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:: BERNARD LAMARCHE-VADEL ET LES ARTISTES, DANS L'OEIL DU CRITIQUE :: exposition au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris :: 29 mai - 6 septembre 2009 :: par Isabelle Rabineau :: lundi 18 mai 2009 ::

Dans l'oeil du critique
Bernard Lamarche-Vadel et les artistes


Le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris s'apprête à ouvrir ses portes le 29 mai sur une exposition singulière et très passionnante, fascinée par le regard d'un critique d'art : Bernard Lamarche-Vadel.

Sous le titre Dans l'oeil du critique, BLV et les artistes elle présente une réflexion sur le rôle du critique d'art à travers les choix d'une personnalité flamboyante, caractérisés par la prise de risque et le refus du goût commun, ne suivant aucune piste déjà tracée ni groupe constitué.

Ses choix sont marqués par la diversité et son attachement à la singularité de grands artistes : Arman, Martin Barré, Lewis Baltz, Joseph Beuys, Jean Degottex, Erik Dietman, Gérard Gasiorowski, Mario Merz, Helmut Newton, Roman Opalka, Richard Serra...

Bernard Lamarche-Vadel (1949-2000) incarne la diversité de la scène artistique en France des années 1970 et 1980, il est critique théoricien, commissaire d'exposition, préfacier, directeur de la revue Artistes, collectionneur éclairé, poète et romancier. Il a fait de sa vie une oeuvre aux dimensions multiples, portée par l'art et la littérature et hantée par la mort.

Conçue comme un grand cabinet de lecture, l'exposition aborde cet enchaînement de prises de positions. Le public est invité à lire, voir, écouter les analyses de Bernard Lamarche-Vadel en regard de plus de 250 oeuvres (peintures, sculptures, installations, photographies) qu'il a commentées, aimées, ou acquises. Une centaine d'artistes sont présentés, témoignant du lien fort qui les unissait à celui qui fut leur ami, leur porte-parole, leur collectionneur.

Un catalogue d'exposition est édité à cette occasion sous la direction de Sébastien Gokalp par les éditions Paris Musées. Textes de Bernard Blistène, Nicolas Bourriaud, François Cheval, Stéphane Corréard, Michel Enrici, Sonia Floriant, Marie Gautier, Sébastien Gokalp, Cécile Guilbert, Fabrice Hergott, Jan Hoet, Olivier Kaeppelin, Cécile Marie-Castanet, Pierre Nahon, Isabelle Rabineau, Isabelle Sobelman, Erik Verhagen. Anthologie de textes de Bernard Lamarche-Vadel.

Voici un extrait du texte que m'a demandé Sébastien Gokalp, dont on pourra lire la suite dans le catalogue d'exposition.

Un recueil d'articles consacré à Bernard Lamarche-Vadel paraît également aux éditions Inculte sous la direction de Mathieu Larnaudie.



Les animaux Lamarche-Vadel


Ma première émotion esthétique, le premier tableau que j'ai regardé, c'était des poissons rouges. Des scalaires, dans un aquarium. Il m'apparaissait flotter à dix mètres de hauteur. Mon premier tableau est en mouvement. Et avec des animaux[1].

Bernard Lamarche-Vadel sait que le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris fera retour sur son oeuvre. L'institution muséale se penchera sur sa vision de l'art et des artistes. Ici ou là, des publications à la page s'empareront de son nom comme d'un drapeau ambitieux. Peu ou prou dix ans après sa disparition, pense-t-il. Il n'a pas tort. Non pas que Bernard Lamarche-Vadel joue les fins oracles ni qu'il travaille particulièrement à l'édification de son personnage, comme certains tenteront de le démontrer. Il se saisit des symboles ; il s'en revêt exactement comme il a observé Andy Warhol et Joseph Beuys porter leur art au paroxysme d'eux-mêmes.

Un chapeau, un manteau, une certaine désinvolture, un poignet fin et un étrange flottement à mi-corps, observable sur toutes les photographies. Bernard Lamarche-Vadel est d'une beauté fascinante, immédiatement perceptible. Profondément seul, à l'écart de tout ce qui respire le social, c'est un animal au milieu des hommes. Il en a l'acuité, il en déploie la constante promptitude et la ruse d'approche. C'est un loup.
Il fait effraction lorsqu'il pénètre dans une pièce et apprécie la dramaturgie des espaces. D'instinct, il se sait cerné par une perspective qui fuit dans son dos. Bernard Lamarche-Vadel n'est ni un dandy, ni un aristocrate décadent. C'est un misanthrope manqué, il a la tendresse à fleur de peau, encore affleurante sous le muscle. Il flirte avec la férocité lorsque son sourire l'emporte sur la cruauté. On rit à mort, avec lui.

