votre blog gratuit sur
blog.topolivres.com
inscription
identification
rechercher un livre / un article sur
:: Chantal Sébire, c'est votre dernier mot ? :: par Isabelle Rabineau :: samedi 29 mars 2008 ::

Ce que mourir veut dire


Quel est le dessein du blog topolivres ? Chroniquer l'actualité artistique, notamment livresque. Soit. Parfois, cependant, la vie va plus vite. Ou plus exactement la mort.

Voilà déjà quelques années que nous tournons vigoureusement la tête lorsque l'euthanasie pénètre notre salon. Question de confort et spirales de l'angoisse. Souvenez-vous, juste avant Chantal Sébire et son courage surdimensionné - qu'elle plaça en bouclier sur sa face extraterrestre -, on repoussait encore aux calendes grecques l'issue de vie choisie, malgré des alertes répétées et percutantes.

Chantal Sébire n'a pas eu le temps de rédiger sous la forme d'un livre son témoignage et pourtant elle a planté dans notre épiderme un testament qui nous engage, nous autres les vivants.

Elle est véritablement une Tragique, et son histoire si contemporaine, pourtant aussi vieille que le monde, a les vertus des épopées monumentales des Anciens. Nous l'avons subie malgré nous, à travers son masque de douleur, derrière lequel elle articula ses mots simples et choisis, afin que nous nous rappelions parfaitement chacun d'entre eux. Nous, qui allons lui survivre, lui répliquâmes affolés par la bouche de nos élus ce "rien" qu'elle appela un défaut de fraternité et de solidarité.
Or, nous avons bien senti à quel point Chantal Sébire aimait la vie et aima lui sourire. Cette femme-là, non pas une sainte mais une combattante, est devenue Pythie par souffrance. Elle que l'on devine très facilement gracieuse, lucide et tendre.

Car, do not forget, souviens-toi, vergiss nicht, Chantal Sébire prononça ces mots-là, entre autres, tous issus d'un lexique "instantané" d'urgence : elle pointa le manque de fraternité, de solidarité, et ce fut sa façon intelligible de dire : "Au secours". Cette femme, au moins aussi humaine que nous, demandait à ne pas être abandonnée par nous. Sur ces mots, des religions se fondèrent, nous en souvenons-nous ?

Alors sa mort demeure privée, c'est la sienne, mais nous pouvons vous et moi, au vu de ce que la presse en a formulé, retenir le caractère extrêmement solitaire, voire dissimulé, de ce passage-là qu'elle avait ardemment voulu ne pas entreprendre seule, consciente qu'elle était de n'être pas accompagnée, au final ; personne ne l'est. Mais Chantal Sébire était semble-t-il douée d'une conscience du symbolique hors du commun, exemplaire.

Je ne crois pas que Chantal Sébire demandait l'impossible, elle convoitait depuis son exigence de citoyenne et de justiciable, purement et simplement, une Loi. Ce qui la préoccupait, ce n'était guère la fin, elle en était convaincue, mais le moyen d'y parvenir, portée par ce qui nous pousse à penser, anticiper ou rire : je veux dire l'intelligence.

Diplodocus ensommeillés, nous avons ouvert un oeil. Chacun de nos mouvements est lent et lourd, pourtant nous allons avancer ; c'est désormais certain car le masque du Tragique grec nous a chuchoté à l'oreille un message que peu d'entre nous parviendront à anesthésier.

Mais pour la fraternité solidaire, qu'avons-nous à formuler, qu'avons-nous entendu ? Ces termes sont rares, peu usités. Le plus souvent on les voit osciller, ces Fraternité, Liberté et Egalité, sous les couleurs de nos drapeaux secoués par les vents, dans l'une de nos représentations légendaires de la France et de ce qu'elle engage au travers de nous.

Car sa mort, Chantal Sébire l'avait en main, elle en disposait à coup sûr. Sa mort était à sa portée. Mais elle ne voulait pas fuir, ne désirait pas s'enfuir, ne se résolvait pas à céder au chaos tant qu'elle pouvait encore décider de sa propre flèche du Temps.
Son problème c'était le seuil et la durée de la douleur et plus encore la bienveillance fraternelle des autres vivants.

Il faut avoir été juré d'assises - comme c'est mon cas -, pour soupeser très concrètement à quel point nous n'avons aucun accès direct au temps, à la durée, à ce que représente le poids long de l'incarcération, celui qui inflige et punit, exécute le châtiment et nourrit l'exclusion. Il faut avoir vécu de près les silences et les paroles incantatoires d'une cour d'assises, avoir senti au fond de soi - c'est une très éprouvante révélation -, ce que signifie la prédation, pour saisir peut-être ce qu'articule Chantal Sébire lorsqu'elle invoque ce lien de fraternité et de solidarité qui unit les hommes entre eux, lorsqu'elle réfléchit, in situ, à la durée potentiellement supportable de la souffrance.

C'est en cela, parce que nous ne maîtrisons aucunement l'épreuve du temps, parce que nous ne sommes pas démiurgiques, que nous devons réfléchir avec raison au sens de la durée, tout comme la fiction au cinéma et dans les oeuvres romanesques s'y attelle sans cesse. Au temps du tout immédiat, persistent la durée de la douleur et ses seuils inaliénables.

A ce titre, il est parfaitement non fraternel et c'est moi qui souligne, de placer en réclusion perpétuelle des êtres humains, quels qu'aient été leurs actes, comme le souhaite si follement la promesse de la loi sur la rétention de sûreté. Sûrs de quoi ?

Agir ainsi et légiférer de la sorte, c'est encore détourner la tête et ne pas reconnaître les seuils de la fraternité et de la solidarité humaine. Nous ne sommes pas des assassins.

Qu'en pensa exactement Chantal Sébire au moment de se résoudre à réaliser ce contre quoi elle s'était battue, résolument et avec tant de courage ? Franchement, il est bien difficile de ne pas comprendre que cette désespérée-là, comme on le dit communément des suicidés, ne le fût doublement.

M6 propose ce dimanche 30 mars dans Zone interdite un reportage incluant un témoignage inédit de Chantal Sébire. Par la voix du média, c'est donc désespérément "son dernier mot, Chantal" qu'elle livre.

Isabelle Rabineau


Inscrivez-vous à la lettre de topolivres : 
Pour réagir à cette note, cliquez ici.Créez votre blog
:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le samedi 29 mars 2008 ::
:: Chantal Sébire, c'est votre dernier mot ? ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 4 :: écrire un commentaire :: enregistrer un commentaire audio ::






:: Marion Laine, UN COEUR SIMPLE (d'après le conte de Gustave Flaubert) :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 26 mars 2008 ::

Un coeur simple


Ça commence par une robe rouge effrangée dont le bord vient chasser les feuilles mortes sur un sentier forestier. Ces premières images vertes et brunes - le fond de palette de Rubens - sont aspirées par un souffle rapide, à la limite de la survie. Il s'agit de la respiration affolée de Sandrine Bonnaire, Félicité dans le film.

La réalisatrice, Marion Laine, n'abandonnera pas, tout au long du film, ce lien intime qu'elle perçoit entre les formes du vivant. Humaines, animales ou végétales. Son cinéma est organique. L'eau y jaillit comme l'amour ; on ne la saisira point, même si les mains pleines de Félicité y croient un temps, avec son coeur simple et sa tête d'oiseau.

Marion Laine, Un coeur simple

Tout au long de sa réinvention d'Un coeur simple, ce conte de Flaubert qu'elle a traduit librement au cinéma, Marion Laine, jeune cinéaste déjà auteure de plusieurs courts métrages, flirte avec le conte matriciel de l'écrivain sans lui céder, avec une force vitale qui emporte la fascination et l'enjouement. Exemple : lorsque Flaubert écrit que Félicité disparaît dans l'ombre, Marion Laine écrit cinématographiquement une pénombre plus constante à l'aide de l'oblique d'un sourcil, le travers d'un châle, la texture revêche, finalement assouplie par l'effort, du drap d'un corset. Ainsi Félicité est-elle traversée par une ombre incessante, la sienne.

