:: Jacques Séguéla, AUTOBIOGRAPHIE NON AUTORISEE :: signature entretien à la librairie du publicisdrugstore :: par Isabelle Rabineau :: vendredi 3 avril 2009 ::
Petit bras et gros micros
Il reste peu de librairies sur les Champs Elysées, celle du drugstore publicis, petite sans être toutefois confidentielle, conserve sa clientèle d'habitués et de curieux des livres. Elle propose sa sélection parmi l'exponentielle actualité de l'édition. De temps en temps, on y invite des auteurs à réaliser une signature.
Rendez-vous a été pris avec Jacques Séguéla, bien avant sa piètre sortie sur la "Rolex". La campagne de pub relative à la parution de son livre s'est faite, entre autres, sur les pages d'un quotidien gratuit déclarant : "Autobiographie non autorisée, par Jacques Séguéla, Plon éd. Un livre en vente partout même au drugstore". Les agences Havas et Publicis sont rivales et confraternelles. L'occasion était trop belle, nous avions donc invité Jacques Séguéla avec un sourire malicieux. Répondant à sa propre demande, en quelque sorte.
Quels que soient les auteurs invités, il y a toujours conversation sonorisée au sein de la librairie du drugstore. Les lecteurs nous en savent gré, posent des questions. C'est souvent passionnant. L'exercice de la signature est noble, simple et concret. Pour les auteurs, rencontrer son public - surtout au beau milieu de la ruche parisienne -, c'est important. Le drugstore a un statut particulier, dû à son histoire, à son ancrage dans Paris et à l'international. Patrick Eudeline (il publie en mai chez Grasset un roman d'apprentissage) cite lui aussi abondamment le drugstore. C'est ainsi, le drugstore garde quelque chose de rock'n'roll, d'authentique et de singulier. Il possède sa personnalité, son tempérament.
Le livre de Jacques Séguéla m'a surprise. J'ignorais qu'il avait approché, et durant de longues séances de travail, Pierre Lazareff, Serge Gainsbourg, Claude Puel, Robert Delpire, Pierre Prévert ou Salvador Dalí. A plus d'un titre, cet autoportrait réalisé à partir des visages des autres est pertinent. Sur la très regrettable affaire de la "Rolex", l'auteur s'est expliqué et excusé à la télévision. Je décide d'en reparler le moment venu, sans pression. Mitterrand comprit parfaitement pourquoi Séguéla aurait été un très médiocre politique : il ne sait pas se taire et cède aisément à la provocation, c'est Séguéla lui-même qui l'écrit. Dont acte, Mitterrand avait raison, Séguéla est un instinctif. Une part de son talent, certainement. Parfois peut-être aussi la raison de ses déroutes. "Mitterrand ne se trompait pas. Je suis bien trop impulsif pour m'adonner à une carrière où le dérapage verbal tue. Je n'aurais pas tenu plus d'une semaine" (p.169).
Nous entamons le second round d'entretien lorsqu'une opération médiatique se lève, exactement à la manière d'une tempête. C'est un coup de force, plutôt bien organisé puisque personne n'a rien vu venir. Des appareils photo se mettent à zoomer, une caméra cherche un angle, une dizaine de personnes revêt des tabliers blancs. On est entre la blague de potaches et l'atmosphère de carabins. En professionnel parfait de la communication, Jacques Séguéla entre dans le petit jeu qui lui est proposé. Il s'agit de surfer sur la bonne occasion de la "Rolex" en plein G20. Le collectif, puisque c'en est un, l'interpelle, lui offre une civière, car il est, selon eux, malade du grand capital. Le reste est à l'avenant, parachutes dorés, salaires, patrons forcément voyous, tout y passe. Le parallèle avec les prises d'otages de patrons saute aux yeux.
Le collectif cherche l'impact nécessaire à sa campagne de promo, mais quelque chose cloche. L'envergure médiatique de l'opération est évidente et le buzz à destination d'internet assurément probant. Mais j'ai l'impression que ceux qui crient là sont des grands gamins bien propres sur eux venus se faire connaître en développant une stratégie médiatique assez peu reluisante. Jacques Séguéla est maintenant assis à deux doigts du sol sur un drap-civière qui menace de craquer. C'est assez indigne et c'est faire peu de cas de l'âge du capitaine.
