Momo
Il m’avait invité, nous étions dans l’allée des boulons, travée nº 8, Magasin Accessoires. Et ça sentait la graisse. J’étais bien incapable de faire la différence entre une vis de 5 et une torxs de 6…, Momo venait m’aider :
— J’ai ouvert un commerce sur les quais. Tu viendrais faire un tour ? Je t’invite, si tu veux.
Pourquoi pas, j’avais dit. Mais je ne savais pas.
C’était un bar privé. Momo essuyait quelques verres avec une femme mûre. La cinquantaine peut-être, à la chevelure peroxydée, au corps baigné de crèmes. Une fille me caressait. J’ai demandé le prix, j’ai offert du champagne. Une coupe. Au prix de la bouteille ! Je devinais la peau soignée de ma voisine. Ses cuisses. Et je voyais mes mains monter. Déjà. La jupe était si courte. J’aurais atteint ses poils. Fouillé es lèvres. Sorti un doigt de sève. Et elle l’aurait léché.
J’ai hésité c’est vrai. Des seins parfaits. Artificiels. Des fesses fermes. Et entraînées. Je pressentais l’abyme et ça il ne faut pas. Je connais ça l’abyme, à chaque fois je plonge. Mais là je ne veux pas, j’ai pensé à l’époque.
J’ai demandé à Momo qu’on me laisse tranquille. J’aimais encore Vénus. Je suis sorti prendre l’air sur les quais. Je m’éloignais, je regrettais. Je regrettais mais je partais quand même, le fleuve la Garonne coulait sous le pont de Pierre, j’aimais toujours ta mère ; je crois, j’ai eu raison. |
Re-conteneur
J’ai vécu seul 9 mois.
J’avais déménagé. À Bordeaux, comme elle voulait. Changé de vie, changé d’amis. On, nous, enfin V pour moi-même, nous avions déniché un studio encaissé sous un porche d’immeuble. J’avais quitté mes silicones, caoutchoucs d’Argenteuil, l’usine Chevrier datée 1920 pour une petite fabrique de 1950 spécialisée dans le froid, chez un père de famille, un homme colérique adorant les cigares, les voiliers, cela n’a rien à voir. Alexandre, il préférait Alex, dirigeait l’entreprise Des Cendres & des fils et travaillait avec l’armée, l’Afrique, la Françafrique.
On fabriquait des morgues. Nous commandions un peu avant Noël des conteneurs chinois en mécano soudés, ISO, 20 pieds de long, sur des îlots de barges. La mer de Chine là-bas. Des centaines de familles s’acharnaient à livrer, sur leurs jonques deux mois avant les fêtes, des caisses métalliques aux prédateurs capitalistes, des rôdeurs affamés de valeur ajoutée, qui venaient les prélever sur une plage improbable pour 3 poignées de Yuans et qui les empotaient de cadeaux inutiles, destination, l’Europe.
Dans le port de Shanghai les dinosaures modernes, les grues, presque une armée, lâchaient nos cubes bleus comme l’on fait au théâtre sur un immense Lego à porte-conteneurs. Dans cette ville, à chaque fois qu’on larguait des amarres, on importait presque une vie entière. Tout l’univers au moins : des canapés, des lits, des moteurs, des objets inutiles ; des vêtements pour l’hiver en été, des livres pour bébés, des téléphones T-Où et des ordinateurs pour oublier T-Qui.
Les conteneurs traversaient les océans gerbés. Ils arrivaient en France nous les faisions vider on en faisait des caisses. Chacun son petit bout de mondialisation : aux hommes, le Père Noël global, et aux industriels, seulement les emballages. Désincarnés. Ça me dégoutait parfois : j’imaginais tous mes cadeaux d’enfant entassés en un bloc dans ces boîtes en ferraille, programmées pour être dépotées, au Havre, à la demande, de 0 à 20 ans. L’amour a un cours en euros. Ça varie en fonction des parents. Mais est-ce bien ça l’amour. Enfant, j’avais eu un nounours comme ceux des containers. Je l’aimais, je le suçais. Il sentait la bave à faire vomir et pourtant je l’aimais. Je croyais. Mais un jour j’ai entendu tu vois le père Noël hurler. L’ordure. Et j’ai eu peur du loup. J’ai arraché ses yeux : mon ours n’aurait plus peur. Ça n’avait pas marché. Alors, j’avais 8 ans, j’ai regardé à l’intérieur. J’ai arraché son bras. Dedans il n’y avait rien ; à l’intérieur, du vide. Je l’ai jeté.
