:: René Char :: Albert Camus :: Jérôme Prieur :: par Isabelle Rabineau :: jeudi 31 mai 2007 ::
Peu de mots et beaucoup d'âme
René Char a cent ans en 2007
"Comme se sont piqués tes vieux os de papillon !"
(Feuillets d'Hypnos n°144)
La correspondance qui relie Albert Camus à René Char de 1946 à 1959 vit de peu de mots et de beaucoup d'âme. Les missives sont fraternelles et mesurées, c'est-à-dire parfaitement sobres. Et l'on peinerait à déceler dans leurs plis la vanité qui occupe les lettres des écrivains s'adressant réciproquement leurs phrases.
Les deux auteurs évoluent dans les mêmes cercles, ils créeront ensemble la revue "Empédocle", mais ce qu'ils préfèrent échanger se résume en paysages, en descriptifs d'itinéraires et en grandes bourrasques de courage, lorsque l'un ou l'autre fait mine de baisser les bras. Ce qui n'arrive pas, bien sûr. Ils en sont radicalement incapables et ceci les rapproche mieux que tous les exercices de style. Pour la prose, ils s'adressent leurs manuscrits, l'un conservant précieusement celui de l'autre et c'est là une garantie de survie.
Albert Camus voit en Char un terrien, l'enraciné du Vaucluse, ce en quoi il ne se trompe guère, mais il va plus loin encore : Char sera chargé par Camus, toujours et encore, de lui trouver des logis... jusqu'à ce que mort s'ensuive. Autant dans les alentours de L'Isle-sur-la-Sorgue où vit Char, "qu'au pied du Lubéron, la montagne de Lure, Lauris, Lourmarin, etc. (...) Vous imaginez sans doute ce qui peut me convenir. Une maison très simple, quoique grande (j'ai deux enfants et je voudrais y loger ma mère, de temps en temps), le plus écartée possible, meublée si possible, plus commode que confortable, et devant un paysage qu'on puisse regarder longtemps." C'est l'une des toutes premières lettres de Camus à Char, datée du 30 juin 47 et déjà Camus prend Char pour une maison accueillante et généreuse, qui tient debout, bien solide et rude aux intempéries. Plus tard c'est à Paris qu'il envoie Char lui trouver un toit. Et toujours Char accepte sans questionner et toujours il se met en quête, tel un recéleur insatiable de maisonnée heureuse.
Il cherchera jusqu'à la fin, jusqu'à l'accident de voiture qui tuera Camus, de retour de Lourmarin où justement séjournait Char, lequel traquait sans doute encore quatre murs parfaits qui n'emprisonneraient pas Camus. "Epouse et n'épouse pas ta maison", écrit Char dans les Feuillets d'Hypnos (34). Les oiseaux peints par Braque survolent d'un jet d'ailes la correspondance des deux planeurs, tout à la fois esprits contemplatifs et hommes de résistance.
Parfois, au détour d'une lettre, on est plié malgré soi dans un éclat de rire comme ce lundi-là que Franck Planeille, auteur de la stimulante édition des correspondances Char/Camus, situe en 1948. Char écrit à Camus : "Cher ami, connaissez-vous l'histoire de ce pigeon voyageur tellement en retard sur l'horaire de son retour et qui répondit à qui l'interrogeait aussi sur la cause de ses plumes crottées : 'je suis revenu à pied...' ?"
Jérôme Prieur a pour sa part approché sa caméra de René Char dans un film hypersensible, René Char, nom de guerre Alexandre, réalisé avec la boîte à outils qu'on lui connaît, celle qui lui avait déjà servi à colmater, affûter et laisser libre cours à son Proust fantôme, qui était un livre, soit, mais aussi un film sans images palpables, sinon à fleur de prunelle. Son René Char, nom de guerre Alexandre est bâti à mi-voix et bas bruit, avec pondération et sens aiguisé des contours pour mieux plonger au coeur de l'image et du texte. En retrait, sans jamais amorcer une intrusion, il épelle les mots, écoute les stances et la voix de Char, rapte de-ci de-là quelques images filmées par Michel Soutter - vers la haute stature du poète -, revisionne et imagine Céreste, ce village des Basses-Alpes où le Capitaine Alexandre, c'est-à-dire Char résistant, dirigea la Section Atterrissage-Parachutage (SAP) pour l'Armée Secrète.
