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Justine Mérieau - Ecrivain |
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Ce blog est créé afin de faire connaître mes livres publiés à un lectorat plus vaste : celui de la toile. Mais également afin d'y laisser quelques opinions sur des sujets qui m'interpellent... Puisque l'écriture oblige nécessairement à se poser les questions essentielles...
Bienvenue aux amoureux de la littérature qui me feront l'honneur de s'arrêter ici ! Par Sidonie |
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dimanche 11 avril 2010, 04:23
A ECOUTER : JOURNAL D'UN ANCIEN GLOBE-TROTTER, nouvelle enregistrée sur le site AUDIOCITE | ||
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Il y a déjà bien longtemps, j'ai mis en ligne sur mon blog une nouvelle inédite que j'ai intitulée "Journal d'un ancien globe-trotter". Puis, figurant sur Facebook depuis environ deux ans, j'y ai créé dernièrement une page de présentation de mes livres. Et j'ai eu l'idée de proposer ma nouvelle inédite aux lecteurs désireux de connaître ce récit. Beaucoup me l'ont réclamée, je la leur adressais par e-mail et je dois dire que j'ai eu ensuite le plaisir de recevoir des commentaires très enthousiastes qui m'ont fait beaucoup de bien ! L'auteur a toujours besoin d'encouragements, tellement il est solitaire... Et tellement il a besoin d'être rassuré en permanence... | ||
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mercredi 6 janvier 2010, 02:13
ANALYSE ET OPINIONS SUR LE VOILE, SUR LES RELIGIONS EN FRANCE, etc. | |
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On trouve l’évocation du voile dans la Bible.
(Bible / Cantique des cantiques / 4.1)
"Que tu es belle, mon amie, que tu es belle !
Il est à noter que le voile porté par les femmes de cette époque ne cachait donc pas les cheveux et qu’il ne devait représenter qu’une habitude vestimentaire ; soit une mode, soit encore une façon de se protéger du soleil ...
Je me pose alors la question de savoir pourquoi les femmes musulmanes de France qui ne seraient pas obligées par leur mari à porter le voile le porteraient ? Puisque aucun verset du coran ne l’implicite… Cette obligation provient d’Iran, où je ne sais plus quel mollah l’a instaurée voici des lustres. Lorsqu’on voit d’ailleurs ce qui se passe de nos jours en Iran, il n’y a pas à s’en étonner… Pour en revenir aux musulmanes de France qui portent le voile d'elles-mêmes, sont-elles masochistes ? Contre la féminité ? Contre la modernité ? Sont-elles complètement timorées ? Ont-elles peur de quelque chose et cherchent-elles à se protéger ? Ou bien encore, veulent-elles à tout prix qu'on sache qu'elles sont musulmanes ? Je rajouterai que si le foulard exista chez les chrétiennes de France jusque dans les années 60 environ, notamment chez les catholiques pratiquantes, il ne fut jamais porté que pour se rendre à l'église... En fait, il fallait seulement se couvrir la tête durant les offices religieux et beaucoup de femmes portaient plutôt un bonnet ou un chapeau. Cette coutume n'a plus cours depuis des décennies et chacune fait ce que bon lui semble à l'église.
Je vais maintenant parler d’un ami personnel. C’est un cinéaste et écrivain algérien. Il a fui l'Algérie dans le courant des années 90. Parce que c'était un sympathisant de la France, et que les intégristes algériens n'hésitaient pas à tuer toute personne algérienne ne parlant pas uniquement arabe et ayant lié amitié avec des Français. Mon ami risquait donc sa vie, d'autant qu'il parlait français, lisait des livres français, écrivait des articles en langue française pour dénoncer ce qui se passait en Algérie et fréquentait des femmes blanches ou des femmes arabes modernes, donc sans hidjab. Autour de lui, il a eu des membres de sa famille et des amis qui ont été retrouvés égorgés dans leur maison. Il a connu des jeunes femmes qui ont également été égorgées pour avoir cessé de porter le hidjab. Il a d'ailleurs consigné tout ceci dans un livre publié en 2001. Du reste, je me souviens très bien que jusqu'en 96 ou 97, aux informations télévisées on nous faisait part de telles atrocités se passant en Algérie. Les règlements de compte allaient bon train là-bas de la part des intégristes. Actuellement ça existe encore parfois, mais il en est beaucoup moins parlé.
Un autre passage du livre, où le mari a frappé l'héroïne, qui se retrouve à l'hôpital. | |
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jeudi 10 décembre 2009, 01:13
MESSAGE AUX FEMMES VOILEES DE FRANCE | |
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AUX FEMMES VOILEES Femmes, ô vous, femmes voilées, Ne soyez plus opprimées, Ne cachez plus vos cheveux, Ce n’est pas Dieu qui le veut ! Femmes, ô vous, femmes voilées, Le voile fut imposé Par les mollahs de l’Iran, Mais jamais par le coran ! Ne soyez plus asservies, Jetez le voile aux orties ! Pourquoi donc vouloir cacher Ce que les hommes ont eux-mêmes ? Nier votre féminité, C’est injure et c’est blasphème ! Femmes, ô vous, femmes voilées, Vous êtes manipulées, Rassemblez-vous pour lutter, Poussez bien haut votre cri, Soyez femmes épanouies !
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mercredi 19 août 2009, 18:43
Article de presse concernant mon dernier roman, BERTHE ET REBECCA OU DEUX NANTAISES DES ANNEES 80 | |
Article paru dans le journal des Pays de Loire, LE COURRIER DU PAYS DE RETZ
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| Par Justine Mérieau | 1 commentaire(s) | Commenter | Lien | Signaler | |
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mercredi 19 août 2009, 18:00
Article de presse concernant mon dernier roman, BERTHE ET REBECCA OU DEUX NANTAISES DES ANNEES 80 | |
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Article paru dans la revue nantaise LE NOUVEL OUEST | |
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lundi 13 avril 2009, 01:56
BERTHE ET REBECCA OU DEUX NANTAISES DES ANNEES 80 - Roman paru en décembre 2008, éditions Orphie | |
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Rebecca est une belle femme libérée. Mais juive, elle a connu enfant les camps de concentration, la perte des siens, la difficulté d’en parler au retour, l’exclusion et l’antisémitisme. Berthe est une jeune fille qui n'a pas vraiment d'attrait physique et qui se trouve laide. Elle supporte très mal le rejet et le regard souvent indifférent des autres. Et pourtant, ces deux Nantaises des années 1980 – parce qu’elles vivent chacune leur différence – se sentent proches, et leur amitié sera déterminante dans leur évolution et leurs choix. L'auteur a su trouver les mots justes pour décrire les sentiments des deux femmes, qui ont de nombreux points communs, dont celui de la littérature. Ce roman permet au lecteur de découvrir la ville de Nantes, où se situe une grande partie de l'existence de Berthe et Rebecca ; ce, jusqu’au moment où surviennent certains faits qui vont changer leur destin… Justine Mérieau, en choisissant Nantes pour cadre d’une grande partie de son action, privilégie ses propres racines : elle qui vit de nouveau à La Réunion, après plusieurs années passées à Mayotte, soit depuis vingt ans hors métropole, n’a pas oublié les rues, les cafés, les odeurs de sa ville… Une atmosphère qu’elle a su retrouver au plus profond d’elle-même. Elle trace l'histoire d'une plume rapide, et son récit ne peut laisser indifférent : c’est pourquoi le lecteur se sentira proche de ses deux héroïnes et les aimera. Il ne faut pas manquer le troisième roman et sixième livre de cet écrivain, qui vous fait redécouvrir une page de l’Histoire de France – la seconde guerre mondiale – aux conséquences douloureuses. Mais le roman pose aussi différentes questions : comment survivre, en étant physiquement différent des critères véhiculés par la mode du moment ? Pourquoi le nazisme avait-il pu s'installer en Allemagne sous Hitler ? Pourquoi – et depuis quand – l'antisémitisme existe-t-il et peut-il encore perdurer ? Et des questions posées, il y en a bien d'autres tout au long du roman….
