Dimanche 16 mars 2008.
"Salon du Livre."
Quelle belle opportunité ! Oh, la belle ogive ! Pensez-donc ! Des Livres !? Des idées, des phrases, des mots… le Verbe dans toute la splendeur de sa fusion ! Le souffleur de verre qui s'en va transmettre l'Amour par un mouvement alangui et tendre dans l'épaisseur d'une pâte souple, élastique, changeante sous les reflets d'un coucher de Soleil ! Et si le Verbe venait à se multiplier, il atteindrait le sommet des volcans et distillerait des coulées de lave incandescente destinées à la fertilisation des générations futures.
Hum… Arrêtons un instant notre course… Réfléchissons… L'expression des idées, le croisement de la pensée universelle, une carrière à ciel ouvert pour des matières premières enfin non fossiles. Le vent de l'Esprit souffle dans le moindre interstice prêt à l'accueillir, à lui offrir son hospitalité. Le minerai s'extrait avec tout l'abandon et la ferveur d'un mineur des sens.
Ce salon, c'est comme la vitrine d'un Joaillier mais d'un autre ordre, d'une toute autre nature. On pourrait le nommer "La Place Vents d'Hommes". Amalgame d'Alysés, Mistral et Scirocco qui rafraîchissent ou qui réchauffent selon les saisons et les humeurs itinérantes. Les bijoux que l'on y présente ne trouvent plus de superlatifs disponibles. Les derniers spécimens ont trouvé preneurs chez les meilleurs armateurs qui se sont arraché les plus belles pépites : "Fabuleux ! Fantastique ! Époustouflant ! Extrait à l'état pur… !" Les solitaires côtoient les rivières, les pendentifs sont associés sur le présentoir des diadèmes… mais peut-être les écrins sont-ils encore fragiles… !? Et si le joaillier perdait son art ? Et si son diamant se fissurait ? S'il devenait fou ? Et si le Verbe soudainement se faisait muet ?
Voilà déjà quelque chose que l'on oubli trop vite lorsqu'on peut en disposer. S'approcher de la quintessence du savoir, flirter avec l'expression libre du fil qui tisse les âmes, pouvoir visiter ces allées giboyeuses où courent toutes sortes de papiers, où se mélangent les encres, un brouhaha de mots en provenance du monde entier ! Le "Roissy-Aéroport" des Lettres anonymes en état de suspension dans l'attente de leur prochain envol, et un peu plus loin son salon pour V.I.P. Juste une escale dans le tourbillon des panneaux d'affichage. Des destinations égrenées par voix douce d'une hôtesse, des verbes-passagers d'un jour, en partance pour des cœurs étrangers, des ports sans cargo, sans porte-conteneurs, seulement des voiliers pour mieux fréquenter l'eau, le ciel et les vents, l'immensité.
J'ai franchi les portes avec comme seuls bagages, "ma Fraternité" et mon cartable en bandoulière. D'abord, une grande moquette bleue, partout, bleue comme la mer et ses rêves de vertige, ses espoirs de conquête. Puis, bien vite, des couleurs, des lumières, de grands panneaux publicitaires. Un programme ? Oui ! Un plan, une liste, des numéros, des stands disséminés. Où donc sommes-nous sur cet océan de la littérature ? Je redeviens petit écolier dans le grand amphithéâtre des Maîtres de céans !
J'avance d'un pas lent, presque hésitant. Des Stars, des Seigneurs du Royaume de l'Ecriture illuminent ce ciel psychédélique : Gallimard ! Hachette ! Grasset ! Bayard !
Tiens ? Dis ? Es-tu encore Chevalier Seigneur Bayard ?
Je m'approche d'une maison qui m'est inconnue. Au moins celle-ci ne m'effraierait pas… immédiatement !
- Pardon ! Euh… !? Vous éditez… !? Je… j'é… j'écris…
- Oui, mais sans vouloir vous dissuader, nous ne prenons que les auteurs étrangers !
- Certes, je peux vous l'écrire en Espagnol ! en Anglais ! en Chinois peut-être ? (Non, humour seulement.)
Et moi qui croyais que j'étais un citoyen Français, preux Chevalier venu au secours de mon prochain dont je suis l'hôte ? Et moi qui m'apprêtais à tendre la main au naufragé du système ?
Vlan ! Descend de tes marches Don Quichotte !
Ne rien faire voir. Ne pas sourciller. Faire face avec le sourire. Retour en arrière sur la bande son et image.
Stand suivant. Je suis placé en son centre ce qui me donne une superbe vision périphérique. De tous cotés sont dressés des présentoirs sur lesquels siègent les dernières floraisons, les extraits de la substantifique moelle génitrice.
Mais bon sang ! Ils sont à l'envers et me tournent tous le dos !? Les voilà qui regardent vers l'extérieur, vers les abords ? Mais que diable leur ai-je fait ? Allez, passons, passons…
Ouf ! Un débat. Un échange culturel sur le devenir du Moyen-Orient ! Intéressant Non ? Ici, je ne le referai pas. Je ne réinventerai rien ! Un débat mené de main de Maître par Antoine Spheir. Les analyses sont fines et pertinentes, avérées et éprouvées. Mais elles sont sages, trop peut-être car elles font sortir de ses gongs un individu que des vents mauvais emportent loin de la scène, faisant longtemps rouler avec lui les tambours de l'incompréhension, le souffle acre et brûlant des jours obscurs.
Gérard Lenormand, Hervé Vilard, les Frères Bogdanoff, Macha Méril, Anna Gavalda, Théo Klein… que des artisans de l'Amour, des Etres très sollicités, des files d'attente, tous avec les mêmes livres, des échanges sympathiques pour une dédicace chaleureuse et mémorable.
- Pardon Madame, Euh… voilà, j'ai effectué un pèlerinage en 2003 et…
- Oui ! Voilà ma carte… écrivez-nous, nous verrons ce que l'on peut faire…
- Bonjour Madame… Non, je n'ai pas écouté votre entretien avec ce Monsieur, je suis assez discret… Ah ? J'aurai dû ? Voilà, je suis K.TO et puis je suis Juif, Musulman…
- Y a la matière. Allez, écrivez nous et on verra…
De la vitesse, de la vitesse. Je ne m'y étais pas préparé. Cinq ans de travail, d'investissement, mise à plat des sentiments, chirurgie de l'esprit et de l'âme patiemment menée, conception, réalisation, finition…
Pffuitt ! C'est le marché du Verbe, celui des grosses cylindrées vocables, des Luxueuses Américaines de la plume ! C'est l'Université des mots achevés, des adjectifs finement ciselés, c'est l'industrie de l'orthographe éprouvée, huilée.
Je savais que j'étais en dehors des sentiers battus. Ca me fait un peu peur et ca me rassure en même temps. Rien ne sera facile dans ce méli-mélo de l'encrier, mais la voie que j'ai choisi pour la voix que je prie ne m'a absolument rien promis, rien qui soit aisé. Marcher ainsi sur des sentiers épineux à souhait me confirme pour l'instant que je n'ai pas dévié et suis sur la bonne route.
16h40. Nous sommes prié d'évacuer dans le calme le Salon du Livre.
L'écrin reste plus que jamais délicat, et les mots qui s'envolent sur les ailes d'un Esprit libre ont la transparence et la fragilité du cristal.
Merci à Anouchka et Guigui pour votre soutien. |