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:: Douglas Kennedy, LA FEMME DU Vème (critique) :: par Isabelle Rabineau :: jeudi 26 avril 2007 ::

Douglas Kennedy,
l'Américain qui parle à l'oreille des Français


Dans un récent article publié par Le Monde 2, Douglas Kennedy appelait les écrivains à se pencher sur la France telle qu'elle se vit au jour le jour. Il constatait la relative dilatation de la réalité sociale dans les livres au profit d'une France symbolique et fantasmée à coups de clichés. Il s'inquiétait à juste titre d'un véritable déficit de représentation.

La Femme du cinquième est la réponse de l'auteur aux questions qu'il pose aux autres romanciers, aux lecteurs, aux éditeurs. C'est une réponse politique qui reflète également un autoportrait inattendu, féroce et vertigineux, de Paris et de l'auteur.

La capitale remplace donc ici les campus universitaires et lointaines agglomérations américaines, dans un glissement de terrain romanesque d'une froide lucidité. Kennedy redonne à la cité, en même temps qu'il la contraint sans scrupule, le battement cardiaque dont elle semble défaite. Le relevé sismographique qu'il déroule renseigne sur la crise d'identité que le pays traverse, crise bien sûr mise en exergue par les élections présidentielles.

Auteur américain internationalement reconnu, Douglas Kennedy, dont la plume excelle à exacerber les troubles entre les générations - la culpabilité fixant le noyau obsessionnel à l'intérieur de son oeuvre -, a ainsi d'abord balayé devant sa propre porte (désormais parisienne pour la moitié du temps).
Lors de l'entretien qu'il donne au Flore à topolivres - écouter l'entretien ici -, Douglas Kennedy rappelle qu'il a d'abord été journaliste, singulièrement avide de reportages documentaires et décrypteur de villes qu'il cerna assidûment, les striant de circuits successifs. On sent dans ce nouvel opus qu'il assiège Paris de la même manière, la parcourant à pied et en métro sans relâche, lui faisant rendre gorge en son centre, ce Xème arrondissement fébrile où l'instinct du chasseur de troubles a deviné les fêlures, schizes et autres délitements. Et d'un doigt expert, comme s'il tirait à lui les réseaux ferrés parisiens, il signale que Strasbourg-Saint-Denis se trouve juste à dix minutes en métro du Flore.

Cependant Paris n'est pas seulement un nouveau décor, c'est le lieu du basculement d'une oeuvre où tout évolue d'un coup d'un seul. A commencer par la langue, dont Bernard Cohen, le traducteur de Douglas Kennedy, a suivi à la loupe les changements : plus charnel, plus dur, le lexique surprend, comme la gravité du propos et sa noirceur. Si Georges Simenon est d'emblée réquisitionné dans l'exergue de l'ouvrage avec un hommage à La Fuite de Monsieur Monde, Monsieur Monde est repris à son compte par Kennedy : il devient le Sésame des portes à serrures codées ouvrant sur des escaliers sombres, où les invités ne montrent jamais leur visage et ne déclinent pas plus leur identité. Ils sont pakistanais, turcs, kurdes, et ne sont tout simplement pas vus, pas connus, pas reconnus par la population chic et bohême qui les croise chaque jour rue Martel ou rue de Paradis. Ils sont ces "Monsieur Monde", immigrés sans nom, entraînés dans un univers plus grand qu'eux qui les porte et les perd, à la démesure dérisoire.
L'autre effet de cette révolution dans l'oeuvre de Douglas Kennedy tient sans doute à la méthodologie qui est la sienne. Ses livres dressent le constat des mentalités du monde anglo-saxon des cinquante dernières années, l'histoire des moeurs y afflue sans cesse dans le réseau sanguin des personnages. Le plaisir de lire Douglas Kennedy réside précisément dans le fait de se retrouver en intimité, à des milliers de kilomètres des aventures décrites, dans une consanguinité subtile, humaine, minutieusement inversée par le miroir européen que nous portons au centre de notre champ de vision.