Marion Laine a déjà ses outils de cinéaste parfaitement plantés dans l'oeil, et sa réalisation des corps dans l'espace est un ravissement pour tous et plus encore pour les lecteurs épris de Flaubert. Ils y reconnaîtront la forme intime des phrases : le sens de l'ellipse, la sobriété et la scansion tendre et sèche avec laquelle il anime cette femme, Félicité, qu'il présente d'abord comme un mannequin de bois.

Sous la caméra de Marion Laine, les épisodes d'inerties légèrement instables et les grands mouvements imposants où les paysages affrontent violemment les corps alternent avec des tournoiements qui font vaciller les décors dans une folie touchée du doigt, tout en respectant l'envol d'un oiseau, puis frémissent au vu de l'orgasme d'une séquence encore plus charnelle, peau à peau.

La cinéaste a la passion des dos, des visages, des costumes échancrés, pas complètement apposés sur ses rôles. Ses personnages se dérobent donc volontiers à leurs nippes : c'est un vrai et constant plaisir de cinématographe. Le film se raconte peu, mais il marche en avant de lui-même, farouchement. Il abandonne sans peur ses modèles à eux-mêmes.

Tous vont se saisir et se dessaisir de l'histoire qui leur arrive avec la seule puissance de la jouissance du jeu. Marina Foïs, Pascal Elbé, Sandrine Bonnaire et tous les autres, tous les acteurs puisent dans ce film une réalité de jeu d'une densité et d'une beauté intense.

Si Marina Foïs laisse Marion Laine pénétrer chacune de ses expressions si singulières, Sandrine Bonnaire renaît sous sa prunelle de manière spectaculaire.

Elle fait le don de ce qu'elle est, au présent du film, comme elle le fit déjà avec Varda, Pialat, Sautet, elle-même avec sa soeur parmi leurs images mentales ou animées, au cinéma. Ce rôle-là est manifestement le sien, il est sa parfaite coïncidence : un coeur simple, en 2008, c'est bien elle. Marion Laine ne s'y est pas trompée.

Le personnage de Félicité, surtout depuis que l'on sait l'auteure et réalisatrice sous l'actrice, lui va mieux qu'un gant, c'est sa paume et sa joue, un écorché au vif de ce qu'elle peut et veut au cinéma.
Dans Un coeur simple, on détaille l'affranchissement total de ce qu'elle est, mais aussi de cette autre en elle dont son documentaire a approché au plus près les modes d'expression et de silence. Elle hurle, elle est sourde, elle se fait mal sans plus rien sentir à force de trop ressentir.
Sandrine Bonnaire, Marina Foïs jouent à être et c'est tuant, comme à chaque fois que le cinéma grave dans la compagnie translucide des acteurs sa profondeur assassine, toute retournée et trafiquée, toute remontée et palpée. Au final, enfilées dans un projecteur et offertes au spectateur sous la forme d'un spectacle inespéré, dans le noir fragile des salles, elles sont simplement vivantes.

Marion Laine a rédigé un texte très personnel, aussi saisissant d'intelligence et dénué d'esthétisme idéologisant que son film, dans l'édition toute récente d'Un coeur simple (Mille et une nuits, Fayard).

On y lira, par exemple, ceci : "Quand Flaubert dit 'l'air était mou', je devine une Félicité qui fait corps avec les éléments. Les jambes en coton, la tête qui fond, une mollesse que l'on retrouve aussi chez Madame Arnoux ou chez Emma (Bovary), à l'heure d'être séduites".

Ecouter l'entretien avec Marion Laine réalisé mardi 18 mars au Lecteur Studio SNCF :


Isabelle Rabineau




Gustave Flaubert
Un coeur simple
Postface de Marion Laine
Ed. Mille et une nuits 2008
2,50 euros


Inscrivez-vous à la lettre de topolivres : 
Pour réagir à cette note, cliquez ici.Créez votre blog
:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le mercredi 26 mars 2008 ::
:: Marion Laine, UN COEUR SIMPLE (d'après le conte de Gustave Flaubert) ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 1 :: écrire un commentaire :: enregistrer un commentaire audio ::






:: Philippe Pollet-Villard, LE MOZART DES PICKPOCKETS (César & Oscar du Court métrage 2008) :: par Isabelle Rabineau :: mardi 26 février 2008 ::

N'aie crainte, Philippe Pollet-Villard


Dans Le Mozart des Pickpockets, l'un des personnages, Philippe (Pollet-Villard), dit à son acolyte Richard (Morgiève) : "Désormais, Richard, nous allons délaisser la marge, seuls les plus grands cinémas nous accueilleront". Dont acte. Un César et un Oscar plus tard, l'on n'est guère surpris, car comme l'avait pronostiqué Philippe, toujours dans le film : "Nous allons devenir riches, Richard".

Philippe Pollet-Villard & Richard Morgiève dans Le Mozart des Pickpockets

Avec leur malicieux binôme, le duo Morgiève/Pollet-Villard ressuscite sur l'écran les paires de clowns blancs qu'affectionne tant le cinéma, des Coen aux Lumière aux Laurel et Hardy, des Etaix aux Keaton (même si ces derniers faisaient leur duo en enrôlant le spectateur).

Le court métrage de Philippe Pollet-Villard, Le Mozart des Pickpockets, est une minimale comédie des voleurs ; un acte poétique d'une grande sobriété. La drôlerie y est toujours extravagante. Mots et silences tiennent dans ce cinéma-là une place considérable, qu'ils soient tus ou prononcés, par - et c'est vraiment renversant - deux personnages qui se trouvent être dans leur existence réelle deux écrivains : Richard Morgiève et Philippe Pollet-Villard. A leur aune, une voix, un dialogue, un échange, pèsent un véritable poids de grâce et de sens.

Tous deux, même s'ils jouent un rôle, possèdent une volupté particulière du français prononcé, une vertu devenue suffisamment rare pour être frappante.

Morgiève prononce apeuré et sans jamais se forcer avec un naturel désarmant. Pollet-Villard caresse la syntaxe et joue au gros dur, chacun de ses mensonges est une élégie. Le troisième protagoniste est forcément un secret. C'est Mozart. Il entend tout, il n'écoute rien, à part son âme. Elle est somptueuse et irradie tout le film.

Philippe Pollet-Villard, Richard Morgiève & Matteo Razzouki-Scafardi dans Le Mozart des Pickpockets

Arrive une séquence où une tournure quasi archaïque intervient.

"N'aie crainte, Philippe", dit Richard avant de déposer, avec son confondant naturel et une douceur infinie, une serpillière sur la tête de son comparse blessé.
C'est pratiquement une bénédiction. Le geste presque sacré est ordinaire, légèrement désaxé, comme l'est tout le film.
Ce "N'aie crainte, Philippe" se reçoit comme le voeu d'une pythie contemporaine, déclamant pour les abandonnés de toujours, tous contes et légendes remémorés.

Si leurs enjeux sont très différents, on renverra aux ouvrages de Philippe Pollet-Villard et Richard Morgiève. Il est possible d'y retrouver très concrètement leurs voix si singulières.

Lire l'article sur L'Homme qui marchait avec une balle dans la tête
de Philippe Pollet-Villard
 >

Lire l'article sur La Fabrique de souvenirs de Philippe Pollet-Villard >

Lire / écouter l'entretien avec Richard Morgiève
et la lecture de son livre Vertig
 >


Le Mozart des Pickpockets, produit par Karé Prod, a été récompensé par le Grand Prix du Festival international du Court métrage de Clermont-Ferrand, le Prix du public, le Prix du public du Festival européen du Film court de Brest, avant de recevoir un César le vendredi 22 février et un Oscar le dimanche 24 février. On verra avec plaisir également, dans le même coffret, La Baguette et Ma place sur le trottoir, deux autres courts métrages.

