Retour sur William T. Vollmann
A l'occasion du Festival America

Le blog littéraire permet d'entrouvrir des portes. Dans les pages qui suivent, inhabituellement longues pour la critique d'un ouvrage sur le blog topolivres, je me suis résolue à partir aux origines de la lecture d'un auteur, à mon aune. Ainsi qu'à celle de topolivres, magazine pour lequel j'ai rencontré William T. Vollmann à l'occasion de la parution de La Famille royale. Je vous propose ici une critique... kaléidoscopique.

Il était excessivement tôt, ce jour-là, pour aller interviewer un écrivain. Un écrivain américain, en plus. Le fantôme d'Hemingway m'indiquait l'horloge d'un doigt gourd, l'air sérieux, pour une fois. Les cafés n'étaient pas encore ouverts dans ce coin reculé du XVème arrondissement où pas un chat noir n'aurait tenté l'escapade de l'année, même farfelue. Nous avions tout de même trouvé une boulangerie aux croissants assoupis. Unanimement, à la bonne adresse, nous avons levé les yeux. Nous étions les premiers arrivés et nous ne possédions aucun code d'accès. Nous profitâmes d'une ouverture subreptice de la porte cochère pour nous mettre à l'abri d'un trottoir à la monotonie édifiante. Le concierge veillait, qui semblait tout droit tombé des films collaborationnistes les plus ingrats à revoir : ceux qui révulsent. Vêtu d'une blouse grise comme on n'en fait plus guère, il se tenait prêt, les coudes au corps, à exiger nos pièces d'identité pour réunion illicite dans un hall d'immeuble parisien. Nous sommes entrés avec l'attachée de presse de l'auteur à qui nous rendions visite : William T. Vollmann. Le concierge disparut dans une abysse plâtreuse, quelque part dans le couloir, en maugréant. Il allait attendre avec convoitise notre départ, guettant un crime que nous laisserions peut-être dans notre dos afin de calmer ses instincts morbides. Mais très vite nous n'avons plus du tout songé à lui. Une porte s'ouvrait au détour d'un escalier en désordre, au bout de couloirs manoeuvriers tournant sur eux-mêmes. Une vraie planque. Un géant nous attendait là, remplissant tout l'espace. Il était lui-même une porte. Il pivota, nous serra la main avec une joie que l'on pensa factice tout en flairant qu'il n'en était rien. Cet écrivain était diablement content de recevoir du monde, même aussi tôt. Que la presse internationale lui tresse des éloges ou non n'avait rien à voir. Vollmann est un écrivain profondément généreux. Structurellement. Claro, qui écrit Vollmann en français, en même temps qu'il écrit en son nom des livres littéralement inouïs (Verticales), était déjà à ses côtés. Vollmann me proposa du whisky et je dis : "oui". Il était 9h du matin.

C'est ce que l'on appelle une scène d'exposition. Je m'en rappelle explicitement, dans ses détails les plus anodins, car je venais de lire La Famille royale et je savais que topolivres ou pas, je n'allais pas passer à côté de ça. Vollmann était issu directement d'une autre de mes lectures, celle d'Arno Schmidt, avec lequel il n'avait visiblement rien de commun, sinon la projection de mes yeux sur son livre autant que sur ceux de Schmidt. Les deux auteurs étaient réputés "difficiles". Et je me demandais, une fois de plus, plus d'un an après avoir créé ce magazine, topolivres, ce que pouvait bien vouloir dire "difficile". Derrière ces deux-là d'autres gisants se tenaient en embuscade, Welles, Joyce. Mais ce que je voyais, c'est que Vollmann n'était jamais méprisant à l'égard de ses lecteurs. Il ne les idéalisait pas. Il savait que quelque part, ils existaient. Et tout comme lui je gageais qu'ils étaient très nombreux. Jusqu'à ceux qui se trouvaient encore écartés de leur lecture par le goût faillible des critiques, décrétant les auteurs qu'ils ne lisent - ou ne comprennent pas - insurmontables. "Difficile" ? Non, tel n'était pas le terme approprié. Monumental, ambitieux. Ça oui, ses livres l'étaient. Mais je ne sais pas que les hommes fuirent les cathédrales titubant vers les cieux, évitèrent les pyramides géométrisant l'idée de la mort, fermèrent les paupières devant les fresques démentes des peintres anamorphiques de la Renaissance, s'assourdirent devant les vertiges éblouis des opéras de Mozart. Bien au contraire, ils recherchèrent constamment l'apaisement inespéré que procurent les projets démesurés.

