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:: Mark Z. Danielewski, LA MAISON DES FEUILLES > O REVOLUTIONS :: rentrée littéraire août 2007 (critique) :: par Isabelle Rabineau :: mardi 4 septembre 2007 ::
Révolutionnez votre oeil à 360°

Révolutionnez votre oeil à 360°

Déclarons-le d'emblée, plusieurs événements physiques et psychiques successifs se produisent à la lecture de Mark Z. Danielewski, cet auteur américain reconnu en France dès son premier opus, La Maison des Feuilles (Denoël 2002), inoubliable construction de papiers et de chimères à l'érudition dézinguée, qu'aucun lecteur n'est en mesure d'oublier tant son impact demeure vif dans le cortex, à la source de la puissance imaginative de chacun.

Pure stupéfaction, sensation de perte, abandon volontaire et total des réflexes "normatifs" de lecture puis inflexion de liberté intense, voici en syncope très simplifiée ce qui arrivera au lecteur d'O Révolutions dont la beauté hallucinante demande ce petit prix à payer : oser lire.

Oser lire : oser attraper de l'oeil réellement ce qui se révèle sur la page au moment où elle se donne. Sans a priori quant à la difficulté d'un texte s'offrant à qui tente de le reconnaître tel qu'il est, poème dédié à l'Amour, encerclé comme il se doit par une série de contraintes en révolution constante, lesquelles placeront, par pur rebond littéraire, le lecteur lui aussi en révolution personnelle.

A ce titre, mon commentaire est superflu. Plongez dans O Révolutions, vous consulterez le mode d'emploi fourni par l'éditeur plus tard, si vous le désirez, votre premier bain testé. Vous verrez, vous replongerez. La Révolution danielewskienne est un étrange bain de jouvence, un process qui démine les artifices du lecteur - et le lecteur prêt à recevoir les livres désensibilisés qui fleurissent chaque automne n'est plus depuis longtemps un innocent, un distrait, un étourdi. Poursuivant la Saga présidentielle française jusqu'à l'écoeurement dans les livres dédiés, il serait même devenu un parfait petit parvenu.

O Révolutions a tout ce qu'il faut pour lui rappeler ce qu'est la fonction politique - la vraie - de la littérature.

En annexe aux préliminaires de l'éditeur Denoël, vous trouverez sur le blog topolivres des lectures réalisées en compagnie de Mark Z. Danielewski lors de sa venue à Paris en juin dernier, histoire d'entendre dans ses propres étonnements matière à réflexions supplémentaires. On saluera ici le rôle parfaitement assumé par Denoël, éditeur de ce texte miraculeux - apparemment impubliable - tant les exigences de l'auteur sont hautes.

Mark Z. Danielewski / Only Revolutions (DR)
Mark Z. Danielewski / Only Revolutions (DR)

L'humus nécessaire à La Maison des Feuilles était constitué de textes cultivés non loin les uns des autres, dans des champs contigus au terre-plein central du livre, maîtres en littérature et en philosophie abondamment irrigués par le récit de Danielewski, planté au milieu d'une famille d'auteurs célébrés, bêchés et arrosés à chaque page, semés dans des appareils de notes montés en puissance qui devenaient au fil de la lecture envahissants comme une herbe folle. Un plaisir fou, un plaisir de bibliomaniaque digne d'Arno Schmidt et de Jorge Luis Borges. Seulement Danielewski ne veut pas rester cloîtré dans sa bibliothèque, et vous son lecteur très contemporain, non plus. Mark Z. a trouvé le moyen d'en sortir et O Révolutions est le récit de son évasion.