Jérôme Prieur ne force aucune lecture contraignante, il étend juste un éventail de cartes photographiées où l'on reconnaît des sourires et des corps de femmes, des manuscrits approchés au plus près de l'oeil de la caméra, des amis de lutte, des visions de guerre ou d'abondance fantasmée, comme dans cette cantine du Camp des Mille que Char ne vit pas, mais où Prieur fait frire sur sa pellicule des rêves de festin, dessinés par les prisonniers d'alors dans leur cantine misérable, le ventre bien plus creux que vide.
Puis Jérôme Prieur continue de regarder dans les yeux des proches de Char qu'il côtoie en images, dans une manière de conversation entamée aux détours des chemins. Il croise ceux qui furent assassinés par les miliciens et ceux qui survécurent. Parmi les morts, on saisit l'un d'eux qui manqua à Char, on le sent bien, toute sa vie : Roger Bernard, jeune poète abattu le 22 juin 1944 et dont il édita après guerre le livre posthume préfacé par ces mots :"Affres, détonation, silence. Cher Roger, On n'écrit pas aux morts... à peine aux disparus, mais tu étais poète..." On comprend alors comment et pourquoi Camus, à la suite du jeune poète Roger Bernard, est devenu le dépositaire de certains manuscrits de Char et inversement.
Prieur, louchant pour mieux y voir, approche l'encre de Char jusqu'à en imprégner son négatif et frôle le papier jusqu'à la brûlure. Il finit par saisir un bout de plan, une séquence de vie qui remue dans la nuit : comme un repérage pour Le Cancer au pays natal, ce film dont Char rédigea le scénario maintes et maintes fois sans jamais le porter à l'écran. D'un épisode rejoué pour les actualités de la fin de la guerre, il donne l'humeur de pellicule de ce qu'aurait pu être le film de Char. C'est un moulage cinématographique d'une extrême subtilité, comme si l'on grattait un bout d'actualité filmée pour pénétrer un film amorçant à peine son mouvement.
Char tenta à d'autres reprises de relancer le dé du cinéma, comme l'évoquent les deux catalogues dédiés à Char, l'un signé par Marie-Claude Char, Pays de René Char, l'autre édité par la Bibliothèque nationale de France à l'occasion de l'exposition qui lui est consacrée jusqu'au 29 juillet 2007.
Si les deux ouvrages collectent de multiples documents, souvent précieux aux yeux des amateurs, on retiendra le caractère complice et plutôt vif du Pays de René Char, dessiné par Marie-Claude Char, à l'image de cette évocation si aisément perceptible des Névons, la demeure familiale du poète : "L'intérieur des Névons est bourgeois et désuet : une allégorie du commerce et de l'industrie peinte au plafond, une pendule ancienne, et dans ce salon aux fauteuils et canapés fleuris, un monde bien sage tient la conversation à l'heure du thé autour de Madame Char avec, à ses côtés, la petite Emilienne et sa soeur aînée, déjà une jeune fille, Julia, sous le regard du père dont l'imposant portrait orne le mur. Pas d'électricité dans la maison, des lampes à pétrole. Un bec de gaz, face à la grille du jardin, éclaire le soir. Lorsqu'il s'éteint, le village est plongé dans l'obscurité, obligeant les passants à se déplacer avec des lanternes".
Enfin, comme base et comme sommet, on se référera avec plaisir à l'édition remise à jour du Quarto très complet consacré à René Char par Marie-Claude Char chez Gallimard, recueil qui compile entre autres la période surréaliste du poète, alors lecteur de Sade et de Bataille, auteur de poèmes drus, zébrés d'une violence de vivant.
"L'air que je sens toujours prêt à manquer à la plupart des êtres, s'il te traverse, a une profusion et des loisirs étincelants." (Lettera amorosa)
Isabelle Rabineau
Albert Camus & René Char Correspondance 1946-1959
Edition établie, présentée et annotée par Franck Planeille
Gallimard 2007
20 euros
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Correspondances d'écrivains, amour parisien.
commentaire du jeudi 31 mai 2007 à 08:38 :: Alditas
Bonjour !
Cette correspondance entre Albert Camus et Char rentre dans le cadre d'une culture d'art à la lumière d'une certaine complicité qui relie les deux hommes de lettres aux sentiments inspirés comme toujours chez tous les stars, d'un certain amour parisien.
Et c'est pourquoi de telles léctures profondes participent à la compréhensien du sens de la vie, qui sans eau, elle ne peut être possible. Sans culture, impossible de comprendre quoi que ce soit des choses qui se sont passées, d'actes qui peuvent se réaliser dans le présent et ni des évènements prévisibles ou qui se produiront dans le futur. Les grands écrivains étaient et sont tout d'abord de grands lécteurs et c'est ce qui nous manque pour pouvoir vivre notre épanouissement comme eux. Peut-on produire sans disposer d'un champ et d'une culture ?