Marche arrière / Des années auparavant, je me trouvais à France Culture (le Panorama entre autres) et à la Quinzaine littéraire; Maurice Nadeau s'apprêtait à publier Soir bordé d'or, le tapuscrit d'Arno Schmidt. J'avais plongé dedans à sa suggestion et je savais que je ne remonterais jamais complètement à la surface de ce livre dont la poésie ivre m'avait ravie. Au moment de créer topolivres, j'appelai Claude Riehl, le fabuleux traducteur d'Arno Schmidt, à mes côtés. J'avais besoin de sa patience de bouddha, de son rire de Falstaff. Je le voulais comme témoin. topolivres lui fera connaître Pierre Senges et Eric Chevillard. Claude écrira des articles. Ce n'était pas facile de le convaincre de jouer au critique. Il détestait ça. Cependant le spécialiste qu'il était comprenait parfaitement que je veuille ouvrir grand les portes. Question de "montage" (comme au cinéma), question d'esprit éditorial plutôt que clichetons éternels sur le choix d'auteurs plus ou moins hype ou ringards, les fameux auteurs "dont on parle". Je ne crois pas à ces catégories éculées. Un livre est un livre est un livre. Il vaut le coup. Ou pas. Les intentions ne comptent pas, pas plus que le masque que l'on porte au visage. Seul le livre porte le mystère de son équation. Ou non : il est vide. Et c'est tout. La Mort de Don Juan de Patrick Poivre d'Arvor, par exemple, demeure l'un des livres les plus fous, les plus étranges écrit sur la disparition-déflagration d'un cerveau mixé dans le grain de la télévision. De nombreux rubriqueurs ont quitté topolivres, au moment où j'ai publié la critique positive et fouillée de ce livre. Ils ne sont pas partis parce qu'ils n'étaient pas d'accord avec l'analyse (j'adore ça), ils sont partis parce que topolivres chroniquait Patrick Poivre d'Arvor (je hais ce racisme-là). Je n'en reviens pas (encore). Le personnage public cachait le livre, à leurs yeux. Ils ne voyaient pas à quel point la performance était troublante, et aussi, réussie stylistiquement. Où va se nicher l'esprit de clan ? La volonté forcenée d'exclusivité ? Le pouvoir ridicule de démarcage vis-à-vis des autres ? Ce qui n'empêche pas le même auteur de guigner le Goncourt pour un ouvrage paru cette année (que je n'ai pas lu) en faisant ce qu'il faut stratégiquement pour l'obtenir, du haut du pouvoir parfait qui est le sien, et dont rendait compte de manière absolutiste La Mort de Don Juan.
Nous étions partis des années auparavant, avec Claude Riehl, pour Bargfeld, le pays de Schmidt, enregistrer un documentaire pour la radio. Arno Schmidt était alors tout à fait méconnu en France, à l'exception de quelques amateurs perclus d'admiration. Ce que je voyais là encore, c'est que Schmidt n'était jamais méprisant à l'égard de ses lecteurs. Il ne les idéalisait pas. Il ne rêvait pas d'eux. Mais il savait que quelque part, ils existaient. Et je voulais que Schmidt paraisse dans le paysage de topolivres jusqu'à ce qu'il occupe, pour les lecteurs du magazine, le vaste territoire qui était naturellement le sien. Tout comme en Allemagne, son pays d'origine, je souhaitais qu'il atteigne la diversité confondante des lecteurs sans clivages. Il serait présent dans ce magazine "populaire et pointu" jusqu'à ce qu'il soit lu sans préjugés de "difficulté".
Aujourd'hui, si je regrette infiniment l'arrêt momentané de la parution de topolivres pour raisons économiques et contexte de presse française sinistrée, tout cela n'est rien face au manque creusé par la disparition de Claude Riehl et celle de Christophe de Ponfilly, deux accompagnateurs fidèles et proches, sur lesquels le journal s'est considérablement appuyé, à travers mes doutes.

