:: Georges Lautner, LES TONTONS FLINGUEURS > ON AURA TOUT VU :: publiciscinémas :: septembre 2009 :: par Isabelle Rabineau :: samedi 19 septembre 2009 ::
Un adorable Tonton flingueur
Gag. Toutes les mêmes ou en tout cas d'un genre identique. Des Porsche, absolument cultes, des noires, des bleues, des rouges, des blanches, type 911, qui filent sur les Champs Elysées. Au bas mot une centaine de prototypes. Burlesques, les secondes qui suivent ; ni les sprinters de l'Avenue, le fil de leur iPod à la main, ni les deux hommes assis sur les marches devant le cinéma ne remarquent le spectacle. Si l'un d'eux levait la tête, la vision de cette surréalité le cueillerait autant qu'un Tonton flingueur réincarné. Un touriste remonte les Champs, mini DV à hauteur de taille ; il marche avec une souplesse élégiaque comme en terre d'élection. Il zoome vers l'Etoile et ignore le ballet des automobiles. Les Porsche sont vraiment très nombreuses, ce sont des perles planant sur l'asphalte. Je me pince : "Encore un coup du papa des Tontons flingueurs". Entre Georges Lautner et la vitesse des bolides d'anthologie existe plus d'une coïncidence. Aérodynamisme, amour de la mécanique, goût de la cascade aventureuse, sourire déluré, allure frimeuse. Le publiciscinémas programme ce matin Les Tontons flingueurs ; je suis chargée de recevoir le cinéaste avant de l'entraîner boire un café, puis de le passer à la question autour du film. Une heure avant la séance, les addicts sont arrivés, DVD et autobiographie de Lautner en poche, dialogues en bouche. On fuse, on se souvient, on échange.
Je ne saurai jamais à quel concile annuel se rendaient les Porsche ce matin-là, mais à force d'observer le ruban de l'avenue, je vois la petite voiture piler à la seconde. C'est le suppositoire visé par Gabin dans Le Pacha, un petit modèle de ville. Le réalisateur y prend une place comique. Je fonce, trajectoire drue, allure militaire. Lorsque j'arrive à sa hauteur, fenêtre ouverte, il lance un "- Qui êtes-vous ?" les yeux dans les yeux, quasi guerrier. Lautner est un vrai courageux, un téméraire, c'est essentiel pour comprendre qui il est et ce qu'il a fait de sa vie. La guerre, la résistance, il en parle dans son autobiographie avec des mots qui visent à l'essentiel : "Quand le nouveau pape Benoît XVI était dans les Jeunesses hitlériennes, moi j'étais sur les barricades à Paris au Quartier latin. (...) J'étais planton au coin de la rue de Rivoli et de la place de la Concorde, lors du défilé du Général de Gaulle. A cette occasion, on nous a distribué des fusils neufs qu'on avait évité de nous donner pour les combats. Ah, la politique ! (...) Comme disait Francis Blanche : 'je suis né pendant la paix de 1918-1939' ". Comme d'habitude, il fait mine d'avoir été présent, adolescent, par hasard, en dilettante. Un peu comme ses films, tous troussés "à la déconne", "à la démerde". Des films incroyablement travaillés, scénarisés à l'extrême, filmés avec rigueur, laissant pourtant une place monumentale à ceux qu'il apprécie le plus au monde : les acteurs, hommes et femmes, filmés avec amour, de préférence en gros plan. "Dans les années 70, la mode était aux plans séquences. Jean Gabin les appréciait particulièrement. Il entrait dans une pièce et il faisait presque toute la scène en mouvement d'un seul coup. Page, son opérateur, lui faisait une lumière très belle, et à l'arrivée, on avait un joli tableau... Moi sans chercher à savoir pourquoi, je n'aimais pas ça. Moi, je n'aimais que les gros plans. Je me disais que, si j'avais un acteur, c'était pour le montrer et que si j'avais des dialogues, c'était pour qu'on les voie, je dis bien qu'on les 'voie' ".