Isabelle Rabineau



Philippe Pollet-Villard
Le Mozart des Pickpockets
La Baguette
Ma place sur le trottoir



Inscrivez-vous à la lettre de topolivres : 
Pour réagir à cette note, cliquez ici.Créez votre blog
:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le mardi 26 février 2008 ::
:: Philippe Pollet-Villard, LE MOZART DES PICKPOCKETS (César & Oscar du Court métrage 2008) ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 1 :: écrire un commentaire :: enregistrer un commentaire audio ::






:: Vivent les gars de l'Imprimerie Nationale :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 20 février 2008 ::

Vivent les gars de l'Imprimerie Nationale


On connaît leur belle histoire d'imprimeurs, de la Royale à la Nationale. Mais en guise de point final, il y a ce conflit rude dont les journaux rendent compte, plus ou moins, rappelant les précédents plans sociaux, la vieillesse de la Dame, sa dignité un peu dépassée et ses machines, plombs et orfèvres pas même muséifiés dans les règles de l'art, dispersés ici et là, sans cohérence et avec poussières dans des entrepôts honteux.
Chacun espère vivement qu'il y aura une seconde fin, heureuse. Un happy end. Je ne veux pas redire l'actualité de l'usine de Choisy, ses piquets, sa solidarité et ses hommes en lutte, je veux vous raconter une histoire.


Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi
Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi

C'était il y a quelques années, très peu en réalité. A peine une main levée. J'avais créé un journal. Le premier qui l'imprima fut Simon Dulac. La première fois que nous déjeunâmes, je l'interrogeai sur le sigle de son entreprise. Sur la carte de visite affleurait un nom double : Dulac & Jardin. J'espérais la silhouette de Pascal Jardin sans trop y croire. J'essayais, au hasard, au milieu d'un restaurant chabrolien, planté dans l'Eure. Je me pinçais. C'était bien Pascal Jardin qui me faisait signe au loin, oui c'était bien lui, le scénariste et l'écrivain génial, l'associé souriant et moqueur du père de Simon. Mais ceci est une autre histoire, pour un autre jour.
Le groupe de presse où je m'étais basée prenait l'eau.
Je me séparai avec bien du regret de Simon Dulac. Un imprimeur c'est beaucoup. C'est un metteur en scène, le réalisateur d'un créateur de journal. Quelqu'un qui vous comprend et vous pardonne aussi, sait parfaitement qui vous êtes à travers les encres qu'il badigeonne sur le corps des textes que vous lui confiez. Il lit en vous. Vous devenez un violon sous ses doigts et chacune de ses remarques, vous vous apercevez que vous les écoutez vraiment. C'est sans doute le seul à vous faire entendre raison.
Bizarrement, vous croyez tout ce qu'il dit. Il a de l'encre jusque dans la bouche, et des baisers bleu pélican, c'est ainsi que vous vous le représentez. Il est au bout de la chaîne des mots à créer, juste avant le diffuseur, le vendeur et le lecteur. Il a vu du papier imprimé à la tonne. Et pourtant parfois encore il aime ça et vous dit des choses concrètes et précises sur l'essence de la presse. Autant dire qu'il vous raconte votre temps mieux que vous ne savez l'ausculter. Bon sens, subtilité rare, intelligence. Sous les yeux d'un imprimeur de cette trempe, pour une fois, vous ne ricanez pas devant le terme de "professionnel". Il semble diriger un train à vapeur fixé au sol, piloter une fusée horizontale.
L'imprimeur se tient en dehors de votre cercle, il vous observe depuis l'ombre de son retrait et ausculte vos pages. Lorsqu'il vous lit, il vous presse, il vous imprime et ce faisant il vous fait à chaque fois un cadeau miraculeux. Vous êtes à chaque numéro remis au monde, dans l'emportement des machines et l'atmosphère de l'atelier, les mots qui s'échappent en rouleaux, giflant au passage les grandes feuilles inversées. Les odeurs puissantes, dans vos poumons. La vitesse des turbines, c'est votre respiration.
C'est à l'Imprimerie que l'on perçoit encore ce que veut dire la presse, son essence vénéneuse, monumentale et noire. Son ancre fichée dans la tôle. Son encre charnue et volatile. L'imprimerie de presse n'est pas le contraire du net, elle fait voeu de fugacité, et pourtant elle triche et cherche l'archivage, le dépôt légal, le coeur en fusion du réseau, là où gît le saint des saints du moteur de recherche. C'est juste que le net ne pèse rien et qu'une imprimante pèse des tonnes, pour accoucher d'un journal de quelques centaines de grammes. C'est organique et forcément dramaturgique.

Alors, j'ai tenté plusieurs imprimeurs, sans espoirs. Désormais nous étions partie de ce groupe de presse en déséquilibre, nous, les athlètes du contre-la-montre, nous les invaincus, nous les irréductibles qui continuèrent à travailler sans garantie aucune. Nous étions devenus des arthritiques.
Les imprimeries françaises peinent face aux imprimeries italiennes et espagnoles, belges et hollandaises, souvent bien plus compétitives. Elles vous proposent de vous imprimer à bas coût, elles ne connaissent rien à votre langue, tout le monde s'en fiche, il ne s'agit plus que d'une histoire de fichiers qui circulent. Et tant pis pour les ratés.

Ce jour-là, je ne m'y attendais pas. C'était une imprimerie près de Marseille avec laquelle j'avais finalisé le projet suivant (dément) : imprimer quelques milliers d'exemplaires pour le Salon du Livre et les abonnés. Les exemplaires arriveraient par avion ; j'irais les réceptionner. Une femme m'a donné la direction, comme dans les contes.
Elle, c'était un accent marqué de soleil au téléphone : "Moi je veux bien vous le faire votre deal, on va gagner un peu de sous avec ça, mais franchement ça me fend le coeur, j'arrive pas à croire que sur Paris vous ne trouviez pas un imprimeur pour votre littéraire".

Je réponds climatiquement "C'est trop cher, c'est impossible...".

Elle n'approuve pas cette réponse mécanique. "Vous êtes sympathique et il est bien votre journal. Vous y arriverez. Vous avez essayé l'Imprimerie Nationale ?"

"Non, bien sûr". Quelle idée, je me dis, c'est prestigieux l'Imprimerie Nationale et forcément hors de prix.
Elle ne m'entend pas. "Essayez, ils ont de la tradition. Ils sauront vous conseiller."
"Ah bon ? Et j'appelle de votre part ?"
"Non, pas la peine, essayez, c'est tout."

Je lui fais confiance. Si ça ne marche pas, elle me montera mon transport, on sera juste à temps.

L'Imprimerie Nationale, je connais un peu. J'avais visité le bâtiment maître dans le XVème arrondissement, avant qu'il ne soit vendu.
Je connaissais bien la maison d'édition, j'avais eu droit à la visite privée des ateliers. Je me souviens, le soleil tapait dru alors sur les vitres des ateliers typo. Solennité, esprit de corps et de rigolade exactement comme dans les ateliers de couture, dans la mode.
Je compose un premier numéro. C'est pas là. On me donne le numéro de la nouvelle usine à Choisy. Honnêtement j'hésite, ils vont me rire au nez. Mais l'accent marseillais est encore dans le pavillon de mon oreille et joue à me moquer "Vas-y, vas-y, zyva". Je ne peux pas résister non plus à tout ce que me suggère soudain, ambigu et fou, sublime et fier, un nom pareil : "Imprimerie Nationale".

Un homme au bout du fil. Impavide : "Allô, oui".
"Bonjour, voilà, je vous appelle et je regrette déjà de vous déranger pour rien."
"Oui ?"
"Oui. J'ai un journal littéraire qui en est à son premier sursis, après rachat de son groupe de presse hébergeur. C'est un mensuel qui fait bien 125 pages, quadri, dos carré collé, couv brillante quadri."
"Oui ?"
"Je n'ai quasiment pas de budget pour ce premier numéro après interruption, sinon celui de quelques généreux donateurs. Il faut imprimer en priorité les exemplaires abonnés et les autres pour le Salon du Livre. Je continue ?"
"Oui ?"
"Le Salon du Livre c'est dans deux semaines. Il faut livrer bien trois jours avant."
"Oui ?"
Il se fiche de moi, ou bien il est sourd. "Je continue ?"
"Oui ?"
Il a installé un répondeur qui déclenche des "Oui ?".
Je réponds pour la forme : "Bon, c'est tout. Alors, hein, c'est impossible, non ?"
"Pas sûr."
"Heu, ça vous paraît réaliste ?"
"Jusque-là, oui."