Marche arrière, encore / A l'orée de la création du magazine était apparu un autre éléphant, l'un de ces pachydermes qui ne se déplace qu'en faisant vibrer le sol autour de lui. J'étais venue écouter Danielewski (traduit par Claro lui aussi, il n'y a aucun hasard) dans une librairie du XIVème arrondissement. Je venais de découvrir La Maison des feuilles. Impossible de ne pas en parler, de ne pas le faire connaître. La décision de réaliser topolivres s'est ancrée fortement ce jour-là, à partir du plaisir que j'avais à écouter Danielewski et Claro. Leurs lectures. La liberté dont ils faisaient montre. L'enthousiasme inédit du public dont les réactions préfiguraient le succès des lectures publiques. Ce que je voyais surtout, c'est que Danielewski n'était pas méprisant à l'égard de ses lecteurs. Il ne les idéalisait pas. Il ne rêvait pas d'eux. Mais il savait que quelque part, ils existaient. Et tout comme lui je gageais qu'ils étaient déjà nombreux. Ils le furent et le seront de plus en plus au cours des années à venir.

Il existe selon moi deux types de magazines littéraires. La revue qui fédère et propulse un clan d'auteurs, lesquels usent de leur marginalité apparente afin d'accéder rapidement à l'écurie des éditeurs les plus en vue. Certains de ces opportunistes sont doués, et les éditeurs se réjouissent de l'existence de ces catapultes littéraires qui leur procure de la chair fraîche de qualité, relativement déjà préemballée, formatée au goût du jour qu'elle aura elle-même veillé à mettre en place. Antédiluvien cheval de Troie, ce type de revue littéraire a une utilité autarcique sans aucun effet réel d'altruisme.
La plupart de ces auteurs archétypiques s'incarne dans des narcisses mal dégrossis. Tel est depuis la nuit des temps le fonctionnement des revues élitistes.
Au regard des jours qui nous attendent, je suis pour la seconde voie, celle du magazine populaire, qui refuse l'exclusive du goût, et se fait taper sur les doigts pour ça.

Aussi la question essentielle que je me posais ce matin-là était la suivante : comment installer Vollmann sur l'un des fauteuils de topolivres, comme nous l'avions déjà fait avec Danielewski, Schmidt, Quignard, Schiffrin, Sean Scully, et démontrer que ces visions-là sont compréhensibles par tous. Qu'il s'y trouve développé un nombre restreint de questions, posées par chacun différemment. Dans une diversité de styles et de trajectoires, voire de contes, qui donnent le désir à chacun de passer le relais. Le fameux chuchotement des lecteurs entre eux. Ce que l'on nomme le bouche à oreille.

Le public français a accueilli en 2004 d'une manière phénoménale La Famille royale, ouvrage de Vollmann volumineux, pour lequel Actes Sud risqua une diffusion d'importance gageant que les journalistes aimeraient le livre et le public peut-être moins. Ils pensaient à un succès d'estime. Ils obtinrent une reconnaissance inespérée.
Vollmann avait été repéré depuis quelques années par quelques lecteurs déterminants, des libraires et des universitaires. L'éditeur, contre toute attente, en vendit plus que prévu. J'ai lu quelques bons papiers et malheureusement beaucoup vu les journalistes gloser autour de Vollmann : le journaliste, l'aventurier, l'homme d'action qui se propose de réaliser une oeuvre monumentale à hauteur de sa démesure. Certains tentèrent même de glisser le livre sous la carapace du personnage Vollmann, se moquant de sa dégaine de grand reporter. Mais le livre parlait pour lui-même, impossible à bâillonner.

Une fois installés, ce jour-là, nous avons mis quelque temps à entamer l'entretien. Nous parlions peinture, fournitures et pigments. Les pinceaux, pastels et fusains avaient entièrement envahi la maison, les pots et les calques jonchaient le moindre espace plan. Vollmann dessine, peint, photographie dès qu'il le peut. Son tout premier moyen de survie, j'ai pensé. Sacré choc : nous aimions au moins autant l'art que la littérature. A parts égales. Et non... l'un n'était assurément pas la même chose que l'autre. Pratiques transversales. William T. Vollmann est également doué dans les deux pratiques. Un artiste complet. Hors norme. Je lui demandai aussitôt des dessins pour l'entretien. Pas pour illustrer. Pour faire face.

