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:: Serge Simon, LA MELEE (critique) :: par Isabelle Rabineau :: dimanche 20 avril 2008 ::
 

topolivres a vécu (et lu) La Mêlée
de rugby selon Serge Simon

    Au football, on sait lorsqu'un joueur "traverse" le ballon. C'est qu'il vient d'ajuster une frappe enveloppée d'un humus de défiance conquérante, engageant corps et esprit en un seul geste. En matière de rugby, on peut désormais "traverser" la redoutable mêlée. Serge Simon l'a anatomisée dans un ouvrage éponyme exceptionnel : La Mêlée.

Les amateurs avaient déjà appris par coeur son désopilant Dictionnaire absurde du Rugby dont le second tome atterrit en librairie ces jours-ci. Ils ne doutent plus désormais que ce diable malicieux de Serge Simon apprécie autant le juste lexique que le bon geste, comme le démontrent les notes brillantes, bien souvent à rebrousse-poil, que l'auteur affiche sur les pages de son blog.

Au-delà du strip-mêlée opéré dans ce livre par ce médecin, écrivain, chroniqueur, grand International, qui connaît les lois organiques à la lettre de son rugby, La Mêlée frappe fort son lecteur. En plus des joueurs qu'elle casse en 8, Serge Simon dessine tous les acteurs de La Mêlée abrasifs et perméables, si proches de la métamorphose totale d'eux-mêmes qu'un Kafka les aurait adoubés, lui qui détestait pourtant si fort les sports adulés par son propre père. Le seul championnat que l'écrivain praguois ait jamais plébiscité était celui de la faim, autrement dit celui du désir et de sa perte, puis du désir et de sa perte... Les mécanismes décrits par Serge Simon dans sa radiographie de La Mêlée s'apparentent à l'inquiétante étrangeté de la métamorphose humaine, une question déjà soulevée, en son temps, par Franz Kafka.
Rappelez-vous votre stupeur la première fois que vous avez surpris une mêlée, son époustouflant potentiel humain, bien trop charnel pour notre époque de virtualités. La Mêlée, trop humaine, non pas surhumaine. Le "mental", comme aiment à le nommer les commentateurs sportifs, dans l'exercice de La Mêlée, c'est son intelligence et sa puissance de dilatation, sa volonté effrénée de pénétration sur le terrain. Tout ce qui forme à chaque reprise la preuve de ce que peut la force de détermination humaine.

Ce que l'on entrevoit aussi dans le livre de Serge Simon, c'est la puissance et le mystère, la violence assumée de La Mêlée. Ouverte ou fermée, close sur des corps enfoncés et, dans le même instant, libérés de leur sens de gravité raisonné.

De quel matériau sont faites les oeuvres littéraires qui disent un sport sans le trahir ? Certainement de l'expérience singulière de leur auteur, de ses talents multiples et d'un art poétique rare. Car décrire si frontalement une passion sportive, c'est s'en distancer avec une sauvagerie d'artiste. C'est aussi, dans le cas présent, faire preuve d'empathie et soulever un coin de la mêlée, même si elle préférera toujours l'opacité : tirer une couverture enfantine sur soi, réinventer derrière la paroi d'une caverne charnelle la forme tortueuse de l'humanité prosaïque dans le combat joyeux et guerrier qu'elle livre pour sa survie, au sein d'une pure séquence de jeu.

Serge Simon ne révèle pas les rituels sacrés et les règles implicites. En existe-t-il seulement que l'on puisse délivrer sans les pratiquer - mais il énonce le sentiment intime de sa mêlée. C'est beaucoup car c'est vraisemblablement sa chair, sa sueur et son âme, qu'il emmêle dans ce texte.

Nombreux furent les commentateurs lors de la dernière Coupe du monde de Rugby à songer que la technicité optique allait bientôt permettre de connaître en temps et en heure ce qui se tramait sous la carapace archaïsante de la mêlée. Or il n'y a pas de temps au sein de la mêlée, sinon un temps hors de toute contingence. Voyez les hors temps de l'amour, de l'enfermement et de l'ivresse. Ces trois émotions structurent aussi la mêlée, organisme vivant, dont la puissance sans cesse entravée demeure un modèle stratégique pour les observateurs de la nature humaine, qu'ils soient proches de Clausewitz ou de Kafka.
Innombrable et ténue, elliptique et sauvage, rompue de masse musculaire et d'individus aux singularités prononcées, La Mêlée est un monde en lévitation enraciné dans la tourbe du stade.

Avant La Mêlée, Serge Simon décrit ce qu'il voit : "Le vestiaire s'est déjà tellement éloigné de nous. Six minutes que l'on est sortis de sa nuit. Cette nuit chaude où les silences épicés habitent les cris et les coups. Six minutes de lumière, de foules et toujours rien. Un ciel incertain avec des oiseaux que je ne connais pas. Des arbres qui plient leur fragilité en une vibration lumineuse. Une tribune qui dort comme un vieux chien".

Pendant La Mêlée, Serge Simon écrit ce qu'il sent : "Dans cette fraction de seconde, toutes les mains se ferment un peu plus. Le sang a été chassé de tous les doigts. Tous les maillots et les shorts se tendent à s'en déchirer. Les dernières hésitations de nos vies bancales ont été chassées par le souffle de la mêlée. Sans en avoir conscience, je dois fermer les yeux une fraction de seconde par plaisir. Un sourire se pose et repart. Plonger vite et fort mais plonger ensemble. Ecartons-nous, perdons cette unité pierreuse et aussitôt le navire fera eau de toute part. L'impact doit être franc et tendu. Chaque impact a son chant. Les plus beaux impacts sont ceux qui ont un chant métallique. Pas celui d'épées qui se croisent, mais celui d'une enclume qui choit.
Et nous voilà partis vers l'autre monde. Celui de l'obscurité et des certitudes silencieuses. Ce vertige de la chute me saoule à chaque fois. Coulé dans le bloc des autres, je suis si contraint que m'inonde un sentiment de liberté absolue. Se perdre de vue dans l'autre. Se perdre tout court. Semer cet ennemi trop personnel
".