Au téléphone, ce jour-là, ce garçon qui m'a donné rendez-vous à Choisy, c'était Vincent Dubus.
Un garçon sérieux et presque un dur à cuire dans les premiers temps.
Il a tout réduit, la pagination, le brillant est devenu mat, le dos carré collé s'est agrafé. Il contrôlait et évaluait les coûts, c'était son boulot, et sincèrement c'est un as. Il lui fallait des marges, même petites, et nous étions un tout petit client à faufiler entre deux grandes impressions. Moi il me fallait de la survie.

L'Imprimerie Nationale, ce qu'elle est profondément, ce qu'elle peut, ce qu'elle vaut, tient tout entier dans ce "Pas sûr." qui m'a sauvé quelque chose comme la vie ce jour-là.

A débuté une histoire pas banale de reconnaissance mutuelle avec les gars de l'IN, comme ils disent, comme des amants égarés qui se seraient retrouvés avec des seaux d'encre en guise d'odes et d'élégies. Les gars de l'Imprimerie étaient tous plutôt jeunes, la génération des seniors que j'avais vus dans le XVème avait été laminée par les plans successifs.
Les locaux manquaient d'âme, l'usine était désespérément neuve avec des zones vides mais ils en étaient tous fiers comme Artaban. Comme les gars de l'IN.

Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi
Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi

Le chemin, je l'ai fait de nombreuses fois.
On arrivait par le RER, on suivait la voie sablée de chemin de fer et le fil du fleuve, on passait devant le restaurant gargote "A la Marine" - on y mangeait souvent de bon appétit -, on marchait d'un coup à nouveau sur le bitume. Là, on changeait carrément de siècle et l'usine se dessinait devant nous, moderne et opaque.

Parfois Ludovic Berthy venait nous chercher en voiture à la station RER. Ludovic nous raccompagnait toujours. Rien ne lui était impossible, à lui non plus. Il aimait son métier, il dirigeait les hommes comme personne et ne calculait jamais son temps. Il ne frimait pas, même s'il aimait rouler ses mécaniques. Il avait le respect du client, j'adorais l'entendre évoquer les "affaires", ce qu'il augurait et comment ils allaient se démener pour donner satisfaction à tout le monde. Son patron, ses clients. Avec Vincent Dubus, Pierre Barthe qui avait travaillé pour Simon Dulac et faisait le relais dans mon esprit entre les deux Imprimeries, j'avais l'impression de retrouver quelque chose des Compagnons du Tour de France, ces tailleurs de pierre que j'avais approchés un temps à Strasbourg, à la Cathédrale.

A chaque reprise, à chaque numéro, on faisait le tour de l'usine. J'avais insisté pour que toute la rédaction vienne visiter l'usine de Choisy pour voir le journal s'imprimer. On avait été accueillis avec le sérieux, la sobriété élégante et loufoque des gars de l'Imprimerie Nationale. Je me souviens bien de leur ambition pour nous, qui étions parfois si vains.
On regardait ce qui se passait dans les labos, celui des recherches chromatiques. On pénétrait dans la pièce anémiée, un peu étouffante, où arrivaient les dossiers numérisés, dans celle encore, excitante, où se gravaient les plaques de nos journaux. Dans l'usine, les machines chauffaient à bloc. Au centre, il y avait le Fort Knox, l'Imprimerie dans l'Imprimerie. Pour les documents officiels. J'avais dans les jambes une sensation de gymnase. Une belle machine d'imprimerie, une allemande par exemple, ressemble, par ses couleurs et l'impression que produit sur vous son métal, à une imposante Butterfly. Celle, rustique, où vous exercez vos bras, vos épaules, vos tensions intérieures.

La suite est un conte contemporain. Une histoire de fidélité et de compréhension au pays de la presse qui disparaît. Un serment tacite où plus d'une fois, les gars de l'Imprimerie Nationale ont trouvé des solutions, imaginé des plans B, aidé au-delà de leur rôle à ce que l'aventure d'un journal continue.
Ils ne lisaient pas forcément tous les numéros (et quoi encore !), ils étaient la génération d'après les corporatismes, ils roulaient à moto et se moquaient sans cesse les uns des autres, roublards et affûtés. Ce qu'ils aimaient dans le journal, c'était son ouverture d'esprit, son aspect coloré, son odeur, son goût, sa chair.
La Belle Equipe, c'était eux.
Tout ce qu'ils ont fait, je ne peux le raconter ici. Un administrateur judiciaire, entre autres, me dit un jour : "En trente ans de métier, je n'ai jamais vu ça !".

Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi
Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi, février 2008 © Alain Bachellier

Je n'étais pas la seule à vivre de telles aventures avec eux. Pour chaque journée portes ouvertes, je me rappelle, les clients étaient là, à se féliciter et à les encenser. De la RATP aux tout nouveaux clients. Les gars de l'Imprimerie Nationale sont lucides et clairvoyants, ils portent une longue histoire sur leurs épaules, on ne peut pas leur barrer la route d'un coup de plume ; je veux encore raconter ceci en guise de témoignage.

J'en suis toujours à ma chronologie, quelques mois après l'ouverture de l'usine, lorsque nous nous sommes rencontrés.
Les gars de l'Imprimerie pensaient tous, à raison semble-t-il, que l'usine de Choisy était un cataplasme, mais que l'on voulait tous les réduire, les contraindre à ne représenter bientôt plus qu'une jambe de bois. Jamais ils n'ont cru les paroles apaisantes de leur direction. Ils répétaient que les contrats "qui marchent" étaient systématiquement refusés.
Eux-mêmes décidèrent alors de démarcher discrètement et trouver des contrats, de forcer si possible leur validation. Ce n'était pas leur métier, qu'importe. Ils se sont retroussé les manches. Les gars de l'Imprimerie Nationale ont le sens des réalités et connaissent le potentiel de leur outil de travail. On peut leur faire confiance. Mais à un endroit où l'autre de la hiérarchie, toujours les initiatives retombaient, toujours les contrats gelaient, toujours les clients se volatilisaient. J'ai eu à leur intention quelques initiatives, non validées. J'ai observé cette politique froide, macabre qui a anéanti tous leurs efforts. Mois après mois, année après année. Les gars de l'Imprimerie Nationale, ils ont encore de la vigueur pour se battre, mais ils sortent, croyez-moi, d'une agonie lente et forcée.

Nous nous sommes revus de temps en temps. Ils m'appelaient, vérifiaient que je m'en sortais, après l'arrêt du groupe de presse, et donc du journal (topolivres). Ludovic Berthy filait dans sa voiture et rentrait chez lui, je sentais sa joie de vivre malgré les difficultés ; Vincent Dubus me téléphonait souvent, racontait les déboires, je l'interrogeais sur ses talents de scénariste et de dessinateur. Où en étaient ses velléités ? Ils cherchaient des solutions, ils ne lâchaient pas prise. L'an dernier à "La Marine", tout était plus triste. Les menaces, le plan social de 2005 avaient réussi à écorner les sourires. Nous étions contents de nous revoir. Tout le monde était là. Mais ils assistaient tous impuissants au coulage de l'IN.

Les gars de l'IN ont établi, depuis des années, la chronique de leur lynchage "soft" par l'Etat et par leur direction. Leur grève n'est pas saisonnière. Leurs doléances ne datent pas d'hier, ni du 21 janvier. Les gars de l'Imprimerie Nationale sont inestimables. Leur volonté de ne pas cesser leur travail doit être entendue à l'aune de ce que raconte d'eux cette histoire vraie.

Je les salue.

Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi
Imprimerie Nationale, Choisy-le-Roi, février 2008 © Alain Bachellier

Isabelle Rabineau


Inscrivez-vous à la lettre de topolivres : 
Pour réagir à cette note, cliquez ici.Créez votre blog
:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le mercredi 20 février 2008 ::
:: Vivent les gars de l'Imprimerie Nationale ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 0 :: écrire un commentaire :: enregistrer un commentaire audio ::






:: Essais à Suivre :: En Train de Lire 2007 :: Concours de nouvelles organisé par la SNCF à l'occasion de la Coupe du Monde de Rugby :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 12 septembre 2007 ::

Le rugby vu du train


Essais à suivre
La SNCF a lancé fin août un concours de nouvelles auquel topolivres a apporté son soutien, comme notre blog l'avait précédemment fait pour le surprenant Lecteur Studio, cette bulle de lectures exigeantes en plein milieu du Salon du Livre de Paris.

La politique pour le livre existe bien réellement au sein de l'entreprise sur rails, au-delà des effets d'annonces : un engagement suffisamment rare pour être remarqué ici. Nous avions été tout aussi surpris de découvrir à l'occasion de l'excellent Prix du Polar, lui aussi mis en route par la SNCF, le nombre élevé de bibliothèques de prêt cheminotes encore en exercice sur tout le territoire français, très fournies et toujours très fréquentées, comme nous l'ont confirmé leurs lecteurs, fous de trains et de livres.

Si la France a déçu pour son premier match de rugby, les nouvelles tombées sur le site d'essaisasuivre, le site du concours inventé par la SNCF à l'occasion de la Coupe du Monde de Rugby, étonnent. Le site, qui clôt sa sélection ce vendredi, a en effet reçu des centaines de nouvelles liées plus ou moins anecdotiquement à la pratique du rugby. Quelques valeureux imaginent même une finale France / All Blacks, mais la plupart passent par le sport pour évoquer un village, un langage, une relation filiale.

L'amateur de nouvelles trouvera sur le site essaisasuivre.sncf.com, jusqu'au 19 octobre, des pages souvent inattendues, politiques, drolatiques ou futuristes. A topolivres, nous avons repéré quelques auteurs à suivre, dans ce pêle-mêle enthousiasmant qui est parvenu à attirer des auteurs qui s'ignoraient vraisemblablement, arrivés là par le goût du sport et finalement gagnés par le désir de littérature. L'expérience est insolite, vraiment populaire et sonne juste. topolivres la suivra dans ses déroulements, puisque la SNCF distribuera le 19 octobre, au lendemain de la remise des prix, 40 000 recueils de nouvelles dans les gares.

Le jury de ce concours de nouvelles, présidé par Samuel Benchetrit, est également composé de Maïtena Biraben, Laurent Bénézech, Philippe Delerm, Philippe Guillard et Jean-Yves Reuzeau.

Nous reproduisons ici l'excellente nouvelle de Salim Sdiri, champion de saut en longueur, dont le texte et l'histoire personnelle - il a suspendu son saut à Rome en juillet dernier après avoir reçu un javelot dans le dos - nous ont plus encore que surpris... hallucinés.

Isabelle Rabineau


Inscrivez-vous à la lettre de topolivres : 
Pour réagir à cette note, cliquez ici. Créez votre blog

:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le mercredi 12 septembre 2007 ::
:: Essais à Suivre :: En Train de Lire 2007 :: Concours de nouvelles organisé par la SNCF à l'occasion de la Coupe du Monde de Rugby ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 1 :: écrire un commentaire :: enregistrer un commentaire audio ::






:: SALIM, COMMENT ÇA MARCHE ? (nouvelle de Salim Sdiri) :: Essais à Suivre :: En Train de Lire 2007 :: par la rédaction de topolivres :: mercredi 12 septembre 2007 ::

Salim, comment ça marche ?


Caméléon
Camillia m'a appelé après sa garde. C'est souvent lorsqu'elle est vraiment lasse, harassée par la douleur de ses patients, qu'elle compose mon numéro.

Elle m'a tout de suite demandé des nouvelles de Picasso. Il est vert et orange avec des bandes rouges et jaunes. C'est drôle, parfois je me demande si les fabricants de baskets ne se sont pas inspirés de lui pour leurs dernières créations. Picasso traversait sa journée de mue et j'ai envoyé immédiatement à Camillia une photo que j'ai faite avec mon numérique, le téléphone dans une main et l'appareil dans l'autre, levé à hauteur de Picasso... On a parlé longuement de mon caméléon. On a parié sur sa survie, j'avais dans l'idée qu'il allait peut-être arrêter de s'alimenter et que demain dans le terrarium, il ne resterait peut-être de son corps qu'une demi-métamorphose, sa peau encore adhérente ici et là.

Mais tout en échangeant avec Camillia sur le processus de synthèse de la vitamine D3 et la fixation du calcium, et les UVA, UVB et UVC qui devaient intervenir dans sa régénération, j'ai vu que Picasso était finalement sur la bonne voie. Ses déplacements me prouvaient qu'il avait compris le chemin de sa mue et qu'il allait l'accomplir. Camillia est une passionnée de reptiles ; on s'est rencontrés sur internet, sur un site spécialisé. Elle regrettait que les spécialistes n'aient pas toujours les bonnes réponses, et à force de converser ensemble je suis presque devenu son docteur, enfin celui de ses serpents. J'ai fini par prendre la place du médecin du médecin, puisque telle est la profession de Camillia. Il faut dire que personne ne lui demande si elle souffre ou si elle est inquiète du lendemain. Elle ne peut compter pour ça ni sur ses enfants, ni sur ses patients, ni sur ses collègues.
Alors, elle compte sur moi je suppose. Moi, je l'observe et parfois je la comprends. Si je pouvais, je pourrais rester là, figé, à contempler des heures et des heures durant ce que j'aime le plus au monde, c'est-à-dire la vie et la logique du vivant.


J'aime savoir comment les choses fonctionnent. Je suis capable, dès les premières secondes, de reconnaître dans la tonalité du timbre vocal de Camillia ce qui va ou pas. Je peux dire que j'ai observé sa voix comme je regarde tout ce qui m'entoure. Je ne peux pas m'arrêter, c'est plus fort que moi, je suis présent à ce monde d'une manière un peu trop vive, je crois. C'est un peu comme si j'étais trop réveillé, si ça vous dit quelque chose. Camillia, par exemple, je ne l'ai jamais vue en photo ni en vrai, mais je sais exactement à quoi elle ressemble, grâce à l'observation expérimentale que j'ai de sa voix.

Mes caméléons et mes serpents, j'ai fini par les comprendre rien que par l'effet insistant de l'observation. Leurs couleurs, leurs déplacements m'informent sur ce qu'ils veulent et ce dont ils ont besoin. Parfois je les regarde tellement que je pense être arrivé à terme, au bout de la trajectoire. Je suis dans leur tête et je sens la pression du sang dans leurs cerveaux. Mais je ne sais toujours pas s'ils pensent, ça, je dois bien le reconnaître.

