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:: Erik Gerets, le Prince et les supporters : match amical Al-Hilal Riyad - Atalanta Bergame :: Cannes :: 6 août 2009 :: par Isabelle Rabineau :: dimanche 9 août 2009 ::

Erik Gerets, le Prince et les supporters :
match amical Al-Hilal - Bergame


Erik Gerets
© alhilal.com

"Appelez le service des sports, nous on ne s'en occupe pas". A l'AS Cannes (club de National), c'est du bout des lèvres qu'au téléphone on supporte la rencontre amicale entre l'Atalanta Bergame et Al-Hilal Riyad disputée ce 6 août, à 18 heures.
Seule la tribune ouest est ouverte au public international, italien et saoudien. Derrière moi, à une travée d'écart, se sont installées trois générations d'hommes, le vrai classico des stades. Le grand-père habite Cannes, son fils et son petit-fils à Strasbourg. Le grand-père est revenu voir Erik Gerets, qu'il a vu jouer à maintes reprises : "un vrai gagneur". Depuis le stade râblé cannois, même la Meinau paraît démesurée. Ces hommes-là ne croient pas du tout à la bouture Gress, l'entraîneur phénix du Racing de Strasbourg. "Ça ne marchera pas. Il exige trop de ses joueurs, le fossé entre eux est vertigineux". Le fils connaît Papin personnellement et regrette son départ. "Il voulait rester".
Le petit-fils ne dit mot, il a 9 ans, l'âge où le dialogue au débotté entre adultes paraît profondément énigmatique. Il me sourit périodiquement, comme si nous échangions tous sur un rythme sportif des blagues tordantes.
Sur l'herbe, les joueurs s'ébrouent.
Erik Gerets est assis sur le banc, en face de moi exactement, soudain je l'aperçois entouré de son nouveau staff, aligné, sage comme une image, mi-belge, mi-arabe. Sur le terrain, un sosie amateur de Dominique Cuperly navigue entre les joueurs. Dans une clameur, Al-Hilal forme un noyau en fusion, continue à agiter les jambes, bustes collés, avant de s'écarter en figure géométrique parfaite et altière.
L'Arabie a ajouté une encre ardente au bleu petit bateau du maillot marseillais. Les maillots sont désormais bleu profond, comme lavés dans une mer plus absolue, plus violente que la Méditerranée. Et si Moby Dick jouait au foot ?
Et les Marseillais ? Quelques-uns sont venus en délégation avec une banderole, service minimum. Cinq doigts de la main pour saluer le talent de Gerets et lui signifier en douce leur amour indéfectible. Il s'est passé quelque chose entre eux, qu'eux seuls connaissent. C'est l'une des empreintes de Gerets, cet attachement passionnel résumé par le boxeur Louis Acariès, parfait diagnostiqueur de l'OM : "Gerets, il est venu avec sa petite valise, seul, et puis il est reparti avec sa petite valise, toujours seul". Entre-temps il aura métamorphosé l'équipe. Dans la fameuse petite valise, se cache le génie qui transforme le visage des clubs que Gerets traverse. Les supporters le savent.
Les présentations des équipes sont exécutées en italien et en arabe, alors que la tribune ouest se remplit et que les supporters italiens lancent vers le ciel les premiers chants de conquête, assemblés en petits escadrons, pieds joints, sauts en extension. Le Prince (trois membres de la famille royale sont présents) est annoncé. Le patriarche cannois me désigne le bloc de béton derrière lequel les princes se sont aussitôt retranchés : "Ici c'est la loge princière. Nous, à Cannes, on fait plus fort que la tribune présidentielle". Il se gondole. Un ballet de courtisans démarre, qui ne cessera plus durant le match.
Au fur et à mesure de leur arrivée, jeunes filles et jeunes gens iront faire leurs doléances dans le mini-bunker aux baies rectangulaires, avant de flotter entre buvette et tribune. Les filles déploient un défilé de marques de mode inédit, dans un sport de l'extrême inattendu et brutal. Gucci, Dior, Chanel, Vuitton, rien qui ne soit siglé ne les touche. Il se dissipe quelque chose dans ce stade cannois entre Mission impossible et Dallas très seventies, un mélange impétueux de ridicules et d'arrogances.
En apparence imperméables au foot mais pas aux footballeurs qu'elles acclament en supportrices zélées, les jeunes filles volettent de place en place. La majorité d'entre elles ne porte ni foulard, ni voile, ni clichés.
Vont-elles également au stade à Riyad ? C'est peu probable, mais ici on est à Cannes, c'est-à-dire au cinéma. Les hommes sont souvent athlétiques et ne parlent pas anglais ou alors peu volontiers. Ils échangent uniquement entre eux, ne regardent que leur équipe, sans même un soupçon de curiosité pour les Italiens. Ils rient, laissent transparaître sous leurs sourires une exigence redoutable. Dans la tribune, se gèrent des rapports de force, une pression intense mêlée à la folle décontraction de l'argent. On discernerait presque d'ici les studios de cinéma de la Victorine : stade décati, réminiscences de stars, robes d'apparat et opulences démonstratives. Les tribunes en face de nous sont peuplées de fantômes, la plupart des supporters de la tribune ouest ne reviendront jamais à Pierre de Coubertin. Ce match amical demeurera un incident dans le calendrier des uns et des autres. Dans un stade se croisent des trajectoires qui n'auraient jamais dû se chevaucher, ce soir particulièrement. Blanchi à la chaux et repu de soleil, le stade de la Bocca garde jalousement ses archaïsmes, c'est un îlot de simplicité au milieu des décors carton-pâte des palaces et des palais.