Au fil des années, depuis sa chambre d'adolescent constellée d'ossements jusqu'au loft qu'il aima habiter s'édifient autour de lui nombre de compositions parfaitement adaptées à ses gestes, des espaces hantés par l'idée de l'infini.

Il y avait sur le mur qui dominait mon lit au Perreux une collection d'ossements. J'avais essentiellement des crânes, d'espèces différentes. Des crânes d'oiseaux, de chiens, de boeufs. J'avais choisi un papier rouge sang monochrome d'un mauvais goût absolu et dessus il y avait mes crânes. De 10 à 14 ans, je composais ce décor. Le centre de tout cela consistait en une bibliothèque : deux planches avec des montants, soit une ligne pour mettre mes livres. Je dormais sous ce mur[2].

Plus tard et comme dernière demeure surgira un château massif avec un parc, un étang à flanc droit le long d'une allée libertine et altière, perchée d'arbres frêles, par laquelle on accède au lieu-dit La Rongère, en Mayenne. Ce sera son encerclement, il y dépose toute sa collection, qu'il dompte et par la grâce de laquelle il se protège. Ce sera son enfermement. Il promet : obtiendra-t-il le Goncourt avec Vétérinaires, Tout casse ou Sa vie, son oeuvre qu'il inventera autour de cette bâtisse des murailles inédites. A l'entendre ainsi se prédire une solitude sans accrocs, on songe aux contes dans lesquels des échelles végétales montent jusqu'aux ciels, faisant alternativement des étoiles et de la terre des hauts et des bas retenus illusoirement, absurdes parachutes.

En guise de paradis, Bernard Lamarche-Vadel dispose d'une expression, esquissée entre ses lèvres lorsqu'il devient certain qu'il aime un artiste. Le désignant alors à lui-même : "Le grand fou ! L'immense fou !" Plus qu'une reconnaissance, c'est un salut véritable qui admet l'autre au centre de son zoo intime. Dans cette exclamation, qu'il prononce avec une parfaite distribution des syllabes, on saisit que le "grand fou" est forcément un animal, lui aussi.

Michael Kohlhaas, le roman d'Heinrich von Kleist[3], est un livre lu et relu. Ce merveilleux roman raconte l'histoire d'un homme accusé à tort, mis au ban de la société. Un cheval hante l'ouvrage. Bernard Lamarche-Vadel l'a monté. Il n'y a pas d'obstacle lorsqu'une image s'impose, elle est réelle, elle est là. Lorsque Bernard Lamarche-Vadel évoque le photographe et cinéaste Robert Frank, qu'il aime - l'exercice d'admiration est revendiqué par lui comme l'une des vertus essentielles du critique -, c'est qu'il s'est trouvé sa place à l'intérieur des photos. Celle des enfants enfermés dans une voiture, laquelle s'enfonce doucement dans l'air, dans l'eau. Celle d'un cheval pendu à un anneau. Bernard Lamarche-Vadel parle du centre d'une toile, parle depuis le vide intérieur d'une sculpture. Ou encore du ventre tumultueux d'un animal ébranlé de sensations - vitesse et peur. L'écorché de Rembrandt lui tire des cris de joie.

L'art est arrivé à partir du moment où j'ai commencé à avoir conscience de m'isoler et de regarder la nature, seul. C'est l'époque de Bry-sur-Marne, de 55 à 57. Après cela devient un vrai système à partir de 1957, au Perreux. Je me mets dans des dispositions de contemplation de la nature. Je trouve une souche, un pneu, une pierre, et je regarde la nature. Une action qui a pris de très longues heures de ma jeunesse. La solitude. Cela se joue aussi sur un autre registre plus pénible ; mon père pour des raisons que j'ignore ne voulait pas d'animaux. Et moi je ne rêvais que de cela. J'avais ce système qui consistait à m'inventer des animaux, des chiens et des chevaux soit les espèces qui me requéraient le plus. Et je m'entourais d'animaux qui n'existaient pas. Activité très profonde de mon imaginaire qui me semble aujourd'hui avoir pris quasiment tout mon temps[4].

Isabelle Rabineau

[1] B. L.-V., "A bruit secret", entretien avec Isabelle Rabineau, in Bernard Lamarche-Vadel, entretiens, témoignages, études critiques, éd. Méréal 1997.
[2] Ibid.
[3] Heinrich von Kleist, Michael Kohlhaas, in Théâtre complet, trad. de l'allemand par Ruth Orthmann et Eloi Recoing, éd. Actes Sud 2001, coll. Babel.
[4] Op. cit., voir note 1.