Après La Mêlée, Serge Simon décrit ce qui lui reste : "Je suis immobile. Je ferme les yeux. J'avale ma salive difficilement. Le bruit de mon coeur résonne à nouveau. J'ai froid. Le monde paraît si seul".


Odeurs et sons, La Mêlée selon Serge Simon est parfaitement dispensable de dialogues. Elle est sans paroles, exactement comme un film muet, profondément dramaturgique et souvent corrosive. La Mêlée, parfait accident vital. On rêve d'une adaptation cinématographique, avec pour seuls sons, les corps et la voix, off, de l'auteur.

Dans ce poème en prose rédigé entièrement à la première personne - dont je ne connais pas d'équivalent -, Serge Simon restitue l'émotion de la mêlée humaine et ose tenter une vision en profondeur, devenant lui-même le voyeur absolu de son propre jeu. C'est un pari réussi, un match gagné. A l'avenir, l'auteur saura à coup sûr transformer cette expérience humaine sur tous les supports qu'il se choisira. Il a entrepris ce qu'il nomme des "Contraintes" dont l'ouvrage donne quelques exemples de représentations binaires, noires et blanches, fortement pigmentées. Jamais le pinceau, le couteau ou le pied ne se relèvent, totalement incorporés à la toile, ne fuyant pas le chaos.
Ces premières esquisses évoquent une fraternité d'esprit avec les toiles de Louis Soutter (1871-1942), artiste suisse épris de jazz et violoniste émérite, lequel après son exode aux Etats-Unis, acheva sa vie en asile psychiatrique. Qu'importe d'ailleurs, son oeuvre est saisissante.
Soutter dessinait des regroupements humains énigmatiques et solidaires où, bien souvent, flottait un ovale orangé. Indistinctement, soleil ou ballon de rugby, la forme ovale y irradiait une force lumineuse.

Ecouter l'entretien avec Serge Simon réalisé mercredi 19 mars au Lecteur Studio SNCF :


Isabelle Rabineau


Louis Soutter, Souplesse
Louis Soutter, Souplesse (1939)



Serge Simon
La Mêlée
Ed. Prolongations 2008
11 euros


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:: Zvi Yanai, BIEN A VOUS, SANDRO :: par Alice Guzzini :: mardi 25 mars 2008 ::

Voici notre histoire, Romolo


Début février 2004, Romolo Benvenuti, Professeur honoraire de l'Université de Rome, publie un article où il analyse le comportement des zèbres et autres gnous d'une réserve de Tanzanie ; la semaine suivante, il reçoit le courrier de l'un de ses lecteurs et se retrouve à débattre avec lui, sans trop comprendre pourquoi, du "mode éthologique perverti" caractérisant les populations de lions, pour faire ensuite connaissance avec une mère juive et un père protestant originaires respectivement d'Autriche et de Hongrie - les siens, incidemment, outre que ceux de son correspondant -, dont il savait jusque-là, par la nourrice à qui ils l'abandonnèrent il y a environ soixante-dix ans, à peine qu'il était chanteur et elle danseuse...

Juzi Galambos
Juzi Galambos, Première danseuse de Budapest. Collection personnelle de Zvi Yanai.

Roman autobiographique composé des lettres adressées par l'auteur au frère qu'il n'a jamais connu et puis soudain croisé au hasard des pages d'une revue scientifique, Bien à vous, Sandro, premier livre de Zvi Yanai (né Sandro Thot en 1935) traduit en français, retrace son histoire familiale éclatée et assez singulière, des années de l'enfance dans l'Europe du nazi-fascisme à l'émigration en Israël au lendemain immédiat de la guerre. Depuis Graz que sa grand-mère ne put quitter que pour le ghetto de Lublin et les camps, depuis Oradea lorsque son père fut expulsé d'Italie quand sa mère restait à Castiglion Fiorentino avec Sandro et ses deux soeurs, depuis Rosh Pina où partit travailler son oncle, les Thot et Galambos n'eurent souvent d'alternative au moyen épistolaire pour s'aimer, s'inquiéter et s'informer les uns des autres, envisager un avenir. Zvi Yanai, dans la matière miraculée de ces échanges et fragments de quotidiens et caractères, se trouve pour la première fois en présence de sa grand-mère, tandis que les seuls souvenirs de gamin qu'il possède de ses parents rencontrent les réalités des adultes. Parmi les lacunes qu'aucun document ne lui permet de combler, la raison pour laquelle le couple vint à exclure de sa vie l'aîné des garçons le tourmente de manière particulière ; il s'arroge alors le devoir de transmettre à ce frère lointain, laissé en bas âge à une existence toute séparée de la leur, au lecteur étranger que nous sommes, ce qu'il lui a été donné de se rappeler ou d'apprendre d'eux a posteriori.

Entreprise de témoignage à défaut de réparation possible, Bien à vous, Sandro est aussi fondamentalement le récit d'un homme qui observe et interroge sa propre identité. C'est la sensation encore intacte d'un poivron dégluti sous la pression du regard paternel, et la foi catholique déposée à l'entrée du kibboutz, l'ascendant de Mussolini et la moustache à volutes du roi, Maman exerçant par absurde des fonctions d'interprète au sein de la Wehrmacht. Le ton sobre, très posé, frappe d'autant plus que dans le même mouvement il confond par un naturel parfois presque naïf. Sandro demande à son frère de ne pas blâmer leur mère pour l'avoir fouetté à plusieurs reprises, il n'en conserve guère de blessures psychologiques ; il évoque par ailleurs l'hypothèse d'un "problème Romolo", la poursuite de la vie de famille conditionnée à l'abandon d'un de ses membres, sans ambages aucuns. "Quiconque respecte véritablement ses émotions se démarque nécessairement des jacasseries amoureuses et des manifestations par trop extériorisées", écrit Zvi Yanai, à propos d'autres que lui.