J'en suis pour ma part révoltée et coupe court, au soulagement des apprentis communicants peu fiers de l'image qu'ils avaient eux-mêmes mise en place. Les tabliers blancs recouvrent des personnes qui ont entre 25 et 30 ans. Pas tout à fait des étudiants, pas encore des patrons, à leur tour. Ils s'expriment avec aisance mais systématiquement, répètent des phrases slogans sans subtilité. Je les imagine bien en écoles de commerce, voire en agence de communication "alternative", sûre que ça existe. Ils déballent un plan de métro (c'est sous terre et ça roule, s'écrient-ils), une baguette de pain, des coquillettes (le menu de base de bon nombre de français) et une montre Casio (6 euros). C'est le traitement de choc qu'ils préconisent aux riches, disent-ils. Soit. Peut mieux faire.
A aucun moment, je le note, ils ne s'excuseront auprès de moi pour m'avoir interrompue, ni, pourquoi pas, me faire risquer de perdre mon job de consultante auprès de la librairie. Que nous ayons reçu David Lynch, Claro ou Viken Berberian à la librairie du drugstore, ils ne veulent pas le savoir. Ce qui se fait ici est dénué d'intérêt à leurs yeux quoi qu'il arrive, et nous sommes tous, employés ou intermittents, pris sous le sceau du "riche". Plutôt inquiétant. Ce mépris à l'égard du monde des livres me rappelle de très mauvais souvenirs. Dans la manière et le mode d'emploi de cette occupation des lieux, dans la négation des individus (clients et salariés) qui les peuplent, il y a du populisme pur et simple.
Et la Nave va... Nos blouses blanches s'éternisent. Et ça se précise. Ils sont uniquement là pour se faire voir grâce / aux côtés de Jacques Séguéla, lequel leur répond courtoisement. Et c'est là que le bât blesse. Dans l'agressivité qui est la leur, aucune douleur sociale, aucune authenticité non plus dans leurs slogans, ils parlent au nom du média. Au nom d'un slogan qui est le nom de leur collectif que je me plais à ne pas nommer ici, détricotant à plaisir leur visée publicitaire.
J'ai l'impression d'avoir en face de moi de pseudo-entarteurs nuls, sans aucune déontologie ni réflexion. A quoi sert l'anarchie sans contenu, à quoi riment les indignations des zutistes, des dada et des autres empêcheurs de tourner en rond si la ligne d'horizon est bêtement médiatique ?
Ils critiquent l'ouvrage mais ne l'ont pas lu (je leur ai posé la question), font référence uniquement aux grands groupes de presse français, d'où originent leurs interventions, comme s'ils parlaient d'or. "Vous avez dit ça sur France Info, vous avez dit ça sur BFM"... Navrant. Quand à bout de forces et d'arguments ils en viennent au délit de richesse (un riche est obligatoirement un salaud), la crise de 2009 n'excuse pas leur parfait poujadisme. Je me demande ce que RTL et Europe 1, dont j'aperçois les micros, font dans cette galère. Pas de place à Londres, difficile d'en obtenir à Strasbourg, alors on a décidé de réchauffer le gimmick de la "Rolex" avec ses bons vieux ressorts ?
Je demande à reprendre le cours de la signature, nous pourrions continuer ces réflexions intéressantes de manière plus apaisée et surtout collective : car enfin le public ne voit rien, puisque les blouses blanches (nos vaillants inquisiteurs sont restés anonymes, pris dans la véhémence de la meute) tournent le dos, magnétisées par les micros, appareils photo et caméras. Pitoyable. Je suis promptement renvoyée à mes livres. Un photographe, derrière moi, me donne des coups et dit à son collègue : "Moi je peux pas travailler dans ces conditions". Ben voyons. Et moi donc ! Puis me menaçant : "Va falloir que vous vous tiriez". C'est bien mal me connaître, autant vouloir me donner encore plus envie de rester. Un comble pour la lectrice que je suis, peu encline à défendre le périmètre de sécurité d'un Jacques Séguéla - qui n'a du reste pas besoin de moi - et pourtant contrainte de reconnaître à l'auteur non seulement du calme et du talent, mais aussi un charisme bien supérieur à ces émules aux petits bras, tous communicants amateurs, rêvant absurdement de célébrité médiatique, creuse et vide, malgré qu'ils en aient.
Les micros sont rangés. Je remercie Jacques Séguéla pour sa patience, c'est le moins que je puisse faire. Je suis sifflée, et avec houle. Je déteste qu'on me dise ce que je dois penser et comment.
Quelques minutes plus tard, un peu penaud, l'un des anciens du bal costumé vient me demander si je n'ai pas retrouvé son sac, nous interrompant à nouveau comme si mes questions n'existaient pas, et d'ailleurs moi non plus, pas plus que la séquence de signature / itw en cours. Irréalité. Il a perdu son sac à dos vert, de marque. L'aurais-je retrouvé ? Fin de partie.
