
Lettre à Lola et à ses frères
"On apprend la mort de Christophe de Ponfilly, et c'est pour tous ceux qui l'aimaient une violence sans espoir d'apaisement. La voix de Christophe de Ponfilly était aussi rare qu'elle était subtile, diffractée entre des forces contraires qu'il ne chercha jamais à rassembler artificiellement. Cette voix accompagnait presque tous ses films, selon un rythme et un débit singulier, entre le doute constant et la force de conviction. Christophe de Ponfilly était un ami pour la vie. Cette amitié qu'il portait haut tenue, élevée et digne, il la donna à certains êtres avec lesquels il travaillait, qu'il filmait ou dont il partageait les combats. Ce don inespéré sous nos latitudes était sa marque et aussi l'un de ses engagements. Christophe de Ponfilly surprenait par la lucidité dont il savait faire preuve, alors que l'on décelait chez lui, dans le même temps, toute l'enfance et la candeur dont il était capable. Ce marcheur infatigable, cet arpenteur des psychologies humaines ressentait fréquemment la nécessité de s'échapper. Frondeur et rieur, il cernait parfaitement les menteurs, les ingrats, ceux qui n'allaient pas au bout de leur passion et bien souvent, il eut du mal à revenir sur le revirement circonstanciel de l'un ou l'autre de ses contemporains. Non pas qu'il jugeât. Il reprenait son amitié, triste et déçu. Son amitié réchauffait comme l'amour, la perdre créait un vertige. Christophe de Ponfilly ne fut pas seulement le chroniqueur des années Massoud, qu'il accompagna de son regard plus de vingt années, c'était aussi un contemplatif extraordinairement actif derrière sa caméra, un écrivain dont nous attendions beaucoup. Un être poétique, un honnête homme auquel le temps au passé sied vraiment mal."
C’est avec ces mots, écrits dans l’urgence et la tristesse, que Christophe m’est apparu, ce jour où il commença à nous manquer infiniment. J’y tiens car ils condensent en peu de lettres la vision que j’ai de lui. Je m’étais volontairement occultée de cet hommage apposé sur le blog de topolivres, même si je sais combien nous pleurons tous sur nous-mêmes lorsque nous pleurons un proche disparu. Ce jour-là, Christophe prenait toute la place. Larmes. Rage. Et je présumais déjà les innombrables témoignages qui allaient s’enchaîner, lecteurs ou spectateurs, tous ébranlés un jour ou l’autre par sa présence affectueuse, détonante, si proche et si lointaine. Je refusais que sa disparition arrive, si tôt. J’étais terrifiée à l’idée d’avoir été sourde, perdue dans mes soucis de peu. Comment peut-on se dire "Tiens c’est bizarre, pas de réponse à mon dernier courriel ?" et ne pas réagir ? C’est que nous sommes humains, c’est-à-dire capables de tout et du pire aussi, la surdité et l’aveuglement par exemple.
Je me souviens m’être souvent demandé si sa haute taille avait occasionné le tropisme léger que Christophe montrait à s’abstraire soudain d’une conversation, d’un lieu, d’une scène de la vie. D’un coup d’un seul, il était ailleurs. Plus tard, le rythme des événements reprenant son cours, on s’apercevait que rien, pas la moindre hésitation ne lui avait échappé. Christophe voyait tout et ressentait profondément : il en avait fait sa vie et sa passion. Parfois, le monde lui était lisible dans ses aspérités les plus ingrates, ses incohérences les plus flagrantes ; il en devenait fou. Parfois encore son chemin croisait un être d’amour ou d’amitié ; il en était ravi, au sens fort. Cette capacité à comprendre immédiatement, cosmiquement, l’engageait autant vers le sourire que vers la rébellion. Christophe, il faut vous le dire, était assez peu souvent apaisé. Il n’était pas tourmenté non plus. Il était constamment pris entre deux feux, dormant entre deux eaux, rêvant à des cieux contrastés.