CHAPITRE I (extrait)
Entièrement nue devant sa psyché, Berthe s’y regardait sans aucune complaisance, avec un regard chargé d’aversion et de haine. Et un énorme découragement l’envahissait à nouveau, où se mêlaient colère et chagrin. Pourtant, à l’approche du printemps de cette année 1985, elle aurait tellement souhaité se plaire un peu, à défaut de se trouver belle… Malheureusement, quelle que soit la partie de son corps sur laquelle ses yeux se posaient, celle-ci ne lui inspirait à chaque fois qu’une indicible horreur ; ce qui accentuait encore davantage son désespoir. Le désespoir de toujours n’apercevoir dans son miroir, qu’un reflet qu’elle jugeait laid. Parce qu’elle trouvait laid tout en bloc ! Sans accorder la moindre grâce à l’ensemble de sa personne, qu’elle observait froidement, avec une sévérité implacable, dénuée de la moindre indulgence. Ainsi, haineux et désespéré, son regard l’inspectait-il des pieds à la tête, de façon critique et exagérée. Car, dans cet état d’esprit, elle amplifiait bien sûr tout… Et se voyait avec des mollets trop forts et trop musclés, des cuisses trop courtes et trop grosses, un ventre trop rebondi et flasque, des hanches trop larges et plantureuses, des fesses trop volumineuses et molles… et pour finir, avec des seins trop lourds et gonflés, tels deux énormes ballons arrogants qu’elle eût aimé pouvoir crever… Son regard s’arrêta sur ses seins et y demeura figé, malgré la consternation qu’elle en ressentait. Elle n’osait remonter vers son visage, tant elle en avait d’appréhension. Elle s’y décida d’un coup par bravade et se contempla bien en face. Son front était toujours aussi désespérément bas… Ses yeux, aussi insignifiants, minuscules, d’un marron fade et sans éclat… Ses joues, aux pommettes un peu hautes et saillantes, aussi énormes… Son menton, aussi épais et légèrement fuyant, sa bouche, aussi petite et mince… Quant à ses cheveux, ils pendaient sans grâce en mèches ternes et raides, encadrant de leur brun falot son visage morne, austère et sans vie apparente. Berthe avait maintenant tout examiné. Tout… sauf son nez… Mais c’était volontaire, parce que celui-ci, depuis toujours, lui posait son plus gros problème. D’autant mieux que justement, son nez était grand et gros… D’une longueur qu’elle jugeait excessive et peu commune, avec des narines trop épaisses à son gré. Et si son visage était, somme toute, assez anodin, disons, « passe-partout », il est vrai que son nez, quant à lui, avait du caractère et brillait par son originalité… Une originalité dont Berthe se serait, on s’en doute, bien passée ! Relevant les yeux vers lui, elle osa enfin le regarder. Ses prunelles, comme à chaque fois, s’emplirent aussitôt de larmes devant cette chose lui paraissant incongrue, immonde et outrancière ; un appendice qui l’empêchait de passer inaperçue, elle qui aurait voulu être transparente… Durant son examen, la jeune fille devenait de plus en plus sombre et désespérée. Il en allait toujours ainsi, lorsqu’il lui prenait de se contempler longuement dans une glace. Aussi préférait-elle en général s’en abstenir, sachant qu’elle continuerait à être déçue de ne jamais pouvoir découvrir d’elle quelque chose qu’elle aimerait. Dans son cas, se disait-elle avec tristesse et amertume, il valait mieux ignorer son image, essayer de ne plus y penser pour ne pas en souffrir davantage. Sinon, cela devenait pire à chaque fois, elle le savait ; parce qu’alors, elle en arrivait à ne plus éprouver qu’un profond dégoût de sa personne physique… Un rejet total. Et elle finissait par se détester carrément, par ne plus pouvoir se supporter du tout ; déjà qu’elle avait assez de mal à se supporter chaque jour sans cela… Elle y parvenait d’ailleurs à peine. Elle aurait voulu oublier jusqu’à son existence. * Epuisée, lasse, démoralisée, Berthe se laissa choir sur son lit, corps sans joie, dont l’esprit remuait les plus noires pensées. Elle songeait aux jeunes filles de son âge, et surtout, à son amie Rebecca, qui sortaient, s’amusaient, tandis qu’elle, timorée, complexée par son physique ingrat, préférait se terrer chez elle… Pourtant, malgré qu’elle ne fût pas belle, du moins, pour répondre aux critères de beauté actuels, elle n’était cependant pas aussi laide qu’elle le pensait. C’est d’ailleurs ce que Rebecca lui avait assuré maintes fois… Et il était vrai que bien qu’elle eût un visage sans réelle beauté, parce que dépourvu de cette grâce et de ce charme indéniables qui attirent forcément en le faisant reconnaître comme tel, il émanait toutefois de celui-ci une certaine spiritualité mêlée de distinction. Et puis, du haut de son un mètre soixante-treize, elle avait tout de même une certaine allure… Mais elle l’ignorait. Berthe, ainsi qu’on l’aura compris, ne parvenait jamais à se trouver le moindre attrait. Puisque d’office, elle exagérait de façon excessive ce qui concernait son apparence, tant elle l’exécrait… Et, comme depuis longtemps elle ne se voyait qu’avec des yeux déformants, elle n’arrivait pas plus pour autant à croire aux affirmations de Rebecca. Elle pensait seulement que son amie, par gentillesse ou commisération, préférait invoquer de pieux mensonges ; elle en était à présent persuadée et ne pouvait plus en démordre. Et pourtant, ainsi qu’elle se le rappelait souvent, comme pour mieux se conforter dans ses néfastes idées, n’avait-elle pas essayé, lorsqu’elle avait vingt ans, de faire partie d’un petit groupe d’amis connus à son travail ?… Elle venait alors tout juste d’entrer comme vendeuse, au rayon des bijoux fantaisie du Prisunic, rue Lafayette à Nantes. Nantes, sa ville, où elle était née il y avait maintenant vingt-cinq ans… Hélas, cette unique tentative s’avéra être un échec total. Surtout lorsqu’elle déclina son nom… Parce qu’en plus de son physique ingrat et de son prénom, qui, à lui seul, prêtait déjà à rire, elle avait aussi un nom effroyable, qui aurait desservi la plus belle des femmes. Elle s’appelait « Boudineau »… Berthe Boudineau ! Du reste, à ce sujet, elle avait un jour demandé à sa grand-mère, avec qui elle vivait alors, pourquoi on l’avait prénommée ainsi. Celle-ci lui avait répondu que si sa mère lui avait donné ce prénom, c’était en souvenir de Berthe D., sa meilleure amie, morte très jeune d’une leucémie ; pendant sa maladie, elle lui avait promis, le jour où elle aurait un enfant, de l’appeler comme elle si c’était une fille… Ayant appris cela, Berthe devint encore plus déprimée : porter un vilain prénom est une chose, mais quand c’est également celui d’une morte… Donc, dans cette bande de copains, non seulement elle ne plaisait à aucun garçon, – ce qui ne l’étonnait pas, habituée depuis longtemps à ce qu’on la trouvât laide – mais encore, tous, plus ou moins, se moquaient d’elle. D’abord discrètement, derrière son dos, puis, par la suite, carrément devant elle. Ainsi, l’appelait-on alors « Berthe au grand nez », ou « B.B. », (en 1985, on se souvenait toujours de Brigitte Bardot) ou « Boudinette », ou «boudin », ou encore, « Boudinette, le boudin boudiné»… Certains garçons poussaient même l’indélicatesse jusqu’à l’appeler « la grosse Bertha »… Ce qui la rendit furieuse lorsqu’elle apprit que c’était le surnom donné aux canons lourds allemands qui, à plus de cent kilomètres, tirèrent sur Paris en 1918 ; ce surnom fut donné aux canons parce que la fille de l’industriel allemand Krupp qui les fabriquait se prénommait Bertha… Tous ces quolibets, ces sobriquets, en rajoutant au chagrin qu’avait Berthe de n’être ni jolie ni véritablement plaisante, avaient accru ses complexes et accentué sa timidité, qui devenait maladive. Suite à cette mésaventure, au lieu d’en prendre son parti, chose au-dessus de ses forces, puisque c’était vrai, qu’elle l’admettait et en avait honte, elle avait préféré fuir un monde qui l’accueillait si mal et dans lequel elle ne trouvait pas sa place. Toutefois, heureusement, parmi ses anciens amis, – « amis », si l’on peut dire, puisqu’ils ne le furent pas – se trouvait une jeune femme, qui, à l’encontre du reste de la bande, s’intéressa cependant à elle, négligeant l’opinion des autres ; d’instinct, elle défendait Berthe à chaque fois, la protégeant en quelque sorte lorsqu’il y avait lieu. Et par le fait, celle-ci devint très vite sa meilleure amie ; sa seule vraie et unique amie… Il était temps : de plus en plus introvertie, Berthe était en train de devenir complètement schizoïde.
