:: Massimo Mattioli, VERMETTO SIGH :: par Alice Guzzini :: lundi 12 juin 2006 ::
Les molles aventures de Sigh le ver
La griffe webomaniaque On vante sans cesse les "possibilités du web", formidable extension de la forme papier. Sus à la 3ème dimension ! topolivres tricote les mailles croisées de la toile, joue avec l'hypertexte et pousse plus loin la métaphore : la preuve en son et images.
La spécificité : Comédie à sketches microcosmique. En 1968, c'est-à-dire avant Pif Gadget (M le magicien, L'Association 2003) et Tom & Jerry revus à la sauce splatter (Squeak the mouse, Albin Michel 1992), l'animal de compagnie de Massimo Mattioli était un petit ver de terre qui trimballait à travers les planches une bonne vieille couche d'apathie : molles aventures, celles-ci inédites en France, que L'Association rassemble aujourd'hui en album.
Le texte : Souvent réduit à une lettre (Z), parfois déclinée en duo, trio ou quatuor (Z, Z, Z, Z) ou développée en symphonie (zzzzzzzzzZzzzzzzzzzz). Il arrive que l'onomatopée se diversifie (Aooo !, Eh ?, Bah !, Boh ? - en italien dans le texte -, plus bien sûr le Sigh éponyme), mais le phylactère chuintant du sommeil est de loin celui que le lombric a le plus fréquemment à la bouche, au point qu'il finit par le caractériser et qu'on a presque mal pour lui quand son amie la marguerite le lui chipe pour se livrer à un foot endiablé. Qu'on ne se méprenne pas, la tribu de l'herbe entretient régulièrement son lecteur de sujets tout ce qu'il y a de plus sérieux : justice sommaire, ostracisme, politique clanique, fausseté des rapports sociaux, questionnements existentiels... Avec en lieu et place de l'austérité moralisatrice d'autres fabulistes, l'apparent détachement du flegmatique. Nota bene : on n'échappe en revanche pas à la blague Carambar.
L'iconographie : Encre de Chine précise sur fond blanc ou aplats de couleurs pop, qui font office de paysage, lequel peut cependant former le coeur du strip. Deux trois ovales et une ligne ondulante suffisent à croquer l'asticot ; on lui trouve un petit air de Concombre masqué (Dargaud 2004), en très dépouillé (plus dépouillé tu meurs). Ses camarades de cases n'ont que quelques rondeurs ou traits de plus, et les cases sont aux mesures de leurs minuscules occupants, voire en deçà.
Pour qui ? Gourmets nostalgiques dont les Recettes régressives de Raphaële Vidaling (Tana 2004) ne quittent pas la cuisine, fils cadets d'Umberto Eco et de la Reine Loana (Grasset 2005), enfants ne craignant pas le calme.
La griffe webomaniaque On vante sans cesse les "possibilités du web", formidable extension de la forme papier. Sus à la 3ème dimension ! topolivres tricote les mailles croisées de la toile, joue avec l'hypertexte et pousse plus loin la métaphore : la preuve en liens et extraits (liens en gras).
Ducasse va être content. John Grisham fait en sorte que son héros dîne dans l'un des restaurants du chef étoilé, entre deux voyages internationaux. Celui de Paris, bien sûr, question de prestige. L'auteur est très gourmand. Et montre une certaine appétence à apparaître, tel Hitchcock, au milieu des histoires qu'il raconte, toujours à brûle-pourpoint. Cela apparaît par exemple dans le pseudo insolite qu'il choisit pour l'un de ses personnages, très exactement le fils de son héros : "Grinch". Autant donner à tous ses lecteurs le surnom complice qu'il aimerait sans doute voir se diffuser.
Pour ce qui est de l'identité du héros, professionnel du lobbying, il devient, à sa sortie surprise de prison, Marco Lezzari pour tout le monde. Tout le monde, c'est-à-dire quatre personnes qui veillent sur lui avant qu'il ne se fasse descendre, à Bologne. Car tel est le plan des services secrets américains. Une grâce présidentielle est en effet censée protéger un homme de son agonie en isolement cellulaire jusqu'à ce que ses assassins, révélant leur provenance, permettent d'éclaircir un secret - satellitaire - entre Etats.
John Grisham, inspiré par le Da Vinci Code, s'empare donc de la carte européenne avec son gargantuesque appétit. Il a les yeux plus gros que le ventre et absorbe les merveilles des arches bolonaises, ses spécialités cossues en artichauts et pâtes, décrit même le passage le plus hype de Milan, ses pâtisseries et autres librairies. Le lecteur aura droit à une leçon d'italien express, traduction simultanée dans le livre.
Question espionnage, c'est exactement comme dans les blagues à cinq hypothèses, que plus personne n'ose faire depuis l'effondrement du bloc de l'Est et l'hégémonie de ceux du Far West. Vous aurez le choix entre le cruel chinois, expert en mort violente et spectaculaire, les Kidon israéliens toujours planqués, qu'ils se trouvent à Tel Aviv ou à Bologne, et les russes toujours anxieux à l'idée d'être doublés. Les saoudiens voyagent en discret escadron de la mort, presque italiens de facture, si ce n'est - médit l'auteur - que la barrette de diamants sur leur plastron est trop large et les rayures de leurs chemises trop voyantes, sans parler de leur col rose, irrémédiablement rose... Quant à ceux de la CIA, costume noir mal coupé et chemise blanche à boutons, ils sont tout juste ridicules. Ça fera plaisir aux américains, si bougons devant les erreurs répétées de leurs fameuses équipes siglées du genre secret. Grisham ose même une leçon de mode à l'italienne, tant qu'il y est. Avec le lexique, c'est donc parfait pour sauver l'industrie touristique de nos belles contrées.