Laurent Maréchaux, que Christophe m’avait présenté, m’a demandé très directement de vous écrire, et comme pour tous les amis de Christophe, sans doute cela va de soi. Sa générosité était telle qu’elle irradie jusque dans les mots que j’aligne ici, convaincue que je suis cependant du rôle avant tout littéraire des oraisons funèbres, des condoléances proustiennes et autres vétilles de papier. Il en aurait lui-même souri, et l’aurait parfaitement compris. Ce paradoxe là - parmi d’autres - lui collait à la peau d’une manière impressionnante. Désespéré et amoureux. Bosseur et contemplatif. Téméraire et doutant de tout. Héroïque et refusant de monter sur scène. Terriblement lucide et invraisemblablement naïf. Bien sûr, ces considérations générales ne vous retiendront pas longtemps, seule l’histoire, le récit de "comment et où j’ai connu votre père" vous marquera, vous indiquera comment il approchait et tenait à distance le monde autour de lui. Alors voilà. Je vous le dois. Je m’engage dans un récit sans fioritures, simple et factuel, un peu désordonné, comme les histoires que Christophe aimait. Il en avait cent, il en avait mille, des histoires. Et il vous a, vous ses enfants, qu’il chérissait plus que tout.
Tout est parti d’un hasard. Tout est parti de Thierry Garrel à Arte, lequel par l’un de ces curieux raccourcis qu’autorise parfois internet, choisit de répercuter au réalisateur un courriel que je lui avais adressé. Christophe m’envoya un courriel en retour puis me téléphona peu après. Il voulait en savoir plus. La vision que j’avais de son travail. Pourquoi ? Comment ?
Il voulait tout savoir. Non pas pour s’enivrer de compliments, mais plutôt pour se frayer un chemin plus loin. C’était, pour ma part, un peu mon métier : j’avais quitté France Culture où j’avais oeuvré dix ans, travaillé à la télévision et dans la presse, suivi pendant des années avec excitation les festivals documentaires. J’avais le projet de créer un mensuel populaire et pointu sur les livres, pour tous. Qui deviendrait ensuite topolivres. J’en étais aux prémices de mes recherches. Je bouffais de la vache enragée. Mon projet lui plut. Ce fut une constante : Christophe était présent, avec Rim, lors de la fête d’inauguration de topolivres, il me présenta sa soeur Isabelle (il nous confondait souvent au téléphone) afin qu’elle m’aide à imaginer la ligne graphique du journal. Il fut constamment présent pendant les années de survie du magazine au sein d’un groupe de presse trop fragile, il fut fidèlement présent encore lorsque les rumeurs de faillite du dit groupe sonnèrent le glas de la fermeture. Il dérangea jusqu’au Baron Sellières pour topolivres, qui lui dit ne pas vouloir investir "pour l’instant" dans la presse, Christophe en fut marri. Il me dit avec son sourire inimitable "J’ai fait tout ce que j’ai pu et il a tort". Voici pour le cadre général de ce témoignage, le mien, parmi tant d’autres, et la marque de l’absolue persévérance de ce combattant de l’insolence.
Tout comme le traducteur d’Arno Schmidt, Claude Riehl, lui aussi brutalement disparu ces derniers mois de 2006, Christophe faisait partie de ceux auprès de qui je savais pouvoir être telle que je suis. Cette capacité à estimer, à admirer l’autre sans vouloir le changer d’une quelconque manière était décisive chez Christophe, que certains considèrent encore - à tort - comme un passionné trop extrême. La passion vivait en lui, il n’était pas dominé par elle. Jamais.
Dès nos premières rencontres, j’entrai dans l’un des cercles que Christophe ordonnait autour de lui. J’arrivais rue Rollin comme on entre dans une sorte de jardin secret en plein Paris. Une enclave de bois et de sérénité dans une cour ombragée, non loin des Arènes de Lutèce. C’est là qu’Interscoop avait posé ses pénates. Un totem trônait à l’entrée, représentant les deux associés, Frédéric Laffont et Christophe de Ponfilly, au travers de leurs ancêtres vénérés et quelque peu imaginaires, vénérables statuettes de bois, l’air grave et malin tout à la fois. Cela faisait partie des premières boutades et du rituel de réception des nouveaux venus. Ensuite, dans l’ordre, Christophe évoquait son frère, architecte, pour vanter l’édifice devant les visiteurs extatiques. Il n’était pas peu fier de son navire pirate dans le ventre de Paris. En arrivant, je pris vite l’habitude de viser d’abord sa moto, gros bolide intergalactique, garée sur le pavé, juste devant la porte de fer forgé de la rue Rollin. La moto fut longtemps le second esquif. Le signe de son indépendance d’esprit lisible dans les moindres détails. Son goût forcené pour la liberté.