Dans l'oeil du critique
Bernard Lamarche-Vadel et les artistes

Catalogue de l'exposition au Musée d'Art moderne
(29 mai - 6 septembre 2009)
Ed. Paris Musées 2009
35 euros



Face à Lamarche-Vadel
Ed. Incute 2009
30 euros


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:: Steve Toltz, UNE PARTIE DU TOUT (A FRACTION OF THE WHOLE) :: vidéo éditions Belfond :: par la rédaction de topolivres :: lundi 26 janvier 2009 ::

Steve Toltz : Une partie du tout (vidéo Belfond)


Interview Isabelle Rabineau / Vidéo éditions Belfond / 16 janvier 2009  :



(cliquer sur l'image pour lancer la vidéo - 8 min.)


Steve Toltz
Une partie du tout
Traduit de l'anglais (Australie, A Fraction of the Whole)
par Jean Léger
Ed. Belfond 2009
23 euros


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:: Steve Toltz, UNE PARTIE DU TOUT (A FRACTION OF THE WHOLE) :: rentrée littéraire janvier 2009 :: par Isabelle Rabineau :: lundi 19 janvier 2009 ::

Une partie du tout


"Une partie du tout" est avant tout une figure de rhétorique, c'est-à-dire une métonymie voire une synecdoque. Soit un contournement particulièrement délicat de l'état d'aveuglement. Reconnaître que nous voyons peu, une galaxie de détails peut-être, lesquels ne forment jamais qu'une éclipse instantanée du réel, en partie entr'ouvert.

Mais il s'agit aussi du programme du livre de Steve Toltz, qui promet drôlement Une partie du tout en quelque 600 pages ramassées.


Jean Fautrier, Tête d'otage n°1 (1944), détail

Cinglant, enragé, l'ouvrage - premier roman de l'auteur né en Australie il y a trente-six ans - est une mise à disposition à l'intention du lecteur d'une série de têtes à la manière de Giacometti ou Fautrier, qui livrèrent au regard des visages, des attitudes, des gestes et des faits, sous forme de pigments travaillés ou de métal frappé. On trouvera ici, tout en écriture, en actions et en paroles, un père, un frère, un fils et quelques douces femmes folles, telle l'incendiaire "tour infernale". Tous ces personnages sont abandonnés. Qu'ils forment famille ne change rien au principe de base : chacun doit affronter à chaque instant la solitude et si possible en sourire.

Afin de mieux engager son lecteur à entrer dans la tête de ses personnages, Steve Toltz n'hésite pas à faire en sorte qu'ils donnent de leur personne et se livrent corps et âmes. L'auteur pour y réussir aussi bien, est lui-même passé par la radio et le cinéma, exercices narratifs observés de près - avant de plonger dans un premier ouvrage aussi ambitieux que surdoué. Fort de ses expériences insolites, il ouvre son livre en séquences entières à la voix des protagonistes qui y font leçon comme Platon ou Diderot en leur temps. Ces cours (c'est le terme employé) de vie voire de survie en société sont en général dédiés au fils, au frère, au père. Mais le lecteur qui aura lui aussi pénétré de plain-pied à l'intérieur des cerveaux pour y découvrir des visions époustouflantes d'humour noir, paradoxales, démentes autant que marquées au coin du bon sens, en jouira également.

Toltz parvient à mêler admirablement abstraction et trivialité, mentors et renégats aux existences à la fois héroïques et absurdes, dans des dispositifs qui construisent - en même temps que le livre s'écrit - d'étonnantes machines de destruction et de création, de mort et de régénération. A tel point que si l'on est frappé de trouver un point final à l'ouvrage, car le vertige proposé par Une partie du tout est infini, on sait d'emblée qu'en soi, ce livre-là, ne finira pas.

Isabelle Rabineau


Steve Toltz
Une partie du tout
Traduit de l'anglais (Australie, A Fraction of the Whole)
par Jean Léger
Ed. Belfond 2009
23 euros


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:: Viken Berberian, DAS KAPITAL (A NOVEL OF LOVE & MONEY MARKETS) :: rentrée littéraire janvier 2009 :: par Isabelle Rabineau :: lundi 19 janvier 2009 ::

Das Kapital


A peine entamé, le livre de Viken Berberian Das Kapital emmène à Wall Street, en pleine salle des marchés. Dans cet espace rompu à la Crise, le récit explose aussitôt en micro-événements avec une intelligence romanesque sidérante. Se heurtant à peine aux simulacres financiers, la nef de Das Kapital va, dérivant à grande vitesse. Dix pages plus loin, rompu à la gymnastique du trader surentraîné qui court à travers Das Kapital, vous percevrez la mélancolie que vous inspire la nature que vous l'aimiez ou non, à travers "la tapisserie codée de ses motifs". Vous serez alors blotti au pied d'un arbre dans la forêt. En réalité couché sous la plume de l'auteur là où le monde apparaît instantané, fasciné par ses logiques impénétrables ; inapaisé. "La nature. Il n'aimait pas ses épines, ses ronces et ses buissons, la précision têtue de ses cycles, son calendrier prédéterminé, la tapisserie codée de ses motifs, l'inflexible et singulière suffisance de ses collines, qui se dressaient obstinément sur le chemin du progrès humain".