On trouvait un peu tout dans le fond des conteneurs. Parfois, n’importe quoi. Un jour, à l’arrivé d’un lot, coincé sous un plancher un bébé de marque Hope attendait en morceaux. Je l’ai pris il criait : Please, make me up. Ridicule, ce jeu ; on lui avait collé les membres dans le dos et, de l’intérieur, j’ai pu sortir un sexe, des cheveux d’ange enfin du maquillage. Au choix, blond, brun, fille et de la crème beige. Un bébé à monter. Vraiment, n’importe quoi. Je ne connaissais qu’un Hope : hackers of planet earth, c’est notre job à plein temps. Enfin, c’est ce qu’on nous dit. Je ne sais pas pourquoi, j’avais gardé l’enfant. |
lE CONTENEUR NOUNOURS
Enfant, j’avais un nounours beige comme tous le nounours. Comme ceux des containers. Je l’aimais, je le suçais. Il sentait la bave à faire vomir et pourtant je l’aimais. Je croyais. Mais un jour j’ai entendu tu vois le père Noël hurler. L’ordure. Et j’ai eu peur du loup. J’ai arraché ses yeux : mon ours n’aurait plus peur. Ça n’avait pas marché. Alors, j’avais 8 ans, j’ai regardé à l’intérieur. J’ai arraché son bras. Dedans il n’y avait rien ; à l’intérieur, du vide. Je l’ai jeté. De toute façon il m’emmerdait il n’a jamais souri. |
V2
Nous avions rendez-vous place du Parlement ; place de la Liberté sous la révolution ; à côté de la bourse dans le quartier saint Pierre la ville du XVIIIe avec des moellons blonds sculptés avec l’argent des bateaux négriers. Elle, les yeux de perle noire à l’abri des arcades. Moi, mes vêtements usés, mon manteau décrépi autour d’une fontaine à la fine couche de glace. Je l’avais invitée au restaurant et V souriait, gênée. Je n’avais pas compris. Mais nous avions parlé elle rentrait de New-York par Albatros Airline si je me souviens bien, je lui disais Tu sais, je voudrais être artiste mais là je ne peux pas je travaille la nuit et elle était gentille.
J’avais vidé mon porte-monnaie au coin de la rue de la Devise, la neige fondait dehors. V m’avait amené jusqu’à la gare saint Jean, suivi sous la verrière d’où les oiseaux meurtris attendent le dégel ; elle avait été tendre. |
121 - Là où nous allons, je ne veux pas y aller.
J'avais cinq ou six ans, peut-être sept je ne sais plus.
Je revois ma très vieille tante en face de moi, élégante, racée malgré ses quatre vingt dix ans passés. Odeurs de poudre de riz, de chocolats chauds dans cette petite maison dominant Avignon. Odeurs de thé, de jasmin aussi qui suivaient son sillage.
Elle avait été première main chez Poiret et, fréquentant le "beau monde", elle en avait gardé cette distinction et cette allure qui la rendaient plus grande encore moi qui était si petit.
Elle m'aimait sans nul doute mais justement parce qu'elle m'aimait elle n'avait de cesse de m'apprendre le maintien et les bonnes manières.
Ainsi pour me montrer comment les dames faisaient la révérence me raconta t'elle sa "première fois".
Et c'était devant l'impératrice Eugénie à l'occasion d'une visite de son école de "jeunes filles" et de la présentation des meilleures élèves dont elle faisait partie !
Toute ma vie je gardais ce souvenir niché dans un coin de ma mémoire car j'avais là un raccourci de la vie.
Pensez ! Voilà une vieille femme qui en me tartinant le visage de son maquillage lors de ses embrassades furtives me permettait d'un coup et d'un seul de faire la bise à la femme du neveu de Napoléon celui-la même de la bataille d'Austerlitz !
Pour un peu je ne m'en serais jamais lavé - ce qui au fond, à l'époque, m'aurait bien arrangé.
En fait et à travers cette histoire je sentais bien dans le bouillonnement de mon enfance toute la chance que j'avais d'appartenir aux souches qui avaient fait ce que je suis.
Mais aujourd'hui dans quel monde vivons nous ?
Que sont devenus nos rêves et nos souvenirs dans cet univers religieux et terriblement mercantile ?
