Petit bras et gros micros
Il reste peu de librairies sur les Champs Elysées, celle du drugstore publicis, petite sans être toutefois confidentielle, conserve sa clientèle d'habitués et de curieux des livres. Elle propose sa sélection parmi l'exponentielle actualité de l'édition. De temps en temps, on y invite des auteurs à réaliser une signature.
Rendez-vous a été pris avec Jacques Séguéla, bien avant sa piètre sortie sur la "Rolex". La campagne de pub relative à la parution de son livre s'est faite, entre autres, sur les pages d'un quotidien gratuit déclarant : "Autobiographie non autorisée, par Jacques Séguéla, Plon éd. Un livre en vente partout même au drugstore". Les agences Havas et Publicis sont rivales et confraternelles. L'occasion était trop belle, nous avions donc invité Jacques Séguéla avec un sourire malicieux. Répondant à sa propre demande, en quelque sorte.
Quels que soient les auteurs invités, il y a toujours conversation sonorisée au sein de la librairie du drugstore. Les lecteurs nous en savent gré, posent des questions. C'est souvent passionnant. L'exercice de la signature est noble, simple et concret. Pour les auteurs, rencontrer son public - surtout au beau milieu de la ruche parisienne -, c'est important. Le drugstore a un statut particulier, dû à son histoire, à son ancrage dans Paris et à l'international. Patrick Eudeline (il publie en mai chez Grasset un roman d'apprentissage) cite lui aussi abondamment le drugstore. C'est ainsi, le drugstore garde quelque chose de rock'n'roll, d'authentique et de singulier. Il possède sa personnalité, son tempérament.
Le livre de Jacques Séguéla m'a surprise. J'ignorais qu'il avait approché, et durant de longues séances de travail, Pierre Lazareff, Serge Gainsbourg, Claude Puel, Robert Delpire, Pierre Prévert ou Salvador Dalí. A plus d'un titre, cet autoportrait réalisé à partir des visages des autres est pertinent. Sur la très regrettable affaire de la "Rolex", l'auteur s'est expliqué et excusé à la télévision. Je décide d'en reparler le moment venu, sans pression. Mitterrand comprit parfaitement pourquoi Séguéla aurait été un très médiocre politique : il ne sait pas se taire et cède aisément à la provocation, c'est Séguéla lui-même qui l'écrit. Dont acte, Mitterrand avait raison, Séguéla est un instinctif. Une part de son talent, certainement. Parfois peut-être aussi la raison de ses déroutes. "Mitterrand ne se trompait pas. Je suis bien trop impulsif pour m'adonner à une carrière où le dérapage verbal tue. Je n'aurais pas tenu plus d'une semaine" (p.169).
Nous entamons le second round d'entretien lorsqu'une opération médiatique se lève, exactement à la manière d'une tempête. C'est un coup de force, plutôt bien organisé puisque personne n'a rien vu venir. Des appareils photo se mettent à zoomer, une caméra cherche un angle, une dizaine de personnes revêt des tabliers blancs. On est entre la blague de potaches et l'atmosphère de carabins. En professionnel parfait de la communication, Jacques Séguéla entre dans le petit jeu qui lui est proposé. Il s'agit de surfer sur la bonne occasion de la "Rolex" en plein G20. Le collectif, puisque c'en est un, l'interpelle, lui offre une civière, car il est, selon eux, malade du grand capital. Le reste est à l'avenant, parachutes dorés, salaires, patrons forcément voyous, tout y passe. Le parallèle avec les prises d'otages de patrons saute aux yeux.
Le collectif cherche l'impact nécessaire à sa campagne de promo, mais quelque chose cloche. L'envergure médiatique de l'opération est évidente et le buzz à destination d'internet assurément probant. Mais j'ai l'impression que ceux qui crient là sont des grands gamins bien propres sur eux venus se faire connaître en développant une stratégie médiatique assez peu reluisante. Jacques Séguéla est maintenant assis à deux doigts du sol sur un drap-civière qui menace de craquer. C'est assez indigne et c'est faire peu de cas de l'âge du capitaine.
J'en suis pour ma part révoltée et coupe court, au soulagement des apprentis communicants peu fiers de l'image qu'ils avaient eux-mêmes mise en place. Les tabliers blancs recouvrent des personnes qui ont entre 25 et 30 ans. Pas tout à fait des étudiants, pas encore des patrons, à leur tour. Ils s'expriment avec aisance mais systématiquement, répètent des phrases slogans sans subtilité. Je les imagine bien en écoles de commerce, voire en agence de communication "alternative", sûre que ça existe. Ils déballent un plan de métro (c'est sous terre et ça roule, s'écrient-ils), une baguette de pain, des coquillettes (le menu de base de bon nombre de français) et une montre Casio (6 euros). C'est le traitement de choc qu'ils préconisent aux riches, disent-ils. Soit. Peut mieux faire.