Je remercie topolivres pour ces lettres d' alertes sur les nouvelles parutions d'ouvrages ou de rééditions qui à défaut d'en acheter un livre pour une raison ou pour une autre, permettent une certaine mise à niveau culturel & intéllectuel.
Mes liens : http://www.mongenie.com/alditas-blog www.evene.fr/alditas-forum www.ruedesauteurs.com www.votrejournal.net
AMAROUCHE
Peu de mots et beaucoup d'âme : le moteur ou la carrosserie ?
commentaire du jeudi 31 mai 2007 à 10:00 :: Alditas
Bonjour !
Coïncidence entre le centenaire de la mort Monsieur René Char et celui de la naissance de Madame Germaine Tillon à qui je souhaite un trés bon anniversaire centenaire au nom de l'art du littéraire.
Il faut beaucoup penser à tous ceux qui pensent face à cette société du spéctacle qui nous fait bercer d'évènements en évènements sans en avoir le temps de réfléchir pour écrire, mais de contribuer plutôt à la réalisation d'actes à la va vite jusqu'à s'auto-détruire à force de trop parler du verbe nuire.
Qui peut sauter sans reculer ?
Qui peut réaliser sans s'organiser ?
Qui peut agir sans réfléchir ?
Qui peut plonger sans savoir nager ?
Comme le disait si bien Héllio : "la culture est ce quelque chose qui nous reste après avoir tout perdu."
Et c'est pourquoi je voudrai retrouver les anciennes photographies non seulement de mon village EL-MAIN (Constantine) mais aussi du vieux Paris que je voyais au retour des émigrés dans les années cinquante comme mon défunt oncle Chékerker Mohamed habitant le 87, rue Marcadet ayant travaillé longtemps dans les usines du caoutchouc, notre voisin Boutankik Abdéllah ou l'ancien jeune boxeur Abdoune Hocine du village de Guélaguel marié avec ma nièce à son retour de France et bien d'autres dont les portraits nous manquent énormément.
Je voudrai rêver en cherchant à retrouver traces des anciens véhicules automobiles circulant dans les champs élysées à Paris comme je regrette que l'émission "des racines et des ailes soit restrictive aux seuls Métropolitains et les Dom Tom. Faudra-t-il déplumer les oiseaux pour ne pas s'envoler trop loin, restreindre leurs envols ou enlever le terme "& des ailes" à cette émission se voulant être culturelle qu'aux beaux yeux de ses partenaires ? Voilà la société du spéctacle dont-il s'agit de parler au jour comme aujourd'hui ! Il existe des pays où l'on pourra élire un Président de la République avec un taux de participation de seulement 5% des voix, ce n'est pas interdit par la loi.
Un salut pour les beaux yeux du vécu, entendu, lu, vu et retenu et avec tout ça, on pourra aussi se dire qu'en culture, on est nu.
Qui a vu vérra vu, qui a lu lira lu.
AMAROUCHE
Un art, un savoir ou un pouvoir ?
commentaire du jeudi 31 mai 2007 à 16:03 :: Alditas
Bonjour !
Feux Albert Camus et René Char : tout un art.
Les convergences naissent des divergences et non pas des contingences. Mais s'il faut remémorer les acteurs que sont les créateurs de ces oeuvres d'art, comment ceux-ci sont-ils parvenus à ces hauts cimes des connaissances jusqu'à nous les transmettre par les biais des cannaux de communications comme les maisons d'éditions, les distributeurs et les libraires.
Mais pourquoi alors réduire à presque néant le rôle que jouent les Instituteurs d'anton des écoles des cours complémentaires en ce qui concerne la transmission de tous ces savoirs ?
Je lance un appel à toutes et à tous les Instituteurs ou leurs familles ayant enseigné à l'école primaire d'EL-MAIN ( Constantine) s'ils disposent de photos souvenirs du village et de tout l'environnement de cette école publique de les faire apparaitre sur vos sits à défauts d'échanger des correspondances internautes entre particuliers.
Un certain Raoul ayant enseigné là et ensuite muté au CPE de Sidi Aïch en 1957, autant qu'un certain Coutrés redevenu Maire d'Akbou d'après les dires des vieux étaient Dirécteurs de cette école. Que ceux-ci leurs familles ou leurs amis participent à cette grande oeuvre culturelle que sont les léctures ne pouvant se faire sans publications et qui elles-mêmes ne peuvent convaincre et attirer sans illustrations.
Je vous remercie pour cette lettre d'information livresque.