Alice Guzzini



"Mon choc (...) eut lieu à la Colonia Solarium le jour où je fus appelé dans le bureau de la mère supérieure. Cette convocation était surprenante, pour ne pas dire inquiétante car jusqu'à ce matin-là je ne l'avais jamais vue et j'ignorais même son nom. Lorsque j'entrai dans son bureau, elle se tenait près d'un tableau noir avec à ses côtés deux soldats britanniques en uniforme. Elle me fit signe d'approcher et me dit que les soldats étaient venus me chercher pour me conduire chez mon oncle en Palestine. Puis elle étala une carte de géographie sur le tableau et me désigna à l'aide d'une baguette une tache rose sur la côte orientale de la Méditerranée. Elle ne me demanda pas mon accord pour naviguer vers cette tache, et quand bien même l'aurait-elle fait, je n'aurais pas su quoi répondre. Personne ne m'avait demandé mon avis pour les précédentes décisions : Papa avait quitté la maison sans mon accord, Maman était morte sans me demander mon avis, Ida m'avait conduit à Monselice sans concertation, et à présent ces deux soldats s'apprêtaient à m'emmener en Palestine ; si ce n'est que cette fois j'avais du mal à dissimuler mon inquiétude. La carte était à grande échelle et la tache rose que désignait la mère supérieure était vraiment très petite, pas même assez grande pour y caser les deux pieds. J'en conclus que lorsque j'arriverais en Palestine, il me faudrait me tenir alternativement sur un pied pour ne pas tremper l'autre jambe dans la mer."

Zvi Yanai, Bien à vous, Sandro, p. 318-319

 




Zvi Yanai
Bien à vous, Sandro
Traduit de l'hébreu (Shelka, Sandro) par Katherine Werchowski
Ed. Christian Bourgois 2008
28 euros


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:: Miranda July, UN BREF INSTANT DE ROMANTISME (NO ONE BELONGS HERE MORE THAN YOU) < MOI, TOI ET TOUS LES AUTRES :: par Alice Guzzini :: jeudi 31 janvier 2008 ::

Juste complètement étonnant


Miranda July
Miranda July © Mike Mills 2007

1996 / Atlanta. Miranda July réalise et interprète les deux personnages de son premier court métrage : la mère d'une nageuse sélectionnée pour les Jeux Olympiques et cette même jeune nageuse de douze ans...
2005 / Moi, toi et tous les autres. Son premier long métrage, récompensé par une Caméra d'Or à Cannes et un Prix Spécial du Jury à Sundance, révèle Miranda July au grand public. Le film s'ouvre sur un couple en train de prêter serment devant un coucher de soleil. Un plan plus large fait apparaître M.J derrière un caméscope, le micro à la main face à ce cliché romantique : le personnage qu'elle incarne prépare une vidéo où elle donne sa voix à l'un et l'autre des amants de la photographie.
2007 / Les Choses que nous ne comprenons pas et dont assurément nous n'allons pas parler. Dans son dernier spectacle multimedia, créé sur les scènes de Los Angeles, San Francisco et New York, Miranda July joue la plupart des rôles, parmi lesquels celui d'un chat (j'en crois mes yeux à défaut d'avoir pu assister à la performance).
2008 / Un bref instant de romantisme. Les éditions Flammarion publient la traduction d'un recueil de seize nouvelles de Miranda July. On découvre ces textes et l'on se réjouit de voir à quel point le format "collection d'histoires courtes" sourit à sa douce schizophrénie d'artiste.

L'univers narratif de Miranda July est fait très simplement d'individus et de ce qu'il y a entre eux. De ces zones de contact, le lecteur expérimente au fil des pages les consistances et mouvements divers, de poches flasques ou sous vide, nappes brumeuses, électriques parfois, volumes asymétriques ou membranes vives et soudain perméables. Dans le cas extrême de "Faire l'amour en 2003", c'est une forme encore, sombre mais luisante, qui s'insinue dans les nuits d'une adolescente jusqu'à pénétrer en elle entièrement.
Si tous les personnages évoluent dans le réel, font la vaisselle, perdent leur petit chien marron, travaillent pour une organisation caritative etc., ceux à travers qui l'on se glisse dans le livre, des quotidiens bancals aux fins fonds sensibles de l'intime, se distinguent par la formidable qualité d'imaginaire qu'ils parviennent à déployer.
Une prof de natation improvisée enseigne l'art de la respiration et les gestes du papillon à un groupe d'octogénaires. En l'absence de piscine aux environs, les séances doivent se tenir chez elle. Ses élèves viennent donc deux fois par semaine nager sur le sol de son appartement, la tête plongée dans une cuvette d'eau chaude salée puisqu'il pourrait s'avérer bon pour la santé d'aspirer de l'eau chaude salée par le nez. Ainsi résumé, l'épisode semble complètement grotesque. A la lecture, l'histoire de "L'Equipe de natation" étonne surtout car elle paraît, certes, toquée et surréelle, mais sonne aussi très juste. Ce n'est pas là en effet le moindre talent de l'auteure, celui qui consiste à équilibrer le monde sur les fantaisies et les irrégularités de chacun ; et elle ose ainsi tous azimuts.