Dans La Femme du Vème, si le chemin du lecteur demeure ouvert et entravé pareillement, comme dans tous les livres de Kennedy, le renversement opère une double vrille. Kennedy traite Paris à double échelle, spatiale et temporelle. De très près et de très loin. Depuis la première fois qu'il la vit dans les années 70, jusqu'à ce Paris aux populations indifférentes les unes aux autres qu'il analyse, veines et artères déconfites sur sa table de travail. La première fois que Kennedy vit Paris, elle lui apparut c'est sûr rebelle, hantée de cinéphiles avides et d'écrivains en devenir.
Ce Paris-là navigue toujours dans La Femme du Vème, dans un espace confiné de poussière et de rêves, boîte crânienne de l'auteur déposée telle quelle dans le livre, avec une certaine brutalité et sans doute pas mal de cruauté, car ce Paris-là est un fantôme qu'il ne peut s'empêcher de faire revivre. Kennedy le garde à demi mort, dans un assemblage architectural que seul l'espace du roman permet et que seul le talent de Kennedy autorise.
L'intrigue elle-même, si elle reprend la thématique du paria, pousse cette fois la solitude à bout, et épure les liens sociaux à la limite de leurs possibilités. L'épiderme de Harry, universitaire exilé et aux abois, est donc lissé sans anesthésie aucune sur un organisme cancéreux, celui de la ville Lumière métastasée. Et si l'on suit l'histoire haletante avec le suspens habituel - Douglas Kennedy réussissant toujours à empêcher son lecteur de respirer jusqu'à la page suivante -, la révélation que l'on attend est d'un tout autre ordre, tant la métaphysique du livre est habilement dissimulée dans l'intrigue brillante où l'amour joue à la mort et fonctionne parallèlement à une observation clinique des mentalités françaises. Pour le coup, nous ne ferons pas cette fois le détour par les Etats-Unis, mais c'est bien à Paris, dans l'hôtel où Harry descend dès son arrivée, qu'il rencontre Adnan, personnage sauveur qui lui fournit un toit, l'un de ces bienfaisants chanté par Brassens dans sa Chanson pour l'Auvergnat. Adnan est sans papiers, c'est un exilé politique que la prison menace s'il est arrêté. Dans une séquence arrêtée entre la vie et la mort, Adnan pacifie Harry ; il le plonge dans un bain rituel qui le ramène à la vie. Les lieux d'eau, d'hygiène et d'aisance formeront par la suite, dans La Femme du Vème, l'endroit d'une répétition étrange, à la fois scatologique et identitaire, indécrottablement juste : Paris observée depuis ses lieux d'aisance, depuis ses miasmes et sa crasse.
Et tandis qu'Adnan est effectivement arrêté et envoyé en prison pour vingt années, Harry tente de nettoyer, de repeindre, de javelliser sa chambre de bonne, le lieu où il va travailler, les toilettes où il se défait de son passé, de Paris, de ses boyaux. Bien entendu il ne parviendra à aucun apurement, pas plus qu'Adnan ne sera sauvé par un happy end que le lecteur transi souhaite plus que tout. Mais La Femme du Vème ne fait aucune place au happy end, pas plus qu'elle ne cède sur la violence qui est la sienne. Cette femme, c'est Margit, dont je ne vous dis rien, parce que seul Douglas Kennedy est habilité à la ranimer et à la faire revenir dans ses pages : c'est une membrane intacte d'un souvenir pur. Le sien.

Né à New York en 1955, Douglas Kennedy vit entre Paris et Londres. Il a écrit notamment Cul-de-sac (The Dead Heart, 1994), L'Homme qui voulait vivre sa vie (The Big Picture, 1996), Les Charmes discrets de la vie conjugale (State of the Union, 2005). Les Désarrois de Ned Allen (The Job, 1998) et La Poursuite du bonheur (The Pursuit of Happiness, 2001) sont en cours d'adaptation pour le cinéma, réalisés respectivement par Olivier Assayas et Luc Pagès.

Isabelle Rabineau




Douglas Kennedy
La Femme du Ve
Trad. de l'anglais (Etats-Unis, The Woman in the Fifth)
par Bernard Cohen
Belfond 2007
22 euros



"D'emblée j'ai décidé d'éviter la posture convenue d'un 'Américain à Paris', le genre de récits qu'affectionne le New Yorker et où l'auteur raconte comment il a appris à préparer un cassoulet dans les règles, le genre de romans où les expatriés anglo-saxons évoluent dans un univers fantasmé de grande bourgeoisie à la française.
Dès le début de ma flânerie citadine, et alors que j'essayais de discerner le patchwork de mondes disparates qu'est Paris, j'ai été frappé de voir avec quelle fréquence et quelle insistance les gens 'de couleur' sont contrôlés dans le métro. J'ai aussi remarqué que les rares non-Blancs que l'on aperçoit dans les rues élégantes de mon quartier - le 6ème arrondissement - appartiennent pour l'essentiel à la domesticité."


Douglas Kennedy, Le Monde 2 n°165, 14 avril 2007

 


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:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans topolivres :: le jeudi 26 avril 2007 ::
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je ne suis pas d'accord

commentaire du samedi 26 mai 2007 à 18:33 :: un visiteur

c'est sans aucun doute le plus mauvais Kennedy. il use et abuse de la recette du pauvre gars sur qui tout tombe et qui se releve progressivement. j'ai lu tous les DK et si j'avais un conseil a donner ce serait de se limiter au "desarois de ned allen" . dans ce dernier, DK, qui connais mal la france, nous la montre sous un jour d'un romantisme achevé et sans interet ...






pas exactement faux

commentaire du lundi 28 mai 2007 à 11:37 :: isabelle

Certes ce n'est pas le DK que nous connaissions jusqu'à présent. Il est en mue. Manifestement. Et sa femme du Vème est un ouvrage charnière, comme on dit. J'ai pensé comme vous dans un premier temps, abasourdie par la dureté rêche de l'ensemble, et des effets un peu hâtifs. Le livre m'est apparu différemment dans un second temps, bien plus complexe. Je comprends néanmoins, votre déception, relative.





comment peut-on éditer de telles horreurs ?

commentaire du vendredi 18 avril 2008 à 11:58 :: un visiteur

Un collègue de travail m'a prêté ce livre. Je suis sidéré par la médiocrité du style, l'incohérence du récit, l'étroitesse d'esprit du narrateur, et ses pensées exaspérantes de bassesse, les clichés assommants (la rencontre sur le balcon avec la femme mystérieuse), la pauvreté des dialogues.
Je n'ai lu qu'une centaine de pages (dont une trentaine en diagonale), je n'irai pas plus loin. Je suis complètement écœuré devant tant de médiocrité triomphante.





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