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jeudi 14 août 2008, 02:08
MY ACADEMICIENNE OU LA DEMOISELLE DE CRAYENCOUR - Courte biographie sur Marguerite Yourcenar - Texte extrait du recueil "COMME UN NOIR SOLEIL" | |
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Au début des années 1900, quelque part en France dans les Flandres, près de Lille… À Saint Jans Cappel exactement, par un beau jour d’été. À l’horizon, se profile un romantique château aux fines tourelles… « Le Mont-Noir », se dresse au milieu d’une nature exubérante. Une petite fille à l’air grave se promène dans l’immense parc. Enfant d’une huitaine d’années déjà sérieuse et réfléchie, beaucoup de pensées se bousculent dans sa jolie tête brune. Regard clair intense et profond, cheveux mouvants lui tombant sur les épaules, gracieuse dans sa robe blanche recouvrant la culotte longue resserrée aux chevilles au-dessus des bottines lacées, Marguerite avance à pas menus, foulant l’herbe de la pelouse, s’arrêtant parfois pour cueillir les fleurs sauvages aux tons variés, dont la grâce ou le parfum l’émeuvent déjà. Elle a des allures de petite fille sage. De petite fille modèle de ces années-là. Qu’on ne s’y fie pas… Bien des années plus tard, lorsqu’elle sera devenue célèbre, elle avouera avoir détesté les livres de la comtesse de Ségur, qu’elle ne trouvait pas naturels, trop manichéens. Trop sophistiqués par rapport à sa conception précoce de la vie, les enfants dépeints l’irritaient, ne lui paraissant pas réels. Marguerite se dirige tout droit vers l’enclos où se trouvent ses moutons, et surtout sa chèvre. Une belle chèvre blanche, aux incroyables cornes dorées. Cadeau de Michel de Crayencour son père, qui lui en a fait un jour la surprise, peignant lui-même les cornes de l’animal. Son père est un être fantastique… Dans leur propriété du Sud de Elle prend plaisir à caresser le pelage un peu rugueux, à essayer de comprendre ce que peut ressentir la bête. Elle voudrait découvrir tout son mystère au travers de son regard… Son profond amour des animaux, sa compréhension de leur place importante sur terre, du respect qu’on leur doit comme à tout être vivant l’habitent déjà. Marguerite ne sait pas que plus tard, devenue écrivain, ses livres lui donneront l’occasion de dire son sentiment sur leur sort. Notamment, dans sa première autobiographie, Souvenirs pieux, où elle est atterrée d’avoir découvert les massacres d’éléphants, qu’elle dénonce. Et elle fera un jour la réflexion suivante : « Qui ne ressent pas profondément ne pense pas ». Caressant sa chèvre, elle songe à son père. Plus qu’un père : un protecteur, un confident, un ami. Un professeur aussi, qui lui enseigne tout et surtout la littérature. Malgré son jeune âge, il lui parle déjà philosophie latine, grecque et shakespearienne. Elle lui voue une admiration sans borne, elle, l’enfant sans mère, élevée par lui et sa grand mère Noémi, dont son père est le fils ; sans oublier Gretchen, sa chère nourrice, qu’elle affectionne… Marguerite s’étonne toujours, lorsque les gens s’apitoient sur son sort d’enfant sans mère. Au château, lorsqu’elle regarde les portraits de ses ancêtres, elle s’arrête parfois devant celui de sa mère. Fernande de Cartier de Marchienne, jeune femme belge… Elle a beau scruter le visage, il ne lui évoque rien de particulier, aucune émotion. Cette femme qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’a jamais vue, lui est parfaitement indifférente. Paraît-il qu’elle est morte en lui donnant le jour en Belgique, à Bruxelles, un 8 juin de l’année 1903… Elle a du mal à le réaliser, de même qu’elle ne peut réaliser que cette dame figée dans un encadrement était sa mère. Pour elle, ce qui compte, ce sont toutes ces femmes qui s’occupent d’elle. D’abord sa nourrice, en qui elle trouve suffisamment de compréhension et d’affection pour ne pas se sentir frustrée ou abandonnée, et ensuite les domestiques ; elle aime se rendre dans l’immense cuisine où il fait bon, au coin du feu, parler avec le personnel ; avec tous ces « gens » lui faisant penser à la tribu romaine et avec qui elle entretiendra de tout temps des liens amicaux. Et il y a également les bonnes amies de son père, toutes si gentilles avec elle. Et puis, Noémi, sa grand mère… À chaque fois qu’elle y pense, instinctivement Marguerite fronce un peu les sourcils et son regard se fait dur. « Marguerite, fais attention à mon fauteuil… Ne marche pas sur mon tapis… ». Sa grand mère lui paraît déjà trop rigide, trop « Bourgeoise », avec son éternel esprit de possession des biens matériels. Ce n’était pas qu’elle en souffrait, non… Mais lorsqu’elle l’observait, elle la trouvait bizarre et pas bien sympathique (cette « sympathie » qui lui était si importante et dont elle dira devenue femme : « Dès qu’il y a sympathie, ce mot si beau qui signifie « sentir avec » commencent à la fois l’amour et la bonté »). Ne comprenant pas qu’elle puisse être la mère de son père, si différent. Peut-être était-ce aussi pour cela, qu’il avait coutume de dire : « On n’est bien qu’ailleurs » ?… Ce qu’elle-même pensait, attendant à chaque fois avec une certaine hâte qu’il l’emmenât avec lui en voyage. Partir sans cesse avec son père à la découverte du monde, de ce monde qu’il avait entrepris de lui faire connaître, fut, durant toute son enfance et son adolescence, la première de ses passions, celle qu’elle devait conserver tout au long de son existence. Une existence de vagabonde, de nomade… De marginale, comme celle de son père, qui lui disait à chaque fois là où ils se trouvaient, dès que quelque chose allait mal, que ce soit n’importe quoi : « Ça ne fait rien, on n’est pas d’ici, on s’en va demain »… Dès que Marguerite fût en âge de comprendre, elle fut immédiatement conquise par la personnalité de son père, faite, dira-t-elle, « d’un mélange d’audace et de générosité, avec un fond d’indifférence malgré son ardeur ». Et jusqu’à la mort de celui-ci, tous deux furent très liés par une grande complicité les faisant s’épauler l’un l’autre, au travers de leurs discussions littéraires et de leurs voyages. Beaucoup plus tard, lorsqu’elle serait devenue écrivain, elle parlerait de tout cela, couchant ses mémoires sur papier, dans son livre Archives du Nord, son deuxième livre autobiographique… * Année 1914, au mois d’août. Port d’Ostende. Un paquebot plein de réfugiés s’éloigne en direction de l’Angleterre… L’Allemagne a déclaré la guerre à L’un près de l’autre sur le pont, Marguerite et Michel de Crayencour regardent avec émotion, angoisse et tristesse disparaître peu à peu les côtes belges. Mais Marguerite a onze ans. À cet âge, c’est l’aventure qui prime sur le reste. Elle est très excitée de découvrir bientôt Durant toute une année, avant de regagner Paris en 1915, elle va explorer Londres, tout à la joie d’être pour la première fois aussi libre, dans une ville étrangère immense et riche en découvertes. Son amour des animaux est comblé : elle vit non loin de Richmond, une agglomération de la banlieue ouest de la capitale. Et là, se trouve un magnifique parc avec sa réserve de biches, où Marguerite se rend souvent pour les contempler. Un peu du Mont-Noir ressurgit… Ce Mont-Noir, qui n’existe plus que dans sa mémoire : après la mort de sa grand-mère, la propriété a été vendue par son père. Comme elle voyage beaucoup, elle n’en a pas vraiment pris conscience. Mais à Londres, il y a surtout les sorties avec son père, qui l’emmène visiter tous les monuments à voir, tous les musées, et qu’elle attend à chaque fois avec impatience. National Gallery, British Muséum… Et cette année anglaise s’avèrera une année décisive pour la petite Marguerite. Au British Muséum, elle va faire une rencontre capitale pour sa future vie d’écrivain : elle y voit pour la première fois, un buste de bronze repêché dans Une révélation… Elle est subjuguée. « L’imagination accepte ce à quoi elle s’attache. Il y a des affinités, des choix, qui ne sont