Quelle morale ? Quel avenir si ce n'est celui de combats idéologiques où des minorités font dire à des "penseurs humanistes" qu'une mosquée au fond du trou de Ground Zero serait un sacré pied de nez à l'histoire ? Et que dire de ces femmes mutilées, lapidées parce qu'elles ont le malheur d'être nées femmes dans un environnement de barbus ? Remarquez qu'il ne vaut pas mieux naître en Chine pour celles que Férat avait déclaré l'avenir de l'homme !
Et que dire de ces populations que l'on se rejette les uns les autres avec les meilleurs arguments du monde, populations qui n'ayant plus rien ne comprennent pas que nous ayons tout.
Il y a cinq ou six ans j'ai fait plusieurs voyages au Burkina Fasso un des pays les plus pauvres de la terre.
J'y ai vu l'inconcevable dans une région en perdition.
Bien sûr la misère, bien sûr le sida et les morts jonchant la latérite, bien sûr certaines "ONG" bourrées de fric et s'énivrant le soir avec des gamines à peine femmes. Mais surtout j'ai vu aux abords de Ouagadougou, dans une mer de bidonvilles une immense route macadamisée à quatre voies.
Route vide, lunaire gardée par quelques soldats décontenancés et pas du tout sûr d'être payés.
Au bout, immense et dominant l'espace une mosquée orgueilleusement neuve offerte par Kadhafi pour "éduquer" le peuple avant qu'il ne crève de faim.
Le curseur de nos valeurs a changé sur la grande partition des peuples.
Et je n'aime pas du tout, mais alors pas du tout la musique qu'il est en train de jouer.
En fait, ma vieille tante en me racontant l'impératrice m'a communiqué un message. Il y a des choses qu'on fait et des choses que l'on ne fait pas.
C'est simple et con n'est-ce pas ?
Mais cela s'appelle l'honneur.
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V
Elle est rentrée, il neigeait. C’était avant Noël. Georges « H » W. Bush arrosait la planète d’aciers et d’uranium ; on voyait ses GI, ils pompaient du pétrole au milieu d’explosions de gros champignons noirs parce que, même appauvrie, la marée verte grouillait. De multitudes. De Mollahs sanguinaires. C’est de sa faute aussi, il a semé le vent…
J’avais réintégré mon cocon quelques jours, au bord de l’océan, le temps d’apercevoir, je ne me trouvais bien ni là ni bien mieux à Paris, et j’avais pris un train ramenant à Bordeaux par la route des châteaux la draisine bruyante aux chromes percés de trous qui sifflait dans les arbres devant les pieds de vigne, noirs, en rang pendant l’hiver.
J’avais quitté la mer. Sans regret, définitivement : en décembre par temps calme elle tire à l’infini sa couverture grise à bord de repli blanc. A soi. Je me disais à l’époque, Elle s’empile par vagues, quand est-ce que ça déborde ? Jamais. Jamais ça ne déborde. Tu voudrais qu’elle t’embrasse ? ça n’arrivera pas, elle se retire sans cesse.
J’ai laissé les mouettes éviter les flocons dispersés sur le sable. J’avais trop froid dans ma chambre d’enfant. Parce qu’après, c’est mort, il ne faut pas se retourner. C’est pourquoi je sautillais, sur la banquette rouge d’un vieux wagon rouillé, à travers le vignoble girondin, loin des révolutions. |
120 - Vivre ou mourir.
C'est une femme en bleu dans une maison jaune.
Le bleu océan de ses yeux.
Le jaune ensoleillé de sa terrasse un jour d'été.
C'est une femme qui sourit et qui se déplace dans cet espace laissé libre par un mari qui travaille et des enfants si grands qu'ils l'ont laissée seule à se cogner contre les murs.
Alors, ici, tout est ordonné, tout respire le calme et l'on pourrait presque croire à de l'appaisement si ce n'était ses yeux qui disent ce qu'elle tait.
Et ce qu'elle tait lui fait peur dans cet inéxorable avancement du temps.
Elle est belle mais on ne le lui dit plus.
Elle respire, elle parle, elle joue son rôle mais cette vie qui file n'est plus celle qu'elle avait imaginée quand, gamine, elle s'était embarquée avec cet homme qui d'amant est devenu mari, éternellement mari.
