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:: Samuel Delany, HOGG :: par la rédaction de topolivres :: mercredi 19 avril 2006 ::

Samuel Delany dévaste son lecteur


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Votre bibliothèque ne se passera pas d'eux.
topolivres souligne quelques ouvrages par la voie du net.

Encore un roman de sang et de stupre ? Bruce Benderson, J.T. LeRoy, Scott Heims... La vogue américaine est à l'obscénité. La publication récente de Hogg, refusée pendant plus de vingt ans, semble le confirmer. Gageons que le héros et narrateur, âgé de douze, treize ans, sera doué d'une précocité sexuelle quasi-surnaturelle et affublé du sobriquet de "cocksucker", lequel résumera parfaitement son rapport aux êtres ; que le livre se réduira à une série de scènes d'une violence sexuelle insoutenable, suivant un crescendo d'atrocité, sur fond de bars de routiers et de ruelles crasseuses ; que l'objectif ultime de l'auteur consistera à dévoiler la part infâme logée en chacun de nous, aux lisières de l'inhumanité, l'humaine perversion. Gagné, gagné et re-gagné. Et pourtant, Hogg relègue tous ses successeurs au rang d'imposteurs, de vicelards à la petite semaine. Delany vise plus haut.

Son ambition le pousse à dévaster son lecteur, à réduire en bouillie ses moindres volontés d'identification aux personnages, à annihiler sa plus juste définition du mot "littéraire". Le premier chapitre lu, vous sourirez peut-être des abus de langage auxquels conduit la pratique typiquement américaine de la cooptation d'auteurs - quelles "qualités littéraires remarquables" Norman Mailer a-t-il bien pu déceler dans cette orgie de termes orduriers et de tableaux barbouillés aux fluides corporels ? C'est à se demander comment l'auteur parvient à composer des phrases qui tiennent debout avec les seuls mots "chibre", "pisse", "jute" et "merde" !... Mais voilà, c'est vraiment la question posée - vomie, éructée - par Hogg : à compter de quel instant un roman franchit-il les bornes du "littéraire" ?

La première fissure (mais non la seule) par laquelle la charpie du livre se déverse sur son lecteur, au point de l'ensevelir, c'est le corps à corps. L'instant où la vague grimace de dégoût, affichée pour marquer une certaine distance avec "ce genre de livres", vire à la brusque chute de sang dans les talons, accompagnée de sueurs froides et de nausées puissantes, de celles qui vous forcent à refermer le livre sous peine de lui rendre immédiatement ce qu'il vous inflige. Combien de romans vous ont fait cet effet ? On objectera qu'à toute description horrible ou pornographique, le réflexe pavlovien du corps répond, qu'un gadget SAS remplit tout aussi bien cette fonction, et que la vraie littérature consiste justement à suggérer sans montrer. Question de subtilité. Mais comment expliquer, en ce cas, que passée "la" scène d'apothéose, au rayon torture mentale et abomination, l'effet subsiste et ne vous lâche plus, à l'instar d'un virus qui vous aurait contaminé ? Vous manquerez défaillir en lisant l'épisode de l'automutilation pratiquée par le personnage de Denny, mais certainement pas parce que ce qui lui arrive aurait pu vous arriver. Vous n'avez rien à voir avec Denny, qui se masturbe exactement comme il respire et à qui l'idée de violer quelqu'un peut paraître séduisante. En revanche, vous le connaissez intimement, sinon pourquoi tant de compassion à son égard ? A l'instar de Cocksucker et du monstrueux Hogg, ogre ventripotent remarquable par sa puanteur et sa vocation à produire du déchet humain, Denny est la réincarnation d'une figure mythique - en l'occurrence, celle de Priape. Seule la mutilation peut l'arracher à cette part noire projetée en lui par l'ombre du satyre et le rejeter, brutalement, sur la terre ferme (le réel raisonnable, assaini, humain).

Et que découvre Denny, en y faisant ses douloureux premiers pas ? Que cet espace-là est désert. En commençant votre lecture, vous pensiez avoir affaire à une bande de cas sociaux déjantés, irrécupérables pervers : Hogg, Cocksucker, Neg' et le Rital, vendant leurs services de violeurs assermentés à quelques notables cocufiés (et vindicatifs), représentaient symboliquement cette pulsion barbare refoulée par les autres, assumée par eux. Fade critique sociale, pensiez-vous alors, opposant les commanditaires, puissants machiavéliques, à la faune des obscurs qui, "au moins", n'hésitent pas à mettre les mains dans le cambouis. Mais voilà, vous devinez bientôt que le propos de Samuel Delany n'est pas là. Les monstres qui peuplent Hogg ne sont pas des symboles ornant la texture du roman, ils la composent tout entière, comme les lambeaux d'une chair suturés ensemble. Toute la monstruosité et rien que la monstruosité.