pas très faciles à expliquer »… confiera, bien des années après à un journaliste français, l’écrivain qu’elle est alors. Malgré tout, elle dira avoir eu parfois dès son jeune âge, confusément, comme une sorte de fièvre intérieure. Une espèce de prescience de sa vie la lui faisant voir particulière et intense. Quant aux choix, Marguerite les aura faits de bonne heure. Son goût de l’Antiquité, du mystique, du Sacré sera là, définitivement. La trame de toutes ses œuvres sera tissée de fils grecs. Depuis Alexis ou le Traité du vain combat et Feux, en passant par le Coup de grâce et Mémoires d’Hadrien, pour en terminer avec L’Œuvre au noir… Ne dira-t-elle pas par la suite : « Presque tout ce que les hommes ont fait de mieux a été dit en grec » ? * À la fin des années 80, quelque part sur la côte Est des États-Unis, dans le Maine, un jour de début d’automne. Sur une île nommée « Monts-Déserts » par Champlain, en pleine nature, « Petite Plaisance », une grande maison de bois peinte en blanc, faisant penser à quelque habitation créole d’autrefois, ou encore, aux maisons style western du temps des cow-boys et des Indiens… Immobile sur le pas de la porte, une vieille dame scrutait l’horizon. Son regard bleu intense, malgré la somme des ans s’inscrivant tout autour, restait incisif et perçant, comme si rien ne pouvait l’atteindre. Il errait très loin, bien au delà de tout. Comme détaché du monde… Enhardie par le temps qui se voulait clément ce jour-là, Marguerite Yourcenar décida de se dégourdir les jambes en faisant un tour au jardin. Elle enfila sa veste, posa sur sa tête un foulard de soie qu’elle noua négligemment et descendit les quelques marches de sa terrasse. Peu après, elle entrait dans le pré aux marguerites. Elle en cueillit un gros bouquet dont elle ornerait comme à chaque fois son bureau. Elle eut un demi-sourire un peu triste. « Une Marguerite parmi les marguerites… ». Petite phrase de sa regrettée compagne Grace Frick. Elle se souvenait… Elle avait répondu : (Ce qu’elle avait dit également à ce journaliste parisien, venu l’interviewer quelques années auparavant) « Oui, et c’est pourquoi mon prénom me plaît assez… C’est un nom de fleur. Et à travers le grec, qui l’a emprunté au vieil iranien, cela veut dire « perle ». C’est un prénom mystique ». Grace, sa compagne… Tous ses amis, eux, toujours là. Mais à présent quand même bien seule… Tout écrivain qu’elle est, reconnu et récompensé par les palmes académiques en mars 1980, dont la voix s’est enfin fait entendre outre atlantique, elle n’est plus maintenant qu’une vieille femme finalement vaincue par la vieillesse, la solitude et la souffrance physique. Une dame très âgée, qui reconnaît avoir eu une vie riche et bien remplie, mais qui sent que celle-ci va bientôt s’interrompre. Alors, elle remue ses souvenirs avant de disparaître, pour, « afin de ne pas rater le passage », partir « les yeux ouverts ». Ouverts sur un monde qui lui a tant apporté. Tant donné, mais tant repris aussi… Grace… sa chère Grace, qui avait su être, durant quarante ans, sa fidèle amie, sa complice de tous les instants, voyageant avec elle, l’assistant dans son travail. Qui l’appelait tendrement « my »… Brusquement malade, si tôt disparue. Chagrin immense… Plus encore que pour son père, disparu lorsqu’elle commençait tout juste sa vie de femme. Elle n’avait que vingt-six ans… La jeunesse, elle, est férocement égoïste : elle parvient facilement à oublier. Depuis que Grace était morte, elle avait souvent repris la route. Une autre façon intelligente d’y moins penser, en faisant le « tour de la prison », comme elle aimait à dire. Un long périple à travers le monde, en compagnie de son tout dernier ami, son jeune ami musicien, Jerry Wilson… Un nomade, un marginal comme elle, qui partageait la même passion des voyages. Et dire qu’il venait de mourir lui aussi. Si jeune… Mais la vie était ainsi. Ce n’est jamais que « l’atrocité foncière de l’aventure humaine », se répète-t-elle encore ce jour, sachant que personne ne peut y échapper. Et Marguerite pleure sans honte, au milieu des fleurs où elle s’est assise et qui la cachent et la protègent. Trop de morts terribles l’entourent… Elle est trop vieille à présent, pour avoir la force de continuer, de lutter seule. Une phrase, écrite dans sa jeunesse, lui revient en mémoire : « Solitude. Je ne crois pas comme ils croient. Je ne vis pas comme ils vivent. Je n’aime pas comme ils aiment. Je mourrai comme ils meurent ». Phrase bien prémonitoire, pense-t-elle, souriant malgré elle à travers ses larmes. Ses pleurs un peu séchés, l’ombre de Zénon se profile aussitôt en elle… Elle n’est pas vraiment seule. Hadrien aussi est là… Depuis toujours. Depuis qu’elle leur a redonné vie, elle les porte en elle… Ses personnages l’habitent. Elle leur parle, elle les entend lui répondre, elle les voit… Tous ces « vivants du passé » l’ont toujours hantée. Ils l’ont accompagnée tout au long de son existence. Marguerite se rassure soudain : ils seront avec elle, à son chevet, dans ses derniers instants… Elle en est certaine. Madame Yourcenar se relève avec peine, les bras plein des marguerites cueillies. Elle ne pleure plus. Avec eux, elle se sent plus forte. Elle est déjà hors du monde, hors du temps… Elle retourne à sa maison et continue à songer en marchant. Toujours aux mêmes choses, qui font partie de sa philosophie. À ces mêmes propos, qu’elle avait confiés à ce journaliste : « La vie est beaucoup plus au passé qu’au présent. Le présent est un moment toujours court et cela même lorsque sa plénitude le fait paraître éternel. Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. Ce qui ne veut pas dire que le passé soit un âge d’or : tout comme le présent, il est à la fois atroce, superbe ou brutal, ou seulement quelconque ». L’académicienne met les marguerites dans un grand vase, qu’elle pose sur sa table de travail. Elle allume sa lampe de bureau, s’assied. Elle reprend ses feuillets épars, les relit, les rature, les annote, y trace quelques vagues dessins, puis d’un coup écrit d’une traite. Elle travaille sur son dernier roman, Quoi ? l’Éternité, le dernier de sa trilogie autobiographique, Le labyrinthe du monde. Elle sent que le temps presse. Elle a d’autres livres en tête, mais elle sait déjà qu’elle n’aura pas le temps de les écrire. Aura-t-elle le temps de terminer celui-là ?… | |
| Par Justine Mérieau | 1 commentaire(s) | Commenter | Lien | Signaler | |
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mardi 1 avril 2008, 03:39
Une page d'Histoire vient de se terminer avec le dernier poilu... C'est en leur mémoire que j'ai écrit ce poème, publié dans un recueil en 2001 | |
![]() Artistes contre la guerre
www.contrelaguerre.org LES MUTINS DE LA GUERRE 1914/1918
De valeureux soldats, après trois ans de guerre,
Blessés à mort gisaient à présent contre terre,
Tombés sous le feu du peloton d’exécution,
Tous accusés de traîtrise et de rébellion…
Un jour, n’en pouvant plus de cette maudite guerre
Qui n’en finissait pas, ils n’ont plus accepté La fureur meurtrière les forçant à tuer… Non, cette sale guerre, ils ne voulaient plus la faire ! Et pourtant certains, par de hauts faits bien longtemps
S’étaient par leur bravoure vaillamment illustrés,
Versant souvent pour la bonne cause leur sang,
Suite à d’affreuses blessures les ayant mutilés…
Pourtant, ils avaient durant toutes ces années
Dû supporter l’horrible vie dans les tranchées,
Le froid intense, les maladies, les privations…
Pour avoir en retour la pire des punitions : Abattus comme des chiens ! Oui, comme des moins que rien,
Eux qui tous s’étaient toujours battus comme des lions !
Parce qu’ils avaient osé dire non,
Non au plus effroyable des démons
Sur cette terre Qu’est la guerre, Tout simplement non à la déraison… La pire ingratitude que l’on puisse faire,
C’est bien d’ôter la vie à ses soldats !
Et comme peut l’être un odieux crime de guerre, C’est un acte ignoble que celui-là !