A aucun moment, je le note, ils ne s'excuseront auprès de moi pour m'avoir interrompue, ni, pourquoi pas, me faire risquer de perdre mon job de consultante auprès de la librairie. Que nous ayons reçu David Lynch, Claro ou Viken Berberian à la librairie du drugstore, ils ne veulent pas le savoir. Ce qui se fait ici est dénué d'intérêt à leurs yeux quoi qu'il arrive, et nous sommes tous, employés ou intermittents, pris sous le sceau du "riche". Plutôt inquiétant. Ce mépris à l'égard du monde des livres me rappelle de très mauvais souvenirs. Dans la manière et le mode d'emploi de cette occupation des lieux, dans la négation des individus (clients et salariés) qui les peuplent, il y a du populisme pur et simple.
Et la Nave va... Nos blouses blanches s'éternisent. Et ça se précise. Ils sont uniquement là pour se faire voir grâce / aux côtés de Jacques Séguéla, lequel leur répond courtoisement. Et c'est là que le bât blesse. Dans l'agressivité qui est la leur, aucune douleur sociale, aucune authenticité non plus dans leurs slogans, ils parlent au nom du média. Au nom d'un slogan qui est le nom de leur collectif que je me plais à ne pas nommer ici, détricotant à plaisir leur visée publicitaire.
J'ai l'impression d'avoir en face de moi de pseudo-entarteurs nuls, sans aucune déontologie ni réflexion. A quoi sert l'anarchie sans contenu, à quoi riment les indignations des zutistes, des dada et des autres empêcheurs de tourner en rond si la ligne d'horizon est bêtement médiatique ?
Ils critiquent l'ouvrage mais ne l'ont pas lu (je leur ai posé la question), font référence uniquement aux grands groupes de presse français, d'où originent leurs interventions, comme s'ils parlaient d'or. "Vous avez dit ça sur France Info, vous avez dit ça sur BFM"... Navrant. Quand à bout de forces et d'arguments ils en viennent au délit de richesse (un riche est obligatoirement un salaud), la crise de 2009 n'excuse pas leur parfait poujadisme. Je me demande ce que RTL et Europe 1, dont j'aperçois les micros, font dans cette galère. Pas de place à Londres, difficile d'en obtenir à Strasbourg, alors on a décidé de réchauffer le gimmick de la "Rolex" avec ses bons vieux ressorts ?
Je demande à reprendre le cours de la signature, nous pourrions continuer ces réflexions intéressantes de manière plus apaisée et surtout collective : car enfin le public ne voit rien, puisque les blouses blanches (nos vaillants inquisiteurs sont restés anonymes, pris dans la véhémence de la meute) tournent le dos, magnétisées par les micros, appareils photo et caméras. Pitoyable. Je suis promptement renvoyée à mes livres. Un photographe, derrière moi, me donne des coups et dit à son collègue : "Moi je peux pas travailler dans ces conditions". Ben voyons. Et moi donc ! Puis me menaçant : "Va falloir que vous vous tiriez". C'est bien mal me connaître, autant vouloir me donner encore plus envie de rester. Un comble pour la lectrice que je suis, peu encline à défendre le périmètre de sécurité d'un Jacques Séguéla - qui n'a du reste pas besoin de moi - et pourtant contrainte de reconnaître à l'auteur non seulement du calme et du talent, mais aussi un charisme bien supérieur à ces émules aux petits bras, tous communicants amateurs, rêvant absurdement de célébrité médiatique, creuse et vide, malgré qu'ils en aient.
Les micros sont rangés. Je remercie Jacques Séguéla pour sa patience, c'est le moins que je puisse faire. Je suis sifflée, et avec houle. Je déteste qu'on me dise ce que je dois penser et comment.
Quelques minutes plus tard, un peu penaud, l'un des anciens du bal costumé vient me demander si je n'ai pas retrouvé son sac, nous interrompant à nouveau comme si mes questions n'existaient pas, et d'ailleurs moi non plus, pas plus que la séquence de signature / itw en cours. Irréalité. Il a perdu son sac à dos vert, de marque. L'aurais-je retrouvé ? Fin de partie.
Isabelle Rabineau
P.S : Le collectif, je l'apprends par voie de presse, dépend en réalité d'Europe Ecologie (nullement mentionné durant l'opération).
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