Vous pourrez entendre ci-dessous dans leur version originale radiophonique quelques-unes des pièces créées pour The Next Big Thing, diffusées sur WNYC (New York Public Radio) entre octobre 2002 et octobre 2003 et aujourd'hui inclues, légèrement remaniées, dans No One Belongs Here More Than You (Un bref instant de romantisme).
En écoute également, avec toujours Miranda July à la voix, les lectures de deux autres nouvelles du recueil, réalisées à la New York Public Library le 25 mai 2007 (vidéo intégrale disponible sur FORA.tv) et à la Serpentine Gallery de Londres le 4 juin 2007 (audio intégral sur Defunktion.net).

Alice Guzzini

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"The Swim Team" ("L'Equipe de natation")
10 min. © Miranda July / WNYC 09/05/2003


"Majesty" ("Majesté")
20 min. © Miranda July / NYPL 25/05/2007

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"The Man On The Stairs" ("L'Homme dans l'escalier")
12 min. © Miranda July / WNYC 03/10/2003

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"It's Not What You Think" ("Cette personne")
8 min. © Miranda July / WNYC 06/10/2002

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"School Of Romance" ("Un bref instant de romantisme")
10 min. © Miranda July / WNYC 15/08/2003


Extrait de "Something That Needs Nothing" ("Une chose qui n'a besoin de rien")
17 min. © Miranda July / Serpentine Gallery 04/06/2007

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"The Boy From Lam Kien" ("Le Garçon de Lam Kien")
15 min. © Miranda July / WNYC 14/03/2003

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"The Moves" ("Les Mouvements")
3 min. © Miranda July / WNYC 14/03/2003

www.mirandajuly.com
www.mirandajuly.com

www.noonebelongsheremorethanyou.com
www.noonebelongsheremorethanyou.com



Miranda July
Un bref instant de romantisme
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, No One Belongs Here More Than You, Frank O'Connor Award 2007) par Nicolas Richard
Flammarion 2008
19 euros


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:: Cormac McCarthy, LA ROUTE + Didier Séraffin, UN ENFANT VOLE + Michael Haneke, LE TEMPS DU LOUP :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 16 janvier 2008 ::

Proposition de lecture post Pulitzer


En 2003, Le Temps du loup, long métrage de Michael Haneke, sortait ses griffes sur les écrans français. Très difficilement oubliable, ce film avance des images étincelantes de cruauté pour évoquer l'enfer de survivants face à une catastrophe innommée.
La vision de Haneke refuse l'angle compassionnel pour épouser les détours d'une sauvagerie non narrative. Le cinéaste, au ras du sol incendié et des terres retournées, filme la racine du pire et suggère l'inqualifié voire l'inarticulé. La matière première du film relève du flux de pression sanguine accéléré.

Michael Haneke, Le Temps du loup
Michael Haneke, Le Temps du loup

Or voici que paraît ces jours-ci en France La Route, le roman de Cormac McCarthy. L'ouvrage arrive droit des Etats-Unis, tout irradié du dernier Prix Pulitzer. Elaboré à partir d'un appareil imaginaire très proche du Temps du loup, La Route propose une terre éventrée où des familles hallucinées par la barbarie, parfois recomposées face à l'événement soudain d'un visage, marchent vers une mer sans horizon. Aucun lointain. La Route est sans conteste un livre à la beauté tragique, même si une dichotomie assez hasardeuse - il est vrai appréciée comme telle - place d'un côté "les gentils" et de l'autre "les méchants" et donne brusquement à l'ensemble la portée d'une fable modélisée, entre apprentissage moral et construction d'une légende édifiante, posthumaine et sanglante. Dans ce road movie, deux personnages endossent les rôles principaux, un homme et un enfant. La presse française dans son ensemble encense l'ouvrage de McCarthy, écrivain renommé, précédé de son succès international considérable.

Michael Haneke, Le Temps du loup
Michael Haneke, Le Temps du loup

On reste donc surpris par l'indifférence magistrale avec laquelle l'ouvrage de Didier Séraffin, Un enfant volé, aux éditions Philippe Rey, est ignoré par la même critique (parution à la rentrée d'automne 2007), alors qu'il possède des armes au moins aussi affûtées, sur le cauchemar universel qui guette nos lendemains.
Porté par un duo et un destin semblables, soit la traversée de paysages hostiles à la condition humaine, le livre de Didier Séraffin, premier roman publié de l'auteur, fait montre d'une picturalité poétique bien supérieure au livre de McCarthy. Plus assassin et plus lucide, carnivore, il entonne des chants d'amour et de guerre aux rythmes d'une ode macabre. Là où McCarthy prend la résolution de la noirceur et de la pose, Didier Séraffin s'achemine depuis le point de vue du criminel, qu'il lézarde de profonds hourras de vie, à contre coeur et contre corps. Son livre pose sans cesse question, remue et bouleverse en oeuvre artistique complète, c'est-à-dire pas seulement dans le sens de la tombée des larmes et de la finitude des jours. Proposons à l'écrivain Michel Schneider, qui cite dans sa critique du Point Goya à propos de McCarthy, de vérifier que le diable de peintre ne loge pas plus volontiers chez Séraffin, à hauteur véritable de son sujet, mortel et joueur. N'hésitez pas, lecteurs de McCarthy, continuez votre Route avec un roman que seuls les libraires de l'enseigne Cultura ont eu la clairvoyance de reconnaître (dans le cadre de leur opération "Talents à découvrir"). Donnez-lui la chance de la survie.