J'étais accompagnée d'un stagiaire qui rêvait de faire du cinéma autant que d'écrire, un jour peut-être. Ce matin-là il arriva totalement camé ; il ne parlait pas un mot d'anglais, ne comprenait pas non plus ; j'avais envisagé que la mélodie des sons, le visage expressif de Vollmann, les traductions de Claro, l'éveilleraient. Peine perdue, il partit se réfugier dans la voiture. J'ai toujours pensé que le rendez-vous n'était pas manqué pour autant. Ce garçon au talent évident faisait mine de ne s'intéresser à rien, tout en se laissant imprégner par tout ce qu'il percevait ; j'étais sûre qu'il avait tout photographié en silence, avant d'aller déplier tout ça dans ses rêves. On rencontre de nos jours des personnalités diverses dans les organes de presse. La presse écrite n'attire plus vraiment le journaliste idéaliste ni le fort en thème, elle recueille des pigistes défaits, échoués sur la lagune littéraire faute de mieux, devenus cyniques par habitude et flatteurs sans objet. Ils s'affublent parfois de titres usurpés pour mieux se sentir à eux-mêmes. Parfois, cependant, une perle rare arrive, et c'est miraculeux. Compte tenu de la formation accélérée que permet une petite structure telle que topolivres, au sein de son groupe de presse culturel et indépendant, je prenais toujours garde, même rudement, à faire avancer les prétendants à l'écriture, en leur faisant vivre l'aventure. Il est vrai que la condition de pigiste est pitoyable. A topolivres, nous ne pouvions payer nos plumes qu'une fois sur deux ou trois. Pathétique. Les plus zélés nous suivaient malgré tout parce que nous commencions et qu'ils sentaient la fougue, le désir des lecteurs. J'avais envoyé quelque temps auparavant le jeune homme doué que j'évoquais plus haut à un festival littéraire et sélectif, à Lyon. Il en avait fait une relation exemplaire, sans préjugés aucun. C'était précisément ce que je voulais. Mais là-bas les critiques encartés l'avaient moqué. C'était un employé, qui jouait souvent au coursier, il ne s'en était pas caché et donc il n'était même pas question qu'il aspire à la critique littéraire. De bons critiques littéraires, je ne connais que ceux qui savent lire. C'était son cas. Vollmann avait suivi tout ça - l'entrée puis l'éclipse de ce garçon qui se retirait du jeu sans même avoir lancé son premier dé - d'un oeil calme. Il connaissait le monde et avait jaugé cette fausse entrée sans se formaliser. Rien, du reste, ne semblait pouvoir le formaliser, sinon l'injustice et sans doute aucun la connerie, la vilénie. Il me raconta que des homeless habitaient juste devant chez lui, dans son entrée. C'était un accord entre eux et lui. Vollmann avait l'habitude du monde qui va et vient. Il publiera très prochainement aux Etats-Unis un court traité sur la pauvreté. La pauvreté vue et racontée par ceux qui la subissent, ses protagonistes.

La Famille royale est une fresque qui se propose de tout dire, ponctuellement, de la vie de quelques personnages emblématiques : des prostituées, des hommes et leurs femmes, au sein d'une ruche-ville imaginative et violente. C'est Manhattan Transfert de Dos Passos revu et corrigé. Du Damien Hirst si l'on veut trouver un autre point de comparaison, avec un sens de la coupe chirurgicale souvent spectaculaire, l'ensemble respirant avec un poumon nécrosé, luttant cependant avec la force des survivants. L'ouvrage entier est oint d'une tendresse sans équivalent connu - pour moi - pour ces personnages semi-lobotomisés.

Voici en substance un extrait de ce que nous dit Vollmann ce jour-là (topolivres n°10, octobre 2004) :
"Je crois que je ne possède rien de ce monde. Et si personne ne lit mes livres, c'est comme ça, je l'accepte. Bien sûr, je suis flatté que certains prennent du temps pour les lire, les traduire. Mais je voudrais les enfermer dans une malle, les enterrer profondément pendant quelques centaines d'années, et ce serait bien si quelqu'un les découvre alors. Lorsque je lis des livres, lorsque je bénéficie des expériences des siècles passés, c'est une sensation merveilleuse, c'est le plus important pour moi. Quant à ma 'ferveur pour ce que disent les gens', j'ai interviewé des néo-nazis, des skinheads de Frisco pour mon livre sur la violence aux Etats-Unis (Rising up and Rising down) ; ils m'ont raconté beaucoup d'histoires horribles et dégoûtantes sur ce qu'ils avaient fait, ils jouissaient particulièrement de raconter comment ils frappaient les Noirs (...). Mais l'important dans leur cas, c'est que leurs mensonges étaient vrais parce que ce qu'ils disaient énonçait : voici ce que je suis, voilà comment je veux être."