Ainsi le décor était planté, et tout de suite, avant de les rencontrer pour de vrai ou dans ses films, l’on avait affaire aux amis. Ils étaient du reste visibles un peu partout, sur les photos éparpillées dans les rayonnages, placées en vigies totémiques au coeur du bureau de Christophe. A gauche en entrant il y avait cette toile jaune et bleue, représentant un cheval immense, sur lequel mon regard se posait à chaque reprise, dans un salut muet. Christophe avait réalisé et écrit avec Victor Loupan un film sur Brodsky, et je lui portai un jour le recueil de poèmes traduit en français chez Gallimard, on l’aurait cru écrit pour lui, autant que pour ce cheval protecteur qui veillait et gardait la maison.
La mort de Massoud survint donc le 9 septembre 2001, deux jours avant le décisif 11 septembre, et ce fut un détonateur absolu. Pour le monde dans son entier, et singulièrement pour Christophe. Ce qui se joua en lui à ce moment-là n’est pas cernable. C’était à l’évidence intenable. Pourquoi ? Les années Massoud correspondaient à plus de vingt années de l’existence de Christophe, avec leurs strates de rires, de pleurs, de bruits et d’odeurs. Depuis les longues marches (il leur devait sa hanche de plastique), jusqu’aux veillées paradisiaques, depuis les aubes mirifiques jusqu’à ce goût qu’il se reconnaissait pour le déguisement, depuis l’horreur des combats et la vision des premiers morts, les vieillards égarés, les enfants meurtris, les chevaux étalés à même le sol pierreux. Gisait là une bonne part de sa jeunesse, de ses rêves aussi, parfois non démentis par le réel enchanté qu’il trouva, lui, Christophe, au contact de l’Afghanistan. C’est tout cela qui le fit chanceler, le 9.11.
L’histoire complexe du choc entre Christophe de Ponfilly et l’Afghanistan n’est surtout pas uniquement scellée autour de l’icône de Massoud : il y avait aussi et surtout la population qu’il avait filmée année après année, ces paysages qu’il regardait sans relâche, avidement, lui, le cinéaste qui revenait toujours avec son air drôle et retranché, un peu flou. Les Afghans à coup sûr avaient eux aussi remarqué le paysage mobile de ces traits, l’échange constant des tensions entre l’amusement de l’instant et une certaine détresse ontologique. Revenu de tout et pourtant prêt à tout pour défendre les idées auxquelles il croyait. Je me souviens d’une verte réplique de Christophe au sujet du fils de Massoud. Je remarquais qu’il semblait avoir recueilli en lui tout le courage de son père. "Je déteste ce genre de transfert", m’avait-il rétorqué, "ce gamin doit suivre le cours de sa propre existence".
Le 9 puis le 11 septembre, le tremblement de terre qui secoua la planète remua en lui un passé à peine enfoui. Il m’appela pour en parler, y travailler. Ce fut un pacte étrange, un épisode charnière pour l’un comme pour l’autre. J’étais là, il désirait me confier ses histoires et voulait que je lui en révèle d’autres. Il était prêt. Je reprends là ses propres termes. Il devenait par ailleurs dans les medias l’expert de service, celui qui savait. Il détestait la fonction. Il refusa bientôt d’expliquer ce que personne ne voulait entendre. Son film devint culte, il fit des tournées, rencontra son public. Je l’accompagnais parfois. Les échanges étaient forts. Christophe en était touché. Mais aussitôt l’antienne reprenait : "C’est trop tard".
Lequel d’entre nous qui vous écrivons aujourd’hui, n’a pas rencontré Christophe à un moment charnière ? Pour lui, les instants de la vie ne se succédaient pas obligatoirement, il les faisait rebondir et suivre un ordonnancement différent, une sorte de montage interne. Il avait une vision très frappante des choses, j’en restais parfois abasourdie. Il faisait fi des lois habituelles, il savait comment retrouver le signe instinctif de chacun, sa trace animale. Ce fut longtemps le noyau dur de ses films et de ses livres. Car votre père aimait la vie. Immensément. Il était juste en conflit perpétuel avec la déception qu’elle donne. Mais son impulsivité était feinte, je l’ai constaté un grand nombre de fois. Il enrageait, mais il redressait la barre, toujours. Des paroles justes, la culture, l’apprentissage, une soirée chatoyante, l’amitié, l’amour, il connaissait bien ses cartes maîtresses.