Car de quel droit, au nom de quelle loi ?... Dans des temps si dévastateurs,
Durant ces années de terreur,
Il y avait bien d’autres façons de punir,
Plutôt que celle de faire encore mourir !
J’écris ceci en leur mémoire,
Pour qu’on n’oublie pas leur histoire,
A ces soldats victimes aussi
De cette longue guerre sans merci Et puis au nom de mon grand-père, Qui l’a faite, la sale guerre,
Et ne s’en était jamais remis…
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| Par Justine Mérieau | 3 commentaire(s) | Commenter | Lien | Signaler | |
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mardi 11 mars 2008, 03:12
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| Par Justine Mérieau | 2 commentaire(s) | Commenter | Lien | Signaler | |
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vendredi 7 mars 2008, 01:35
Présentation du roman "Docteur Malard ou la fuite mystérieuse" (d'après l'énigmatique affaire Godard) publié fin 2006 chez Bénévent | |
TEXTE DE QUATRIEME DE COUVERTURE À ce jour, cette disparition compte parmi les énigmes du vingtième siècle. Malgré de nombreuses recherches, on ne sait toujours pas ce qui s’est réellement passé dans cette famille… Le roman, même s’il n’est que fiction, retrace cette sombre histoire en s’appuyant sur les faits réels. Il en donne une certaine version, notamment sur ce qui aurait pu arriver à la femme du médecin, dont on retrouva des traces de sang au domicile des époux, ainsi qu’aux deux enfants. Puisque le crâne de la fillette fut un jour remonté dans les filets d’un chalutier… Une histoire mystérieuse et troublante, pleine d’émotion. Un drame passionnel… Pour lecteurs sensibles et curieux.
CHAPITRE I Ce samedi-là, soit le vingt-huitième jour d’un mois d’août ensoleillé de l’année 1999, à Tilly-sur-Seulles où il demeurait, le docteur Yvan Malard ne changea rien à ses habitudes. Il fit comme de coutume… En fin de matinée, il partit donc au café-tabac du village avec ses deux enfants, Camilla, six ans, et Marcus, cinq ans, qu’il venait de prendre au sortir de l’école ; il s’y rendait de temps à autre pour se détendre, seul ou non. Consommateur invétéré de cigarettes et lecteur assidu de certains magazines, ce bistrot plutôt tranquille et discret lui avait tout de suite convenu. Dans cet endroit un peu retiré de campagne, il se sentait à l’aise, et c’était devenu l’un de ses lieux favoris. Resté un peu sauvage, il fuyait toujours le monde lorsque son emploi du temps le lui permettait. Arrivé dans le bistrot, le docteur s’installa comme toujours à la même table, tout au fond de la salle… Et acheta comme à chaque fois, cigarettes, journaux et magazines, qu’il feuilleta en buvant des cafés crème. Pendant ce temps-là, ravis et pleins d’enthousiasme, ses enfants jouaient à d’interminables parties de baby-foot ou de flippers. Seulement, ce samedi-là, le docteur Malard avait bien du mal à rester calme, à se concentrer sur ce qu’il était en train de lire. Parce qu’aujourd’hui, il savait parfaitement qu’il ne parviendrait jamais à se détendre, bien au contraire… Et les mégots s’entassaient dans son cendrier sans qu’il s’en rendît compte. À peine une cigarette terminée, qu’il en reprenait une autre… C’est qu’il était très préoccupé, extrêmement soucieux ; plus que cela, même : il était carrément paniqué. Finalement, les jours avaient passé à une vitesse folle… Et le jour « J », ce jour tant espéré, tant attendu, arrivait à grands pas ! On y était presque… Le jour où tout allait se jouer, où tout devait se jouer. Alors, bien qu’il en fût extrêmement satisfait et soulagé, plus le moment se rapprochait, et plus il avait peur… Aussi le docteur Malard ne tenait-il plus en place, tenaillé par une nervosité grandissante dont il n’était plus maître ; mais en même temps, une grande joie l’empêchant de craquer le submergeait, à l’idée que sa vie allait enfin changer, et cette fois, dans le bon sens. Son cerveau en ébullition ne cessait de travailler, tandis qu’il semblait impassible, assis sur la banquette un peu inconfortable du café. Il regardait tout sans rien voir, ses mains soignées d’orfèvre de la chair pétrissant nerveusement les pages des magazines, et qui seules le trahissaient. Si le docteur était aussi paniqué, c’est qu’il songeait à ces derniers jours. Il se remémorait avec inquiétude, tristesse et lassitude les tout derniers évènements. Des évènements qui entravaient quelque peu la bonne marche de ce qu’il avait entrepris… Début août, il s’était enfin décidé à prendre la grande décision, celle qui l’engagerait pour le restant de sa vie. Mais seulement après l’avoir longuement mûrie, durant des jours et des jours. C’était donc pour lui une décision d’une importance capitale, d’une extrême gravité. Une décision devenue d’ailleurs absolument irrévocable, et à laquelle, hélas, Marion, sa femme, refusait toujours d’adhérer. Bien qu’il ait pourtant tout essayé depuis des mois pour la persuader, pour la convaincre, mais en vain… Elle continuait à ne vouloir rien entendre. Bien sûr, il le comprenait, elle avait deux enfants d’un premier mariage qui vivaient chez leur père, et qu’elle ne voulait pas laisser derrière elle… Mais lui aussi, était le père de deux grands fils issus d’une précédente union et auxquels il tenait également beaucoup ! Seulement, il estimait qu’ils étaient suffisamment grands et bien entourés, pour ne plus avoir besoin de lui trop fréquemment. Il trouvait donc qu’il devrait en être de même concernant les enfants de sa femme. Et puis, par la suite, rien n’empêcherait qu’il fasse venir toute la tribu au complet pendant les grandes vacances ! Comme à l’accoutumée… Là où il partait, il était certain d’en avoir les moyens. Il faudrait, certes, prendre quelques précautions… Il ne tenait pas à ce qu’on sache où il se trouve. Et maintenant, voici qu’on y arrivait… cela y était vraiment… Le moment fatidique se précisait. Dans quatre jours, mercredi premier septembre exactement, ce serait le grand départ ! Il poserait enfin le pied sur le voilier qu’il avait retenu à Saint-Malo depuis le 15 août, et en avant ! Finies toutes les turpitudes… Adieu la France et tout le reste ! Tout serait joué, et définitivement ! Enfin, presque… Mais pourquoi Marion s’obstinait-elle donc à ne pas vouloir le suivre ?… Peut-être pensait-elle qu’ainsi, il renoncerait à son projet ?… Elle savait pourtant bien que ce n’était plus un projet ! Que tout était maintenant en place, bien ordonné, bien établi… Qu’il était trop tard pour qu’il revienne en arrière. Mais elle faisait la sourde oreille, continuant à ne pas vouloir y croire, ou à faire semblant ! Elle s’y refusait totalement, obstinément… La politique de l’autruche, lorsque ça l’arrangeait ! Cela lui ressemblait bien… Bien sûr, il n’ignorait pas qu’elle détestait être en mer. Qu’elle n’avait pas le pied marin et avait une trouille bleue dès que ça gîtait un peu… Depuis leur mariage, durant ces cinq dernières années, elle ne s’était forcée à l’accompagner qu’une fois ou deux, tout au début. Ensuite, elle ne voulut jamais plus. Elle l’avait toujours laissé y aller seul, ou encore, avec les enfants, lorsqu’ils furent en âge et le souhaitaient. Mais il avait toujours su que cette situation la stressait… Et qu’elle tremblait à chaque fois pour Camilla et Marcus, encore si petits et vulnérables. Bref, qu’elle n’était jamais tranquille… Une des nombreuses raisons, sans doute, de sa nervosité croissante… Puisqu’elle était devenue, surtout ces derniers mois, de plus en plus nerveuse sans qu’il en comprenne d’ailleurs la raison véritable. Seulement voilà, il se trouvait que les enfants voulaient souvent l’accompagner. Et lui, justement, désirait leur faire aimer la mer… Comme son père la lui avait fait aimer autrefois. Alors, à présent que l’heure de ce départ tant voulu se précisait, était si proche, comment allait-il bien pouvoir s’y prendre, pour obliger Marion à venir ? C’est qu’il lui restait si peu de temps, pour parvenir à la décider… Et « L’obliger », oui, tel était