Isabelle Rabineau
P.S : Le collectif, je l'apprends par voie de presse, dépend en réalité d'Europe Ecologie (nullement mentionné durant l'opération).
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:: Alexandre Astier, Nuit KAAMELOTT, Livre 6 :: avant-première au Grand Rex :: par Isabelle Rabineau :: jeudi 26 mars 2009 ::
Nuit Kaamelott au Grand Rex

Alexandre Astier veut le grand écran pour Kaamelott et il a raison. Les 7 premiers épisodes du Livre VI ont cueilli cette nuit les fans les plus exigeants, avec sous le bras leur livre de référence (Kaamelott Livre I texte intégral, éd. Télémaque) dont les dialogues, ricochés par coeur, fusaient çà et là de fauteuils en fauteuils, lors des deux entractes.
C'est donc le Roman d'apprentissage du Roi de Bretagne que le Grand Rex proposait en ouverture du festival Paris fait sa Comédie, rajeunissant en 7x40 minutes l'auditoire de 15 années, rien que ça. A commencer par les acteurs dont les réapparitions en jeunes godelureaux tirèrent à la salle des cris de liesse et de surprise pour une inouïe remontée dans le temps. Voyage nocturne accéléré en grand cinémascope by Astier Alexandre.
Ce Livre VI clôture en beauté les saisons télé de Kaamelott. Il en révèle certains mystères mais dévoile surtout la structure sur laquelle repose tout l'édifice, signant par ce trajet à rebours la capacité d'autonomie d'une fiction nerveuse et stylée, libertaire et formidablement douée pour éveiller l'esprit aux plaisirs d'imagination et de création. Comme à l'accoutumée, Alexandre Astier, tel Karajan au centre de sa Philarmonie, a tout conçu, de la musique à la réalisation en passant par les textes et le cast, épaulé, pour ce très gros oeuvre filmé à Cinecittà, par Emmanuel Meirieu, Jean-Christophe Hembert et Christophe Chabert, entre autres fidèles.
Ceux qui regardent médusés l'aventure depuis ses débuts l'ont vue se métamorphoser au fur et à mesure, de Livres en épisodes. C'est une mue constante qui préserve inventivité expressive et rigueur narrative. Ceux qui furent absents lors de l'avant-première au Grand Rex seront bientôt fascinés eux aussi par cette nouvelle tournure, aux rythmes savamment alternés - encore plus subtils que précédemment -, aux décors enfin exponentiels, dégoupillés en plein air, aux costumes comme toujours sobres et intelligemment allusifs (Anne-Gaëlle Daval). La partition musicale renouvelle ses standards, offre de nouveaux accords ondulatoires, à l'émotion foudroyante. Elle régit les voix avec une maîtrise folle, comme autant de sons en osmose : c'est l'un des génies qui habitent le talent d'Alexandre Astier, cette intuition des mots qui vont aux voix et aux âmes, cette prescience des regards et des bouches, des profils et des dos qui vont à ses récits.
De cette puissance symphonique dans la composition, les paroles et les visages des acteurs sortent révélés, emplis d'une véritable fureur de jouer. Du coup, l'image est charnelle, au-delà de sa toute nouvelle redéfinition ocre, tout en réminiscences pompéiennes, mosaïquée, évanescente. Comme si le temps infiltré s'évaporait peu à peu comme un regret alors que la mémoire d'Arthur le hante.
Car Kaamelott, s'il redispose à l'envi ses best of, va toujours plus loin, si bien que le public entonne comme autant de refrains les jeux dialogués qu'il aime et reconnaît, avant de dévorer les formes entièrement réinventées que ce Livre VI lui propose. En peu de Livres, relativement, des gimmicks d'une longueur inhabituelle se sont forgés, des séquences entières sont vécues par les spectateurs comme des histoires quasi familiales, ressenties de manière intime. C'est assez souvent le fait des séries, des sagas, mais assez rarement sur d'aussi longs dialogues. Et c'est assez troublant.