Quelques années après La Maison des Feuilles, O Révolutions repose donc sur une écorce terrestre et livresque primordiale, pour s'en nourrir et mieux s'en échapper. O Révolutions a littéralement poussé hors de La Maison des Feuilles, son lichen écartant les fenêtres et s'immisçant au travers des murs. Deux teenagers, Sam et Hailey, sont apparus. Ce sont deux organismes orientés vers la lumière naturelle du monde. Leur évolution se fait bien sûr à partir du langage : monologues germés et onomatopées labialisées. O Révolutions restitue toute la galaxie autour de ces deux adolescents mus par la passion qu'ils ont l'un pour l'autre et pour le monde, suicidés comme le sont forcément les protagonistes d'amours initiales, amours sauvages et délicates, amours innocentes d'elles-mêmes et rageuses. C'est quoi la genèse de l'Amour ? interrogent-ils chacun leur tour, se frayant un chemin à travers un univers en éclats, repéré pour eux par l'auteur comme l'aurait fait un cinéaste. Ce monde tel qu'il leur donne est quadrillé en ellipses de 8, 36, 360. Quelle mesure ? Celle que vous voudrez, qu'importe, nous sommes dans le roman. Dans la liberté effrénée du romanesque qui invente ses propres délimitations, ses montagnes et ses fleuves, ses opacités et ses transparences.

A l'image des textes matriciels, Shakespeare, Dante, la Bible ou les Chansons de geste, Danielewski laisse de côté la panoplie circonstancielle des personnages (affects, parents, enfants, communauté sur YouTube, séries préférées, shopping list de CD) pour les suivre à la trace, dans un road-movie en forme de voyage d'apprentissage. Il n'a plus besoin de 24 heures, Jack Bauer est renvoyé à ses trois minutes réglementaires pour sauver le monde ; Danielewski, lui, suit sa route sans contexte préalable, hormis celui qu'il détermine. Perspective stupéfiante au premier abord, tellement jouissive pourtant. L'occasion d'un lâchez tout audacieux, hypothèse de visitation des objets non consommables de ce monde possible. Ouvrez les yeux : vous êtes dans l'univers du non consumérisme assumé. Only Revolutions. Seul le mouvement compte, pas sa possession. Le monde d'O Révolutions n'est pas idéal, mais il est joueur. Car les marques & logos sont là, rassurez-vous, juste réquisitionnés avant que d'être remplacés. En toute logique. Présents et permutants, ils gravitent dans O Révolutions comme tout le reste. Sam et Hailey, les amants, surgissent entrelacés l'un à l'autre sans se croiser tout à fait, dans une évocation plastique et picturale d'un moderne Jardin d'Eden. Adam et Eve recréé : deux satellites gravitant lentement l'un en direction de l'autre, sans pour autant que la pénétration soit le terme du voyage. Si le sexe figure dans les ouvrages de Mark Z., il privilégie pour les deux amants une étanchéité des peaux et des corps. A l'orée du XXIème siècle, c'est presque devenu une évidence ; mais ce fut de tout temps la raison d'être de la littérature. Car qui parvient jamais à entrouvrir l'enveloppe corporelle de l'autre qu'il aime ?

Sam et Hailey courent parmi les minéraux, les animaux, les paysages et autres espaces temporels parfaitement restitués grâce à l'immédiateté du langage de Danielewski et les impacts instinctifs qu'il sait réveiller en lui, à l'attention du seul lecteur : agacement délicieux du jazz des années vingt, langueur hippie des sixties, argot contemporain et zappages de mots adoptés par tous à travers le monde des textos. Il suffit d'un gimmick, d'un flow particulier, d'une association explosive de sens, mots ou sons, d'un rythme à l'auteur pour jongler avec sa partition langagière, en talentueux compositeur.

