Dans l'oeil du critique
Bernard Lamarche-Vadel et les artistes
Le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris s'apprête à ouvrir ses portes le 29 mai sur une exposition singulière et très passionnante, fascinée par le regard d'un critique d'art : Bernard Lamarche-Vadel.
Sous le titre Dans l'oeil du critique, BLV et les artistes elle présente une réflexion sur le rôle du critique d'art à travers les choix d'une personnalité flamboyante, caractérisés par la prise de risque et le refus du goût commun, ne suivant aucune piste déjà tracée ni groupe constitué.
Ses choix sont marqués par la diversité et son attachement à la singularité de grands artistes : Arman, Martin Barré, Lewis Baltz, Joseph Beuys, Jean Degottex, Erik Dietman, Gérard Gasiorowski, Mario Merz, Helmut Newton, Roman Opalka, Richard Serra...
Bernard Lamarche-Vadel (1949-2000) incarne la diversité de la scène artistique en France des années 1970 et 1980, il est critique théoricien, commissaire d'exposition, préfacier, directeur de la revue Artistes, collectionneur éclairé, poète et romancier. Il a fait de sa vie une oeuvre aux dimensions multiples, portée par l'art et la littérature et hantée par la mort.
Conçue comme un grand cabinet de lecture, l'exposition aborde cet enchaînement de prises de positions. Le public est invité à lire, voir, écouter les analyses de Bernard Lamarche-Vadel en regard de plus de 250 oeuvres (peintures, sculptures, installations, photographies) qu'il a commentées, aimées, ou acquises. Une centaine d'artistes sont présentés, témoignant du lien fort qui les unissait à celui qui fut leur ami, leur porte-parole, leur collectionneur.
Un catalogue d'exposition est édité à cette occasion sous la direction de Sébastien Gokalp par les éditions Paris Musées. Textes de Bernard Blistène, Nicolas Bourriaud, François Cheval, Stéphane Corréard, Michel Enrici, Sonia Floriant, Marie Gautier, Sébastien Gokalp, Cécile Guilbert, Fabrice Hergott, Jan Hoet, Olivier Kaeppelin, Cécile Marie-Castanet, Pierre Nahon, Isabelle Rabineau, Isabelle Sobelman, Erik Verhagen. Anthologie de textes de Bernard Lamarche-Vadel.
Voici un extrait du texte que m'a demandé Sébastien Gokalp, dont on pourra lire la suite dans le catalogue d'exposition.
Un recueil d'articles consacré à Bernard Lamarche-Vadel paraît également aux éditions Inculte sous la direction de Mathieu Larnaudie.

Les animaux Lamarche-Vadel
Ma première émotion esthétique, le premier tableau que j'ai regardé, c'était des poissons rouges. Des scalaires, dans un aquarium. Il m'apparaissait flotter à dix mètres de hauteur. Mon premier tableau est en mouvement. Et avec des animaux[1].
Bernard Lamarche-Vadel sait que le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris fera retour sur son oeuvre. L'institution muséale se penchera sur sa vision de l'art et des artistes. Ici ou là, des publications à la page s'empareront de son nom comme d'un drapeau ambitieux. Peu ou prou dix ans après sa disparition, pense-t-il. Il n'a pas tort. Non pas que Bernard Lamarche-Vadel joue les fins oracles ni qu'il travaille particulièrement à l'édification de son personnage, comme certains tenteront de le démontrer. Il se saisit des symboles ; il s'en revêt exactement comme il a observé Andy Warhol et Joseph Beuys porter leur art au paroxysme d'eux-mêmes.
Un chapeau, un manteau, une certaine désinvolture, un poignet fin et un étrange flottement à mi-corps, observable sur toutes les photographies. Bernard Lamarche-Vadel est d'une beauté fascinante, immédiatement perceptible. Profondément seul, à l'écart de tout ce qui respire le social, c'est un animal au milieu des hommes. Il en a l'acuité, il en déploie la constante promptitude et la ruse d'approche. C'est un loup.
Il fait effraction lorsqu'il pénètre dans une pièce et apprécie la dramaturgie des espaces. D'instinct, il se sait cerné par une perspective qui fuit dans son dos. Bernard Lamarche-Vadel n'est ni un dandy, ni un aristocrate décadent. C'est un misanthrope manqué, il a la tendresse à fleur de peau, encore affleurante sous le muscle. Il flirte avec la férocité lorsque son sourire l'emporte sur la cruauté. On rit à mort, avec lui.
Au fil des années, depuis sa chambre d'adolescent constellée d'ossements jusqu'au loft qu'il aima habiter s'édifient autour de lui nombre de compositions parfaitement adaptées à ses gestes, des espaces hantés par l'idée de l'infini.