Tous les acteurs sont exceptionnels. On n'a sans doute jamais vu Patrick Chesnais ainsi, même au théâtre. L'éventail de son jeu est démultiplié, insensé de justesse et de doute, de pouvoir captif, à la fois assumé et écrasant (c'est simple on dirait le Ponce Pilate de Roger Caillois). Revoir Philippe Morier-Genoud tentaculaire et elliptique, Tcheky Karyo sépulcral,François Rollin casuistique et au mot près, tous les Astier and co... est un moment d'intenses retrouvailles. On découvre Pierre Mondy post-2000, qui affiche avec un naturel dément toute la minéralité d'un Romain à l'écran (une effigie gravée). On peine à comprendre pourquoi et comment on a pu se passer si souvent de lui. D'une humanité confondante, jouant César avec la hardiesse candide du héros entré dans le panthéon de la vieillesse à son corps défendant, Mondy assistait jusqu'au bout à la nuit Kaamelott, souriant aux stupeurs et rires du public, écoutant l'écho des répliques remonter du parterre jusqu'à la mezzanine du Grand Rex où il se trouvait. Lorsque je le félicitais, il eut cette phrase, digne de Jules : "C'est loin d'être fini". Comme dans le Livre VI c'était là une remarque qui pouvait s'appliquer autant à l'homme qu'au héros. Un peu comme cette arme d'invulnérabilité lancée à Arthurus (Alexandre Astier) au travers de ces mots : "Ne te laisse pas avoir, c'est un ordre". L'une des plus belles répliques de la saison, déjà culte. Chapeau, César.
Quant à Alexandre Astier, il campe - mais qui en doutait ? - merveilleusement cet étourdi aux instants autistes sur lequel le destin (c'est-à-dire la fiction) a jeté son dévolu pour en faire le héros malgré lui de ses propres aventures. Démêlant l'air de rien des écheveaux d'histoire politique et stratégique, les rendant pour tous à peu près limpides sous forme de mythes racontés, il élucide d'un sourire en coin les mécanismes humains les plus complexes avec cette seule devise : "Défendre la dignité des plus faibles". Cela s'entend, semble-t-il dans la fiction et en dehors d'elle, par un sens très intense de la liberté, la sienne propre et celle d'autrui.
Malentendus et défauts de compréhension jalonnent les textes de cette saison VI. Chez Astier c'est régulièrement l'endroit d'une pure poésie. Son personnage, Arthurus Rex, fait l'objet d'un souci particulier. Mis à part des autres tout bonnement parce qu'il utilise le langage de manière rigoureuse, voire absolutiste, il use, en sus, très peu fréquemment de questionnements. C'est sans doute la raison pour laquelle, justement, on lui répond si souvent. Plus que la notion d'absurde ou de non sense, ces dysfonctionnements basiques de la compréhension sont décisifs dans l'aboutissement des scénarios du créateur de Kaamelott : il y a toujours un temps d'avance dans le discours d'Arthurus lequel n'interroge guère le monde, lequel, en retour, le torpille de questions, quêtes, demandes diverses.
Le silence - au sens musical - prend de l'espace, se dilate à l'image. C'est l'une des singularités sublimes de ce cinéma-là, ce personnage principal, qui dans le fond, se tait. Les autres parlent pour lui ; il accueille leurs bruits.
En attendant la diffusion du Livre VI sur M6 au mois d'avril, on lira les extraordinaires aventures du Lieutenant Kijé, de Tynianov (disponible en folio), dont la drôlerie et le tourment (héros malgré lui) aideront toujours à patienter...
Isabelle Rabineau
> Critique et teaser sur le site du magazine Générique(s)
> On en a gros ! Le blog des fans de Kaamelott
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:: Sergey Dvortsevoy, TULPAN (Prix Un Certain Regard Festival de Cannes 2008) :: par Isabelle Rabineau :: jeudi 5 mars 2009 ::
Tulpan, de Sergey Dvortsevoy
Debout, jambes écartées, bras croisés dans le dos, l'uniforme de l'Aeroflot qu'il a porté durant neuf années lui colle encore virtuellement au corps et gouverne quelque peu ses gestes. En 1995, Sergey Dvortsevoy est à Nyon en Suisse où il présente son premier film documentaire, Chastié (Ravissement ou Bonheur - très fort). C'est en survolant la steppe, explique-t-il, qu'il a atterri en plein cinéma. L'image est énoncée avec clarté et révèle une logique d'une simplicité rudimentaire : il aura fallu neuf années de vol et de zoom, pour que l'oeil de Dvortsevoy devienne une caméra.