Lautner aura joué sur tous les claviers, à l'écriture aux côtés de Pierre Laroche, de Michel Audiard, mais aussi auprès de Jacques Audiard, Bertrand Blier, Francis Veber, Albert Kantoff et même Pascal Jardin, pour un bref parcours sur la Route de Salina. Il est étroitement lié à son chef op, Maurice Fellous, qui l'accompagne quasiment toute sa carrière. "Nous nous sommes entendus comme larrons en foire et nous avons fait 24 films ensemble. La lumière était primordiale, à condition que ça aille vite et que je ne perde pas de temps, et avec Maurice, la complicité était totale, nous ne nous parlions même pas, nous nous regardions, je lui faisais un signe et il me comprenait. (...) Avec Maurice Fellous qui est un vicieux comme moi - quand je dis vicieux c'est qu'il cherche la petite bête -, nous faisions nos trucages nous-mêmes". 46 ans plus tard, l'équipe des survivants est au taquet. Une dream team troublante de jeunesse qui a envie de raconter, venue regarder les Tontons en haute définition.
Georges Lautner
Georges Lautner chambre toujours autant. Mais désormais, une tendresse tempétueuse colore ses réparties, son esprit anar, la grâce de son regard si sombre, finement observateur. Biberonné par les Prévert de L'Affaire est dans le sac, très grand amateur de cinéma américain, notamment de Welles, Georges Lautner sera toujours passé pour un artisan un peu vulgaire, détesté par l'intelligentsia, plutôt que pour le cinéaste azimuté, doué et inattendu qu'il est. Souffrance finalement payante : la salle ce dimanche est remplie de cinéphiles, de férus, d'acharnés et au centre de leurs applaudissements il y a bien plus qu'une reconnaissance pour des dialogues cultes ou un casting irréprochable. Tous ont depuis longtemps relu en boucle Bost et Aurenche, connaissent leurs Prévert et leurs Audiard sur le bout des doigts. Lautner bat tout le monde en popularité et sur le "par coeur". Peu de cinéastes peuvent se prévaloir d'avoir écrit et réalisé des films dont les spectateurs se récitent les dialogues et les situations scénaristiques intégralement. C'est plus que surprenant, c'est mystérieux. Un secret comme un uppercut en direction de nos inconscients. Un rapt réussi, plus souvent qu'à son tour, par Lautner.
Le petit-fils de Charles Lautner, bijoutier viennois (Autriche), le fils du bijoutier qui se tue en avion lorsque Georges atteint ses 12 ans, le fils de la divine comédienne Renée Saint-Cyr est enfin reconnu pour ce qu'il est : un orfèvre véritable.
A ses côtés, Maurice Fellous est le bon partner. Ils sont Laurel et Hardy, exactement comme Bernard Blier et Jean Lefebvre dans les Tontons. Petit, dessiné tout d'un trait, mince comme un fil, le visage irradiant la générosité, l'intelligence et même l'ouverture de focale, Fellous est le tonton bicéphale de Lautner. Il se souvient, comme Georges, de tout dans les détails. Les décors, les accessoires, les inventions de dernière minute, les ratages, les anecdotes, les orages et les éclaircies. Pour leur premier film avec la Gaumont, ils sont acceptés mais n'ont pas pour autant remporté le cocotier. Lautner écrit le scénario des Tontons - appelé alors Le Terminus des prétentieux - au Royal Trianon à Versailles en compagnie de Michel Audiard et Albert Simonin, l'auteur de Grisbi or not Grisbi (le livre dont est tiré le film, trois pages en fin de compte c'est-à-dire la mort du "mexicain"). Mais le film se tournera entièrement dans la villa "à tout faire" de Rueil-Malmaison, propriété de la Gaumont : c'est ça ou rien. Dans la voiture qui les emmène à Rueil, Maurice Fellous hérite comme toujours de la place du milieu, à l'arrière : celle du plus petit voyageur, mais aussi celle qui permet de contempler le travelling de la route.
"Dans la voiture de la production nous étions 5. A l'avant : Sussfeld, le directeur des productions Gaumont, et Irénée Leriche, le directeur de production du film. A l'arrière Maurice Fellous, Claude Vital et moi. Avant de démarrer, Sussfeld se retourne et nous déclare : 'Vous savez, il n'y a aucun tournage sur Paris. Nous pouvons entreprendre ce triste film à la condition que ce soit avec de sérieuses économies. Sinon ce serait peut-être plus simple de ne pas le faire, car il vaut mieux perdre cent millions tout de suite plutôt que d'en perdre beaucoup plus après le tournage avec un scénario pareil !'. Ce film, c'était Les Tontons flingueurs."