Bien sûr il y a des moments heureux mais qu'est devenu l'amour, celui qui vous étonne, celui qui vous submerge quand une femme comme elle, vibrante et sensible, s'approche de cette putain de frontière où la femme sent l'avenir se raccourcir comme un peau de chagrin et le passé se jalonner des regrets qu'on avait pris pour des souvenirs ?
Que sont devenues ces découvertes à deux quand les envolées de l'amour sont devenues des secousses rapides presque pitoyables en regard de ce qu'elle avait rêvé ?
Alors le jardin est bien tenu, la cuisine superbe et la fêlure s'agrandit.
Alors c'est le job à mi-temps et la vie qui bruisse à l'extérieur quand l'ennui se faufile à l'intérieur.
Alors c'est le temps des interrogations, du retour sur soi-même, le temps du bilan.
C'est ce moment dans une vie de femme où tout peut basculer car les hommes ont ce don suprême de transformer de magnifiques roses rouges en fleurs artificielles qui ne demandent qu'à revivre à force de n'être plus regardées, simplement regardées.
Et qui veulent être aimées.
Bien aimées.
Toujours aimées.
Pour retrouver les couleurs joyeuses et chaudes de la vie et simplement renaître, enfin renaître.
Ou alors mourir à petits feux. |
119 - De la "communication" entre un homme et une femme (II)
Je voudrais clore le chapître "séduction" dans cette intéressante étude ( mais si, mais si !) qui ne m'a été commandée par personne mais que, d'un commun accord avec moi-même, j'ai décidé d'entreprendre au risque de passer pour un vieux con libidineux ( ce qui, au fond, n'est pas fait pour me déplaire!).
Et donc, pour ceux qui se sont perdus en route, reprenez tout à la note 113 et suivez mon chemin qui est tout sauf une route balisée.
Ainsi la séduction entre un homme et une femme atteint bien souvent son "pic" au moment des amours. En d'autres termes l'homme fait la roue et la femme l'amazone pour se terminer plus tard pour l'un, dans les ornières des habitudes et pour l'autre, par changer de cheval.
Or, séduire c'est respirer.
Et, vous l'avez compris, ne plus respirer c'est mourir, et donc....
Combien de marins, combien de capitaines...flûte, je me trompe de page, pardon, combien d'hommes (marins ou capitaines d'ailleurs) ont baissé le pavillon de la séduction une fois que l'affaire était dans le sac!
Combien, une fois les tangages des corps apaisés, sont allés jeter leurs filets vers des lucarnes télévisées, des champs de courses turfisés ou des parties de cartes sur la terrasse de vieux porcs !
Et pourtant.
La femme est une "princesse" (notez tout de même les guillements) qui, si elle n'est pas constamment émerveillée (plus exactement amourémerveillée), aura une facheuse tendance à se rendormir espérant ainsi un nouveau prince venant la réveiller et croyez moi, celui là comme par hasard saura y faire.
C'est pourtant bien simple mes amis homos sapiens tout juste descendus des arbres, la femme ne comprend la séduction que permanente et donc il convient une fois que vos chocolats sont devenus profiteroles raplapas de substituer vos magnifiques attraits virils par le pétillement de votre esprit et, si vous n'avez pas assez d'esprit - ce qui arrive 73,5 fois sur 100 - par la mémorisation impérative des fêtes et surtout des anniversaires.
Bien sûr, dans cette affaire, il est de bon ton de noter celui du premier baiser, de la première fois, de la première escapade scabreuse, de la première visite à la belle mère voire même celui de la première, première fois, vous savez cette fois où allant voir une bonne vieille copine bien experte vous vous êtes trompé de porte pour toquer à celle de votre future conquète qui n'en est toujours pas revenue ( de la façon dont tout ça c'est passé bien sûr, pas de vous!).
Evidemment, le top du top est de ne rien fêter tout en fêtant quelque chose, on ne sait jamais !
Allons, je biaise, je finaude, je tergiverse mais sérieusement, si nous étions plus fins, nous les hommes, plus attentifs, plus...femme quoi, si nous étions constamment à l'écoute non pas de ce qu'elles disent mais de ce qu'elles pensent, nous n'aurions aucuns problèmes de communication puisque nous parlerions le même langage.
Impossible dîtes-vous?
Mais voyons Monsieur, impossible c'est impossible, au risque de leur déplaire ! |
118 - Putain de temps.
Quarante trois ans après, quarante trois ans n'est-ce pas, j'ai eu sur ma messagerie un mail d'une personne que j'avais fréquentée, côtoyée et avec qui j'avais cheminé pendant pas mal de détours de cette putain et adorable vie.