A cette époque-là, en 2001, on ne jurait donc plus que par Christophe de Ponfilly et l’Afghanistan. Lui qui s’était toujours battu afin que les chaînes de télévision parlent de la guerre d’Afghanistan, de ses implications géopolitiques, se retrouvait devant des journalistes ignorants qui faisaient mine, fonction oblige, de s’intéresser passagèrement à ce qu’il avait à décrire. Il irradiait de colère. Et il avait une véritable raison pour cela : des morts nombreuses, par centaines, par milliers, qu’il avait déplorées et qui allaient se multiplier. Si l’on vous dit à quel point ce moment-là l’a tourmenté, c’est bien pour cela : le sentiment de ne pas avoir été entendu au bon moment, à temps, avant. Ne pas avoir su se faire entendre. Passer pour un doux rêveur, un lecteur ébloui par Kessel, un farouche défenseur et adorateur de Massoud. Ce qu’il n’était pas. Là encore, le simplisme a produit ses ravages. Il aimait l’homme, il examinait à la loupe le chef de guerre.
La relation entre les deux hommes est impossible à qualifier au juste. Je ne connais pas de vocabulaire ni de référent culturel, sous nos latitudes, pour exprimer ce qui s’est joué là. Peut-être certains des amis persans de Christophe, les universitaires et les poètes au long cours qui l’accompagnèrent durant ces années-là pourront vous livrer leurs souvenirs. J’opterais pour une rencontre poétique. C’est je crois ce que préférait Christophe, l’usage très singulier que faisait Massoud de la poésie comme discipline à part entière.
Vous remarquerez, au nombre des films réalisés par votre père, un volume à peu près égal de documentaires consacrés à de doux anarchistes, qu’ils soient rabbins, maires ou musiciens ; un autre pan de ses films est consacré à ceux qui tentent militairement, légalement, policièrement de faire régner l’ordre. Cherchez. Je n’ai pas de réponses. Juste le travail souvent remarquable d’un cinéaste qui pose de très bonnes questions et cherche dans la société civile de son temps les limites et les cadres archaïques, novateurs, indélébiles, cycliques voire révolutionnaires. L’un de ses premiers films demeure mystérieux, il n’en avait plus la copie, il me dit, souvent, l’aimer beaucoup. A Harlem, des grands-mères s’occupent de leurs petits-enfants drogués et tentent de les sauver. Ces héroïnes, elles-mêmes dans l’addiction, tentent d’enrayer la noirceur des jours. Une vis qui tourne sans fin, un espoir qui surnage dans la tempête… laquelle emporte tout sur son passage.
France 2 demandait donc à Christophe de préparer une émission spéciale (présentée par Stéphane Paoli dans le cadre du premier numéro de "Contre-courant") avec son ami de toujours, Jérôme Bony, pour lequel il éprouvait une affection presque paternelle, une proximité de carabin mystique, un enthousiasme commun et aussi, sûrement, la capacité de rire de tout. La préparation de cette émission fut l’occasion d’un curieux remue-méninges. Nous étions trois, il y avait notre réalisateur cameraman Didier Portal que nous appelions gentiment avec Christophe "le mammouth" (Didier avait entre autres réalisé un film magistral sur un mammouth congelé, sorti de siècles d’invisibilité en faisant irruption hors de l’eau, et avait obtenu à cette occasion un prix à Hollywood). Nul doute que j’ai bénéficié moi aussi d’un sobriquet. Commença une étrange période qui nous vit nous réunir, une quinzaine de jours, peut-être plus, chez Interscoop ou bien chez moi. J’avais tout vu, tout lu à la demande de Christophe. Je posais mes questions, il répondait et il ne répondait pas. Il esquivait. Il doutait. Il reprenait. Il cherchait le fil. On déblayait. Le plus souvent il repoussait de la main les interrogations trop frontales. C’était un travail à l’aveugle, tâtonnant. L’idée était d’éclaircir l’horizon, de l’aider à retrouver une narration, un fil conducteur, lequel permettrait à tous ceux qui n’y comprenaient rien, c’est-à-dire la majorité d’entre nous, de se faire une idée, au moins parcellaire, quant à ce qui se déroulait en Afghanistan. Pourquoi et comment.