Après la projection, ce dimanche de septembre 2009, un déjeuner des amis a lieu chez les Lautner. Maurice Fellous me demande si une voiture est prévue. 46 années plus tard, il aura hérité, à coup sûr, de sa place favorite.
Les Tontons flingueurs, bande annonce originale
Lautner sait regarder et anticiper. Il n'est pas grand connaisseur de BD et de science-fiction par hasard. La question de la cuite dans la cuisine fuse du public, comme à l'accoutumée. C'est la rumeur obligée du film, la question culte pour une scène culte. Alors ? Cuits ou pas cuits, les acteurs ? Lautner jure la sobriété et on le croit : la scène a été tournée trois jours durant. Et puis, Lefebvre, oui, on lui a posé des larmes de glycérine. Mais le soir, ah le soir, bien sûr, c'était permis ! Certains ont cependant raconté que Lefebvre avait eu droit, lui seul, et pour rire, à un cocktail vodka, tord-boyaux, poivre, ce qui n'exclut pas la glycérine.
S'ensuivent des questions plus techniques, les plus intéressantes. Fellous et Lautner rapportent des anecdotes à propos des capotes qui permirent de faire voler harmonieusement des pantalons depuis les fenêtres du Danieli à Venise ou de sonoriser en douceur les silencieux des revolvers, au fond d'une baignoire. Le son. Travaillé avec beaucoup d'excellence dans le cinéma de Lautner, que l'on écoute avec une attention décuplée. "Le cinéma triche sur l'importance du bruit. Quand on veut un effet dramatique, on augmente l'effet son. Le bruitage au cinéma permet aussi de tricher sur le temps, car la réalité est souvent trop lente. Lorsqu'un homme marche ou court, dans la rapidité du montage, on fait parfois sauter un temps, un pas. En revanche, au son, on doit l'entendre ou avoir l'impression de l'entendre. Le bruiteur doit ainsi faire disparaître les erreurs volontaires du montage. Seule l'impression reçue par le spectateur compte".
La question qui bruit dans ma tête, je ne la pose pas. Chacun en préserve une pour la prochaine fois. Avec Georges Lautner, les films possèdent l'attractivité, le magnétisme, la richesse des souvenirs d'enfance. On éprouve un soupçon d'angoisse à l'idée qu'une lumière différente les pousse soudain hors du cocon bien archivé de la mémoire. Etrangement, la réception de ces films est littéraire autant que visuelle, c'est un cinéma que l'on chérit à la manière d'un livre préféré, lié à soi intimement, où la frappe des mots - choisis, très écrits - est aussi nécessaire que le rythme des images. Lautner est parvenu à faire entrer son sourire, son humanité libertine et anarchiste dans le sanctuaire de nos cerveaux. Plutôt rare pour un joueur de comédies ou de polars.
Au moment des dédicaces, Georges Lautner s'applique. Il interroge, écrit trois lignes à l'écriture serrée, deviendrait presque potache. Fidèle à sa légende, aussi, il vanne ses fidèles :
"- Martin, ah non ! Pas ce prénom !!"
"- Vous êtes designer ? Expliquez-moi ce que c'est et je vous signe le livre !"
Alexandre Astier, on le sait, récite depuis qu'il est tout petit, avec son père, les dialogues d'Audiard. On rêve de la rencontre inédite entre le créateur de Kaamelott et le papa des Tontons.
Dans sa passionnante autobiographie, traitée à la façon d'un abécédaire, Lautner raconte entre autres Alain Delon, Mireille Darc, Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, les Blier, les Audiard et Jean Yanne lors de magnifiques portraits, à hauteur d'yeux de réalisateur ; on trouve les entrées technologie, publicité, direction d'acteur(s), philosophie ; mais la lettre X est une voie d'accès surprenante à l'imaginaire fantasque et érudit de Lautner. Une plongée dans cette énigme qui fait son talent, cette manière sobre et éclaboussante, ce naturel sophistiqué pourtant instinctif, cette culture élaborée qui adore se frotter à la culture populaire.