Pendant quarante trois ans ce fut un trou noir.
Et là, d'un coup, par quelques photos anciennes et quelques mots écrits je réalisais la terrible absurdité des choses.
Car enfin, vieillir c'est déjà mourir.
Alors, pendant quelques heures je rentrais en moi-même, je retournais dans le giron de ma mémoire cherchant et cherchant encore des visages effacés, des sourires estompés et des rires muets.
Puis, au delà de cette époque des souvenirs me submergèrent, des vagues incessantes d'odeurs, de couleurs, de corps, d'amours et de haines ne cessèrent de monter à l'assaut des barrières que j'avais érigées, croyant au devenir.
Le jeune sourire de ma mère entourée de narcisses. Elle est belle. Elle vit.
Des senteurs de thym, de romarin dans une garrigue surchauffée et cette gamine aux jambes délurées qui sait que je la regarde, malade de désir.
Des nuits d'étoiles avec des spoutnicks qui se baladent et mon père à côté. Odeur de pipe, bruit d'une moissonneuse dans la fraîcheur du soir, mon père, sérieux et amoureux de celle qui est belle.
Des noëls de gosses où les vivants sont morts.
Tous morts.
Et moi qui suis encore là, comme un con serrant des mains disparues.
J'entends une voix, le bruit d'une carriole, le chuintement d'une cafetière sur une vieille cuisinière et des cavalcades de rats, là haut dans un grenier.
J'entends aussi des bruits de rues, des bruits d'avant où les rues n'avaient pas le même langage, un vitrier, un rémouleur, une hirondelle sous un toit brûlant.
Je vois des ombres qui s'effacent, des sourires qui me saluent, des lèvres qui ne m'embrassent plus.
Je sens une main, une caresse, une étreinte et à mon oreille, j'entends encore les mots qui vont avec dans l'odeur d'une Craven A.
Et puis, par dessus tout ça et au delà de tout, je les retrouve tous, de cette enfant rieuse qui apprenait l'amour jusqu'à mon ami Pierre mort si salement, de ce théâtre de verdure aux filles amoureuses à mes écrits de gosse tâchés d'encre violette, oui, je les retrouve tous, de l'alpha de mon insouciance à l'oméga de ma raison.
Et ma raison vacille car j'ai encore tant et tant d'odeurs à respirer, de sourires à recevoir, d'océans à contempler, de livres à ouvrir, tant et tant de vies à vivre, de siècles à parcourir, de musiques à découvrir que je n'aurais pas le temps même si, dans ma fierté un peu bête et dans mon désir de vie, je ne sais pas m'économiser pour, justement, gagner du temps.
Alors, dans ce combat inégal, dans cette lutte au goût de défaite je reviens à ma première lecture, à ma première illumination et je ferai comme elle, vieille biquette qui, se sentant perdue dans la montagne donna jusqu'au petit matin de fameux coups de cornes à ce putain de loup.
Même si, dans la plaine, dans cette plaine si calme une trompe maladroite tente de la rappeler.
Que voulez-vous, j'ai toujours aimé les hauteurs.
Au risque de mourir.
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M.
Je n’étais pas dans le moule. Je l’ai senti, ça n’a servi à rien.
Le jour où D m’engage, le soleil brûle encore. Je ne sais pas pourquoi, mais V m’a pardonné. Elle a, comment te dire, tiré un trait sur mon amok.
Nous avons déménagé ; à Bordeaux, comme elle veut ; changé de vie, changé d’amis, elle n’en a plus un seul. J’ai retrouvé un job chez un père de famille, un homme colérique adorant les cigares, les voiliers cela n’a rien à voir, sauf peut-être les iles. Alexandre, il abrège : Appelez-moi Alex, dirige la société Des Cendres & des fils.
À l’époque je fume, pourquoi dit-on comme un pompier, j’empeste le bureau. J’ai quitté mes silicones, l’usine Chevrier datée 1920, pour trouver une fabrique de 1950 spécialisée dans le froid : Alex commerce avec l’Afrique, l’armée, la Françafrique. On fabrique des morgues. On achète des conteneurs, en Chine, à Noël ; ils débarquent surchargés de cadeaux que nous faisons vider nous en gardons les caisses.