Chastié est d'une durée non conforme, ni exactement court métrage, ni complètement long métrage. D'emblée le film opère cette distinction structurelle d'avec ses pairs. Remarqué par le Festival de Nyon qui vient d'être refondé par Jean Perret, le moyen métrage de Sergey Dvortsevoy vit donc ce jour-là sa première grande confrontation face au réel et face à son public. Il s'agit d'un travail de fin d'école de cinéma moscovite (le VGIK). Le réalisateur en est aussi l'auteur, le preneur de son, et quelque peu le producteur au sortir d'un financement rocambolesque, burlesque et décisif. Quittant l'Aeroflot pour faire du cinéma, Dvortsevoy a joué sa vie au hasard. Il aime le Grand Jeu, il en a la force, il va le prouver.
Je n'ai jamais rien vu d'équivalent au cinéma. Les seuls films jouant dans la même catégorie, à ma connaissance, sont ceux de Flaherty et de Parajdanov. La force tellurique de ce cinéma-là est telle qu'elle vous colle au siège, c'est une renaissance et sans doute une mort. Le magnétisme de la pellicule à la fois désirante et rageuse fait du film sur l'écran un animal souple, frondeur, en face duquel vous ne savez comment réagir sinon en l'apprenant aussitôt, c'est-à-dire en vous déshabillant l'âme de tout préjugé et en vivant littéralement le film. Chez Dvortsevoy, le spectateur agit, subit et bouge poétiquement, corps et âme. La grande beauté des récits et la limpidité des archétypes qui fondent son cinéma redonnent vie au spectateur et aussi au cinématographe. Il en avait bien besoin. Le sang coule dans les veines.
L'extrême dureté des tournages de ses films est, j'ai fini par le comprendre, la répétition du vrai film, tel que le spectateur et seulement lui l'éprouvera. Je veux dire que nous sommes tous les acteurs des films de Dvortsevoy. Plus que l'amour, l'érotisme ou un certain panthéisme, références obligées, c'est l'ambivalence des rapports humains qui l'emportera toujours, dans ces images absorbées en breuvage, avec cette respiration dont nous manquons si fréquemment. Comme si la leçon de cet écran dépouillé refusait paradoxalement la simplification, privilégiait l'énigme humaine, lui facilitant cependant un accès favorisé par l'oeil de Dvortsevoy en pleine steppe, c'est-à-dire dans son matériau de cinéma favori. Car Dvortsevoy est un sculpteur, je l'ai toujours vu comme tel.
A Nyon, en 1995, il fallut malgré tout faire des pieds et des mains ; il y avait une évidence qu'il fallait porter à la lumière. Obliger, avec des ruses, les membres du jury à regarder de plus près ce plus que court métrage, ce moins que long, ce documentaire qui tenait du miracle et pour lequel le mot "magique" revenait sans cesse dans la bouche du public ébahi. Chastié : sur l'écran, une famille nomade se déplace. Rien d'autre. Comme dans tous les films de Sergey Dvortsevoy, ils ne se disent rien ou presque, l'essentiel. Mais la sauvagerie et l'amour se reflètent sur chaque visage. Les animaux s'infiltrent dans les humains et les hommes pénètrent les peaux animales, telle est la vision du sculpteur réalisateur et sa formidable capacité cinématographique, au sens propre. Ses films sont des légendes, des fables, des récits intemporels. L'oeil est infiniment libre dans cette oeuvre, c'est sa principale vertu.
Bien sûr, Chastié a obtenu le Grand Prix. C'était la première pierre ; la reconnaissance inaugurale est primordiale, dans le temps de création potentiel d'un artiste, surtout s'il est orgueilleux, absolument sûr de son talent et prêt à se cogner à lui. Il était prêt. Je travaillais pour France Culture alors. La première interview de Dvortsevoy est donc passée un midi au Panorama, en russe, traduite en français. Sergey aussi venait de la radio, en tant qu'ingénieur de sa compagnie d'aviation. Dans tous ses films, une radio fait le pitre et l'humeur, grésille et filtre des sons qui viennent embuer le son direct, réel, celui de la vie. Jean Perret lui aussi venait de la radio : un trio de fous de sons.
Nous parlions le même langage, celui des sons, mais nous ne nous comprenions absolument pas, pour ce qui est des mots. Sergey ne parlait alors pas l'anglais et moi aucunement le russe. Pourtant, je n'ai jamais échangé aussi intensément, des années durant, même si plus tard, Sergey apprit l'anglais. Je le parle très mal, de toute façon, et comme moi Sergey n'écoute jamais que les sons, très attentivement, qui l'informent sur la vie et ses mouvements profonds.