L’impression générale que nous avions était celle d’être assis dans une caverne. J’essayais de dégager un itinéraire, je proposais des pistes. Didier, notre mammouth, prenait immanquablement le contre-pied, par jeu et par pudeur. Christophe faisait sa petite cuisine de tout cela, nous le savions, nous l’aidions comme nous le pouvions. Je ne sais ce que sont devenues ces cassettes. Christophe se marrait en disant qu’il n’avait pas l’habitude d’être filmé, et effectivement, c’était amer, ingrat, et sans doute essentiel. On cherchait le sujet Christophe.
On garda peu de choses, au final, de ce travail propédeutique. Je n’avais pas cherché à faire une psychanalyse sauvage, bien que Christophe m’en fît parfois la remarque ; il n’aimait pas être débusqué, c’est lui qui chassait les âmes, pas les autres la sienne. J’avais malgré tout entrevu au-delà de notre entente complice sa fragilité de fer, la prédominance de la force de conviction en lui. Le royaume secret où logeaient les siens. Sa gueule de loup si l’on approchait de trop près de ceux qu’il protégeait.
Il vous aimait très fort, je vous l’écris comme il me l’a dit. Il parlait précisément, avec beaucoup d’attention, de chacun d’entre vous, avec une once de timidité, aussi. La fonction paternelle l’étonnait, l’émerveillait, l’effrayait. J’ai entrevu l’importance de son père à lui, Raymond de Ponfilly, érudit et clairvoyant, qui écrivit notamment un très fameux guide sur les Russes à Paris.
L’émission obtint un bon audimat, cela n’eut aucune incidence bien sûr, sur le fond, dans la réflexion de Christophe. "Trop tard", pour reprendre l’un de ses gimmicks de cette période. Trop nombreux à nommer, tous ses amis étaient présents. C’était bien entendu réciproque. Je pensais à une communauté d’oiseaux, des migrateurs. Ils étaient loin les uns des autres, aux quatre coins du globe, et pourtant ils volaient tous en formation parallèle. Je me rappelle un duplex bizarre que nous avions fait avec Jérôme Bony, qui se trouvait sur le terrain, à Kaboul peut-être, ou dans la campagne afghane. Bony était mort de froid. Epique. Ponfilly décryptait, Bony le charriait. La distance ne comptait pas, le givre non plus. Christophe me parla longuement ce soir-là du père de Jerôme, un esthète issu d’une lignée de souffleurs de verre. Lorsque je vis Jerôme Bony, son visage de faïence et ses yeux bleus me frappèrent de plein fouet. C’était une constante : Christophe croquait en quelques mots, ajoutait "vous verrez" et la vie se chargeait de vous offrir la suite avec un charme particulier. Le sien.
Quelques mois plus tard j’entrais dans la dinguerie de la concrétisation du projet topolivres, puis enfin dans les deux années de folie absolue de son existence, aujourd’hui interrompue. Momentanément, je l’espère. Christophe fut l’un des seuls amis que je continuais à voir. Je l’aimais, j’aimais sa liberté et celle qu’il me laissait. Il ne jugeait pas, il admirait juste la passion, les partis pris. Nous riions. Il venait déjeuner. Il était toujours le même. Peu après l’émission de France 2, il avait rencontré Rim, sa femme, dont il était tombé éperdument amoureux. Je le vis lorsqu’elle était en tournage, il disait combien il était en manque. Il était prêt à recommencer encore. Christophe et Rim étaient beaux, ils formaient un couple touchant de grâce, aérien et blagueur. Il m’avait parlé, souvent, avec vigueur et amour, de Florence, ainsi que de ses compagnes précédentes, dont il admirait la beauté, la pugnacité. Il n’avait pas de haine. Lorsque, Lola, tu arrivas, ton père fut aux anges. Il parlait de sa "progéniture féminine". Rends-toi compte, tu étais la fille qu’il attendait. Il me racontait que tu riais tout le temps, que tu étais un bébé incroyablement jovial, rieur.
C’est là où la fiction commença à sérieusement démanger le cinéaste. Frédéric, le frère, l’associé, le protégé - là encore je n’ai pas de mot exact, aucun ne convient -, avait déjà tenté le saut avec Mille et un jours. C’était donc maintenant. Les deux amis décidèrent de déménager, de retrouver l’intuition des débuts, avec une flottille réduite à l’extrême. Demeurèrent les fondateurs, ceux qui avaient connu les débuts, les succès, les déroutes. Cette équipe digne, fidèle, aux personnalités flagrantes, avec laquelle chacun qui passait là allait pépier quelques instants.
