La seconde Inversion de Hieronymus Bosch Ou comment internet réanime aussi les livres
Le blog de topolivres fait retour sur un ouvrage paru il y a quelques mois déjà en donnant à lire les pages que la rédaction avait consacrées à Camille de Toledo pour son livre L'Inversion de Hieronymus Bosch. Son éditeur s'appelait alors très transitoirement Phase Deux, avant de se nommer à nouveau Verticales. Des circonstances qui passèrent quelque peu sous silence cet ouvrage décisif. Le numéro 18 du magazine topo livres (septembre 2005), totalement sponsorisé par l'équipe de rédaction et quelques fidèles, avait souffert à l'époque d'une diffusion partielle, notamment en province. Camille de Toledo produisait dans ce numéro un texte original, qui s'apparente assez naturellement à la pratique du blog. Avec son accord, nous vous proposons la lecture de ce dossier concernant L'Inversion de Hieronymus Bosch.
L'écorché de Toledo (...) Hieronymus Bosch du XXIe siècle, Camille de Toledo raconte un monde où la sexualité se vit dans la solitude du sex toy, où l’individu se fait marque. En faisant le choix de la luxuriance narrative et d’un certain classicisme pour traiter une problématique ô combien actuelle, Toledo trace une voie singulière dans le paysage romanesque français.
Soit un quadrilatère représentant la peau du monde, équarrie entre quatre clous. Si l'espace ainsi réservé est autant une cartographie des âmes qu'un état du monde, c'est aussi un roman : celui de Camille de Toledo. Mais ce carré de toile d'imposante envergure et qui réfère à Bosch, le peintre extrême de la nature vive, est aussi un mouchoir de poche, propre à l'imagination du lecteur et fidèle à la crudité de sa langue intime. Ce même lecteur retrouvera la taxinomie de ses rêves, l'ordonnancement de ses désirs de moins en moins singuliers, à mesure que le monde tourne au global. Aussi bien linceul de ses illusions que tapis rebrodé de ses hallucinations, l'inversion évoquée dans le titre de l'ouvrage verra, degré après degré, s'opérer le retournement que le mot suggère dans sa chair, jusqu'à éprouver l'incarnation dont rêve chaque personnage de roman. Allégorique, échappant cependant à la lourdeur de la thèse par ses intuitions fulgurantes, L'Inversion de Hieronymus Bosch permet d'entendre clairement la voix oscillante de son auteur, une voix vibrée qui livre là un premier roman solennel, bâti comme un reportage de guerre en temps de paix relative. L'Inversion est donc le roman d'apprentissage de l'âme pour un cercle de personnages si proches de nous qu'ils évoquent ceux de Cassavetes par le réalisme de leurs sensations. Insoumis, profondément résistants à l'atonie générale, ils diffusent lucrativement des sex toys (lupanars de poche, désirs sucrés et autres geisha balls), afin que chacun puisse prouver à ses propres yeux son savoir-jouir. Cette diffusion du plaisir dans une économie de marché dupliquée manipule les médias, esquive la censure, évite les pièges qu'elle pourrait elle-même se tendre, dans un esprit contre-révolutionnaire d'actualité. Voilà le coeur de l'affaire. La toile de fond du roman, si elle correspond dans ses moindres détails au "tout loisir jetable", est entièrement coordonnée par le romancier et réalisée à sa manière. Créatures à la Bosch, lèpre malapartienne, écorché proche de Grünewald et de son Retable d'Issenheim, ce monde incarné amoncelle contre toute attente des émotions, des sensations, des odeurs inédites, hors de tout procédé citationnel. C'est dans ce vertige et cette liberté folle octroyés à ses créatures que ce premier roman émerveille le plus. Distordant les temporalités, zoomant sur un corps pour en analyser le suc avant de chercher au plus profond de la matité d'un mot, cette esquisse d'un autre monde peinte par Camille de Toledo gagne le pari narratif qui effraie tant, aujourd'hui, les jeunes romanciers. Recoupé dans cette étoffe langagière, le lexique inventé par l'auteur est souvent décalqué sur le motif, à la pointe de l'humour et de la cruauté : Paris devient Parisse (voir Paris-Texas) ; le personnage principal, Léopold William Kacew (usuellement dénommé LWK), porte le nom véritable de Romain Gary, mais on trouve aussi une multinationale du nom de Laugh Universe, un quartier de nostalgie appelé Sarajevo village, un gai Montmartre archétypique et des icônes qui se décollent de leur marque de fabrique générique : Bugsy pour Bugsy Malone, mais encore Donald ou Mickey. Dans ce monde où les mots prennent véritablement un relief, les enfants s'appellent Krim, et l'on est étonné malgré soi par la quasi-normalité de ce terme. Comme il se doit dans les grandes fresques romanesques, avec la ponctualité d’un Henry James, Toledo usine des détails choisis, projette mille couleurs sur sa paroi, dégradant tous les verts de la putréfaction des sentiments, tous les rouges de l'amour et les ocres du passé. L'inversion, cette mécanique du retournement, alimente l'ouvrage tout entier d'un halètement particulier, jouant sur chaque syllabe et expirant des nomenclatures astucieuses. Au milieu de cette vaste et ambitieuse composition, outre la grille archaïque des familles aux absents alternés (tour à tour le père, la mère, le frère, la soeur), un schéma de base se dégage. Comme un croquis du roman à venir, il comprend simplement une guêpe, une orangeade et un dard, c'est là le rosebud de Toledo. Enfin, rares sont les personnages aussi dérisoires et cruels à force de compréhension sourde que ne l'est Boudoir, la ballerine du sentiment experte en plaisirs aléatoires et véritable monstre de solitude. Cette "sans-père" rappelle Joséphine la cantatrice, l'héroïne du Peuple des souris, de Kafka. L'inverseur, c'est Léopold, qui traverse tout l'ouvrage. Faussement docte, patron de multinationale et kamikaze, sage et masochiste, prévenu des décombres qu'il laisse derrière lui, c'est également un sans-père et quasiment un sans-famille, n'était le visage d'une mère apparaissant par visions lancinantes, comme on boit et s'enivre. Léopold est attachant comme seule sait l'être la glaciation suprême, celle des sensations prises dans le froid désarroi. Vincent est le fin observateur de la troupe : il est le prudent stratège, le moins exhibitionniste de la bande, il saura s'en exclure au bon moment en se servant sur le corps de ses amis. Car si le monde de sweet pleasures et d'extases pour métro-sexuels vise à un idéal illusoire, le roman de l'inversion brûle de la luminosité cadavérique d'un Goya. Aussi strident que Philippe de Champaigne, aussi érotique et cru que Hieronymus Bosch, ce premier roman accepte les identités divisées et révulse son lecteur. Tel est son projet. (...)
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Isabelle Rabineau
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