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:: L'INVERSION DE HIERONYMUS BOSCH (par Camille de Toledo) :: par la rédaction de topolivres :: lundi 17 avril 2006 ::

La seconde Inversion de Hieronymus Bosch


Avec Camille de Toledo, nous avions décidé d'un entretien qui n'eut pas lieu de manière conventionnelle. Un rendez-vous de visu a bien été pris et tenu, mais dans le cas de L'Inversion de Hieronymus Bosch, la fuite importait autant que la présence. S'ensuivirent des échanges via internet, dans lesquels l'esquive, l'ellipse, la nature décidément libre de ce texte avaient chacune leur place. Camille de Toledo nous a adressé ses réponses, écrites face à des questions à peine suggérées : nous vous les livrons ci-dessous, dans leur état transitoire, non captif, délivrées sur les ondes funambules d'un courriel.


Etat transitoire, par Camille de Toledo


Lorsque j'ai donné L'Inversion... à mon père, il a lu la 4e de couverture, et il a dit : "Toujours cette bonne vieille obsession." Comment, une fois l'image du monde synchronisée avec ses actualités, ses presses, ses télévisions, peut-on en retrouver la peau, l'écorce. Lorsque je pense, par exemple - et j'y pense souvent - à l'inversion d'Oscar Wilde, quand il écrit : "Ce n'est pas l'art qui imite la nature, mais la nature qui imite l'art", il ne dépasse pas le dandysme de son temps. Il reste obnubilé par une opposition morte. Il n'y a qu'à lire la conférence de Morris - celui qui a dessiné les colonnes du même nom - publiée par l'Encyclopédie des nuisances. Dès le début du siècle, il avait vu cela, en travaillant à la frontière de l'industrie et de l'art : une société de l'ersatz, du succédané, de la copie. Et c'est toute la difficulté de ce temps : comment ne pas dénoncer l'art-ifice au nom d'une origine rêvée - on basculerait alors dans la réaction ou le ressentiment ? Comment, au contraire, vivre avec cette idée inacceptable que l'origine est déjà une fiction de laquelle on ne sort qu'au prix d'une autre fiction ?

Il y a une magnifique ouverture dans l'essai de Claudio Magris, Danube, sur cette affaire de "l'origine". Dans mon souvenir, il raconte son voyage aux sources du fleuve. Il parle des luttes historiques pour s'attribuer le premier petit ruisseau ; origine allemande, autrichienne ? Ne sachant qui croire, Magris opte pour une légende selon laquelle, dans la clairière où le fleuve prend sa source, il y aurait une maison de paysans, une gouttière, un réservoir, et surtout - c'est là que tout bascule - un robinet ! L'artifice serait donc à la source du Danube - et la fiction précéderait le réel.

En écrivant L'Inversion, j'avais aussi en tête un passage de L'Homme sans qualités qui renvoie au même vertige. Pour l'anniversaire de l'empereur François-Joseph, le pays se met en tête de trouver l'identité nationale de l'Autriche-Hongrie, son principe unificateur. Il y a tant de mélanges, des restes de l'Empire ottoman, des Serbes, des Croates, des Slovènes, des Tchèques, des Allemands, et très vite, cette quête de racines ne trouve que du vide, le vide vertigineux d'une civilisation qui ne repose sur rien.

Dans L'Inversion, j'ai essayé de creuser ce vide en riant.

Je ne crois pas me tromper en disant que tous les personnages de L'Inversion se débattent pour retrouver leur peau, un sentiment, une prise avec le monde. Ils entretiennent avec le décor du livre, derrière eux, le même rapport que les héros des films dans les années 50. Ils vivent à rebours du film déroulant. Plus l'artifice augmente, plus la quête de réalité devient pressante. Vous savez, par exemple, dans les scènes de voiture, lorsque les personnages d'un film font semblant de conduire. Ils donnent des coups de volant à droite, à gauche. Derrière les vitres, le paysage lui aussi valdingue. Et pourtant - sans doute parce que nous sommes au cinéma - la voiture tient la route, les héros ne meurent pas.

Et bien ici, dans L'Inversion, je crois que les héros cherchent non pas à mourir, mais à se blesser. Ils veulent se blesser pour sortir de l'écran, pour sortir du cadre, pour échapper à la dramaturgie et au scénario qui les exploitent. Imaginons comme ce serait drôle : des petites machines fictionnelles qui militeraient soudainement pour leur dérèglement...

Très jeune, j'ai collectionné les images d'ascètes ; j'en avais de toute sorte. Des joues creuses de la période bleue de Picasso, des gueules noires de Nolde qui semblaient des eaux-fortes, des détails de saints émaciés du Greco, la figure du philosophe de Rembrandt, seul, à l'étude, au pied d'un escalier en colimaçon. Je m'étonne que l'on soit à ce point quotidiennement transpercé par tant d'ondes, tant de matières, tant de services, tant de liquidités. Donc, la figure de l'ascète, pour moi, est une figure de la résistance absolue : un corps sec, tendu par le jeûne, qui lutte contre sa pente naturelle à l'écoulement. Hélas, je manque de force pour ce destin-là. Je me demande parfois si ce n'est pas de la lâcheté, ou bien quelque chose de plus généreux qui fait que l'on s'acharne à rester dans le monde... Enfin, quoi qu'il en soit, voilà ce qui arrive dans L'Inversion : toutes les flèches des personnages pointent dans la même direction : le "continent" qui vise aussi bien la croûte terrestre que le corps, dans tous les cas, une tentative d'échapper à notre dissolution.