Isabelle Rabineau



Michael Haneke
Le Temps du loup
France, Allemagne, Autriche 2003





Cormac McCarthy
La Route
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, The Road) par François Hirsch
L'Olivier 2008
21 euros




Didier Séraffin
Un enfant volé
Philippe Rey 2007
14,90 euros


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:: Philippe Pollet-Villard, LA FABRIQUE DE SOUVENIRS + Amy Winehouse, BACK TO BLACK :: par Isabelle Rabineau :: jeudi 3 janvier 2008 ::

Back to Saint-Malo
avec La Fabrique de souvenirs de Philippe Pollet-Villard


A Saint-Malo intra-muros, il y a dans l'une des petites rues en escargot qui vrillent au coeur du Fort un café qui sourit étrangement ; il rappelle un conte de Poe. L'enseigne dit "Le Café du Havre". On y entre parce qu'il n'a vraiment rien à faire là, designé en écrin luxueux pour midinette des faubourgs. Chaises hautes dorées à la mode classique et lustres noirs vénéneux de Venise, on croit rêver. On s'y sent bien, voluptueusement.
Pour l'amateur de journaux, c'est irrésistible : en même temps qu'il tourne sa page, il observe la rue malouine remonter devant lui et levant les yeux plus haut encore, le reflet magnétique d'une télé, projetée dans la vitrine en face, à quatre mètres.
Une gourmandise de café-bar dans la cité corsaire, une effronterie absolue dans le tempo de la rue, quelque chose d'insolent dans les décors, en quelques mots, une promesse de Nouvel An.

Lorsque je suis entrée, la chanteuse Amy Winehouse jurait qu'elle retournerait encore vers son Blake, et par la même occasion qu'elle replongerait presto vers les gouffres noirs qu'elle s'est si consciencieusement choisis, elle qui pensait devenir serveuse à rollers. Amy chante avec des ailes, et s'occupe à détourner l'attention de la beauté violente de ses productions sonores, immatérielles, vers les charades des arbres perdus dans ses cheveux.

C'est là, au Café du Havre, que j'ai commencé la lecture de La Fabrique de souvenirs de Philippe Pollet-Villard. Tout de suite je me suis retrouvée en équilibre, dans le mouvement de danse à demi esquissé que ce livre, comme le précédent, sait si bien faire épouser à son lecteur. Peut-être oserai-je même qualifier cette lecture de "somnambulique", tant les histoires du créateur de L'Homme qui marchait avec une balle dans la tête s'énoncent par la grâce d'une voix qui possède la lucidité aiguë des rêves éveillés. Par instants, je me laissais porter malgré le froid dans une lévitation en direction de la plage du Sillon. Dos dans la mer, visage levé, je regardais le ciel que décrit Pollet-Villard, je sentais ployer les arbres formés à la découpe de son style, je m'amusais aussi de sa tristesse enjouée si singulière parce que je ne pouvais guère faire autrement. Les lecteurs sont des animaux cruels. La Petite Catherine de Heilbronn, texte adoré de Kleist, trouve incidemment chez Philippe Pollet-Villard un rebond presque fortuit.
La Fabrique de souvenirs est un très malicieux ouvrage, qui vous fera sans cesse vous retourner sur vos pas pour voir exactement qui vous suiviez dans votre lecture, parmi les brumes chuchotantes de vos souvenirs et le modèle familial que vous prête l'auteur. Miroir un peu accidenté, hors d'âge, digne des contes et légendes, tout ce qu'il y a de menteur et pourtant incroyablement juste malgré les écorchures, comme une note tenue par Amy. Sous des dehors sobres, pacifiés, ce qui s'y raconte, vous le vérifierez, est d'une force inouïe et brutale.
Chacun, sans doute, y rencontrera ses fantômes, y fera face à ses peurs, y dansera ses vertiges.
L'auteur n'est pas du tout raisonnable, il réussit son second livre avec autant de mystère que le premier.

Au Café du Havre, à Saint-Malo, nous ne sommes plus guère, les vacances de l'entre-deux-années sont finies. Cependant, sûr que quelqu'un y déploie un journal, que d'autres parlent à tue-tête, que d'aucuns se taisent en regardant la rue remonter en marée constante, dialoguant quelques passages de La Fabrique de souvenirs sans même le savoir.

Bonne année inespérée, bonnes lectures inattendues.

Isabelle Rabineau



(Back to Black, Amy Winehouse 2006)



Philippe Pollet-Villard
La Fabrique de souvenirs
Flammarion 2008
18 euros



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:: Pierre-Louis Basse, GUY MOQUET AU FOUQUET'S + Simone Veil, UNE VIE + Laurent Sarrote, Prix du jury du concours Essais à Suivre SNCF :: par Isabelle Rabineau :: mardi 6 novembre 2007 ::

Juste un pas de côté


Entre deux avancées et deux arrêts cheminots, topolivres tire un chapeau enchanté aux internautes qui participèrent au concours de nouvelles organisé par la SNCF à l'occasion de la Coupe du monde de rugby.

Le jury, composé de Samuel Benchetrit, Maïtena Biraben, Laurent Bénézech, Philippe Delerm, Philippe Guillard et Jean-Yves Reuzeau, sélectionnait en effet le mois dernier peu avant la clôture des derniers matches internationaux trois auteurs, Laurent Sarrote, Arnaud Modat et François Parmantier, parmi les quelque 250 nouvellistes retenus.
Les textes du jury et des lauréats furent imprimés et distribués dans les gares au sein d'un recueil inédit, édité à 40 000 exemplaires par les soins de la SNCF.
Joli défi, relevé par des auteurs inattendus, souvent à la lisière de leur goût passionné du rugby et les prémices d'un talent littéraire dont ils doutaient fort, qu'ils osèrent porter aux yeux de lecteurs inconnus grâce à l'emballement sportif du moment et aussi à la fascination du chemin de fer. Le public lui, opta pour son Prix parmi la pléiade de textes, pour les nouvelles de Philippe Chabin, Pierrick Gazaignes et Jean-François Gaubert à la première place.

Distribution du recueil Essais à Suivre dans les gares le 12 octobre 2007 / DR
DR

topolivres qui soutenait le concours, attendait de pied ferme la relation de la grande Finale au Stade de France par le lauréat désigné par le jury, le subtil Laurent Sarrote, dont la prose détachée, doucement ironique, l'avait fasciné. Voici ci-dessous, le texte adressé par Laurent Sarrote, en exclusivité à topolivres. Nous l'en remercions. Avis aux éditeurs : ce garçon est un talent qui ne demande qu'à s'exprimer.

