 J'aime la nuit. Paradoxalement c'est la fin de la nuit que je préfère, juste avant l'aube, lorsque les heures sont encore bleues. Ce sont les instants où je sens que mon corps n'est pas un obstacle à mon esprit, où la matière est comme morte et où les gens sont plongés dans leur sommeil.
Alors je peux créer. C'est-à-dire que j'essaie de donner vie aux formes abstraites qui tapissent mon âme. Parfois je ne fais rien, je reste assis dans mon fauteuil à savourer le silence, car il n'y a rien de plus silencieux que la nuit. Souvent je pense aux choses qui me sont inaccessibles le jour, comme si le soleil, une fois levé, faisait écran à certaines fonctions de mon esprit.
J'aime la nuit car elle a le pouvoir de me rendre unique et seul. Marcher dans les rues de la ville la nuit me donne l'impression que tout le monde est parti, que les gens ont disparu. Cela me plaît d'avoir l'illusion que la ville m'appartient.
Chaque nuit est un aperçu de la Grande Nuit, celle qui m'enlèvera définitivement à ce monde de ténèbres. Car comme l'a écrit Victor Hugo "chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière." Oui, la nuit a vraiment le pouvoir d'éclairer en moi ce qui le jour est dans l'ombre. Étrange paradoxe !
J'aime la nuit enfin pour les matins qu'elle me donne : instants précoces d'une journée différente marquée par l'ouvrage nocturne. Après avoir beaucoup douté jusqu'à l'aurore, ma première certitude est que je vais passer une bonne journée. À ce moment-là je peux aller me coucher l'âme en paix, soutenue par le chant des oiseaux.
|