La griffe webomaniaque On vante sans cesse les "possibilités du web", formidable extension de la forme papier. Sus à la 3ème dimension ! topolivres tricote les mailles croisées de la toile, joue avec l'hypertexte et pousse plus loin la métaphore : la preuve en liens et extraits (liens en gras).
Ducasse va être content. John Grisham fait en sorte que son héros dîne dans l'un des restaurants du chef étoilé, entre deux voyages internationaux. Celui de Paris, bien sûr, question de prestige. L'auteur est très gourmand. Et montre une certaine appétence à apparaître, tel Hitchcock, au milieu des histoires qu'il raconte, toujours à brûle-pourpoint. Cela apparaît par exemple dans le pseudo insolite qu'il choisit pour l'un de ses personnages, très exactement le fils de son héros : "Grinch". Autant donner à tous ses lecteurs le surnom complice qu'il aimerait sans doute voir se diffuser.
Pour ce qui est de l'identité du héros, professionnel du lobbying, il devient, à sa sortie surprise de prison, Marco Lezzari pour tout le monde. Tout le monde, c'est-à-dire quatre personnes qui veillent sur lui avant qu'il ne se fasse descendre, à Bologne. Car tel est le plan des services secrets américains. Une grâce présidentielle est en effet censée protéger un homme de son agonie en isolement cellulaire jusqu'à ce que ses assassins, révélant leur provenance, permettent d'éclaircir un secret - satellitaire - entre Etats.
John Grisham, inspiré par le Da Vinci Code, s'empare donc de la carte européenne avec son gargantuesque appétit. Il a les yeux plus gros que le ventre et absorbe les merveilles des arches bolonaises, ses spécialités cossues en artichauts et pâtes, décrit même le passage le plus hype de Milan, ses pâtisseries et autres librairies. Le lecteur aura droit à une leçon d'italien express, traduction simultanée dans le livre.
Question espionnage, c'est exactement comme dans les blagues à cinq hypothèses, que plus personne n'ose faire depuis l'effondrement du bloc de l'Est et l'hégémonie de ceux du Far West. Vous aurez le choix entre le cruel chinois, expert en mort violente et spectaculaire, les Kidon israéliens toujours planqués, qu'ils se trouvent à Tel Aviv ou à Bologne, et les russes toujours anxieux à l'idée d'être doublés. Les saoudiens voyagent en discret escadron de la mort, presque italiens de facture, si ce n'est - médit l'auteur - que la barrette de diamants sur leur plastron est trop large et les rayures de leurs chemises trop voyantes, sans parler de leur col rose, irrémédiablement rose... Quant à ceux de la CIA, costume noir mal coupé et chemise blanche à boutons, ils sont tout juste ridicules. Ça fera plaisir aux américains, si bougons devant les erreurs répétées de leurs fameuses équipes siglées du genre secret. Grisham ose même une leçon de mode à l'italienne, tant qu'il y est. Avec le lexique, c'est donc parfait pour sauver l'industrie touristique de nos belles contrées.
Allora ? Pourquoi lire ce livre, Le Clandestin ? Est-il aussi palpitant que Le Dernier juré ou La Firme ? Assiste-t-on à l'un de ces doux délayages de clichés sur fond de libéralisme outrancier, avec en prime les dernières règles du marché édictées par un spécialiste du genre (John Grisham est lui-même avocat) ? Oui, certes. Ce qui demeure toutefois confondant, c'est le naturel avec lequel Grisham installe son lecteur dès la première page au beau milieu du Bureau ovale, entre un président débile (présenté comme tel, un peu comme dans le fameux La Tache, de Philip Roth) et son conseiller en fin de course, les dents même plus assez aiguisées pour mordre encore un tout petit bout de carrière. Ces grosses chaînes tiennent tout le livre en suspens. On peut s'en moquer, on peut l'analyser, mais l'on pourra difficilement se défaire de la lecture de ce roman policier une fois commencé.
Allora ? Ce thriller blockbuster donne plus qu'il ne promet. Tous ses personnages secondaires sont superbement subtils, cachés derrière le décor en carton pâte qui occupe l'estrade. Depuis l'étudiant en italien, famélique et peu disert, jusqu'à la professeure-guide revêche, pas le moins du monde séduite par son élève mystérieux. Ce double fond réagit comme une cache narrative, entrouverte de plus en plus largement à mesure que le roman avance. Les passants, les arches nébuleuses, les cafés surtout, forment un paysage urbain terreux et préhensible, plein de dangers et d'invites pour le lecteur de plus en plus identifié à son héros en cavale, égaré parfois parmi trois identités.
Allora ? On lira le dernier Grisham comme le dernier bon gros polar blockbuster au bord d'une terrasse, parce que voici quand même le printemps, et qu'une pasta s'impose. Et l'on se pincera pourtant, lorsque JG nous mettra en relation avec Rudolph, énigmatique fumeur de pipe, duquel il ne fait rien, strictement rien. Comme dans les tableaux italiens de la Renaissance, ce fumeur de pipe est aussi l'auteur de l'oeuvre, bien plus fugitif qu'il n'y paraît.
John Grisham Le Clandestin
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, The Broker) par Patrick Berthon
Robert Laffont 2006, Best-sellers
21,50 euros
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webomaniaque
commentaire du mardi 18 avril 2006 à 14:24 :: Arno
Rigolo, ce truc webomaniaque-azymuté-hypertetxte (surtout les extraitds). Moi qui déteste les pages d'extraits vides de commentaieres, j'en redemanderai presque. Le renvoi à Ducasse, why not... c'est amusant et ça ne mange pas de pain (comble du cuisinier, hé hé !)
Vraiment si bien que ça, le dernier Grishaml ? Rien contre Coben (azu contraire), qui sait donner des sueurs froides, mauis je trouve souvent Grisham un peu mou... A voir
mieux que bien
commentaire du mardi 18 avril 2006 à 14:29 :: Camille
On va me prendre pour une forcenée du best-seller (moi qui vénère Pierre Michon, un comble !), mais je trouve Grisham aussi efficace que, pour ne citer que lui, Harlan Coben.
Le monsieur est avocat, sa connaissance du milieu des affaires (et de ses intrigues compliquées) n'est sans doute pas pour rien dans sa réussite. Un écrivain beaucoup moins "gendre idéal" qu'on a tendance à le dire, je trouve. Voir par exemple le héros de la Firme, pas si "net" que ça - assez peu Tom Cruise, donc. De toute façon, les adaptations desservent toujours les auteurs, particulièrement dans le cas de John Grisham. Vraiment, découvrez-le !