J'ai tout appris à Ghardimaou. Sans doute vous n'avez jamais entendu le nom de cette petite bourgade tunisienne où je me rendais avec mes parents chaque année pour les grandes vacances, depuis Ajaccio, où nous habitions. Je laissais vite mes parents dans leur maison pour retrouver à dix kilomètres de là, l'univers merveilleux de mon grand père. On peut dire aisément que ce monde-là se contentait de peu et c'est pour cela que j'aimais tant me retrouver là-bas. Je regardais de tous mes yeux, je buvais la terre, les plantes rebelles et parfumées, les animaux de toutes mes prunelles. Il n'y avait pas d'électricité et chaque matin, on trayait la vache pour le déjeuner, on filtrait le lait et c'était prodigieusement bon. Et simple. Je peux dire que je savais d'où venait mon déjeuner. Cette constatation m'émerveillait. Je me disais : je viens d'ici. Je me nourrissais de fruits cueillis sur les arbres. J'allais chercher l'eau à 5 ou 6 kilomètres de là. On y allait ensemble, l'âne, les bidons et moi. Et c'est fou ce que j'aimais ça ; aujourd'hui, moi qui ai goûté à ce qui est cher et célèbre, moi qui ai tant voyagé, moi qui aime les belles bagnoles et qui me suis presque ennuyé aux Maldives, je sais que Ghardimaou, ces années-là, fut mon jardin d'Eden.
Et pourtant, comme il était pauvre en apparence ce jardin... J'y observais pourtant des visages sereins et souriants, des visages qui donnaient sans compter. J'ai retrouvé par la suite, parfois, de tels visages ouverts comme des paysages, en marge des compétitions. Je pense à ce séjour à Dakar, avec l'Equipe de France et ces femmes sénégalaises qui nous préparaient notre nourriture. J'ai tout de suite reconnu leurs visages souriants, ces visages que j'avais déjà observé auprès de mon grand-père et des siens, ces pauvres qui m'ont tout appris.

Je sais ce que vous pensez, que les caméléons adorent se fondre dans les paysages et que moi, caméléon, je vous parle de Ghardimaou pour ne pas vous parler de ce javelot qui est venu se planter dans la région de mes côtes, le 13 juillet 2007 à Rome. Mais je ne peux rien vous dire car je ne peux rien comprendre à ce javelot, venu à moi sans que j'aie même le temps d'observer sa trajectoire, moi qui aime tant comprendre comment une trajectoire se décompose, justement.

Tout le monde dit que je suis curieux de tout. Je le pense aussi, mais je ne sais pas ce que cela veut dire exactement.
Je suis juste surpris par le monde qui m'entoure et je trouve qu'il y a de quoi.

J'analyse, j'expérimente, je veux comprendre les tenants et les aboutissants. Aussi je démonte les moteurs de ma moto, de ma voiture et de celles de mes proches. J'ai montré à mon garagiste ce qui n'allait pas dans sa manière de réparer. Il complique trop. Tout est simple quand on cherche à entrer dans la logique des choses. Cela demande de la concentration et de la volonté, et puis la mécanique de l'analyse logique se met en place. J'aime ça. C'est comme quand je saute, j'ai un ordinateur dans la tête qui décompose tout et pense à chaque paramètre qui s'impose à chaque instant pour qu'un saut soit réussi. Je dis cela pour ce sport mais dans toutes les autres activités qui me passionnent je suis pareil ; Camillia me dit parfois que j'ai de la chance d'être aussi féru de mathématiques et de logique. Elle dit d'un ton songeur "Ça doit vous aider" et je sais qu'elle pense à cet instant qu'elle en est incapable. Mon boulot, c'est de lui prouver qu'elle a tort.


Mon coach, elle, me parle de ma capacité d'adaptation : elle me montre juste une fois un geste, une technique, et je la comprends, je l'assimile et je la conçois, je la répète et puis c'est bon, je l'ai intégrée. J'ai parfois souffert, dans les jeux collectifs que j'ai pratiqués, de ne pouvoir contrôler les gestes et les prises de décision des uns et des autres. Si je suis fort le jour de la compétition, je vais loin. Parce que je suis seul et que je connais tous les paramètres. Mais en même temps j'adore les jeux collectifs comme le rugby. Je cours vite avec une grande capacité d'explosion, et donc sur un stade de rugby, je sais que je peux marquer l'essai et que personne ne me touchera. Ce n'est pas de l'orgueil, vous le savez, c'est juste de la lucidité, de la volonté et beaucoup d'observation.

Camillia me demande parfois si je ne suis pas triste de tout ce que je ne peux pas comprendre, moi qui veux tout savoir et qui suis si curieux de tout. Bien sûr, c'est parfois troublant. Lorsque l'histoire du javelot est tombée sur moi et que les caméras ont zoomé dans ma direction, je me suis dit "pourquoi moi ?", bien sûr. J'essayais de comprendre une séquence que j'avais analysée quelques minutes plus tôt lorsque, regardant une pluie de javelots, je les ai vus, une vision brève, retomber sur moi. L'un est véritablement venu se ficher à dix centimètres de mon pied gauche. Je suis juste allé m'entraîner. Je ne suis pas allé au bout de ma vision ce jour-là, à Rome.
J'étais très calme et posé. Comme je sais comment mon corps fonctionne, que j'étais essoufflé car je venais de courir, je savais que mon poumon gauche n'était plus ventilé et je devais oxygéner au maximum mes muscles. Je ne voulais surtout pas perdre conscience.

Je n'ai pas reconnu non plus sur les images cette expression de douleur sur mon visage. On ne peut pas tout contrôler. Et moi qui calcule au plus près mon saut en longueur, moi qui saute si loin et qui me projette dans l'espace, j'ai mon regard à l'intérieur, mes yeux sont d'abord dans mes jambes qui courent et ensuite dans l'engagement de tout mon corps vers l'avant, puis ils se baladent dans mon ciseau et puis dans la réception au sol. Je n'ai pas le temps, objectivement, d'analyser la trajectoire des javelots qui tombent du ciel et je le regrette bien un peu, mais que voulez-vous, je sais qu'il y a des zones de non sens qu'il faut accepter. Je l'ai appris, dans les visages sereins de Ghardimaou, auprès de mon grand-père. Et je ne sais pas d'où tombent les javelots qui pleuvent du ciel, comme dans les tragédies antiques, puisque le sport que je pratique était déjà présent aux jeux d'Athènes.

Mon fils regarde les serpents pendant que je vous écris. Il est tout petit et ça le fascine, ces 4 mètres de longueur, c'est comme un pays allongé dans la longueur. Ma femme nous observe, mon fils, moi et les serpents. Elle a cet air de sourire depuis toujours, éternellement, que j'aime.

Au moment de finir cette nouvelle, je me disais que je ne vous avais parlé que de quelques-unes seulement de mes curiosités. J'en ai beaucoup d'autres encore à vous montrer, en dehors du sport et aussi en dehors de mes serpents et de mes caméléons. J'ai 28 ans, j'aime tant ma famille, ils sont plus précieux que tout. Alors, c'est vrai je suis heureux car je sais que je vais rebondir, un peu comme cette nouvelle dont le destin est de chuter, comme moi à la fin de mes sauts. Un saut en appelle un autre et une curiosité en tire une autre par la manche. C'est ainsi que j'avance depuis toujours. Je n'ai pas choisi le saut en longueur. Pas exactement. C'est lui qui m'a choisi, parce que moi j'étais curieux de tous les sports. Un jour cependant, mes résultats ont paru un peu mieux que bons à Montargis où nous avions déménagé et les coachs se sont demandé si, des fois, je n'étais pas capable d'aller plus loin. Moi j'ai dit oui, juste pour connaître mes limites. Je me suis entraîné dur, longtemps, beaucoup. Et à chaque fois, je sentais que je n'étais toujours pas au bout de mes limites. C'est comme ça que je suis arrivé en haut. Dans ce sport-là, tu ne dépends que de toi. Il y a juste le sol, ton corps et le vent. C'est simple et c'est si complexe. C'est une courbe que l'on peut analyser point par point. J'aime observer cette radicalité, cette lecture-là, si évidente. J'ai étudié le mouvement de tous les grands champions. Je sais reconnaître quand la ligne de leur épaule et de leur bras est cassée ou au contraire bien droite. J'ai tout analysé, statistiquement et le plus techniquement possible. J'ai observé.
Je suis un garçon curieux de tout. Je suis un garçon inventif. J'ai pensé que cette nouvelle vous permettrait à votre tour de m'observer et de rentrer dans ma tête, afin de comprendre ma logique. Pour voir comment rebondir et sauter encore, sauter ailleurs, sauter autrement. Juste de quoi faire un saut du côté de chez moi, à votre tour. Et mieux connaître qui habite dans le corps d'un sauteur en longueur champion du monde.