C’est ainsi qu’un jour, j’arrivai dans les locaux presque vides, où allaient bientôt s’installer les éditions des Arènes. Peu avant, nous mangions dans ce petit japonais qu’affectionnaient Christophe et Frédéric, ils m’avaient tous deux désigné au fond de la salle Laurent Beccaria, "un éditeur intéressant à connaître". Ils avaient envie de travailler avec lui. Ce jour-là, rue Rollin, Christophe semblait ravi, il préparait le café dans la petite cuisine du bas en disant "Voilà, voilà, c’est fini". J’hésitais en l’observant : il évoquait souvent en moi la silhouette des gars de 14-18, quelque chose de martial et de souple dans l’allure, un peu à l’ancienne, façon fantassin, mais aussi, et c’était d’autant plus étrange, apparaissait en repli sur son visage, parfois, le masque de l’acteur comique. Un mélange de Bourvil et de Fernandel. Bien entendu, Christophe était beau - séduisant et séducteur -, et je ne connais pas de femme qui n’ait été sous son charme pour peu qu’il en ait décidé ainsi. Il était même capable d’amourettes adolescentes avec zones d’ombres, tumultes révolutionnaires et retournements singuliers. Ce jour-là, il avait justement ce petit air navré et gai à la fois qu’il affectionnait, un sourcil démentant l’expression de l’autre, si bien que je m’interrogeai une fois de plus sur la réalité du moral du danseur que j’avais en face de moi : désarroi ou exultation ? Il me savait portée à l’introspection et depuis la quinzaine passée avec Mammouth il ne me laissait plus guère avancer en éclaireuse sur ses sentiers escarpés. Il avait trouvé la parade : "Bon, et vous ??". Nous nous donnions ce "vous" mutuellement comme j’ai coutume de le faire avec ceux pour lesquels je conçois une amitié profonde, inaltérable. J’aime aussi employer le "vous" sobre et honnête avec les personnes avec lesquelles je travaille. Cela permet le "tu" de circonstance, épisodique. Avec Christophe ce "vous" tout comme le "tu" intrusif fut immédiatement naturel, deux oiseaux qui se regardent, parfois de très près, parfois en vol plané. Il m’a aidée, il m’a encouragée, il m’a comprise : je lui dois beaucoup. Il m’a aussi beaucoup demandé "Et vous ?". Je n’aimais pas parler de moi. Il parvenait toujours à faire effraction.
J’arrive au bout de cette lettre qui avance comme un long tricot, un peu démesuré, un peu démantibulé, je m’en rends compte. Je crois que c’est en racontant ainsi que je peux vous dire au plus près l’intensité, l’émotion qui habitaient constamment Christophe, votre père. Cela évite de dresser une légende dorée qui ne vous donnerait rien de plus qu’une parfaite brillance. Pour le reste, voyez les films, lisez les livres. Les siens et ceux des autres. Des ouvrages, il en a écrit beaucoup, jouant parfois avec les pseudonymes, et je reste persuadée qu’il avait un talent spécifique à développer en tant qu’auteur. Pour le reste, enfin, que dire, sinon que j’ai reçu à ses différentes étapes les scénari du film de fiction L’Etoile du soldat. Nous en avons parlé, mais je chavirais sous topolivres et lui sous la préparation de ce long métrage pour lequel il espérait beaucoup. Enormément. C’était le nouveau gros bateau. Un paquebot. Il m’avait toujours dit vouloir retourner en Afghanistan, peut-être, en famille. Mais pas plus.
Et puis avait surgi à nouveau, de sous les flots anciens, cette histoire, écrite par lui sous sa première forme bien des années auparavant. Il était donc retourné filmer en Afghanistan. Un lieu de présence et d’absence mêlées, sans doute aucun. Un soldat lui faisait signe, là-bas. Un parmi d’autres, qu’il n’avait pas pu sauver. Trop tard.
Il n’existe pas, bien sûr, de fin acceptable à une lettre pareille. Vient un temps, toujours, pour les personnes très talentueuses et très tôt actives, pour lesquelles le temps tourne à la répétition glaçante. Là, sans doute, réside l’insurmontable. Tout le reste n’est que circonstances.
Bien affectueusement à vous, les enfants,
Isabelle Rabineau
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