:: "Rêve générale" en gris :: par Alice Guzzini :: jeudi 30 mars 2006 ::
"Rêve générale" en gris
Passée cette semaine de rigoureuse liberté durant laquelle ses pas l'avaient souvent conduit vers le Salon où l'on faisait la fête aux livres, le promeneur avait bien dû, ainsi que la télé s'amuse parfois à feindre d'y autoriser, reprendre une activité normale. Il avait entendu ainsi, dans le courant de l'après-midi, le chiffre aussitôt qualifié d'historique de 3 000 000 (trois millions) de personnes descendues exprimer dans les rues leur rejet de l'article de loi relatif aux nouveaux contrats de travail, et aussi la nouvelle d'une possible inclination ministérielle en direction d'une suspension de l'action le temps pour un dialogue d'être amorcé ; mais alors que de par le monde les médias déjà transmettaient et commentaient des images, le promeneur lui n'en avait encore vu aucune.
Dans sa rame ce soir-là, sur sa ligne de métro habituelle vers cette heure-là, rien d'inhabituel : une grille de Sudoku, des écouteurs d'iPod diffusant presque trop sagement leurs sons respectifs, quelques livres de poche (polar récent ou classique à tranche citron ou orange vif fané), et dessous des gens en train de s'en retourner à leurs parts d'existences privées. Même à République, là où précisément devait être parvenue la manifestation, rien : rien à signaler, hormis les restes d'un étendard esseulé, rien d'autre que ce rien à voir. Juste les sempiternelles tours Eiffel fluorescentes et les lots de barquettes de fraises qui en d'autres temps auraient peut-être signifié le printemps. Et donc, circulez, le promeneur sortit.
Il en était encore à s'étonner que la surface d'une ville pût être à tel point isolée de son sous-sol, que de l'effervescence du dessus on ne perçût en un jour pareil pas la moindre palpitation quelques mètres plus bas, quand il vérifia que les manifestants étaient bien là, en provenance de la Bastille, portant banderoles syndicales et scandant retrait. De l'autre côté de la place, des grappes de silhouettes couvraient le piédestal du monument à la gloire de la République. Les forces de l'ordre se déplaçaient en sombres petits paquets compacts, sveltes et immobiles. C'était calme, étrangement calme là aussi. Et puis soudain une course, rejointe par d'autres sous des cris, interrompues, reprises en sens inverse. Un homme, quelques mètres plus loin, expliqua agacé au promeneur qu'on lui avait cassé ses escaliers, volé tous ses diamants, que du pétrole en Irak il y en aurait encore, que maintenant ça suffisait comme ça, parce qu'à vouloir envoyer les enfants travailler au lieu de les forcer à étudier il n'y aurait bientôt plus de travail pour les vieux - ce qu'il n'était pas. Mais le promeneur médusé s'aperçut que l'homme ne partageait plus non plus son âge avec grand monde, à cette heure-là place de la République (quelques cameramen, une femme évoquant des problèmes d'herpès labial, un homme désescaladant la statue devant le flash de sa fille, un sonneur de biniou). Des lacrymos enfumèrent un coin de ciel, faisant disparaître les visages de l'esplanade derrière des foulards, de protection pour certains, d'assez claire provocation pour d'autres. Les forces de l'ordre s'étaient alignées, rigidifiées ; les grenades s'improvisaient de boîtes de Pringles et terre humide. Les canons à eau firent leur entrée : triomphale ! Le promeneur en avait assez vu. Il ne vit donc ni les lugubres scènes d'Aquasplash jouissif, ni la statue de dame Liberté balayée à grands jets, non plus qu'il n'imagina ce que l'on pourrait éventuellement faire dire aux images brutes captées depuis la fenêtre du dernier étage de l'immeuble au coin, là.
En marchant, il se répéta qu'il était juste arrivé trop tard, que cette journée dont il n'aurait en fin de compte que des échos - puisqu'il n'avait rien vu - n'en était pas moins la preuve qu'on n'achète pas un pays ou sa jeunesse blogueuse en achetant des mots-clés populaires sur internet. Ou du moins que cela ne suffit pas. Dans les bistrots qu'il croisa sur son chemin, c'était soirée foot. Mais personne n'entendait sans doute convaincre vraiment tout le monde en opposant des mots d'ordre de rêve générale à la précarité.
(Sur certains usages du webmarketing en politique, vous pouvez consulter le blog de Jean Véronis, professeur de linguistique et informatique à l'Université de Provence.)