Salim Sdiri


Inscrivez-vous à la lettre de topolivres : 
Pour réagir à cette note, cliquez ici. Créez votre blog

:: note publiée par la rédaction de topolivres :: dans Choses vues - non vues :: le mercredi 12 septembre 2007 ::
:: SALIM, COMMENT ÇA MARCHE ? (nouvelle de Salim Sdiri) :: Essais à Suivre :: En Train de Lire 2007 ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 3 :: écrire un commentaire :: enregistrer un commentaire audio ::






:: Prix SNCF du polar 2007 : Franck Thilliez lauréat pour LA CHAMBRE DES MORTS :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 24 janvier 2007 ::

Prix SNCF du polar : Franck Thilliez lauréat


Guillaume Pepy, Prix SNCF du polar 2007
La scène a lieu dans un café branché du 10ème arrondissement. Ce soir le bar lounge a la tête de Simenon, celle des jours sombres. Auteurs de polars et dépeceurs de romans noirs s'y taillent des bavettes d'un genre inédit à grandes baffes de joutes orales. Ils se font face par tranches de six minutes, le temps d'un speed dating macabre, le Polar Express, histoire de vérifier qu'il faut toujours être deux au moins pour que les fondamentaux du crime soient réunis : un pour frapper, un pour s'écrouler. Par-dessus les grands boulevards parisiens, le Rex Cinéma qui se trouve juste sur le trottoir d'en face a laissé échapper quelques travellings de trains filant à grande vitesse. Ce sont les VIP de la soirée, les trains bleus mais aussi tous les quais de gares embrumés, les inconnues sulfureuses à chapeaux cloches, les dandys arpenteurs de couloirs effilés, la canne-épée dansant au bout du bras. Désormais les images défilent sur les écrans placés partout à proximité des speed killers présents pour ces entrevues décapantes. Les regards obstinés ou hallucinés des polardeux, auteurs ou lecteurs, se perdent parfois dans des vertiges de trains fonçant dans les décors. Un peu plus tard dans la soirée sera remis le prix SNCF du polar.

Comme dans tous les Evénements du siècle qui commence, les prédateurs sont ici très bien représentés : caméras et appareils photo crépitent de plaisir. Presque plus nombreux que les personnages qu'ils filent, ils avalent tout le monde, mine de rien, le champagne à la main, puis restituent sur les écrans les doubles virtuels des vivants. Les pros du crime qui flânent ici ce soir le savent bien, les yeux des gros objectifs à lentilles, les minettes-flasheuses des électriciens, les gibets-micros des ingénieurs du son sont devenus nos plus fascinants pervers de proximité.

Dans le coin le plus étroit de ce banquet platonicien du polar, Aurélien Masson attend ses futurs débatteurs le sourire aux lèvres. Le jeune directeur de la mythique Série Noire n'ignore pas que les vrais lecteurs sont souvent les plus carnassiers démembreurs de livres. Héliette Ossant est la première à venir le narguer. Les entretiens sont secret défense, alors on l'observe de loin remuer les lèvres et sourire à la manière d'une avocate des Experts puis du Président des Etats-Unis dans 24 heures chrono. Héliette est une lectrice farouche et d'ailleurs écrit elle aussi des polars en ce moment. Elle lâche, magnanime : "Il est gentil, Aurélien, il m'a filé quelques tuyaux, il est bien placé pour en donner !".
Valérie Formato, elle, hésite encore à se lancer. C'est une fausse bavarde et une vraie timide. Passionnée. La pire des engeances parmi les lecteurs. Elle observe, repère sa première proie sur son parcours d'auteurs tapé à la machine qu'elle ne lâchera pas de la soirée. Elle a les yeux affûtés et la chevelure rousse, c'est une lectrice convaincue, siglée à la fois polar et SNCF. C'est elle qui gère la Bibliothèque générale du comité d'entreprise de la SNCF Languedoc-Roussillon. Elle ne rigole pas avec les livres, surtout pas les polars. Quand elle en conseille un c'est qu'elle l'a aimé. "Nous c'est pas du marketing, on a vraiment la culture des livres, dans nos CE".
Sylvie Reiminger est un peu son double, mais pour la ville de Reims. Elle règne à elle seule sur 20 000 ouvrages et cent cinquante familles cheminotes adhérentes (5 euros l'année). Elle explique que son boulot avec les livres "c'est un peu comme les rails différents qu'il faut savoir emprunter avec un train. Petite et grande ceinture. Il faut oser voyager dans des styles différents, parcourir du terrain, conquérir d'autres livres. Moi c'est la force de l'habitude que je combats, c'est le défaut de plus de lecteurs qu'on ne le croit". Sa mission à elle. En grande conversation avec Tania Capron, directrice de la collection Serpent Noir, elles ne réagissent ni l'une ni l'autre lorsque leur hôtesse, Fabienne Reichenbach (agence de presse Sofab), fait résonner le gong : "Au suivant ! Changez vos places !". Tania et Sylvie sont prêtes à se revoir : "Attendez, moi ça m'intéresse vraiment ce que me dit cette dame", supplie Tania, "je ne l'échange pas !". Sylvie soudain se lève, fait ses adieux de manière dramatique et se dirige vers la sortie, je la rattrape : "J'ai un train à prendre. J'habite à Reims, moi. Dommage, je ne pourrai pas assister à la remise du prix..." Son préféré à elle c'est Eric Nataf, Le Mal par le mal, chez Odile Jacob. "C'est le premier polar homéopathique que je lis", énonce-t-elle avant de rejoindre sa "bête humaine", sa grande histoire : le train, forcément. Je lui fais signe avec mon mouchoir blanc, histoire de.

C'est alors que je la vois qui s'avance vers moi : Héliette me dévisage avec un drôle d'air, j'essaie de m'éclipser mais elle me maintient fermement contre un écran plasma giga qui nous représente elle et moi dans cette fâcheuse situation. Un crime en direct ? Et pour les internautes qui nous regardent le snuff movie en sus ? "Donne-moi tout de suite un filon sur Jean-Bernard Pouy, il est le prochain sur ma liste...". Je risque un oeil sur le géniteur du Poulpe, paisiblement posé sur sa banquette autant qu'aux aguets, répondant à son killer du moment : il leur reste trois minutes à parler et à moi une seconde à peine à vivre si je ne lui donne pas au moins un axe de discussion. Je parviens difficilement à murmurer sous la pression des phalanges d'Héliette : "Son père était chef de gare et il n'aime aucun lieu autant que la Gare d'Austerlitz".

Héliette desserre son étreinte. Pouy n'a pas bougé, je perçois même une lueur amusée dans sa prunelle. Stéphane Bourgoin, le grand rencontreur mondial des tueurs en série, est imperturbable, as usual. Quant à Alain Bauer, le criminologue francomondial assis à l'entrée de l'espace lounge, il enfile comme à l'accoutumée une à une ses théories effrayantes par-dessus son allure bonhomme, l'air de ne pas y croire et même de n'y avoir jamais songé. Héliette me glisse à l'oreille : "Pour te détendre, fillette, va parler avec Philippe Colin-Olivier, l'auteur de La Crue (Le Passage), il est pétri d'humour".

J'en profite pour lui fausser compagnie. Alain Bernier, détective privé, à qui je fais plein de clins d'yeux pour qu'il me sauve, ne prend pas la peine de me suivre jusqu'au bar. Tant pis je me saoulerai seule. Au moment où je m'apprête à rejouer la fameuse scène de Casablanca au Delaville Café (n'importe laquelle, elles sont toutes cultes), je vois un homme aux lunettes noires, le borsalino sur la tête, vêtu d'un imperméable d'excellente facture, plus Panthère rose que Columbo, annoncer le lauréat du prix SNCF 2007 : c'est Franck Thilliez qui remporte la mise, pour La Chambre des morts aux éditions Le Passage. Excellente nouvelle. L'homme aux lunettes fait un discours épatant, un discours de fanatique de livres. Un discours comme en rêvent tous les chargés de com culturelle. Tout le monde se demande de quel train il sort, celui-là.

