Walt Whitman (1819-1892) est en général peu connu des lecteurs français et américains. La différence entre les deux populations, c'est que les américains ont forcément étudié quelques-uns de ses poèmes en classe. L'ont-ils lu pour autant ? L'auteur passe pour patriote, mais aussi pour un fêlé, un indépendant farouche, un mystique, constitutif cependant des Etats-Unis d'aujourd'hui. Journaliste, infirmier durant la Guerre de Sécession mais surtout poète d'une oeuvre, Feuilles d'herbe (réécrite sans cesse et éditée selon neuf versions différentes de son vivant), Whitman est perçu par les écoliers américains comme le prophète de l'homme moderne. Avec tous les malentendus afférents, notamment sur son homosexualité. Récupérer une fois de plus cet irrécupérable notoire relève donc de l'exploit. Michael Cunningham y parvient-il dans son roman populaire, explicitement destiné à tous, à l'image de l'oeuvre de Walt Whitman ? Dans Le Livre des jours (Specimen Days), il tente de le faire explicitement sous trois formes stylistiques différentes et à trois époques : le XIXème siècle, qui occupe un tiers de l'ouvrage, l'Amérique post 11 septembre (Nine Eleven) et enfin un futur relativement prévisible dans une post-Amérique parc d'attraction au centre de laquelle les enfants se nomment Tomcruise et Katemoss, où les humanoïdes sont transformés en créatures biologiques semi factices (avec juste un peu de chair entre les arceaux de métal), en lézards réflexifs ou en grotesques clonés (ceux-là semblent doués d'une intelligence aussi brillante que désarmante). Au terme de ce feuilletage plutôt fantastique de son oeuvre, dont de nombreux extraits sont dialogués par les personnages de Cunningham, Whitman n'est pas trahi et le lecteur non plus. L'un des charmes indéniables du livre, au-delà de sa capacité à suggérer les détails des temps qu'il approche, est de rompre perpétuellement la branche sur laquelle il vient de se poser. Ce qui n'est pas sans tirer à conséquence : l'arbre qui soutient la branche en question est lui-même en perpétuelle renaissance, comme l'herbe qui borde ses racines, et comme le livre de Cunningham qui recycle Feuilles d'herbe avec une force suffisamment proverbiale pour donner envie à son lecteur de s'approprier le premier exemplaire de Whitman venu. (Mais où donc l'avons-nous mis, ce vieux specimen de Feuilles d'herbe que d'aucuns croyaient en seconde être un bréviaire hippie aussi bénéfique question "manuel de survie pour ado" que Just do it ??) La philosophie de Cunningham n'est pour autant ni new age ni même panthéiste ; elle est d'obédience poétique. Et par les temps qui courent, c'est tout simplement spectaculaire. "Nous sommes tous une même personne. Nous voulons tous les mêmes choses".
Michael Cunningham Le Livre des jours
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, Specimen Days) par Anne Damour
Belfond 2006
21 euros