Samuel Benchetrit vient de publier Chroniques de l'asphalte, chez Julliard. Son film J'ai toujours rêvé d'être un gangster est sur le point de sortir sur les écrans français.
Maïtena Biraben présente les Nouveaux explorateurs sur Canal +.
Laurent Bénézech, ancien International de rugby, a publié Anatomie d'une partie de rugby aux éditions Prolongations ("L'ovale est une forme de liberté à la géométrie fuyante").
Philippe Delerm a, entre autres, publié La Tranchée d'Aremberg et autres voluptés sportives.
Philippe Guillard, scénariste de Camping et de Disco (en avril au cinéma), est l'auteur de Petits bruits de couloir.
Jean-Yves Reuzeau, directeur littéraire au Castor Astral, vient de publier une biographie de Janis Joplin chez Gallimard.

Laurent Sarrote a écrit Dans un souffle (chaud et froid)
Arnaud Modat a écrit Avant de s'endormir
François Parmantier a écrit Dernière mêlée
Jean-François Gaubert a écrit Plaquage en règle
Pierrick Gazaignes a écrit Supporter
Philippe Chabin a écrit Nuit bleue
Tous ont été invités à suivre la demi-finale ou la finale de la Coupe du monde de rugby. Leur texte a été imprimé à 40 000 ex et distribué dans les gares françaises.

Laurent Sarrote et Samuel Benchetrit lors de la remise du prix du concours Essais à Suivre SNCF le 10 octobre 2007 / DR

Laurent Sarrote et Samuel Benchetrit lors de la remise du prix du concours Essais à Suivre SNCF
10 octobre 2007 / DR




La relation de Laurent Sarrote


Bonsoir Isabelle,

Vraiment, je ne sais pas si je peux vous poster cette chronique sur la finale de la Coupe du monde de rugby. La dernière fois, j'avais bu quelques coupes de champagne, et j'étais suffisamment remué pour vous comprendre de travers, et que mon ego m'aveugle. Mais après tout peu importe. Si ces lignes sont incongrues, elles finiront à la corbeille puis au néant. C'est le sort réservé aux mails transmis par les emmerdeurs - cette dernière notion restant évidemment assez subjective.

En y réfléchissant, m'est revenue à l'esprit une autre chronique, celle de Charles Bukowski, écrite en 1975 sur un concert des Rolling Stones auquel il avait été dépêché par Lester Bangs pour le magazine Creem. Je ne suis ni écrivain ni alcoolique, et après coup, ce parallèle osé ne tient debout que sur un point : l'envie de parler de ce qui s'est passé autour, parce que le match, tout le monde l'a vu.

La finale a donc commencé par un voyage dans le RER en grève, les pieds dans la bière tiède, et un taux maximum de compression des corps. Se trouvaient près de nous des Sud-Africains, ainsi qu'une jeune Française anglophile et bourrée, qui s'exprimait uniquement par monosyllabes tout en faisant des gestes obscènes. Je ne m'attarderai pas sur son cas, assez désespérant, et de toute façon il a fallu descendre à St-Denis.

La station qui dessert le stade est une structure high tech bifide qui aurait sa place dans une BD de Schuiten. Deux rampes symétriques divisent la foule et canalisent mathématiquement l'accès aux buvettes, qui réceptionnent en contrebas les candidats à l'échauffement. Que pensera-t-on dans vingt ans de cet acier tubulaire grisâtre, quand le futur aura viré au passé ?
En attendant, nous devions retirer nos places au Club House, un endroit pas désagréable, où j'ai bu une bière, mangé des petits gâteaux salés, pendant que d'autres buvaient du champagne dans une alvéole semi-privée, un club dans le club, en quelque sorte. J'étais content d'être là et je n'ai pas posé de questions sur le pourquoi de cette alvéole. Notez tout de même que l'effet diurétique de la bière m'a par la suite poussé à déserter un instant ma place. C'était la n°27. Porte D. Bloc D7. Rang 70. Secteur Est. Je pense que je m'en souviendrai toute ma vie.

En dépit de la fraîcheur, qui aide au frisson, et passé le triple rideau du contrôle des billets, de la fouille et de l'accès au bloc D7, la vision du terrain en impose, presque fluorescent sous l'ovale blanc du toit, une prairie parfaite entourée de 80 000 sièges, une découverte tellement saisissante qu'elle donne envie de hurler de joie, de préférence en monosyllabes. C'est d'ailleurs ce que feront beaucoup de supporters anglais, oubliant le flegme qui normalement leur colle au râble, ou peut-être déjà frappés d'urgence prémonitoire.

L'un d'entre eux me tend son portable, et je prends une photo. Ils sont quatre, tout droit sortis d'une chanson des Arctic Monkeys. Prendre cette photo me fait plaisir, mais le résultat sera probablement sous-exposé.
Deux Néo-Zélandais sont assis près de nous, silencieux, encore incrédules.
Le présentateur - sur les écrans géants, image asynchrone avec le son - nous explique le déroulement du tifo, tout à l'heure, et tous les gens bien chantent sur London Calling et Wonderwall, certains en levant les bras au ciel. Dans les virages, deux bandas s'époumonent, un peu en vain face aux mégawatts de la sono, laquelle imprime à intervalles réguliers une abominable espagnolade synthétique, qui provoque les "olé" quasi interrogatifs du public, assez fair-play, tout de même, pour réagir à cette horreur.