J'ignore si c'est toujours ainsi, si le temps de reconnaissance d'un cinéaste est ainsi réglé pour être laborieux et pénible, afin qu'il apprenne tout de ses pouvoirs, de ses faiblesses. Année après année, film après film, les prix se sont ajoutés les uns aux autres. Sergey a pu déménager de l'université où il logeait avec sa famille, il a commencé à voyager, est de temps à autre devenu réalisateur résident, en Allemagne notamment. Il a rencontré d'autres cinéastes. Il a enseigné son cinéma tout en continuant à préparer ses films, à les imaginer, alors même qu'ils sont tous tricotés d'anticipation maligne, de présent volé à lui-même, d'excitation et de rigorisme technique mêlés aux déconvenues d'une situation, aux surprises d'un paysage, aux bonheurs météorologiques. Alors que l'attente prolongée, presque surhumaine, et que la sauvagerie du tournage sont les données de base de la réalisation de son cinéma et sa signature même, les pitchs de Sergey sont toujours d'une banalité percutante : des villageois poussent à la force de leurs seuls bras une locomotive parce que le pain n'arrive plus jusqu'à leur village (Bread Day). Des nomades rencontrent un aigle dans la steppe (Highway). Un vieil homme aveugle confectionne des sacs en crochet à Moscou mais personne ne veut les acquérir, même gratuitement (Dans le noir).
Je passais à Sergey des films d'Antonioni, de Pialat, de Losey, de Vigo. Je ne suis pas sûre qu'il les ait véritablement aimés. Même ce cinéma-là était selon lui toujours trop explicatif, parlé, simplifié, alors que le public à ses yeux est mature, c'est-à-dire enfantin comme un nouveau-né et vieux comme un sage. Démoniaque et démiurgique soient les deux grands tropismes de sa filmographie, l'un se confondant souvent dans l'autre.
L'expérience la plus intense, la plus drôle aussi que je connaisse au cinéma, c'est s'asseoir à côté de Sergey visionnant un film. Concentration d'abord. Puis très vite dissipation. On entend les images rebondir sur son front. Il interroge, scrute, regarde d'un air penché. Ne tient pas en place, finit par se lever et sort prendre l'air. Ne dit rien. Si on l'interroge, il fait la moue, dit que ce n'est pas du cinéma, peut-être du très bon théâtre filmé. Bresson, il le regarde un peu plus, mais il lui manque la maîtrise du français, alors.
Je ne pense pas que le temps ait changé quoi que ce soit aux films de Sergey, ni même que le genre du documentaire soit si différent de sa fiction. Il disposait immédiatement de son geste d'artiste, il avait le son, les visages, l'amour et la haine, l'humour d'impulsion et tout contre la cruauté.
Je l'écris sans souci : les blogs c'est fait pour cela. Ce sont des journaux publics. Je pense que la presse et les distributeurs de cinéma, les producteurs et les critiques ont été incroyablement lents à réagir, alors que les films, de festivals en festivals et d'années en années recueillaient un éloge unanime, fasciné et confondu de la part du public. Combien de fois, Sergey présent à Paris avons-nous tenté d'obtenir un rendez-vous à MK2 ? Rendez-vous parfois pris, mais sans aucune suite notable. Combien d'articles ai-je écrits, les adressant aux Inrocks ou au Monde, à Libération ou à Télérama, sans les voir jamais publiés, combien de critiques appelés, paresseux autant qu'oisifs ? Positif en édita la moitié d'un, en tant que relation d'un festival, c'était pour Bread Day (Le Jour du Pain). Grâces lui soient rendues. Je n'ai pas d'amertume, juste de la surprise : fallait-il vraiment attendre le sacre de Cannes pour oser le fleuron médiatique ? Highway a reçu un peu plus de crédit critique, il faut dire que les Grands Prix en festivals s'amoncelaient.
Dans le cas de Dvortsevoy, il est donc largement temps que la critique et toute la profession autorisent enfin les films à retrouver leur public, après l'avoir longuement mis sous cloche, délivrant auparavant Ormibaev (bon cinéaste bien qu'inférieur) ou le contestable Borat. On peut légitimement s'interroger sur ce délai infini, sans justification aucune.
Luciano Rigolini, sur Arte, avait toujours une place, lui, dans sa case nocturne pour Dvortsevoy, in La Lucarne, et toujours le temps pour des rendez-vous à la fois apaisants et inquiétants, comme toujours lorsqu'une oeuvre dont l'on est sûr du potentiel attend la légitimité qu'elle mérite.
C'était le charme des conversations avec Luciano, lui-même, maintenant que j'y resonge, un parfait protagoniste de Dvortsevoy. Moi aussi, sans doute.