Claro à cette époque avait manifestement déjà fait quelques investigations dans la montagne immense que Vollmann avait commencé d'ériger. Auteur d'une quinzaine d'ouvrages (dont cinq traduits en français pour l'heure), Vollmann a publié un essai de 4 000 pages, Rising up and Rising down, dont les éditions Tristram préparent une version abrégée. Sept ouvrages forment la constellation des Seven Dreams, histoire symbolique du continent nord-américain, dont quatre sont déjà parus aux Etats-Unis. Les Fusils correspond au sixième ouvrage de cette fresque.
Récompensé en 2005 par le National Book Award pour son recueil Europe Central (à paraître chez Actes Sud), Vollmann trouve au sein de la collection Lot 49 au Cherche-midi (dirigée par Claro et Hofmarcher) sa place.

Comme chez Schmidt, j'avais détecté quelques oxymorons fascinants, ces silex de mots antagonistes frottés l'un contre l'autre qui laissent jaillir une poésie sauvage, échevelée. Je me tenais longtemps arrêtée, en équilibre sur la volée d'une phrase, m'interrogeant sur la nature chimique de la molécule Vollmann.

Les Fusils m'ont encore mieux donné à saisir Vollmann. Sa perspicacité inaliénable, sa dimension universaliste (engagée politiquement dans la conduite de la cité, acculant les pays offrant une représentation fantasmée d'eux-mêmes à se regarder en face), la marque encyclopédique de son oeuvre. Dans les mondes arctiques décrits-dessinés par Vollmann, trois personnages distincts croisent leurs traces dans des temporalités éloignées les unes des autres, 1845 (pour l'explorateur John Franklin), aujourd'hui (à partir de 1951 pour le Capitaine Subzéro) et une date "blanche" prise dans la glace pour un troisième contrepoint, le nôtre, lisant celui d'un Vollmann détaché de son récit, la tête haussée vers la lune, la main empoignant un fusil radiographié dans toutes ses dimensions (historiques, physiques, hyperréalistes).

Ecrits en bandeaux de textes, rappelant charnellement ces lambeaux de peaux ou de cuir dans lesquels l'on se noue pour échapper au gel, ces trois visions renseignent parfaitement sur l'Amérique du Nord, les moeurs et pratiques des déplacements forcés de populations. Tout y est scrupuleusement chroniqué, motivé et investi par le roman jusqu'aux règles de survie à suivre. Un générique des personnages renforce le sentiment de fiction/réalité que chacun engendre chez le lecteur. Quelques missives annexées en fin d'ouvrage, adressées à la Police montée royale du Canada, à des spécialistes et universitaires, sont toutes centrées sur l'histoire de la relocalisation, cet acte du gouvernement canadien qui contraint à l'exil forcé dans des terres inhospitalières les plus pauvres de ses ressortissants. Vollmann se place au travers de ses livres dans un pur espace à la fois pragmatique et poétique. Vollmann n'écrit que des livres dont les actes sont très concrètement époustouflants.

"Jamais auparavant, lui semblait-il, l'eau n'avait scintillé aussi lumineusement. Jamais auparavant les banquises n'avaient diminué aussi rapidement. Ces apparences, toutefois, n'étaient que des astuces du présent, dont l'artifice consiste à donner l'impression que tout est nouveau. De même que les oiseaux semblent capables d'exprimer uniquement des questions et des exclamations, de même Subzéro se sentait lancer un appel du fond de sa douleur, et malgré toutes ses résolutions il échouait à faire une seule assertion - aussi revint-il finalement au campement."

Les Fusils est un livre tous publics. Comme ça, c'est dit. Par instants, je ressentais vivement le plaisir que j'avais gamine, à lire le dictionnaire ou feuilleter Tout l'univers. Ces livres où l'on tente des périmètres pour les mots et les sentiments. Des cartographies volontaires, si vaines aussi. Internet est plus averti, plus lucide. La toile sait bien qu'elle veut l'infini au bout de ses filaments. Les Fusils offrent ce type d'abandon réjoui au savoir, à l'intelligence de la narration.
Le livre dans son entier est plongé dans la poésie la plus belle qui soit. Et comme souvent chez Vollmann l'eau est si prépondérante qu'elle devient quasiment un outil pour écrire, imaginer, réinventer.

En savoir plus :
Rising up and Rising down est un essai monumental consacré à la violence.
Seven Dreams (dont quatre ouvrages sont déjà parus et dont Les Fusils est le sixième volume d'un total de sept) se décompose de la façon suivante :
1. The Ice-Shirt raconte la saga d'Erik le Rouge et l'invasion viking de la mythique Vinland en l'an mille.
2. Fathers and Crows, fondé sur les relations jésuites, traite des rapports entre les jésuites et les indiens hurons et iroquois.
3. Argall revisite l'histoire de Pocahontas et John Smith.


Isabelle Rabineau




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