont l’esprit remuait les plus

noires pensées. Elle songeait aux jeunes filles de son âge,

et surtout, à son amie Rebecca, qui sortaient, s’amusaient,

tandis qu’elle, timorée, complexée par son physique

ingrat, préférait se terrer chez elle…

Pourtant, malgré qu’elle ne fût pas belle, du moins,

pour répondre aux critères de beauté actuels, elle n’était

cependant pas aussi laide qu’elle le pensait. C’est

d’ailleurs ce que Rebecca lui avait assuré maintes fois…

Et il était vrai que bien qu’elle eût un visage sans réelle

beauté, parce que dépourvu de cette grâce et de ce

charme indéniables qui attirent forcément en le faisant

reconnaître comme tel, il émanait toutefois de celui-ci une

certaine spiritualité mêlée de distinction. Et puis, du haut

de son un mètre soixante-treize, elle avait tout de même

une certaine allure… Mais elle l’ignorait.

 

Berthe, ainsi qu’on l’aura compris, ne parvenait

jamais à se trouver le moindre attrait. Puisque d’office, elle

exagérait de façon excessive ce qui concernait son

apparence, tant elle l’exécrait… Et, comme depuis

longtemps elle ne se voyait qu’avec des yeux déformants,

elle n’arrivait pas plus pour autant à croire aux affirmations

de Rebecca. Elle pensait seulement que son amie,

par gentillesse ou commisération, préférait invoquer de

pieux mensonges ; elle en était à présent persuadée et ne

pouvait plus en démordre.

 

Et pourtant, ainsi qu’elle se le rappelait souvent,

comme pour mieux se conforter dans ses néfastes idées,

n’avait-elle pas essayé, lorsqu’elle avait vingt ans, de faire

partie d’un petit groupe d’amis connus à son travail ?…

Elle venait alors tout juste d’entrer comme vendeuse, au

rayon des bijoux fantaisie du Prisunic, rue Lafayette à

Nantes. Nantes, sa ville, où elle était née il y avait

maintenant vingt-cinq ans…

Hélas, cette unique tentative s’avéra être un échec

total. Surtout lorsqu’elle déclina son nom… Parce qu’en

plus de son physique ingrat et de son prénom, qui, à lui

seul, prêtait déjà à rire, elle avait aussi un nom effroyable,

qui aurait desservi la plus belle des femmes. Elle

s’appelait « Boudineau »… Berthe Boudineau !

Du reste, à ce sujet, elle avait un jour demandé à sa

grand-mère, avec qui elle vivait alors, pourquoi on l’avait

prénommée ainsi. Celle-ci lui avait répondu que si sa

mère lui avait donné ce prénom, c’était en souvenir de

Berthe D., sa meilleure amie, morte très jeune d’une

leucémie ; pendant sa maladie, elle lui avait promis, le jour

où elle aurait un enfant, de l’appeler comme elle si c’était

une fille… Ayant appris cela, Berthe devint encore plus

déprimée : porter un vilain prénom est une chose, mais

quand c’est également celui d’une morte…

 

Donc, dans cette bande de copains, non seulement

elle ne plaisait à aucun garçon, – ce qui ne l’étonnait pas,

habituée depuis longtemps à ce qu’on la trouvât laide –

mais encore, tous, plus ou moins, se moquaient d’elle.

D’abord discrètement, derrière son dos, puis, par la suite,

carrément devant elle. Ainsi, l’appelait-on alors « Berthe

au grand nez », ou « B.B. », (en 1985, on se souvenait

toujours de Brigitte Bardot) ou « Boudinette », ou

«boudin », ou encore, « Boudinette, le boudin boudiné»…

Certains garçons poussaient même l’indélicatesse jusqu’à

l’appeler « la grosse Bertha »… Ce qui la rendit furieuse

lorsqu’elle apprit que c’était le surnom donné aux canons

lourds allemands qui, à plus de cent kilomètres, tirèrent

sur Paris en 1918 ; ce surnom fut donné aux canons parce

que la fille de l’industriel allemand Krupp qui les fabriquait

se prénommait Bertha… Tous ces quolibets, ces sobriquets,

en rajoutant au chagrin qu’avait Berthe de

n’être ni jolie ni véritablement plaisante, avaient accru ses

complexes et accentué sa timidité, qui devenait maladive.

 

Suite à cette mésaventure, au lieu d’en prendre son parti,

chose au-dessus de ses forces, puisque c’était vrai, qu’elle

l’admettait et en avait honte, elle avait préféré fuir un

monde qui l’accueillait si mal et dans lequel elle ne

trouvait pas sa place.

Toutefois, heureusement, parmi ses

anciens amis, – « amis », si l’on peut dire, puisqu’ils ne le

furent pas – se trouvait une jeune femme, qui, à l’encontre

du reste de la bande, s’intéressa cependant à elle, négligeant

l’opinion des autres ; d’instinct, elle défendait

Berthe à chaque fois, la protégeant en quelque sorte

lorsqu’il y avait lieu. Et par le fait, celle-ci devint très vite sa

meilleure amie ; sa seule vraie et unique amie… Il était

temps : de plus en plus introvertie, Berthe était en train de

devenir complètement schizoïde.

 

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