Chez Dune, Chantal Bernheim, productrice, a permis à Highway d'exister. La dernière fois que j'ai vu Sergey, il disposait ses photos et ses premiers dessins préparatoires pour Tulpan devant nous. Il avait son film entièrement dans la tête, avant même de trouver un producteur. Sûr qu'il aura changé, comme à son habitude, le film dans son amplitude mais qu'il en aura gardé le fil secret, toute la structure interne. Sûr aussi qu'il aura défini l'un des personnages censé devenir le démon de son histoire, celui qui risque à chaque instant de la faire basculer, dans l'espace réel du tournage. Territoire de jeu et de cadrage. Dvortsevoy adore le foot. Mais la steppe est infinie et le pari est là : jouer au foot dans l'infini et sans balle. Etait-ce en 2005, à Paris, la dernière rencontre ? J'étais en plein topo magazine, l'aventure du mensuel ne me donnait pas la disponibilité habituelle pour échanger avec Sergey des sons, marcher des nuits entières dans Paris, dans Marseille ou dans Nyon, répondre aux inquiétudes, anticiper des difficultés, relativiser les scories financières habituelles. Des années après nous ne nous comprenions toujours pas intelligiblement. C'était bien.
Au bout du chemin, Tulpan refait danser devant la caméra de Dvortsevoy deux personnages déjà aperçus dans Chastié (ou alors ils leur ressemblent beaucoup) quelque 15 ans plus tard. Les années ont passé, la grâce est toujours là. Tulpan rend hommage à la Chartreuse de Parme par le biais d'un rideau qui dit l'amour, le désir et le refus, si tant est que l'universel de Dvortsevoy déborde la steppe de très loin, réfutant tout folklore, toute vision régressive. J'en veux pour preuve la radio et ses nouvelles, de la culture kazakhe jusqu'au Forum de Davos. Premier film déclaré de fiction, Tulpan réalise une synthèse des quatre premiers films (mi-kazakhe, mi-russe) de l'auteur, et est non indemne de quelques maladresses. Un plan au coeur du film retrouve la langueur poétique sans concession si particulière du style de Dvortsevoy : la nuit opacifie le ciel jusqu'à l'étouffement tandis qu'un chien attend la fin des temps ou bien leurs recommencements, posé dans la steppe comme au centre du monde, solitaire et empli d'un bonheur (chastié) qui est l'énergie vitale - comprenez l'énergie du cinéma pour Dvortsevoy. Le vent souffle, soudain, la tempête se lève.
Bouclant la boucle, le Festival Visions du Réel de Nyon reçoit logiquement, 14 ans plus tard, Sergey Dvortsevoy pour un Atelier cinéma, du 23 au 29 avril, toujours sous la houlette de l'excellent Jean Perret.
Isabelle Rabineau
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:: Exposition PICASSO ET LES MAITRES, dernière : nuit d'orgie au Grand Palais :: par Isabelle Rabineau :: lundi 2 février 2009 ::
Picasso et les maîtres, dernière
C'est la nuit au Musée, la dernière des mille et une. Le café du coin de la rue Jean Goujon resté éveillé ne connaît plus de répit, les silhouettes s'y dessinent avec le cerne particulier du petit matin. Mais à l'intérieur les néons pâlissent ; la lune l'emportera toujours.
A 1h30, chacun reconnaît le pas de l'autre visiteur nocturne, son prochain, qui arrive hagard et ébouriffé, du bout de la rue. Il y a du désir dans l'air, du crime et des envies de noir. Picasso rôde. Cette nuit sent fort le cuir de tous les assassins qui veillèrent un jour dans le ventre de Paris. Dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 février nous sommes tous des voleurs d'art que la passion de voir a fait préférer la der des ders au moelleux de la nuit du samedi au dimanche, puisque voilà déjà plus de 48 heures que le Musée oublie de fermer ses portes. Cette ultime nuit au Grand Palais est sans filet, les incorruptibles sont tous au garde-à-vous.
Très jeunes ou très vieux, pas d'entre-deux, c'est remarquable ; je n'ai pas d'explication c'est comme ça : ceux qui ne se résolvent pas à fermer l'oeil l'ont gardé grand ouvert pour Picasso et ses maîtres.
Devant le Musée, rien à faire, la publicité a trop parlé, trop promis, l'engouement pour les "Grandes Expos" aussi. La foule est imposante, on se croirait 15h un samedi d'été, lorsqu'il fait bon folâtrer aux abords apaisants des statues.
On attend, on avance, on attend, on avance.