Les personnages de Viken Berberian sont des silencieux qui savent ce qu'ils veulent. Ils écrivent beaucoup et chuchotent leurs manifestes à vos oreilles. Ils diffusent nonchalamment leurs volutes parlées ou rédigées (mails) à l'intérieur du livre avec un goût prononcé pour l'enfance, bonbons acidulés et gadgets numériques plastifiés. Mais tous portent le masque sérieux et ravagé de la lucidité.

Viken Berberian possède, et de loin, les outils pour atomiser la planète en épopée et esquisser avec elle des dialogues d'une extraordinaire cocasserie, quand il ne s'agit pas de valses dansées en apesanteur. Loin d'Ellis, loin de Don DeLillo, mais très proche de Berberian qui ne ressemble décidément à personne, l'invention avec laquelle Viken décapite d'un trait les choses et les êtres offre un plaisir littéraire rare, abstrait et jubilatoire.



Wayne, principal protagoniste de Das Kapital, dirige une société de hedge fund largement bénéficiaire qui parie sur le désastre. C'est ainsi qu'il fait fructifier, de crises en cataclysmes et de fins du monde en crépuscules, une entreprise pour laquelle il a engagé des modèles d'intelligence et de prospective. Ce Machiavel au cynisme débordé par sa turbulente poésie est un pragmatique redoutable. Le chiffre est pour lui un dieu contorsionniste à la souplesse hallucinatoire, mais c'est d'abord 1 chiffre. 1 fondation. Or c'est justement la rencontre passionnelle de Wayne avec les chiffres sacrés de l'architecture, son génie mathématique, son aérodynamique et la géométrie de ses ponts, qui va donner à son existence une impulsion révolutionnaire.

Dès lors, le livre pousse de New York jusqu'à Marseille et s'enfièvre pour la Corse. L'île de Beauté apparaît, cinématographique, doublure explosive parfaite de l'îlot de Manhattan. Ce n'est pas la seule vision iconoclaste d'un ouvrage qui emporte comme une Tempête, laisse à la fois ravi et chaviré. Il sera toujours temps, alors, d'embrasser le Vix, l'indice de la peur. Pour voir.

Isabelle Rabineau

Viken Berberian est né à Beyrouth et a grandi en Californie. Il vit à Paris.


Extrait :

"Il s'approcha de la paroi vitrée. Ses pensées erraient dans une forêt de déités verticales. Il mesura l'échelle des immeubles, se demandant ce qui se passait à l'intérieur de chacun d'eux. Il plissa les yeux et isola une fenêtre à la surface d'un immeuble. Il imagina que dans cette pièce deux traders se racontaient des histoires autour d'un feu de camp électrique. L'un d'eux parlait du bruit de l'argent perdu.
Tout ce qui reste alors c'est le silence dans le bureau, disait-il, et une dizaine d'employés de hedge funds qui fixent leurs écrans rouges et tu sais que le fonds est en perte de vitesse et tout le monde se demande à qui c'est la faute bordel et s'étonne de la vitesse à laquelle ça se produit, et tu vois l'orgueil démesuré se racornir en honte blessée, complètement dévalorisé, et tout ce qu'il te reste pour finir la journée, qui semble n'avoir pas de fin, c'est ce silence intolérable de l'argent qu'on perd, des dizaines de millions, et on t'informe après la clôture d'un autre rachat par un autre gros investisseur et tu as l'estomac tout noué et tu sors dans la nuit encore dans le cirage et tu traverses la 59e Rue devant le Plaza, le parc d'un côté et l'odeur du crottin de cheval dans l'air, et alors tu remarques un mendiant, et au moment où tu passes devant lui il lâche un pet tonitruant, éphémère, qui est également le bruit de l'argent perdu."

Viken Berberian, Das Kapital, p. 104

 



Viken Berberian
Das Kapital
Traduit de l'américain (Das Kapital - A Novel of Love & Money Markets) par Claro
Ed. Gallmeister 2009, Americana
21 euros


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