Le renversement de toutes les valeurs aura été la grande entreprise du XXe siècle. Or, voilà-ti-pas que cet appel, ce renversement, devient le ventre mou de la bourgeoisie. Il faut penser aux impressionnistes. Voyez comme les reproductions de Manet et de Monet sont dans tous les hôtels Accor. Même L'Origine du monde ne brusque plus personne. Ce qui était rupture il y a cent ans est désormais le coeur esthétique des classes moyennes. Je pense aussi à Jan Favre au Festival d'Avignon : son sang, sa pisse, tout cela est si ennuyeux, si conformiste, si l'on pense au chemin parcouru depuis les actionnistes viennois, même depuis "le beau est toujours bizarre" de Baudelaire. L'ivresse, la fête, tout le dionysiaque, et surtout la "déviance", la "transgression" sexuelle, si distinguée hier - les invertis - sont les convertis d'aujourd'hui. Le dionysiaque et l'hédonisme sont la religion dominante de ce temps. Ils nous ennuient comme l'art officiel sous Napoléon III.

Souvent, pour expliquer l'inversion en cours, je me réfère à la conférence donnée par Cocteau au Collège de France pour défendre Radiguet. Elle était intitulée : "D'un ordre considéré comme une anarchie". Cocteau parlait dans un temps d'avant-garde, après la Première Guerre mondiale. Et l'écriture de Radiguet était si classique, si dix-huitième... Voilà donc le raisonnement qu'il serait salutaire d'appliquer à l'art aujourd'hui : puisque la transgression est devenue la norme, un classicisme, une candeur dans la forme, une ignorance du calcul, de l'intention, ne seraient-ils pas les seuls à pouvoir nous subvertir ?

Je crois que l'on pourrait relancer une guerre dans l'art. Entre l'ordre et le désordre.

La culture de l'avant-garde a abouti à une obsession idiote de la rupture, presque un fanatisme. C'est la phrase des Frères Karamazov commentée par Camus dans L'Homme révolté. Elle est au fondement de l'idiotie moderne et postmoderne : "Si rien n'est vrai, tout est permis." On peut la décliner : si rien n'est beau, tout est esthétiquement possible. La fin du XXe siècle a voulu créer, en marge de l'institution, un grand panthéon de proscrits, de Hieronymus Bosch à Sade (même si Bosch ne fut jamais condamné, il plaît à de nombreux critiques d'y voir l'oeuvre du diable), de Rimbaud à Bataille, de Pic de la Mirandole à Nietzsche... A chacun de choisir son damné, son fou, son provocateur, son hérétique, de lui dédier une oeuvre, un peu comme notre triste personnel politique qui publie des biographies de "grands hommes".

Nous vivons artistiquement dans cette tradition, parmi cette lignée de proscrits institutionnels. Nous respirons un air rempli de soufre inodore. L'éponge critique a bien fait son travail. Un minimum de lucidité conduirait n'importe qui à abandonner ce culte de la rupture si cher au XXe siècle. Si l'on n'y parvient pas, soyez sûr qu'il y a du pouvoir, de l'intérêt, une caste soucieuse de sa conservation. Les gardiens de ce temple, de cet "enfer", regardez autour de vous, c'est en ce moment qu'ils sauvent leurs privilèges.

Il faut voir avec quelle ardeur tous les petits héritiers proclamés des proscrits essaient de nous les rendre dans leur "subversivité première". Ils se comportent comme les historiens de l'art qui ont oeuvré pour que le plafond de la Chapelle Sixtine retrouve ses couleurs d'origine. C'est un effort qui participe d'une grande vague de Restauration esthétique et morale. Elle est seulement plus complexe à analyser car, plutôt que de restaurer un ordre moral, elle cherche à restaurer un ordre de la rupture, un ordre de la subversion, un ordre de l'avant-garde, sans voir qu'elle milite, en fait, pour un retour de l'autorité, de la discipline, de la hiérarchie afin de reproduire l'ancienne gifle, la première gifle collective, celle des modernes, celle des avant-gardes, à la fin du XIXe et au début du XXe. Elle nourrit un rêve d'ancien régime afin de "choquer à nouveau", de pouvoir derechef être novatrice. C'est donc bien une nostalgie négative d'un temps que l'on pouvait subvertir. (...)

© Camille de Toledo 2005

:: lire :: la suite du texte de Camille de Toledo (pdf 4,43 Mo) :: le dossier de la rédaction (pdf 3,13 Mo) ::



Camille de Toledo
L'Inversion de Hieronymus Bosch
Phase Deux 2005
16,50 euros


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:: note publiée par la rédaction de topolivres :: dans Carre topique :: le lundi 17 avril 2006 ::
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