bien le mot, malheureusement ! Il faudrait certainement la forcer pour qu’elle réagisse, pour qu’elle obtempère… Il n’avait jamais prévu de partir seul, ça n’aurait aucun sens ! Ce serait comme un abandon, et tel n’avait jamais été son dessein. Il tenait bien trop à sa femme ! Et à ses enfants, si adorables, encore si fragiles vu leur tout jeune âge, et qu’il fallait protéger. Ils avaient besoin de leur père comme de leur mère, qu’ils affectionnaient autant l’un que l’autre. Ses enfants, ses deux trésors… Et sa femme... Sa femme… Ah, Marion ! Son seul amour ! Il l’adorait. Il l’aimait tellement… Plus qu’elle ne le pensait. Mais il ne savait pas le lui dire ni le lui montrer. Dans sa famille, on n’était guère démonstratif côté affection… Il n’y avait pas été habitué. Marion devait en souffrir, c’était certain, et il en avait souvent conscience ; elle devait prendre cela pour de l’indifférence… Mais là-bas où ils iraient, rien ne serait plus pareil ! Il se laisserait aller… Il ne serait plus aussi coincé, il respirerait enfin. Il n’aurait plus les soucis d’avant, il lui montrerait tout son amour ; tout cet amour si fort, si profond, qu’il détenait toujours au fond de lui, prêt à ressurgir avec fièvre, mais qu’il avait enfoui par obligation, sous le poids des trop nombreux avatars qui l’avaient terrassé tout au long de sa vie professionnelle. L’empêchant du même coup de pouvoir donner libre cours à ses sentiments réels… Bientôt… Oui, bientôt, il pourrait l’aimer comme autrefois… Comme au tout début, au commencement de cette rencontre magique, où une fascination réciproque s’opérait instantanément entre eux à chaque fois. Et tous deux pourraient à nouveau revivre pleinement leur passion, peut-être même avec plus d’intensité, leur nouveau contexte s’y prêtant encore davantage… Mais, si… si malgré tous ses efforts pour la décider, Marion demeurait intransigeante et butée et ne le suivait pas ?… Eh bien, il aurait beau en être désespéré, mais ne pouvant la traîner de force, il était déterminé : il partirait de toute façon. Puisque son choix était définitif et qu’il ne voulait ni ne pouvait plus reculer ; puisqu’il avait tout prévu dans les moindres détails… Et il emmènerait ses enfants ; il était hors de question qu’il s’en séparât ; il avait assez souffert comme ça lors de son divorce, lorsqu’il avait fallu qu’il se résigne aux seuls droits de visite… Il ne voulait pas revivre le même calvaire une seconde fois. Peut-être que cela, et cela seulement, déciderait Marion, la ferait changer d’avis, l’obligerait à venir… Elle ne supporterait sans doute pas d’être privée de ses enfants. D’autant qu’elle aussi était marquée par son divorce pour les mêmes raisons… Elle préfèrerait encore partir, très certainement. De toute manière, en admettant même qu’elle restât dans un premier temps, – sans doute par fierté, pour ne pas céder, ne pas avoir l’air d’abdiquer trop rapidement – il était presque sûr qu’elle craquerait tôt ou tard, et sûrement très vite, et qu’elle les rejoindrait par la suite… Du reste, il s’y emploierait sans répit. C’est pourquoi plus le docteur Malard voyait avec bonheur les jours s’enfuir, et plus il appréhendait en même temps la chose. Réalisant plus que jamais le mal qu’il aurait à ce que Marion changeât d’avis, combien elle n’avait vraiment pas du tout envie d’entreprendre un tel voyage… Un voyage qui semblait lui paraître avec certitude comme étant une aventure par trop hasardeuse, malgré qu’il usât de tous les arguments possibles pour enfin chasser tous ses doutes. D’ailleurs, n’avait-elle pas déjà acheté les cartables des enfants pour la rentrée des classes prochaine ?… Elle les avait déposés bien en évidence sur une étagère, comme pour le narguer, comme pour lui signifier qu’il perdait son temps à vouloir la convaincre ; que leur vie était ici, ne pouvait être que là, et qu’on ne pouvait déroger à certaines habitudes essentielles… Ne lui avait-elle pas également pris des rendez-vous pour tout le mois de septembre sur son carnet, à son cabinet médical de Caen ?… Comme pour le dissuader de s’en aller ? Comme pour lui dire qu’il fallait qu’il reste, puisque de nombreux patients avaient besoin de lui ?… Pourtant, elle savait bien que tout cela n’était qu’illusoire, elle savait bien, que… Le docteur Malard venait de croiser sans le vouloir le regard du buraliste, lequel était justement en train de l’observer du coin de l’œil ; ce dernier détourna aussitôt les yeux discrètement, feignant de s’intéresser à de nouveaux clients ; mais à part lui, aujourd’hui, il trouvait l’acupuncteur un peu tendu, un peu nerveux ; lui, d’habitude toujours si calme, tournait machinalement les pages des magazines d’un geste un peu brusque, l’air ailleurs, comme s’il pensait à autre chose et ne lisait pas. Il n’en fit pas l’observation, il ne se le serait pas permis, même en plaisantant, bien que le praticien fût admis au village comme quelqu’un de pas fier et de plutôt sympathique. Il était habitué au docteur, à ce client pas comme les autres, qui n’était jamais loquace avec qui que ce soit, mais dont les gens de Tilly-sur-Seulles, y compris lui-même, s’étaient plutôt bien accommodés, respectant son espèce de mutisme bienveillant et ne s’étonnant plus de ses silences ; parce que le toubib était gentil juste ce qu’il fallait, n’hésitait pas à venir lorsqu’on avait besoin de ses services, avait souvent fait régresser certaines maladies avec ses petites aiguilles, (alors qu’on avait essayé sans succès bien d’autres traitements auparavant) et n’insistait jamais si l’on avait du mal à le payer ; et c’était là le principal, c’était même plus que ce que les gens attendaient. En outre, tous les villageois avaient pu constater que sa femme et lui étaient la discrétion même, ce qui plaisait plutôt dans ce petit coin de France où une certaine pudeur était de mise ; quant à leurs enfants, tout le monde les aimait : ils étaient aussi mignons que bien élevés. À cause de tout ceci, le docteur avait de quoi être bien accepté par tout un village, et même respecté… Yvan Malard, qui avait aussitôt repris le fil de ses pensées, à cet instant précis était en train de se dire : « Mais enfin… Je ne comprends pas ! Pourquoi Marion ne veut-elle pas tirer un trait sur une vie qui l’ennuie, puisque je lui en donne justement l’occasion ?… Je me rends bien compte, contrairement à ce qu’elle pense, qu’elle ne s’épanouit plus… Que depuis environ deux ans, elle ne trouve plus de goût à cette « routine » qui est devenue la sienne, comme elle dit. Emmener chaque jour les enfants à l’école, aller les chercher, s’occuper des courses et du ménage, et venir trois fois par semaine tenir le secrétariat de mon cabinet de Caen, ne la satisfont plus. Je l’ai vue petit à petit déprimer… Et voici que maintenant, elle qui n’aspirait pourtant qu’au calme et aux plaisirs champêtres, elle qui détestait la vie citadine, ne trouve plus plaisir non plus à habiter dans un petit village… Même si elle avait tout d’abord adoré notre maison du hameau de Juvigny, dans ce charmant village qu’est Tilly-sur-Seulles… À l’époque, pourtant, les rénovations apportées à cette ancienne bergerie pour la transformer en habitation fonctionnelle semblaient la combler de joie… Elle avait même accepté avec enthousiasme, alors que les travaux n’étaient pas terminés, qu’on y fasse notre repas de mariage avec la famille et les amis… Notre mariage… Le 16 juillet 1994… Cinq ans déjà ! C’est si loin… Ah, cette belle journée, tous réunis à table à l’ombre du pommier !