Allora ? Pourquoi lire ce livre, Le Clandestin ? Est-il aussi palpitant que Le Dernier juré ou La Firme ? Assiste-t-on à l'un de ces doux délayages de clichés sur fond de libéralisme outrancier, avec en prime les dernières règles du marché édictées par un spécialiste du genre (John Grisham est lui-même avocat) ? Oui, certes. Ce qui demeure toutefois confondant, c'est le naturel avec lequel Grisham installe son lecteur dès la première page au beau milieu du Bureau ovale, entre un président débile (présenté comme tel, un peu comme dans le fameux La Tache, de Philip Roth) et son conseiller en fin de course, les dents même plus assez aiguisées pour mordre encore un tout petit bout de carrière. Ces grosses chaînes tiennent tout le livre en suspens. On peut s'en moquer, on peut l'analyser, mais l'on pourra difficilement se défaire de la lecture de ce roman policier une fois commencé.
Allora ? Ce thriller blockbuster donne plus qu'il ne promet. Tous ses personnages secondaires sont superbement subtils, cachés derrière le décor en carton pâte qui occupe l'estrade. Depuis l'étudiant en italien, famélique et peu disert, jusqu'à la professeure-guide revêche, pas le moins du monde séduite par son élève mystérieux. Ce double fond réagit comme une cache narrative, entrouverte de plus en plus largement à mesure que le roman avance. Les passants, les arches nébuleuses, les cafés surtout, forment un paysage urbain terreux et préhensible, plein de dangers et d'invites pour le lecteur de plus en plus identifié à son héros en cavale, égaré parfois parmi trois identités.
Allora ? On lira le dernier Grisham comme le dernier bon gros polar blockbuster au bord d'une terrasse, parce que voici quand même le printemps, et qu'une pasta s'impose. Et l'on se pincera pourtant, lorsque JG nous mettra en relation avec Rudolph, énigmatique fumeur de pipe, duquel il ne fait rien, strictement rien. Comme dans les tableaux italiens de la Renaissance, ce fumeur de pipe est aussi l'auteur de l'oeuvre, bien plus fugitif qu'il n'y paraît.
John Grisham Le Clandestin
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, The Broker) par Patrick Berthon
Robert Laffont 2006, Best-sellers
21,50 euros
:: Charles M. Schulz, ENVOLE-TOI, CHARLIE BROWN :: par la rédaction de topolivres :: mercredi 12 avril 2006 ::
Comic-strip hilaro-métaphysique
La griffe webomaniaque On vante sans cesse les "possibilités du web", formidable extension de la forme papier. Sus à la 3ème dimension ! topolivres tricote les mailles croisées de la toile, joue avec l'hypertexte et pousse plus loin la métaphore : la preuve en son et images.
La spécificité : Comic-strip de nature hilaro-métaphysique : classique indémodable (pour plus d'infos, cliquer ici).
Le texte : Humour absurde et dialogues surréalistes. Le huis clos de l'enfance, opposant aux incohérences du monde ses réponses d'une désarmante cohérence.
L'iconographie :Minimaliste. Chaque "Peanuts" est identifié à un motif récurrent (l'accroche-coeur de Charlie Brown, le pull rayé de Linus). En guise de décor, une palissade croquée en quelques traits verticaux, un brin d'herbe figurant une pelouse entière. Tout un univers fabriqué avec deux morceaux de bois et un bout de ficelle.
Pour qui ? Adeptes du gag à triple niveau de lecture. Fidèles des petits cousins "strip" des Peanuts : voyez l'héritage concédé par Calvin & Hobbes ou Boule et Bill. Les Peanuts est la bande dessinée la plus publiée au monde, mais pas la mieux connue pour autant. En France du moins, où le succès personnel de Snoopy a quelque peu éclipsé celui des joyeux lurons qui l'accompagnent depuis l'origine - les années 50, que les éditions Rivages nous permettent de redécouvrir. C'est par leur systématisme que les personnages composent un monde aussitôt identifiable, déjà familier : Charlie Brown est "on ne peut plus Charlie Brown" parce qu'il se définit par son absence de caractère - sa "plan-plantitude" -, tandis que Linus s'invente chaque jour une nouvelle vocation et que Schroeder n'en finit plus de célébrer Beethoven sur son piano miniature. Comme tout le monde, vous connaissez les Peanuts par coeur : si vous n'avez pas lu leurs aventures, ils vous manquent sans que vous le sachiez.
En bande-son : Un air de ceci, en hommage au personnage de Schroeder :
Ou bien, pour rester dans le ton swing, loufoque sous des allures placides, un morceau de cela :
Charles M. Schulz Envole-toi, Charlie Brown
Traduit de l'anglais par Frank Reichert
Rivages 2006, Petite Bibliothèque
5,50 euros