Je veux le croire : les yachts s'immobilisent lorsque le match démarre enfin sous la houle musicale rituelle.

Al-Hilal, supérieure tactiquement et techniquement, place immédiatement son fond de jeu, libère son joueur le plus téméraire, Young Pyo Lee, tandis que le renommé n°7, Thiago Neves, propose sa course chaloupée, effectue quelques dribbles un rien prétentieux, sans encore justifier son récent transfert. Dans les cages, Mohammed Aldeayea, expérimenté, assoit avec flegme son autorité et Bergame joue les mouches du coche sans conviction, perdant ses ballons systématiquement malgré les efforts d'un impétueux n°21.
Al-Hilal ébauche un canevas de jeu à travers des joueurs qui se placent grâce à des automatismes perfectibles. Les duels retiennent l'attention sans jamais affoler, les dribbleurs ont du mal à se concentrer, on survole. On est en match amical, retour de stage, début de saison. Christian Williamsson, milieu de terrain, déplace parfois son centre de gravité vers l'arrière. Il m'évoque de loin en loin Peter Crouch, le dégingandé joueur de Portsmouth. Les mobiles Abdellatif Alghannam et Abdallah Alzori, respectivement milieu de terrain et défenseur, promettent : changements de rythme et vitesse, ils sont explosifs. La seconde mi-temps, vierge de tout goal, offre un spectacle encore plus décousu. Aux actions organisées, succèdent des périodes débraillées où les deux équipes se perdent. Erik Gerets fait entrer ses sprinters, véloces et pointus jusqu'à la dernière minute sans que leurs attaques portent. Les occasions sur le but du gardien italien pleuvent au-dessus, à côté, sur le poteau ou bien haut dans les travées vides. Ces imprécisions irritent le coach, posté au bord du terrain, dans l'une de ses poses favorites : bras croisés, deux doigts placés en indices de réflexion sur la bouche, jambes écartées. Un instant de téléportation, retour à Marseille, et l'on revoit le coach mutique et minéral, posté au milieu du stade en ébullition. Ici, le match s'achèvera sur le score de 0-0.

Al-Hilal, dans les grands jours, sera un stade immense et plein, comme Galatasaray, comme Marseille, c'est bien ce qu'anticipe déjà Gerets. Je le vois à son attitude. Le goût de la pression, le sens du goal et de la gagne sont intacts en lui. Dans le stade cannois, les minutes filent et "Mister Eric", comme l'appellent désormais ses joueurs, veut à tout prix marquer. Il décoche des ordres arides. Il écarte les bras largement et longuement, teste l'arbitre, dont les épaules rentrent. Young Pyo Lee est derrière tous les ballons, de la poitrine, de la tête, des pieds. Il est phénoménal.

Cette équipe est plus petite qu'Erik Gerets.
C'est un fait. Forcément, il va anticiper. Il veut réussir. Ambitieux et orgueilleux, il veut emporter quelque chose d'impérial, gagner en Coupe d'Asie. Et obliger ainsi les Français et les Belges, les Allemands, à se questionner et à l'interroger au-delà de Marseille, du Championnat de France, de la Ligue des champions européens.
C'est encore impalpable, mais Erik Gerets, après la très douloureuse rupture marseillaise, dont même Georges Simenon n'aurait osé imaginer la tragique tabula rasa, est reparti pour un défi qui dépasse, tout en les endossant, les mannes financières qui poussent d'ordinaire les entraîneurs au Qatar, à Dubaï, aux Emirats. Il entame ces jours-ci à Al-Hilal un conte oriental, qu'il n'entrevoit que légendaire. Je ne pense guère qu'une retraite s'amorce en Arabie saoudite, j'ai plutôt l'impression qu'une conquista sportive inédite, un défi encore rejoué, s'y annoncent.
La morale de cette rencontre sera issue des mille et une nuits offensives du sport : les matchs amicaux les plus anecdotiques sont riches d'enseignements. C'est le pompier cannois, de service au stade, qui me confie le dernier mot : "Erik Gerets, il a hurlé très fort. Je l'ai entendu. Cet homme-là, c'est pas du pipeau. Il a pas fini".

Isabelle Rabineau


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:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le dimanche 9 août 2009 ::
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hello!

commentaire du mardi 11 août 2009 à 14:59 :: un visiteur

Salut Isabelle,

je passais par hasard alors j'en ai profité pour lire tes derniers papiers. J'adore Gerets aussi! Quand Seguela m'est insupportable... Les doses d'hypocrisie et d'avidité du bonhomme saturent mes yeux, empêchés de voir ce qui est possiblement remarquable. Bon, pas de quoi se la prendre et se la mordre, à son heure (rolex time, donc) chacun est son propre fossoyeur.

J'espère en tout cas que tout va bien pour toi, dans les livres, avec ta famille, tes amis et tutti quanti. Pour ma part, je m'emmerde un peu au boulot, quand tout va très bien autour.

A 1 de ces 4





sabre

commentaire du mardi 11 août 2009 à 22:08 :: isabelle

Que fais-tu de ton sabre, Raphaël ? Merci pour ton Salut. Seguela, of course, c'est juste que c'est insupportable de monter de telles opérations, faisant exactement ce qui est reproché aux autres. Bref. Pas trop le temps d'écrire des papiers sur le blog. Ecris moi un truc sur tes entraînements et compétitions au sabre, please. J'adorerai!





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