… Et lorsqu’elle avait emménagé définitivement dans notre maison enfin prête, elle était toujours aussi enchantée… Je la revois encore, toute excitée, riant de plaisir. Découvrant tout avec une ineffable joie. Visitant chaque pièce avec grand enthousiasme… Même par la suite, durant les premières années, je ne l’avais jamais vue une seule fois s’ennuyer. Elle trouvait alors toujours tout et n’importe quoi le plus charmant du monde… Les balades à vélo le dimanche dans la campagne environnante, le long de la Seulles où l’on se baigne l’été… Juste à côté de la maison ! Les pique-niques, les grillades en plein air… Et les bains de soleil en juillet et août sur les plages de Saint-Malo… Seulement, voilà, c’était au début… ». Et c’était bien après que tout avait changé, ainsi qu’avait pu le constater Yvan Malard, continuant d’y penser. Petit à petit, insidieusement, un certain ennui s’était emparé de Marion, semblant la ronger de l’intérieur. Et plus grand-chose ne semblait l’intéresser ; hormis peut-être, malgré tout, les trois jours par semaine où elle venait rejoindre son mari au cabinet médical. Il est vrai que là, elle n’était plus tout à fait la même : elle redevenait affable, souriante, semblant revivre ; d’ailleurs, tous les patients l’appréciaient. Le docteur s’était alors dit que la ville semblait maintenant mieux lui convenir que la campagne. Sans doute aussi, parce que l’aménagement de leur maison n’avait pu être continué, faute d’argent… Leur intérieur, pourtant meublé et décoré à l’ancienne comme ils l’avaient tous deux souhaité, était néanmoins rudimentaire, manquant de réel confort. D’autant que la Seulles, cette rivière toute proche, trop proche, y était également pour quelque chose ; aussi charmante et agréable qu’elle fût, elle apportait aux riverains pas mal d’inconvénients. Notamment, une humidité permanente dans la maison, qui obligeait à protéger les appareils ménagers en les isolant ; comme le réfrigérateur, par exemple, installé sur cales… Avec, en prime, une moisissure obligatoire sur tous meubles et tissus, ainsi que sur certains murs recouverts de salpêtre par endroits. D’où, une odeur persistante de moisi dans toute l’habitation… Et puis, il y avait de surcroît les inévitables rats venus de la rivière, et qui s’aventuraient parfois dans la maison, en quête de nourriture… Mais il ne fallait surtout pas mettre de « mort-aux-rats », par peur d’empoisonner leurs deux chats, qui, eux, réussissaient parfois à attraper les rongeurs, qu’on retrouvait alors occis dans l’une des pièces. Ce qui provoquait à chaque fois une certaine panique chez la mère et les enfants… Tout ceci avait évidemment de quoi faire déprimer n’importe quelle ménagère. Marion n’y échappait pas. Elle n’avait sans doute pas évalué à juste titre tous ces inconvénients, en acceptant de venir habiter là. À présent, elle devait sûrement déchanter… Certainement une autre des raisons de sa nervosité. Et le docteur Malard s’en voulait amèrement de faire vivre ainsi sa femme et ses enfants, dans l’ébauche de ce qu’il avait souhaité être un paradis. Malheureusement, ses revenus n’étaient pas suffisants ; ils ne lui permettaient pas de pouvoir apporter d’autres rénovations, qui seraient beaucoup trop coûteuses ; les précédentes, déjà énormes, n’étaient même pas fini de payer et tiraient très dur sur ses finances… Ni de les emmener ailleurs… Pas plus que d’offrir à sa femme les services d’une employée de maison, comme elle le souhaitait et l’aurait mérité… Mais Marion le savait bien. Et pour cause : lorsqu’elle travaillait au cabinet médical, c’était à elle que les patients réglaient le montant de leur consultation. Elle tenait à jour la comptabilité du cabinet sur son ordinateur ; elle connaissait parfaitement les recettes et les dépenses, ainsi que le maigre bénéfice qui en résultait… Elle n’ignorait donc pas non plus que depuis plusieurs années il était harcelé par les caisses sociales… La CARMF et l’URSSAF le poursuivaient parce qu’il refusait de payer ses cotisations. S’il refusait, c’est qu’il ne le pouvait pas, elle n’avait pu que le constater. Alors, depuis le temps qu’il ne les payait plus, évidemment, leur montant avait atteint une somme exorbitante… Si exorbitante, qu’il lui était devenu tout à fait impossible de les honorer. Elle le savait aussi, et ils en avaient d’ailleurs parlé plusieurs fois sans trouver de solution. Et, le pire, c’est qu’à présent, on le menaçait de saisie. Ça, elle le savait également… L’étau se resserrait, il était pris à la gorge. Marion, très certainement, devait énormément s’angoisser en y pensant ; et il était plus que certain qu’elle devait en avoir assez d’une telle situation… Yvan Malard se sentait donc acculé, pressé comme un citron. Il ne savait pas du tout comment s’en sortir et vivait perpétuellement avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Son caractère, déjà plutôt renfermé, en avait encore pris un coup supplémentaire et ne s’en était que plus accentué. Mais comment aurait-il pu satisfaire ce paiement ? Il avait beau avoir une assez bonne clientèle, avec les impôts, les charges de toute sorte l’assaillaient de toute part… Et cela ne lui laissait à la fin du mois que tout juste de quoi pouvoir subvenir à peu près décemment aux besoins des siens. Il était évident qu’il se fût trouvé un peu plus à l’aise s’il n’avait eu à verser une pension alimentaire pour ses fils. Mais à peine plus… Tout cela, Marion le savait bien, se répétait le docteur. Alors, pourquoi s’accrochait-elle à de l’éphémère ? À du dérisoire ?… Alors qu’il avait trouvé une solution, « la » solution, et qu’il lui proposait du solide, du vraiment fiable ?… De quoi se refaire, de quoi tout recommencer ? À quarante-cinq et quarante-trois ans, ce n’était pas trop tard, mais il était grand temps… De quoi réaliser tout ce à quoi il tendait depuis toujours, et en rendant tout le monde heureux ? Ils vivraient tous dans un pays magnifique, merveilleux, où il fait toujours beau et chaud. Où la végétation est exubérante et ses parfums subtils et voluptueux… Où les plages étincelantes de blancheur sous un soleil toujours présent, offrent leur sable velouté et l’ombre de leurs cocotiers se reflétant sur une mer tiède et transparente… Où l’on peut nager, se bronzer, et faire du bateau toute l’année. Où les gens vivaient simplement et avaient l’air plus gai… Avec qui il devait donc être plus facile de nouer d’agréables relations amicales et bon enfant, sans arrière pensée aucune… De vraies relations, d’où toute hypocrisie serait bannie et avec qui la vie deviendrait un bonheur permanent et durable. Et surtout, où on le laisserait pratiquer la médecine selon ses aspirations… Une médecine qui donnerait de bien meilleurs résultats qu’ici, il en était certain ; puisqu’il pourrait se servir, comme il l’avait toujours désiré, de médicaments non autorisés en France. Et quand bien même, si, sur place, il se trouvait une autre opportunité intéressante à saisir… Il pourrait néanmoins pratiquer occasionnellement ses séances d’acupuncture, renforcées d’un traitement à sa façon. Parce qu’en tant que médecin généraliste et acupuncteur, il avait mis au point une thérapie qu’il jugeait sans faille : mais c’était avec ces médicaments interdits, qu’il avait fait venir de Suisse et de Belgique… Et on avait tôt fait, alors, de le remettre en place, pour « Exercice illégal de la pharmacie ». « De toute façon, tout a mal commencé pour moi dès le début », se souvint le docteur Malard avec amertume. « Déjà, ma thèse n’avait pas eu très bon accueil, et je voyais bien que mes pairs la dédaignaient poliment… D’ailleurs, c’est bien pourquoi j’avais préféré quitter le milieu hospitalier et m’installer avec un autre médecin. Là, je pensais être enfin tranquille pour exercer selon mes souhaits… Mais non ! Il a fallu que, là encore, on ne me foute pas la paix ! Et ma réputation de toubib en a pris forcément un sale coup : le Conseil de l’Ordre des médecins m’est tombé dessus et m’a suspendu trois mois, pour des pratiques soi-disant peu orthodoxes ! C’était un comble ! Alors que mes patients, eux, étaient satisfaits… « N’est-ce pas surtout ça qui compte ? Parvenir à soigner ses malades avec un résultat positif ? Les soulager, et même, souvent, les guérir ?... « Des reproches, toujours des reproches… et injustifiés ! On vous juge, sans même vouloir approfondir ! Sur la forme, et non sur le fond ! « Franchement, il n’y a vraiment qu’en France qu’on est aussi sectaire, aussi