Sur ma porte, Albondius, Acheteur. Je négocie l’achat de pièces détachées pour des kits post-mortem de 20 pieds, autrement dit, 10 corps. On en met jusqu’à 16. À deux sangles par homme et deux fois quatre, 8 roulements pour une place, je commande par boîte 32 sangles verdâtres, 128 roulements ; et des pots de peinture, du noir et du vert-noir.
Mon bureau se situe au sous-sol. Je n’aperçois le ciel qu’à travers une vitre jaunâtre. Depuis mon soupirail, j’en admire le monde, les bottes en hiver les sandales l’été, je vois se promener les attributs du chat et du gros chien d’Alex. Et c’est à peu près tout. Mais parfois j’ouvre en grand et je laisse passer quelques volutes bleues de mes trompe-la-mort, pour que madame T, la secrétaire il en existe encore, respire, elle aussi.
L’ingénieur commettant s’occupe du service des Plans & Conceptions avec une posture de père supérieur ; chaque mois il dessine une morgue plus noire ; je crois que Dieu l’inspire. C’est bien plus fort que moi, je dois le tourmenter ; ou sinon je végète, racines enterrées dans mon bureau lugubre au cendrier grisâtre débordant de mégots face à l’ordinateur désespérément vide.
(Le vendredi) l’équipe des bureaux rencontre l’atelier en salle 1er étage, au-dessus des tôliers écrabouilleurs d’acier. Dans cette cage en verre, on tente l’inventaire : Reste trente morts à faire, quelques climatiseurs, encore des frigidaires à conserver la viande. Le directeur de production (encore un personnage !) critique l’ingénieur, qui lui, très susceptible, boude la réunion.
On lève la séance. Nous sommes en week-end. Mohamed dit Momo, unité menuiserie, attend de s’occuper de son propre business ; il gère ses affaires en kaléidoscope.
J’ai vécu seul 6 mois. V (pourquoi je l’appelle V ? Mais c’est ma femme quand même) habitait à Paris. C’était mon purgatoire. On, nous, enfin V et moi-même, nous avions déniché un studio encaissé sous un porche d’immeuble. À l’ombre, il faisait froid. Sauf du vendredi soir au dimanche 20 h : le train nous rejoignait.
Oui, oui, c’était 5 h, je pliais mes affaires, je sortais du bureau, je passais au studio enfourner mon linge sale, relancer la voiture, une petite diesel rachetée à ma sœur, pour chercher une place au parking de la gare entre sex-shop et squat, deux misères, aux abîmes envoûtants.
Le TGV (un train rapide) m’envoyait en flipper dans ses méandres bleus. M’éjectait à la gare Montparnasse. Par le métro la 13 et pour finir la 2, j’arrivais à la porte de son appartement, mon droit de visite à moi, et nous faisions l’amour pour croire ou rechercher ce que nous n’avions plus (c’est la passion bien sûr). Ça défoulait, au moins. On lavait notre linge, on causait dans le noir : on se parlait d’amour.
(On en reparle encore, ma folie me tenaille, ma jalousie revient. Ma houle vient frapper le sable blond, ses hanches, de ma plage de calme. Et pourtant V l’épouse. L’embrasse ; la laisse s’épuiser, et la série s’essouffle).
A Paris 17e, les rats envahissaient la nuit. J’en avais vu avant, un seul, dans la cuisine ; il suffisait de l’enfermer, ça n’allait pas plus loin. Mais depuis entre nous c’était mort ; enfin non, presque mort ; c’est pour ça : ils venaient.
Nous luttions. Mais j’étais le premier à faire tomber mes yeux. Les rats me tourmentaient ? Elle veillait. Jusqu’aux lueurs du jour. Là ma V engluée dans mes bras s’endormait à son tour. Les rats n’aiment pas l’espoir. Ils partaient en râlant : Un jour, ils reviendraient !
Difficiles, les souvenirs ; je ne me rappelle rien. Entre eux et cette page, il y a toi.
J’ai dû passer des heures, au téléphone, à dire que je l’aimais. La ligne était mauvaise : mes mots d’amour revenaient en écho et des conversations parasitaient nos verbes ; je crois, on écoutait les choses que nous voulions entendre.
Il était là dans l’angle : un combiné rougi punaisé sur le mur ; son câble tortillait. Mon logement était blanc. Mon plafond était blanc, ma baignoire était blanche, le mur était crépi. Une immense tache blanche, un tout petit point rouge ; mon lien avec le monde. Le même 6 ans plus tôt qui me servait pour l’appeler à l’aide. |
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