Erik Gerets, le football français et la passion de voir

D.R
Il n'y a pas que l'Olympique de Marseille. Pour le PSV Eindhoven et le Galatasaray, Wolfsburg ou Kaiserslautern, le choc fut identique.
Lorsqu'Erik Gerets arrive dans un club, il ne coache pas seulement une équipe. A travers elle, il identifie aussi le coeur d'une ville.
Peu après, la confiance aidant, c'est une population entière qui l'interroge sur sa mobilité, sa modernité, attendant les réponses fameuses du coach. C'est alors au visionnaire que chacun s'adresse, comme si l'entraîneur de foot, le meneur d'équipe était devenu en pleine ère technologique le médecin des mentalités pour peu qu'il s'agisse de football. Voilà où mène le ballon rond.
Plus tard, lorsqu'Erik Gerets quitte le club, la ville et le pays, les questions affluent à nouveau, toutes liées à l'abandon. Car quitter Erik Gerets n'est pas si simple. En 2009, c'est au tour de Marseille de s'en apercevoir.
Au diapason du foot, lieu ultime de la rencontre populaire, la passion est incarnée et le choeur narratif effectif. Rares sont les personnalités aptes à endurer la pression d'une telle alchimie, prêtes à raconter la chronique des hommes dans le jeu politique, social, culturel, pour finalement trouver le scénario d'une Histoire et écrire collégialement une épopée. Passées les figures de l'élu, du guide, du messager auxquelles Gerets échappe - trop libre, trop épicurien -, reste la figure de l'artiste. Et Gerets évidemment en est un.
J'ai observé chez lui une légère désynchronisation des gestes et de la parole. Dans cet interstice s'engouffre tout ce qui ne s'énonce pas mais se ressent. Une conférence de presse donnée par le coach belge est un opéra lent et caustique où chaque mot retentit, puissant, du fait même de sa littéralité. Les journalistes ont vu de la drôlerie décalée là où l'éloquence lapidaire affirmait à chaque fois un peu plus de maîtrise. Instinctif, percutant, capable d'éprouver l'empreinte réelle d'un peuple au travers de la vive passion du foot, après le joueur, le coach artiste s'est trouvé : il entraîne avec lui et emporte tout sur son passage. Expert en gestuelles, stratégies et confrontations dans le jeu, il rassemble sur une même palette le souci de vaincre - la gagne - et celui de la beauté, de l'émotion, avec un art consommé. Je ne parle pas forcément de championnat remporté, ou du temps perdu d'un match, je parle tension du jeu, forte conviction, réassurance des joueurs.
Issus des mains du coach, ces joueurs ont paru réinitialisés. Généralement, ils lui sont redevables d'un indicible qui ne ressemble pas à de la soumission, mais à de la reconnaissance : reconnus à leur valeur véritable, hissés à leur meilleur niveau par cet homme qui marche lentement, court vite, énonce sobrement, adore l'ellipse et part dans des fous rires qui surprennent. Lorsqu'il ne laisse pas à son cigare ou son chien Georges la latitude de jouer le sketch médiatique à sa place.
Gerets lui-même s'étonne de la vitesse presque excessive avec laquelle il étreignit Marseille, en capta les moindres caprices baroques. Trois heures, dit-on, pour un coup de foudre jamais démenti. Peut-être. Au-delà de cette vision romantique et de la grande capacité de la cité phocéenne à fasciner ses observateurs, je remarque que l'expérience aidant, le radar hypersensible du coach lit de mieux en mieux les cartographies mobiles qui lui sont proposées. Son métier, c'est-à-dire sa passion pour les fouleurs de paysages, pour les hommes courant et traversant les paysages, en font un peintre esquissant au cours des entraînements les reliefs et perspectives de ses tableaux. On a peu souvent vu artiste aussi proche de sa toile et stade si intensément ramené à sa nature profonde : le cadre d'une expérience visuelle et émotionnelle.
La première fois que j'ai vraiment porté attention au léger décalage que j'évoquais plus tôt, cette infime désynchronisation entre la parole et le geste du coach, j'ai songé à John Ford. Le cinéaste cyclopéen répond aux énigmes, assis imperturbable sur un simple pliant, dans un entretien vidéo célèbre, entre rire et teigne, coupant sur le paysage en perspective derrière lui comme s'il en était le viseur éprouvé. Gerets lui aussi a un temps d'avance sur ses interlocuteurs. Il le leur offre sur un plateau, oscillant de la tête, coulant un regard vers la fenêtre, laissant à chacun le temps de s'imprégner de ses énoncés à l'architecture massive : sujet, verbe, complément. Non pas qu'il soit question de langue française méconnue. Au contraire, le coach nomade a le don mimétique des langues. Tout juste construit-il ses discours, son projet et ses joueurs comme une maison. Je gage qu'il n'aime pas l'idée de finir de la construire et d'achever le chantier. La maison de Rekem (Belgique) est à peine façonnée (une dizaine d'années de labeur) qu'une maison provençale perle déjà à l'horizon entre Aix et Marseille.
Du réalisateur de cinéma, Gerets a le goût prononcé des espaces dans lesquels une action se joue à durée déterminée. Il en manifeste aussi la radicalité : on vit une histoire ensemble, on la bâtit, on se quitte. A ceci près qu'à Marseille, le sort en a décidé autrement.
Gerets est reparti meurtri, Marseille est restée apeurée, Pape Diouf, l'homme fort de l'OM, parla d'amputation. Tragédie phocéenne d'un abandon joué de part et d'autre, dans la peur de décevoir et d'être le premier quitté. Double bind assassin.
Puis Gerets a trouvé l'élégance d'aller cacher sa grande mélancolie, la cité a dardé ses feux vers Didier Deschamps, éprise au point de laisser libre de partir celui qu'elle aimait.
Pourquoi s'interrogent les Marseillais. Personne ne connaît la réponse. Qui sait pourquoi on aime ?
Dans cette équation à plusieurs inconnues l'argent tient un rôle essentiel, si le salaire de Gerets en Arabie Saoudite est l'un des moteurs de son départ. Rôle, ordinaire, du cache-misère mais aussi rôle plus inattendu du cache-sexe : quelque chose de crucial, proche des entrailles du jeu, des raisons politiques et originelles du sport collectif, s'est joué à Marseille durant ces deux saisons et a métamorphosé la vision du Vélodrome, le statut des supporters et la réception de Marseille par les Français, les autres pays. Comme une nouvelle énergie, une modélisation de la cité redessinée par une main inédite : Diouf, Gerets, Anigo, Cuperly, Dreyfus. Cinq hommes pour l'autoportrait intuitif et réflexif d'une ville qui cherche à se relever, à s'identifier. On le mesurera, sans doute, avec la déflagration du temps.
Je crois, pour ma part, que la Montagne Sainte-Victoire est la jeteuse de sorts véritable et que Cézanne a frappé Gerets au coeur de sa Vista, au centre d'un espace ensauvagé, encore peu franchi. Là où le joueur se distinguait par sa violence assumée, une osmose parfaite du jeu et de sa nécessité, le paysage entre Aix, Marseille et Fuveau aura élargi singulièrement l'écran de vision du Lion de Rekem et formalisé sa passion de voir.
Les Editions Hugo et Cie publient un petit ouvrage qui passionnera les amateurs de football, Gerets par Gerets. Il laissera cependant sur leur faim les insatiables de Gerets, dont je suis, auxquels il manque le livre de référence, celui de la vision spécifique d'un coach, ouvrage ambitieux, enseignant, que je rêve d'écrire.
Isabelle Rabineau
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