Le livre de Thilliez, bourré de talent, met en mouvement une créature fort charnue et très très dévastatrice. Déjà adapté pour le cinéma, La Chambre des morts est en cours de tournage à partir du mois de février avec dans le rôle titre Mélanie Laurent. L'ouvrage, qui évoque bien souvent l'éclat du bistouri de Patricia Cornwell, était à peine sorti que le cinéma l'a vampirisé. Le producteur du film, Charles Gassot, rôde d'ailleurs ce soir au Delaville (on l'a repéré sur les écrans de télévision sur les murs et à travers le miroir sans tain de la salle principale de cet étonnant café ex-maison de tolérance).

Je poursuis l'homme aux lunettes noires, persuadée qu'il va disparaître par une voie de secours ou sur un train, tel le Baron de Munchausen de la Locomotive. Je le course, il me feinte. Me serais-je trompée ? Erreur fatale. Guillaume Pepy, éternel amoureux d'Agatha Christie - "Comme j'ai peu de mémoire, c'est merveilleux, je la relis tout le temps pour la première fois" - est le génial adoubeur de ce Polar Express. Il répond aux questions des journalistes au fond du café, sans lunettes noires et sans imper mastic. Il est le Directeur Général Exécutif de la SNCF et ses assistants l'entourent sobrement. J'aurais pourtant juré qu'il jouait à mimer Peter Sellers deux minutes plus tôt, le verbe haut et le corps diablotin.

Telle la femme de Columbo - en tout cas ce que l'on en devine -, je mets donc ma main sur mon front, légèrement en visière, tente de me présenter en détective en missions multicartes à Guillaume Pepy, promets d'y revenir et salue encore plusieurs fois, bougonnant mes questions dans ma barbe, avant de tourner les talons, mon polar sous le bras.

Isabelle Rabineau

Prix SNCF du polar, 7ème édition
1 200 lecteurs récompensent chaque année à travers ce prix deux auteurs, un écrivain français et un écrivain européen. Authentique prix des lecteurs, ceux-ci sont rassemblés parmi des centaines d'amateurs passionnés de polar dans douze comités de lecture en régions.
Cette année le prix SNCF du polar européen a été remis à Colin Cotterill pour Le Déjeuner du coroner (Albin Michel, Carré Jaune).
Site internet : www.polar.sncf.com


Cliquez ici pour voir la retransmission de la soirée de remise du prix SNCF du polar, le 23 janvier 2007.



Franck Thilliez
La Chambre des morts
Le Passage 2005
15 euros


Inscrivez-vous à la lettre de topolivres : 
Pour réagir à cette note, cliquez ici.

:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le mercredi 24 janvier 2007 ::
:: Prix SNCF du polar 2007 : Franck Thilliez lauréat pour LA CHAMBRE DES MORTS ::
:: lien permanent :: signaler cette note à un(e) ami(e) ::
:: commentaires : 2 :: écrire un commentaire :: enregistrer un commentaire audio ::








Inscrivez-vous à la lettre de topolivres

Votre adresse e-mail :

Syndiquez ce blog




topolivres

topodcast

Salon du Livre de Paris

topotv

Choses vues / non vues

What's up doc

topoagenda

topoastro

La griffe webomaniaque

Carré topique

topocollection


Fétish Box


:: David Lynch, MON HISTOIRE VRAIE (CATCHING THE BIG FISH) + Mark Z. Danielewski, O REVOLUTIONS (ONLY REVOLUTIONS) par Claro :: rencontres événements à la librairie du publicisdrugstore (Paris) et au lieu unique (Nantes)

:: Serge Simon, LA MELEE (critique)

:: Alain Bashung, BLEU PETROLE < L'IMPRUDENCE < FANTAISIE MILITAIRE (entretien)

:: Luis Fernandez, LUIS CONTRE-ATTAQUE + Philippe Ridet, LE PRESIDENT ET MOI + Serge Simon, ON N'EST PAS LA POUR ETRE ICI - DICTIONNAIRE ABSURDE DU RUGBY > LA MELEE :: signatures entretiens à la librairie du publicisdrugstore

:: Chantal Sébire, c'est votre dernier mot ?

:: Marion Laine, UN COEUR SIMPLE (d'après le conte de Gustave Flaubert)

:: Zvi Yanai, BIEN A VOUS, SANDRO

:: Pierre Moscovici, LE LIQUIDATEUR + David Abiker, CONTES DE LA TELE ORDINAIRE :: signatures entretiens à la librairie du publicisdrugstore

:: Salon du Livre de Paris 2008 :: Ecouter en ligne les entretiens du Lecteur Studio SNCF

:: Boris Bergmann, VIENS LA QUE JE TE TUE MA BELLE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Max Gallo, LE PACTE DES ASSASSINS :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Vincent Ravalec & Héléna Marienské, LE DEGRE SUPREME DE LA TENDRESSE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Pierre Hermé & Ingrid Astier, CUISINE INSPIREE - L'AUDACE FRANCAISE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Gilda Piersanti, BLEU CATACOMBES :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Lizzie Doron, POURQUOI N'ES-TU PAS VENUE AVANT LA GUERRE ? :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Bruno Le Maire, DES HOMMES D'ETAT :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Rachid Taha, ROCK LA CASBAH :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Céline Robinet, FAUT-IL CROIRE LES MIMES SUR PAROLE ? :: Slam & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Collectif Inculte, UNE CHIC FILLE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Catel & Bocquet, KIKI DE MONTPARNASSE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Christiane Collange, SACREES GRANDS-MERES ! :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Harlan Coben, DANS LES BOIS (THE WOODS) :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Jean-Louis Debré, QUAND LES BROCHETS FONT COURIR LES CARPES :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Olivia Ruiz, L'OISEAU PIMENT :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Carl Aderhold, MORT AUX CONS :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Michaël Sebban, LE CADENAS DU MARCHE YEHOUDA :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Philippe Pollet-Villard, LA FABRIQUE DE SOUVENIRS :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Michel Drucker, MAIS QU'EST-CE QU'ON VA FAIRE DE TOI ? :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Claro, MADMAN BOVARY :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Marion Laine, UN COEUR SIMPLE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Elisabeth Brami, CHERE MADAME MA GRAND-MERE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Toma Roche :: Slam & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Laurent Bénézech, ANATOMIE D'UNE PARTIE DE RUGBY :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Serge Simon, LA MELEE :: Lecture & entretien enregistrés au Lecteur Studio SNCF :: Salon du Livre de Paris 2008

:: Salon du Livre de Paris :: Du 14 au 19 mars 2008 :: Programme du Lecteur Studio SNCF

:: Shalom Auslander, LA LAMENTATION DU PREPUCE + Patrick Rambaud, CHRONIQUE DU REGNE DE NICOLAS IER + Jean-Louis Debré, QUAND LES BROCHETS FONT COURIR LES CARPES + Michael Gama, RENCONTRES AU SOMMET + Léon de Mattis, MORT A LA DEMOCRATIE

:: Philippe Pollet-Villard, LE MOZART DES PICKPOCKETS (César & Oscar du Court métrage 2008)

:: Expressive Pen by Philips Electronics

:: Vivent les gars de l'Imprimerie Nationale

:: Hubert Védrine, RAPPORT POUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE SUR LA FRANCE ET LA MONDIALISATION + Véronique Ovaldé, ET MON COEUR TRANSPARENT + Claro, MADMAN BOVARY + Thierry Wolton, LE KGB AU POUVOIR - LE SYSTEME POUTINE + Eric Zemmour, PETIT FRERE


:: avril 2008
:: mars 2008
:: février 2008
:: janvier 2008
:: novembre 2007
:: octobre 2007
:: septembre 2007
:: juillet 2007
:: juin 2007
:: mai 2007
:: avril 2007
:: mars 2007
:: février 2007
:: janvier 2007
:: décembre 2006
:: novembre 2006
:: octobre 2006
:: septembre 2006
:: août 2006
:: juillet 2006
:: juin 2006
:: mai 2006
:: avril 2006
:: mars 2006