:: Alexandre Astier, Nuit KAAMELOTT, Livre 6 :: avant-première au Grand Rex :: par Isabelle Rabineau :: jeudi 26 mars 2009 ::
Nuit Kaamelott au Grand Rex
Alexandre Astier veut le grand écran pour Kaamelott et il a raison. Les 7 premiers épisodes du Livre VI ont cueilli cette nuit les fans les plus exigeants, avec sous le bras leur livre de référence (Kaamelott Livre I texte intégral, éd. Télémaque) dont les dialogues, ricochés par coeur, fusaient çà et là de fauteuils en fauteuils, lors des deux entractes.
C'est donc le Roman d'apprentissage du Roi de Bretagne que le Grand Rex proposait en ouverture du festival Paris fait sa Comédie, rajeunissant en 7x40 minutes l'auditoire de 15 années, rien que ça. A commencer par les acteurs dont les réapparitions en jeunes godelureaux tirèrent à la salle des cris de liesse et de surprise pour une inouïe remontée dans le temps. Voyage nocturne accéléré en grand cinémascope by Astier Alexandre.
Ce Livre VI clôture en beauté les saisons télé de Kaamelott. Il en révèle certains mystères mais dévoile surtout la structure sur laquelle repose tout l'édifice, signant par ce trajet à rebours la capacité d'autonomie d'une fiction nerveuse et stylée, libertaire et formidablement douée pour éveiller l'esprit aux plaisirs d'imagination et de création. Comme à l'accoutumée, Alexandre Astier, tel Karajan au centre de sa Philarmonie, a tout conçu, de la musique à la réalisation en passant par les textes et le cast, épaulé, pour ce très gros oeuvre filmé à Cinecittà, par Emmanuel Meirieu, Jean-Christophe Hembert et Christophe Chabert, entre autres fidèles.
Ceux qui regardent médusés l'aventure depuis ses débuts l'ont vue se métamorphoser au fur et à mesure, de Livres en épisodes. C'est une mue constante qui préserve inventivité expressive et rigueur narrative. Ceux qui furent absents lors de l'avant-première au Grand Rex seront bientôt fascinés eux aussi par cette nouvelle tournure, aux rythmes savamment alternés - encore plus subtils que précédemment -, aux décors enfin exponentiels, dégoupillés en plein air, aux costumes comme toujours sobres et intelligemment allusifs (Anne-Gaëlle Daval). La partition musicale renouvelle ses standards, offre de nouveaux accords ondulatoires, à l'émotion foudroyante. Elle régit les voix avec une maîtrise folle, comme autant de sons en osmose : c'est l'un des génies qui habitent le talent d'Alexandre Astier, cette intuition des mots qui vont aux voix et aux âmes, cette prescience des regards et des bouches, des profils et des dos qui vont à ses récits.
De cette puissance symphonique dans la composition, les paroles et les visages des acteurs sortent révélés, emplis d'une véritable fureur de jouer. Du coup, l'image est charnelle, au-delà de sa toute nouvelle redéfinition ocre, tout en réminiscences pompéiennes, mosaïquée, évanescente. Comme si le temps infiltré s'évaporait peu à peu comme un regret alors que la mémoire d'Arthur le hante.
Car Kaamelott, s'il redispose à l'envi ses best of, va toujours plus loin, si bien que le public entonne comme autant de refrains les jeux dialogués qu'il aime et reconnaît, avant de dévorer les formes entièrement réinventées que ce Livre VI lui propose. En peu de Livres, relativement, des gimmicks d'une longueur inhabituelle se sont forgés, des séquences entières sont vécues par les spectateurs comme des histoires quasi familiales, ressenties de manière intime. C'est assez souvent le fait des séries, des sagas, mais assez rarement sur d'aussi longs dialogues. Et c'est assez troublant.
Tous les acteurs sont exceptionnels. On n'a sans doute jamais vu Patrick Chesnais ainsi, même au théâtre. L'éventail de son jeu est démultiplié, insensé de justesse et de doute, de pouvoir captif, à la fois assumé et écrasant (c'est simple on dirait le Ponce Pilate de Roger Caillois). Revoir Philippe Morier-Genoud tentaculaire et elliptique, Tcheky Karyo sépulcral,François Rollin casuistique et au mot près, tous les Astier and co... est un moment d'intenses retrouvailles. On découvre Pierre Mondy post-2000, qui affiche avec un naturel dément toute la minéralité d'un Romain à l'écran (une effigie gravée). On peine à comprendre pourquoi et comment on a pu se passer si souvent de lui. D'une humanité confondante, jouant César avec la hardiesse candide du héros entré dans le panthéon de la vieillesse à son corps défendant, Mondy assistait jusqu'au bout à la nuit Kaamelott, souriant aux stupeurs et rires du public, écoutant l'écho des répliques remonter du parterre jusqu'à la mezzanine du Grand Rex où il se trouvait. Lorsque je le félicitais, il eut cette phrase, digne de Jules : "C'est loin d'être fini". Comme dans le Livre VI c'était là une remarque qui pouvait s'appliquer autant à l'homme qu'au héros. Un peu comme cette arme d'invulnérabilité lancée à Arthurus (Alexandre Astier) au travers de ces mots : "Ne te laisse pas avoir, c'est un ordre". L'une des plus belles répliques de la saison, déjà culte. Chapeau, César.
Quant à Alexandre Astier, il campe - mais qui en doutait ? - merveilleusement cet étourdi aux instants autistes sur lequel le destin (c'est-à-dire la fiction) a jeté son dévolu pour en faire le héros malgré lui de ses propres aventures. Démêlant l'air de rien des écheveaux d'histoire politique et stratégique, les rendant pour tous à peu près limpides sous forme de mythes racontés, il élucide d'un sourire en coin les mécanismes humains les plus complexes avec cette seule devise : "Défendre la dignité des plus faibles". Cela s'entend, semble-t-il dans la fiction et en dehors d'elle, par un sens très intense de la liberté, la sienne propre et celle d'autrui.
Malentendus et défauts de compréhension jalonnent les textes de cette saison VI. Chez Astier c'est régulièrement l'endroit d'une pure poésie. Son personnage, Arthurus Rex, fait l'objet d'un souci particulier. Mis à part des autres tout bonnement parce qu'il utilise le langage de manière rigoureuse, voire absolutiste, il use, en sus, très peu fréquemment de questionnements. C'est sans doute la raison pour laquelle, justement, on lui répond si souvent. Plus que la notion d'absurde ou de non sense, ces dysfonctionnements basiques de la compréhension sont décisifs dans l'aboutissement des scénarios du créateur de Kaamelott : il y a toujours un temps d'avance dans le discours d'Arthurus lequel n'interroge guère le monde, lequel, en retour, le torpille de questions, quêtes, demandes diverses.
Le silence - au sens musical - prend de l'espace, se dilate à l'image. C'est l'une des singularités sublimes de ce cinéma-là, ce personnage principal, qui dans le fond, se tait. Les autres parlent pour lui ; il accueille leurs bruits.
En attendant la diffusion du Livre VI sur M6 au mois d'avril, on lira les extraordinaires aventures du Lieutenant Kijé, de Tynianov (disponible en folio), dont la drôlerie et le tourment (héros malgré lui) aideront toujours à patienter...