A la fin de la rencontre, Dany Cogan prend la parole. Elle est la fille d'Henri Cogan, qui envoya son collègue catcheur Ventura (Lino) jouer chez les acteurs, après lui avoir cassé involontairement la jambe. C'est sur Les Tontons flingueurs que Lino se venge, envoyant un pain qui n'a rien de cinématographique à Henri : "C'est pour ma jambe !". Les deux amis se retrouvent avec plaisir sur le plateau de Lautner. Lorsqu'il est plus tard lui aussi au tapis, ne sachant plus que faire de son talent, Georges est tiré de chez lui manu militari par Cogan qui le traîne au stade, lui rappelle qu'il aime la vie. Dans le portrait que Lautner croque de Cogan, on lit le tempérament du réalisateur et l'intuition qu'il a des hommes : "Pendant l'occupation, Henri habitait avec sa famille dans un immeuble, quartier pauvre : immeuble pour les pauvres. C'est en rentrant, un jour, qu'il voit la fameuse voiture noire s'éloigner et disparaître. Le concierge les avait dénoncés comme juifs (sa mère, son frère, sa petite soeur). Pourquoi ? Pour rien. Pour le plaisir. A la Libération, il est revenu avec un fusil pour tuer le concierge. Quand il l'a vu à genoux, pleurant, entouré de ses deux enfants, il n'a pas pu. (...) Quand, en 1958, je me suis retrouvé en chômage longue durée, sans assedic, Cogan est venu me sortir du canapé sur lequel je me laissais aller au découragement. Je me suis retrouvé dans un stade. A suer, à me remettre droit". Dany, face à la salle de cinéma, ce dimanche 13 septembre 2009, jour de l'anniversaire de son père, raconte comment Robin Davis, Claude Vital et Georges Lautner sont venus chanter Happy Birthday à son père souffrant. "Exactement comme dans les Tontons", ajoute-t-elle, le sourire aux lèvres.
Avant de remonter dans sa voiture, Georges Lautner promet de revenir en décembre pour la projection du Pacha. "Seulement si Gabin vient". Il sera là et nous aussi.
Les Tontons flingueurs, un film de Georges Lautner, 1963
au publiciscinémas, 129 avenue des Champs Elysées, Paris 8ème
(version numérique restaurée projetée en haute définition)
Georges Lautner On aura tout vu
Ed. Flammarion 2005
19,90 euros
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Commentaire sans titre
commentaire du samedi 19 septembre 2009 à 17:14 :: GerardCabane
J'ai rarement lu de chronique aussi fine, aussi "travaillée".
Mais le "travail" devient plaisir.
Cela se sent.
Et cela se prend.
fleur au fusil
commentaire du samedi 19 septembre 2009 à 19:29 :: isabelle
Thanks a lot. C'est vrai, cette rencontre était assez différente des autres. On peut croiser lors d'ITW des personnes qui importent pour vous (Lynch ou Vollmann, par exemple, présents sur ce blog), on peut, et c'est plus rare, être surpris presque malgré soi, presque à son insu, par quelqu'un. Lautner m'a réellement surprise. Merci pour cette lecture, Gérard.
Comment se taire...
commentaire du mercredi 23 septembre 2009 à 14:49 :: Armanjac
Sans vouloir abuser de jeux mots scabreux, comment ne pas réagir avec plaisir à votre article, chronique, plus justement... Votre travail enthousiaste si bien documenté, résultant d'une passion évidente, appelle le respect et force l'admiration. Un vrai petit bonheur que j'ai aimé partager! Cela devient assez rare pour que je le signale ainsi... Soit-il.
Commentaire sans titre
commentaire du mercredi 23 septembre 2009 à 23:20 :: isabelle
Merci Armanjac. En l'occurrence, c'est Lautner qu'il faut féliciter, à la fois pour ses films et pour son livre vraiment exhaustif, drôle, sans prétention aucune aussi. Cela dit il y a eu c'est vrai un petit passage de relais dimanche 13 septembre au drugstore. Le fait que 10 personnes de l'équipe du film aient été rassemblées autour de Georges Lautner, face à un public venu exprès pour eux, a formalisé quelque chose, une sorte de don unanime. J'ai rarement vu ça : la séquence de dialogue était courte, mais les mots pesés bien qu'ils aient l'air simples, anecdotiques, légers. Exactement l'esprit d'Audiard et Lautner en somme.