conservateur, aussi retardataire ! Eh bien, moi, je dis : vive une médecine libre, lorsqu’elle s’avère bonne, non dangereuse et qu’on en a toutes les preuves ! Après tests et résultats concluants, naturellement … « En tout cas, ce n’est pas étonnant, finalement, que beaucoup partent ailleurs ! Là où on nous laisse notre libre arbitre, dans la mesure où il est reconnu que ce qu’on fait est un bien pour la société. Et surtout, là où les charges de toutes sortes ne viennent pas nous enfoncer un peu plus, mais où, au contraire, on reçoit bien souvent de précieuses aides financières… « Voilà pourquoi je veux partir à tout prix ! J’en ai plus qu’assez de tous ces tracas, c’est devenu intolérable ! Invivable… « Bon sang ! Marion devrait pourtant comprendre que ce ne pourrait être que bénéfique pour nous tous… Envolée, alors, sa nervosité, j’en suis certain ! Elle n’aurait plus d’idées noires et plus besoin de recourir à certains dérivatifs… « Comme ces séances de relaxation par hypnose, où elle se rend maintenant de plus en plus fréquemment… Quelle bêtise ! Quelle dépendance ! Je ne le supporte pas, ça m’exaspère ! C’est vrai, ça ! A-t-on idée de se laisser manipuler de la sorte ! D’accepter de n’être qu’un pantin entre les mains, de…. de…. qui sait ? Peut-être un charlatan ! C’est carrément contraire à mes principes. J’ai beau être un peu marginal dans ma profession, j’ai malgré tout certains principes, et il y a tout de même des limites ! « Évidemment, ça l’irrite que je le lui fasse observer… Elle le sent comme une intrusion, comme un acte de phallocrate autoritaire dans ses choix personnels ; alors que c’est le médecin qui parle et qui essaie de la préserver… Mais elle ne le voit pas ainsi, et plus je critique, et plus elle est nerveuse. Et plus elle court chez son hypnotiseur ! « Le cercle vicieux… « J’ai sans doute tort. Mais quand même, c’est bien la preuve que ça ne va plus. Même entre nous… « Parce que notre couple, il faut bien le reconnaître, n’est pas au mieux de sa forme depuis déjà un certain temps... « Quand je pense à nos premiers ébats amoureux… Si intenses, si passionnés ! Alors qu’à présent, ils sont de plus en plus espacés, de plus en plus plats, de plus en plus fades… Les plaisirs du lit sont devenus rares. D’ailleurs, depuis plus d’un mois maintenant, ils n’existent même plus… Plus de ces câlins affectueux, qui nous rapprochaient tant… De la faute à qui ?… « Ça me rend malade, ça me rend fou. Fou de douleur ! Et Marion est loin de s’en douter, j’en suis pratiquement sûr… « Mais comment avons-nous pu en arriver là ? « Pourtant, ça ne vient pas de moi, j’en suis certain… ça ne se peut pas. Non, vraiment, je ne le pense pas. Pour Marion, je n’en sais rien, mais quant à moi, je suis toujours amoureux comme au premier jour… Ce jour merveilleux de notre coup de foudre… « Oui, ce fut bien un coup de foudre, comme il en arrive peu souvent… Nous éprouvions alors une telle attirance physique ! « Pourquoi, maintenant, est-elle ainsi avec moi ? Aussi indifférente, aussi froide ?… Est-ce vraiment ma faute ? Pourquoi ne me comprend-elle plus ? Pourtant, elle devrait bien voir que je l’aime, qu’elle m’attire toujours autant… Elle est si belle ! J’aime tout, en elle. Son visage si romantique… le bleu de ses yeux, ses épais cheveux noirs… Son corps mince et souple aux formes épanouies, à la silhouette harmonieuse… Ses sourires et ses rires… sa douceur et sa patience, sa sensibilité et sa gentillesse… En fait, elle a bien des qualités et je lui trouve peu de défauts… « Après mon premier échec sentimental, c’était un vrai miracle. Une rédemption ! « Mais je n’arrive pas à lui parler, à le lui dire… J’en ai pourtant souvent envie… Je ne suis qu’un idiot ! C’est pourtant sans doute ce qu’elle attend. Toutes les femmes attendent qu’on leur parle, qu’on le leur dise… Elles n’attendent que ça. Je sais… Je le sais bien ! « Je sais, mais je ne peux pas. Le parfait crétin… « C’est vrai, que je suis trop renfermé… L’introverti, c’est moi ! « L’ours Malard, la gueule en pétard ! », comme me charriaient mes anciens copains carabins… « Mais, ailleurs… Ailleurs. Oui, ailleurs, je le pourrai ! Tout sera différent. « À moins que ça ne serve plus à rien et que je ne lui plaise plus… Puisque ça n’a plus l’air réciproque. Mais pourquoi en serait-il donc ainsi ?... Qu’ai-je bien pu faire… ou ne pas faire ? Qu’aurais-je pu provoquer d’irrémédiable sans m’en douter ?... Ce ne serait pas ce départ, tout de même… Non… cela remonte bien avant… « Parce qu’il est certain que cela fait longtemps maintenant que nos relations se détériorent. Je vois bien que Marion invoque de plus en plus fréquemment tous les prétextes possibles : tantôt un mal de tête, tantôt une grosse fatigue ; il y a toujours quelque chose… Je ne suis pas dupe, je vois bien qu’elle est lasse de tout, y compris de moi… « Il n’y a que les enfants qui aient droit à toutes ses faveurs… Mais ça, c’est tant mieux ! Je ne suis que trop content que ma deuxième femme soit aussi maternelle… ». Yvan Malard s’arrêta un instant dans sa diatribe, dans son monologue intérieur, afin de donner quelques pièces à Camilla venue lui en réclamer pour continuer ses parties avec son frère. Puis il reprit le cours normal de ses pensées. « Ce ne serait tout de même pas cet hypnotiseur ?… ». Pourquoi allait-elle de plus en plus souvent à ses séances ?… Cet homme, lui, en faisait ce qu’il voulait, lorsqu’elle était endormie. Pourquoi acceptait-elle cette dépendance-là et pas la sienne ?… Des séances de relaxation ! Des séances de relaxation… Mon Dieu, mais de quelle sorte ?… Qu’est-ce qu’il en savait, après tout ? Et puis, pourquoi Marion était-elle aussi pressée d’y aller à chaque fois, hein ?… Et pourquoi, surtout, n’était-elle pas ensuite complètement sereine en revenant ? Bien relaxée, elle aurait pourtant dû être suffisamment détendue pour accepter ses avances ? Voire même, pour les provoquer, pourquoi pas ? Autrefois, elle n’était pas si farouche… Elle n’était pas la dernière à… Il trouvait cela bizarre… Et voilà que depuis, il était devenu jaloux de tous ceux qui croisaient le regard de sa femme ! Et cela aussi, ça énervait Marion. Jaloux et ombrageux, lorsqu’il la voyait sourire à d’autres hommes… N’importe lesquels : ses clients, les jeunes gens du village, et même leurs amis communs !… « Mais je ne veux pas la perdre, je ne le supporterai pas ! Je l’aime trop ! Il faut qu’elle vienne ! », s’écria intérieurement le docteur avec fièvre. « Il faut que nous partions définitivement, une fois pour toutes… Qu’elle me suive et qu’on n’en parle plus… Qu’on tire un trait sur tous ces gâchis, sur tous ces ratages !… Qu’on laisse derrière nous toutes ces merdes qui nous pourrissent la vie, qui nous détruisent à petit feu, qui nous étouffent… « De l’air pur ! Ailleurs, j’en suis sûr, on se retrouvera comme au début… De l’air ! J’ai besoin d’air. J’ai besoin de respirer, et Marion aussi… « Il faut absolument que je parvienne à lui faire comprendre que c’est la seule solution pour nous tous… ». Le docteur Malard levant la tête, sentit sur lui l’œil légèrement étonné du buraliste ; il réalisa qu’il manipulait depuis assez longtemps les magazines de façon machinale, en regardant ailleurs, et qu’il devait avoir un air inhabituel le rendant étrange aux yeux du commerçant. Il consulta sa montre. Il était temps de rentrer. Il appela ses enfants et après qu’il eût réglé sa consommation sans un mot à l’homme derrière son comptoir, tous trois sortirent sans prononcer une parole. Habitués au silence de leur père qu’ils adoraient, Camilla et Marcus ne disaient jamais grand-chose en sa compagnie. Le dialogue avec lui n’était pas nécessaire ; à ses comportements et ses regards, ils ressentaient son affection. Ils étaient surtout heureux qu’il soit avec eux et que dans la rue il les tienne affectueusement par la main. | |
| Par Justine Mérieau | 1 commentaire(s) | Commenter | Lien | Signaler | |
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