Il n'y a pas de bonnes gens, ne sont présents que des mordus de peinture. Réservation ou pas, ils sont là. Internet ou pas, ils en veulent, des images qui vont les frapper au visage.
Tous, du gardien au personnel de sécurité, en sourient. Cette qualité de situation paroxystique flirte avec le punk, pour le moins. Ceux qui ne connaissent pas les after découvrent les joies du bout de la nuit lorsque tout commence.
Les réflexes ont la peau dure : les bras se tendent pour saisir des écouteurs qui vont raconter avec sérieux l'épopée des collections rassemblées ici, pourquoi et comment. On fuit, devant.

Arnold Newman, Pablo Picasso, Vallauris 1954 (détail)
Paris, Musée Picasso, Archives Picasso
© Béatrice Hatala, Arnold Newman Estate/Getty Images, Succession Picasso 2008
La première salle est hors d'atteinte. Entre le ballet des manteaux, j'aperçois des blasons, quelques fétiches de tableaux. Il fait très froid sur Paris, tout le monde s'est couvert au-delà du supportable, personne ne veut prendre le temps d'en perdre encore, au vestiaire. C'est dément, c'est absurde. C'est parfait.
Le sol parle, pour une fois et beaucoup, par vagues. La moquette en effet n'avait pas prévu ces hordes de pas sans rémission, elle se soulève par strates entières et chacun manque de tomber, le regard perché sur le détail d'un Velasquez, ou bien happé par un Goya. Les teints sont cireux, les traits hébétés, les gardiens vissés sur leurs sièges, cataleptiques, certains se racontent des trucs pour tenir. Les "pardon", les "excusez-moi", les "mais vous me marchez sur les pieds" sont furtifs et cette foule irraisonnée étrangement se respecte et trouve des points de conciliation intuitifs. L'un se relève et un autre s'assoit dans un charmant jeu de chaises musicales très proche de l'esprit d'Alice au pays des merveilles.
Peu de commentaires. C'est le peintre Alain Blondel (www.alainblondel.info) qui me le fait remarquer : le silence est absolu. On est au choix, dans le recueillement d'un lieu sacré, avec une liberté flagrante dans les déplacements, ou dans l'extase des sens du lupanar. Sur les murs, dans toutes les salles et partout, Picasso se marre. C'est la liesse pour ses Marie-Marguerite méninesques, ses pisseuses, leurs pieds véhéments et leurs bras massifs qui chahutent de salle en salle. Picasso fait mieux que les Marx Brothers au milieu de cette nuit au Musée : il échange mélodieusement avec toutes les toiles dites classiques qui l'entourent sans jamais lâcher du leste. Dans toutes les salles et devant Zurbaran, devant le Greco, face à Chardin, il réplique et part dans des propositions à l'audace vertigineuse auxquelles la nuit répond avec son goût immodéré pour la dramaturgie. Des anges passent. Des siècles défilent, sans pyrotechnie. La salle des "Nus couchés" où Manet côtoie Degas et où Toulouse-Lautrec chuchote des secrets à Cranach est ravie de cette descente nocturne. Les pigments giclent contre les murs. Je me retourne. La foule trouve des directions en apparence antagonistes mais chacun tient le cap. Certains sont sur le point de chanceler : trop de monde, trop chaud, trop tard, trop de café, trop de vin. Mais on se redresse. Je le sais, ça m'est arrivé, j'ai failli sombrer au moins à trois reprises. Je me retourne encore vers le public... La cour de promenade de détenus volontairement enfermés, un couloir d'HP ? J'hésite, les déambulations sont heurtées, les visages imprégnés et marqués par les toiles. Il est plus de quatre heures. Chaque toile tutoie son spectateur qui la salue. C'est étonnamment élégant, c'est un rituel inconnu, inqualifiable. Van Gogh est au diapason des autres. Les maîtres ne se sont pas laissé entraîner hors de leur Musée pour rien, pour une fois. La proposition marketing est forte ; on peut lire à l'entrée que la RMN est un producteur culturel d'exception : verbiage d'époque et nouvelles donnes muséographiques. Les critiques et les procès en répartition de dividendes vont bon train. Il n'empêche : c'était l'orgie au Grand Palais cette nuit. On sort : il neige. Les rues, loin du Grand Palais, sont vides, le monde est à nous.
Isabelle Rabineau
Picasso et les maîtres
Catalogue de l'exposition aux Galeries nationales du Grand Palais (8 octobre 2008 - 2 février 2009)
Ed. Réunion des Musées Nationaux 2008
45 euros
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