Comme pour La Maison des Feuilles, les supports immatériels sont hélés dans la matière même du livre, au travers des commentaires en marge. L'Histoire des hommes, des médias et des objets de consommation apparaît en "chronomosaïques" selon le glossaire de l'auteur, c'est-à-dire en brefs noyaux temporels, croisés comme au long d'une route où vos yeux se poseraient sur des panneaux publicitaires aveugles, des musées délaissés et des forêts soudaines.
Mais Danielewski va plus loin encore, il y a chez lui une pertinence de la sensation actuelle qui lui fait adopter des vitesses et des raccourcis peu usités en littérature. Il analyse chaque moment du périple de Hailey et Sam avec une justesse de visualisation et de captation des personnages extrême. Et les procédés habituels de zoom et autres plans techniquement virtuoses n'y sont plus pour grand-chose. Danielewski ose autrement. Chaque page est harnachée, dans O Révolutions, sur un monticule de mots à l'envers, que vous ne lirez qu'en retournant le livre. Ce n'est ni vain, ni indigeste ni révulsant. C'est ainsi, nous marchons tous sur des mots éteints, des mots morts qui se réveilleront, peut-être, d'un autre point de vue, à un autre moment. L'accepterez-vous comme Hailey et Sam, de la même manière que vous l'acceptez tout en marchant constamment, chaque jour, sans plus même y penser, sur vos morts réels et les autres morts vus à la télé ? Accepterez-vous de perdre une partie du livre à chaque instant de votre lecture ? Accepterez-vous cette stimulation musicale et picturale de votre cerveau, que vous laisserez vagabonder à l'intérieur d'un livre en révolution constante ?

Au-delà de la virtuosité de l'ouvrage et de son énigme interne (hélicoïdale est la seule définition que je lui trouve), je me demande si le plaisir vertigineux à lire Danielewski n'est pas d'abord celui de pénétrer un monde autistique à l'architecture parfaite, dont le coeur vibrant se donne à qui accepte l'abandon de la lecture. La genèse de l'Amour selon Mark Z.

Cette troisième salve de Mark Z. Danielewski parue après Les Lettres de Pelafina, bref recueil de lettres écrit dans une sorte de réciprocité négative à La Maison des Feuilles, répond favorablement à l'inquiétude de tous ceux qui attendaient Mark Z. et Claro (qui écrit Mark Z. Danielewski en français) la gorge nouée, se demandant comment et avec quels outils le duo imprévu que forment Danielewski et Claro allait parvenir à les ravir à nouveau.

Car parmi les structures binaires que privilégient les ouvrages de Mark Z. Danielewski, Claro a sa place précise. Précieuse, complexe et rare. Claro ne se reconnaît pas dans la dénomination de "traducteur" et il a raison. Ecrivain prolixe lui-même, électrique et incisif, publié aux éditions Verticales, il dispose d'un nombre infini de mains pour écrire en français les textes de Pynchon, Gass, Vollmann ou encore Mark Z. Danielewski. Sa prouesse n'est pas seulement extravagante, elle dépasse franchement l'entendement. O Révolutions dans son mouvement rotatif constant est une hélice sublime, mais aussi intransigeante - décapitante ? -, qui comprend forcément dans sa généalogie même l'existence d'un amoureux fou du langage comme Claro. Sans avoir la possibilité d'entrer plus avant dans ce lien "sans nom", terriblement intime, qui lie dans ces aventures littéraires un Danielewski à un Claro, on dira ici la motricité phénoménale due à l'alliage de ces deux pilotes supersoniques. Claro vient, du reste, de réaliser une nouvelle édition de La Maison des Feuilles, avec cent variations langagières nouvelles. O Révolutions. Faites-vous plaisir, laissez tomber les torchons et lisez de la littérature. A suivre, bientôt, notre nouvelle rencontre avec un autre géant des montagnes : William T. Vollmann.

Isabelle Rabineau

Filmé, l'entretien avec Mark Z. Danielewski sera visible sur la table multimedia de la librairie du Drugstore des Champs Elysées à Paris à partir du 27 septembre 2007.
Une séance "Mark Z. Danielewski - Claro / Arrêt sur ouvrage" se tiendra par ailleurs au Lieu Unique à Nantes le 7 mai 2008 de 18h30 à 20h, en présence de Claro et Isabelle Rabineau. Renseignements au 02 40 12 14 34.





Mark Z. Danielewski
O Révolutions
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, Only Revolutions) par Claro
Denoël 2007
25 euros


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Whaaaa!!!

commentaire du mardi 4 septembre 2007 à 14:47 :: dash

Je lis tout ça ce soir avec attention...
Super!!!





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