J'ai l'air, comme ça, mais toutes les âmes un peu sensibles et raisonnablement à jeun sont obligées de convenir que la mayonnaise qui est en train de monter n'est pas ordinaire. L'enceinte est bombardée d'images, il y pleut des essais faramineux, et la température est bien la seule chose qui baisse, surtout quand on aperçoit les deux équipes dans le tunnel, et que la Garde Républicaine se pointe. A titre personnel, je rate le tifo, attendant un hypothétique compte à rebours sur l'écran géant, pourtant promis par le présentateur, mais 79 999 météorites vert bleu jaune explosent comme autant de capteurs d'énergie lunaire. C'est le big bang avant les hymnes, incroyables vibrations soniques malheureusement désincarnées par la puissance dantesque de l'amplification (et un faux contact, à mon avis).

Après, tu peux t'asseoir et regarder le match. Je confie à Nelly la sensation d'irréalité qui me gagne, cette finale qu'on aurait voulue autre, et la difficulté à intégrer le paramètre de l'exceptionnel, en ce sens que le prochain match comparable aura lieu dans quatre ans, aux antipodes, et donc assez loin du RER B.
N'être que spectateur est au fond insoutenable.
Ecouter les "Come on England" gutturaux des Arctic Monkeys, les "Take it boys" et "South Africa" suraigus, trois rangs au-dessus, direction nord, hurlés par une antilope.
Sourire sans vraiment communier.
Les vestiges du tifo, transformés en avions de papiers, volent au-dessus des tribunes. L'un deux, particulièrement aérodynamique, atterrira dans l'aire de jeu.
La couronne fluorescente des stadiers est doublée après qu'un spectateur aux couleurs catalanes est entré sur la pelouse.
L'arbitrage vidéo brise les rêves et la part de hasard qui y est toujours associée.
Observer la valse des saucisse-frites et des verres de bière.
Une colonie australienne bien sage forme un carré ocre jaune dans le virage sud-est.
Wilkinson rate un drop.
S'apercevoir que les Come on England s'espacent, que les Swing low sweet chariot s'étranglent avant de s'éteindre pour faire place à des fucking shit plus appropriés à la situation.
Têtes dans les mains, ou mains sur la tête et bras écartés.
Visages illuminés.
Take it Boys.
TAKE IT BOYS ! SOUTH AFRICA !
Et constater que cette dramaturgie ne peut pas m'atteindre.

Et puis c'est fini. Il y a sans doute des larmes, par-ci par-là, avant le feu d'artifice et les embrassades, mais il s'agit de rugby, et le stade est quand même anglo-saxon. Que ceux qui pensent le contraire m'expliquent pourquoi il n'y a pas eu une seule ola. Les Latins ont joué hier soir, dans une autre cour.

Le train du retour présente un taux de compression encore supérieur à l'aller. On ne s'y sent pourtant pas mal. Un supporter anglais m'explique que le complexe du rugby français face au rugby anglais est le même que celui du football anglais face au football allemand : vouloir imiter et ne plus être soi-même. J'acquiesce gravement, parce que le train arrive en gare du Nord et que je ne trouve rien à redire à son analyse, surtout en si peu de temps.
St-Michel ou Odéon. Un drapeau sud-africain flotte dans la rame d'en face. Une jeune fille noire exulte et tente de communiquer sa joie aux passagers de la rame, normalement prostrés.
Dans le bar de l'hôtel, les clients boivent des pintes. Une mère et son enfant, revêtus du maillot à la rose, affichent un sourire crispé. Difficile de dire si les gens arrivent ou non du stade. Les dernières traces de pas ont déjà disparu.

Bien à vous

Laurent Sarrote

 


Juste deux pas de côté


Puisque nous en sommes aux nouvelles, citons-en deux encore, qui ne sont guère des fictions, mais constituent des nouvelles en soi. Une excellente d'abord : la publication du pamphlet de Pierre-Louis Basse Guy Môquet au Fouquet's aux éditions des Equateurs, qui est en vérité plus le constat remarquable d'une Histoire que Pierre-Louis Basse connaît très bien (par coeur), celle de Guy Môquet, qu'un bref pamphlet. Il s'agit d'un texte limpide, pas le moins du monde revanchard, un texte vraiment politique, sans parti, sinon celui de la justesse des sources et du respect de l'Histoire.

L'autre nouvelle tient en un mot, apparu page 308 des Mémoires de Simone Veil, Une vie. Ouvrage mesuré et puissant, comme seule sans doute cette femme-là a su l'être avec autant de constance, toujours digne, toujours courageuse. Raisonnable dans ses agissements, motrice dans sa conception novatrice de l'Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale, rebelle face à une opinion frappée d'inertie puis de rage lorsqu'elle plaide pour l'avortement. Mais Une vie est avant tout l'hommage tendre et bouleversé d'une fille à sa mère, de Simone à Yvonne. Cet ouvrage constitue la trace écrite d'un compagnonnage de toute une vie, au-delà de la mort, au-delà de l'écholalie commune aux deux prénoms qui s'appellent l'un l'autre manifestement dans une intelligence d'être et de connaître qui dépasse l'entendement humain commun.

Cependant, lorsque Pierre-Louis Basse évoque l'ADN selon Nicolas Sarkozy au fil de ses 47 pages, Simone Veil tout au long des 398 pages de son ouvrage préfère esquiver, en tout cas ne pas mentionner, et c'est malgré tout une déception assez cruelle.

