 « La raison du voyage c’est le retour ». Cette phrase d’un philosophe et aventurier du vingtième siècle hantait l’esprit d’Alex depuis quelques temps déjà. Mais pas exactement pour les mêmes raisons qui avaient poussé Lanza del Vasto à l’écrire alors qu’il quittait l’Europe pour rejoindre Gandhi en Inde. Alex avait toujours interprété cette phrase pour tenter de garder les pieds sur terre. Son esprit était trop souvent enclin aux hallucinations, même si celles-ci revêtaient pour lui une certaine réalité.
Comme tous les lundis et tous les jeudis, il a rendez-vous avec Diane, sa psychothérapeute. Il ne sait plus très bien pourquoi il la consulte mais reconnaît qu’elle lui fait du bien. Il quitte son appartement de la rue des Cordiers et se rend à pieds sur l’autre rive. Cette traversée de la ville est presque un rituel. Il emprunte toujours le même itinéraire, longeant le bord du lac jusqu’au pont. Traversant le petit square qui se trouve derrière, il s’installe sur la terrasse du café pour boire un espresso avant de se rendre au cabinet de Diane.
- Bonjour Alex, comment allez-vous aujourd’hui ? Entrez je vous en prie.
Il aimait cette façon extrêmement courtoise qu’elle avait de le recevoir. En même temps, Diane était probablement la seule véritable relation sociale qu’entretenait Alex.
- Ça pourrait aller mieux. J’ai passé un sale week-end. Et j’ai toujours cette impression bizarre que je mélange la réalité avec ce qui se produit dans ma tête… Mais n’est-ce pas aussi la réalité, après tout ? - Vous n’avez pas pris vos médicaments? demanda Diane, comprenant ce qu’Alex ne dirait pas. - Évidemment… Vous savez bien. - Je sais surtout que malgré tout le mal que vous pensez de votre traitement, votre état n’est guère meilleur lorsque vous l’arrêtez, et vous le savez aussi bien que moi. - Mais oui, vous avez toujours raison et je vous admire pour ça. Vous me connaissez tellement bien.
Alex rougit presque en prononçant cette phrase. Il n’était pas insensible au charme et à la beauté de Diane. Pourtant il préfère les hommes.
- Avez-vous encore cette impression de « chute ascensionnelle »? reprit Diane. - Oui. J’ai la double sensation de tomber et de m’envoler. C’est agréable mais en même temps, lorsque ça dure trop longtemps, j’ai peur. - Est-ce la peur de tomber ou celle de vous élever qui est la plus forte? demanda Diane d’un ton concerné. - Je ne sais pas. Quand j’y repense, l’idée de m’envoler n’est pas désagréable, je crois que c’est la chute qui me fait peur, c’est normal, non? - Pas forcément, dit Diane en penchant la tête. - Ouais, n’empêche que ce week-end, c’était l’horreur, quand je pense que…
Alex s’interrompit brusquement, fixa le sol, et garda le silence quelques instants, comme s’il digérait ce qu’il venait de dire. Puis d’un air presque enjoué, une esquisse de sourire aux lèvres, il reprit :
- J’ai rencontré quelqu’un, vous vous en souvenez ? Je vous en avais parlé, il y a quinze jours je crois.
Pendant que Diane fouillait dans sa mémoire, l’esprit d’Alex fut soudainement pris par des pensées spontanées qui s’adressaient à lui-même :
« Je me suis souvent demandé si la suite de mon existence avait été fatalement dictée par mon enfance. La question peut sembler banale mais elle m'encombre cependant. Ma vie a été tellement bouleversée, du moins si mouvementée, qu'il me semble possible d'avoir tout de même vécu tous les événements qui vont suivre, quand bien même je serai né ailleurs avec d'autres parents. C'est un peu comme quand on a l'impression qu'une chose dont on ignore le nom doit arriver. Une sorte de pressentiment qui nous indique, au moins a posteriori, qu'il ne pouvait pas en être autrement ».
Diane tenta de ramener Alex à la réalité – la sienne – en lui posant quelques questions. Alex y répondit plus ou moins naturellement, sans pour autant interrompre le flux de ses pensées. Ce flux qui eut certainement intéressé sa thérapeute, laquelle n’y accédera pas.
« La première image véritablement marquante pour mon esprit, fut celle d'un camarade de classe (j'avais 4 ans) qui, profitant de la récréation et du fait que la classe était ouverte sans surveillance, ne trouva rien de plus intelligent à faire que de s'agrafer la main! Je revois encore aujourd'hui très bien sa petite main qui était pratiquement traversée par l'agrafe. Et le plus bouleversant c'est qu'il n'a pas poussé un seul cri, pas même un froncement de sourcil… On peut toujours se poser la question de savoir s'il a fait ça pour se rendre intéressant, en tous les cas personne d'autre que moi ne la vu faire ça… Il s'appelait Frédéric.
« En réalité j'hésite avec un autre événement qui aurait bien pu être le premier traumatisme visuel. A moins qu'il ne soit arrivé à peu près à la même période… Ce qui est sûr c'est que j'étais suffisamment petit pour être sur un siège pour enfant à l'arrière du vélomoteur de mon père. On passait faire un tour dans le quartier. Il faisait encore jour et ce devait être l'été. A quelques blocs de maisons de chez nous, mon père tourne sur la gauche et je vois sur la droite, presque derrière, et en même temps que mon père, un homme se versant de l'essence dessus. Tout a été très vite puisqu'en quelques clignements d'œil l'homme brûlait déjà. Je crois que mon père devait se demander comment m'éviter un tel spectacle, alors que lui, en tant qu'adulte devait certainement être pris d'horreur mais de curiosité aussi, assez pour vouloir rester s'il eut été seul. Finalement la scène fut assez courte, le temps pour mon père d'exécuter un virage pour s'éloigner et rentrer. Des gens avaient immédiatement porté secours à l'homme. Nous avions juste eu le temps, moi en tout cas, de voir des couvertures sur le pauvre homme. Jamais cette image n'a perdu une seule miette de réalisme dans mon esprit, et elle s'impose à moi bien souvent… »
Diane réalisa soudainement qu’Alex la fixait, un sourcil froncé et l’autre légèrement surélevé, un air interrogateur. Elle comprit qu'il venait une fois encore de s'engouffrer dans les méandres de ses souvenirs.
- Et après, c’est maintenant, marmonna-t-il.
(à suivre)
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