Il y avait sur le mur qui dominait mon lit au Perreux une collection d'ossements. J'avais essentiellement des crânes, d'espèces différentes. Des crânes d'oiseaux, de chiens, de boeufs. J'avais choisi un papier rouge sang monochrome d'un mauvais goût absolu et dessus il y avait mes crânes. De 10 à 14 ans, je composais ce décor. Le centre de tout cela consistait en une bibliothèque : deux planches avec des montants, soit une ligne pour mettre mes livres. Je dormais sous ce mur[2].
Plus tard et comme dernière demeure surgira un château massif avec un parc, un étang à flanc droit le long d'une allée libertine et altière, perchée d'arbres frêles, par laquelle on accède au lieu-dit La Rongère, en Mayenne. Ce sera son encerclement, il y dépose toute sa collection, qu'il dompte et par la grâce de laquelle il se protège. Ce sera son enfermement. Il promet : obtiendra-t-il le Goncourt avec Vétérinaires, Tout casse ou Sa vie, son oeuvre qu'il inventera autour de cette bâtisse des murailles inédites. A l'entendre ainsi se prédire une solitude sans accrocs, on songe aux contes dans lesquels des échelles végétales montent jusqu'aux ciels, faisant alternativement des étoiles et de la terre des hauts et des bas retenus illusoirement, absurdes parachutes.
En guise de paradis, Bernard Lamarche-Vadel dispose d'une expression, esquissée entre ses lèvres lorsqu'il devient certain qu'il aime un artiste. Le désignant alors à lui-même : "Le grand fou ! L'immense fou !" Plus qu'une reconnaissance, c'est un salut véritable qui admet l'autre au centre de son zoo intime. Dans cette exclamation, qu'il prononce avec une parfaite distribution des syllabes, on saisit que le "grand fou" est forcément un animal, lui aussi.
Michael Kohlhaas, le roman d'Heinrich von Kleist[3], est un livre lu et relu. Ce merveilleux roman raconte l'histoire d'un homme accusé à tort, mis au ban de la société. Un cheval hante l'ouvrage. Bernard Lamarche-Vadel l'a monté. Il n'y a pas d'obstacle lorsqu'une image s'impose, elle est réelle, elle est là. Lorsque Bernard Lamarche-Vadel évoque le photographe et cinéaste Robert Frank, qu'il aime - l'exercice d'admiration est revendiqué par lui comme l'une des vertus essentielles du critique -, c'est qu'il s'est trouvé sa place à l'intérieur des photos. Celle des enfants enfermés dans une voiture, laquelle s'enfonce doucement dans l'air, dans l'eau. Celle d'un cheval pendu à un anneau. Bernard Lamarche-Vadel parle du centre d'une toile, parle depuis le vide intérieur d'une sculpture. Ou encore du ventre tumultueux d'un animal ébranlé de sensations - vitesse et peur. L'écorché de Rembrandt lui tire des cris de joie.
L'art est arrivé à partir du moment où j'ai commencé à avoir conscience de m'isoler et de regarder la nature, seul. C'est l'époque de Bry-sur-Marne, de 55 à 57. Après cela devient un vrai système à partir de 1957, au Perreux. Je me mets dans des dispositions de contemplation de la nature. Je trouve une souche, un pneu, une pierre, et je regarde la nature. Une action qui a pris de très longues heures de ma jeunesse. La solitude. Cela se joue aussi sur un autre registre plus pénible ; mon père pour des raisons que j'ignore ne voulait pas d'animaux. Et moi je ne rêvais que de cela. J'avais ce système qui consistait à m'inventer des animaux, des chiens et des chevaux soit les espèces qui me requéraient le plus. Et je m'entourais d'animaux qui n'existaient pas. Activité très profonde de mon imaginaire qui me semble aujourd'hui avoir pris quasiment tout mon temps[4].
Isabelle Rabineau
[1] B. L.-V., "A bruit secret", entretien avec Isabelle Rabineau, in Bernard Lamarche-Vadel, entretiens, témoignages, études critiques, éd. Méréal 1997.
[2] Ibid.
[3] Heinrich von Kleist, Michael Kohlhaas, in Théâtre complet, trad. de l'allemand par Ruth Orthmann et Eloi Recoing, éd. Actes Sud 2001, coll. Babel.
[4] Op. cit., voir note 1.
Dans l'oeil du critique
Bernard Lamarche-Vadel et les artistes
Catalogue de l'exposition au Musée d'Art moderne
(29 mai - 6 septembre 2009)
Ed. Paris Musées 2009
35 euros
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Face à Lamarche-Vadel
Ed. Incute 2009
30 euros
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