En revanche, elle utilise le verbe "faseyer" page 308 : "Dans les différentes fonctions que j'ai occupées, au gouvernement, au Parlement Européen, au Conseil constitutionnel, je me suis efforcée de ne pas faseyer, plaçant mes actes au service des principes auxquels je demeure attachée par toutes mes fibres : le sens de la justice, le respect de l'homme, la vigilance face à l'évolution de la société". La langue française est scrupuleuse malgré ses atours charmeurs, elle permet facilement d'oblitérer un mot peu usité en s'accrochant aux branches lexicales proposées alentour. Le terme paraissait quand même par trop spécifique, trop manifeste pour ne pas aller y voir, au milieu d'un ouvrage où chaque phrase est pesée, validée pour le plus grand nombre. Il fallait voir ce qu'il proposait de cacher - et partant de montrer - en restant à ce point spécialisé. Le dictionnaire mentionne effectivement ce brin de lexique comme propre à la pratique de la voile. Faseyer c'est donc : flotter, battre au vent. Le terme vient du néerlandais et évoque le naufrage prévisible à force de flottement et d'égarements. Nous ne le connaissions pas. Et vous ? Finalement, on préférera l'oublier. Ne faseyons pas. Ne montons pas sur ces embarcations, modernes Nefs des Fous.

Isabelle Rabineau




Pierre-Louis Basse
Guy Môquet au Fouquet's
Ed. des Equateurs 2007
5 euros


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:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans topolivres :: le mardi 6 novembre 2007 ::
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:: Brigitte Koyama-Richard, MILLE ANS DE MANGA :: par Alice Guzzini :: lundi 8 octobre 2007 ::

Mille ans de manga et on en redemande


Nezumi-Soshi emaki

© Suntory Museum / Ed. Flammarion (scan réalisé à partir des épreuves de travail de Mille ans de manga)


"Le vice-gouverneur des souris partit demander à la kannon de Kiyomizu de lui trouver une femme afin d'avoir une descendance humaine. Il rencontra une belle princesse qu'il épousa. Le couple vivait heureux, jusqu'au jour où le mari découvrit que sa compagne n'était qu'une souris. La malheureuse se coupa les cheveux en signe de renoncement à la vie terrestre et s'en fut prier au mont Kôya où se trouve un ensemble de temples bouddhiques appartenant à la secte du Shingon-shû fondée en 816 par Kûkai. Cette triste histoire d'amour devint fort célèbre. Dans cette scène, les souris s'affairent pour le banquet du mariage et discutent de l'assaisonnement des mets."

Brigitte Koyama-Richard décrit ici (spéciale dédicace de topolivres à Joséphine, la cantatrice du Peuple des souris de Kafka) l'histoire du Nezumi-Soshi emaki, peinte au XVIème siècle sur cinq rouleaux de papier longs chacun d'environ cinq mètres. Parcourir Mille ans de manga en 250 pages et quelque 500 reproductions implique une cadence soutenue ; l'ouvrage qui paraît sous ce titre un rien aguicheur chez Flammarion se positionne cependant assez loin de la compile de circonstance que l'on pouvait redouter (dont l'objet premier eût été, mettons, de vendre du beau livre d'art en masse).

Après Isao Takahata, merveilleux réalisateur des studios Ghibli (Le Tombeau des lucioles, Mes voisins les Yamada, Goshu le violoncelliste, Pompoko...) qui a consacré aux Dessins animés du XIIème siècle un livre pour l'heure inédit en France, après la fête Au pays des manga donnée par le musée du quai Branly au printemps dernier, l'auteure s'attache à montrer comment la bande dessinée japonaise contemporaine s'enracine dans une histoire culturelle et artistique multiséculaire qu'elle assimile et perpétue dans ses développements propres.

La Manga de Katsushika Hokusai

© Katsushika Hokusai (La Manga, 1815, collection Leiji Matsumoto) / Ed. Flammarion
(scan réalisé à partir des épreuves de travail de Mille ans de manga)


Si vous l'ignoriez, vous profiterez du périple pour découvrir que le terme de manga dans son acception occidentale n'est guère employé ainsi que par chez nous. Au Japon, si les idéogrammes signifient juste dessin (ga) rapide (man), ils qualifièrent d'abord les manuels de dessin d'Hokusai - la célèbre collection Le dessin de manga ne constituerait donc pas un produit dérivé du manga, mais ses tout débuts habilement mis au goût du jour -, par la suite les caricatures et bandes dessinées satiriques publiées dans les gazettes et à présent surtout les estampes de la période d'Edo.

Il est intéressant de remarquer que ces deux formes, les estampes des XVII-XIXèmes siècles et les japanese comics du XXème, avant même de partager thèmes ou éléments graphiques, ont en commun de s'appuyer sur une valeur marchande faible. La classe moyenne de l'époque semblait désireuse d'art : pour diminuer les coûts et ainsi accroître la diffusion, on inventa sa reproductibilité (les estampes), et adieu bientôt rouleaux enluminés. Peut-être le manga aborde-t-il en ce moment au Japon un virage du même type, à la fois économique et artistique, avec la baisse des ventes des revues et des livres, le succès des manga-cafés, le lancement en janvier de l'hebdomadaire gratuit Gumbo et la forte progression du marché sur les téléphones portables.

Kitagawa Utamaro, Un enfant tourmenté par un cauchemar et sa mère

Kitagawa Utamaro, Un enfant tourmenté par un cauchemar et sa mère (estampe nishiki-e, vers 1800) © Kumon Institute of Education / Ed. Flammarion


Brigitte Koyama-Richard enseigne la littérature comparée et l'histoire de l'art à l'Université Musashi de Tokyo. Elle a notamment publié Tolstoï et le Japon - La Découverte de Tolstoï à l'ère Meiji (P.O.F 1990) et, aux éditions Hermann, Japon rêvé - Edmond de Goncourt et Hayashi Tadamasa (2001), La Magie des estampes japonaises (2003) et Kodomo-e - L'Estampe japonaise et l'univers des enfants (2004). En 2005 a paru chez Phébus sa traduction du roman de Yasushi Inoué, Rêves de Russie.

Alice Guzzini



Brigitte Koyama-Richard
Mille ans de manga
Flammarion 2007
39,90 euros


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:: note publiée par Alice Guzzini :: dans topolivres :: le lundi 8 octobre 2007 ::
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