Dans Hogg, vous n'avez pas votre place en tant que vous-même. Ainsi, le personnage du policier qui, surprenant le viol de Cocksucker par deux pêcheurs, prononce les premières paroles sensées du livre - "Qu'est-ce que c'est que ce merdier ?" -, ne tarde pas à vous abandonner, mutant à son tour en un monstre des plus anciens temps - "Mais qu'est-ce que c'est que ce petit taré", halète-t-il avant de ramper sur le jeune garçon, dont la simple présence semble suffire à métamorphoser les hommes en bêtes... Vous voilà de nouveau seul avec votre humanité. Pour poursuivre votre lecture (et vous voudrez mordicus l'achever, ne serait-ce que pour en remontrer à l'écrivain infâme), vous savez qu'il vous faudra vous dépouiller de vous-même et choisir, parmi les pelures à disposition, celle qui vous ira comme un gant. Ni dérision ni morale sous-jacente auxquelles se raccrocher, il faudra y aller. Serez-vous ogre, démon, goule, satyre ? Ce choix vous est laissé, mais vous n'aurez aucun droit d'invoquer une "raison" à celui-ci, dans un monde où seule "l'envie", au sens le plus barbare du terme, fait office de loi. Leçon proférée par Hogg, monstre décisionnaire en matière de monstruosité, dans le législatif comme dans l'exécutif : "Si tu fais un truc comme ça, mec, c'est que t'en as envie (...). Mais est-ce que tu peux me trouver une seule saloperie de raison pour faire ça ?"

En compagnie de Cocksucker, vous boirez jusqu'à plus soif la lie qui vous sera jetée en pâture. Puis, en fin de course, le moteur fatiguera. Lorsque "l'envie" de saccager toute parcelle de matière et d'esprit existante décroît, que subsiste-t-il, dans le monde de Hogg ? Une fois n'est pas coutume, la réponse est livrée par Cocksucker, unique parole par lui prononcée, sonnant comme une version pervertie du gentil proverbe selon lequel la vérité sort toujours de la bouche des enfants : Rien. Forcément, rien, aucun son, aucune lumière. Tout est obscurci.



Samuel Delany
Hogg
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Norbert Naigeon
Désordres / Laurence Viallet 2006
23 euros

Tibo Bérard


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:: note publiée par la rédaction de topolivres :: dans topolivres :: le mercredi 19 avril 2006 ::
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censuré ?!

commentaire du jeudi 20 avril 2006 à 16:43 :: blaz

Et bien, ça devient "chaud" sur topolivres !! Il faut noter aussi que Delany est l'auteur d'une oeuvre considérable, qui ne se réduit pas à ce livre. Livre auquel, d'ailleurs, je vais donner sa chance, malgré mon peu d'ardeur pour les romans dits "trash". Z'avez pas intérêt à avoir menti !





accepté!

commentaire du jeudi 20 avril 2006 à 19:08 :: un visiteur

Une question: ça veut dire quoi... publication refusée? le livre a été censuré?? Par qui? Qui l'édite aujourd'hui? merci de répondre à ces questions et bravo pour cet article peu commun. ( Bizarre ce concept d'envie, moi j'aurais dit désir ou pulsion mais enfin il semble que ce soit le terme choisi par le trad).





basta

commentaire du jeudi 20 avril 2006 à 19:14 :: cornéliab

J'ai lu par hasard la critique insensée que vous faites sur ce livre plien d'une infâme sauvagerie. J'ai voulu l'acheter par erreurr et ma libraire me l'a déconseillé en disant que ce n'était pas pour moi.Ni pour mon mari d'ailleurs. il parait tant de livres magnifiques et vous ne trouvez rien de mieux que de vanter le sexe. Je ne vous félicite pas, qui que vous soyez. Je pourrai passer toute la journée sur les blogs liitéraires pour relever tout ce qui s'y pratique de débilitant, pour ne pas dire plusencore.Je suis triste. et vous dites aimer la littérature!





pour Cornéliab

commentaire du samedi 22 avril 2006 à 15:53 :: dash

Je vous trouve dure. Que le livre rencontre son lecteur et 'vice' versa, non? (ah ah)
Dans la même veine, j'avais tenté de lire "Au Fait" de Peter Sotos, lorsqu'il était passé à Paris l'an dernier pour une conférence, le personnage m'avait étonné. Mais force de constater que ce type de lecture s'adresse à un public averti. Trop pour moi.
Est-ce une raison pour ne pas en parler? Je ne crois pas.
Cornéliab, que lisez-vous? Et en parle-t-on?






"html" de ce qui me regarde

commentaire du samedi 22 avril 2006 à 15:55 :: dash

Visiblement, les codes 'html' ne passent pas.
Dommâââââââge Eliane!!!





pour dash (sans intervenir dans le débat)

commentaire du samedi 22 avril 2006 à 17:14 :: topodoc

en effet, cher dash, "petite" faiblesse du côté du module de commentaires : liens, italiques, gras & co sont pour le moment mal tolérés (j'ai édité votre premier message). Vos mots non formatés seront en revanche fort bien accueillis...
Excellent weekend à tous.





ah Dash!!!

commentaire du dimanche 23 avril 2006 à 23:30 :: corneliab

Cher Monsieur Dash, j suppose que vous lavez plus blanc bien sûr et vos blagues fines ne me font pas vibrer, voyez vous. Je ne sais qui est ce Monsieur sotos, que vous citez, mais moi, j'ai des goûts simples et oui, c'est vrai, on parle des livres que je lis. le dernier Delerm, par exemple. J'aime assez bien son fils, aussi. Je me doute que cela ne va pas vous plaire, cher Dash. J'aime aussi Dominique Noguez qu'uen amie m'a fait connaître et qui mériterait plus que ça ur les blogs dits littéraires. Je doute fort que topolivres ait la liberté d'esprit nécessaire pour évoquer ces deux auteurs que je lis actuellement. Samuel Delany ? Non, très peu pour moi. de quoi parle ce sotos? ( un sot de votre invention, peut-être). Bonsoir, Monsieur Dash.





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