Tulpan, de Sergey Dvortsevoy
Debout, jambes écartées, bras croisés dans le dos, l'uniforme de l'Aeroflot qu'il a porté durant neuf années lui colle encore virtuellement au corps et gouverne quelque peu ses gestes. En 1995, Sergey Dvortsevoy est à Nyon en Suisse où il présente son premier film documentaire, Chastié (Ravissement ou Bonheur - très fort). C'est en survolant la steppe, explique-t-il, qu'il a atterri en plein cinéma. L'image est énoncée avec clarté et révèle une logique d'une simplicité rudimentaire : il aura fallu neuf années de vol et de zoom, pour que l'oeil de Dvortsevoy devienne une caméra.
Chastié est d'une durée non conforme, ni exactement court métrage, ni complètement long métrage. D'emblée le film opère cette distinction structurelle d'avec ses pairs. Remarqué par le Festival de Nyon qui vient d'être refondé par Jean Perret, le moyen métrage de Sergey Dvortsevoy vit donc ce jour-là sa première grande confrontation face au réel et face à son public. Il s'agit d'un travail de fin d'école de cinéma moscovite (le VGIK). Le réalisateur en est aussi l'auteur, le preneur de son, et quelque peu le producteur au sortir d'un financement rocambolesque, burlesque et décisif. Quittant l'Aeroflot pour faire du cinéma, Dvortsevoy a joué sa vie au hasard. Il aime le Grand Jeu, il en a la force, il va le prouver.
Je n'ai jamais rien vu d'équivalent au cinéma. Les seuls films jouant dans la même catégorie, à ma connaissance, sont ceux de Flaherty et de Parajdanov. La force tellurique de ce cinéma-là est telle qu'elle vous colle au siège, c'est une renaissance et sans doute une mort. Le magnétisme de la pellicule à la fois désirante et rageuse fait du film sur l'écran un animal souple, frondeur, en face duquel vous ne savez comment réagir sinon en l'apprenant aussitôt, c'est-à-dire en vous déshabillant l'âme de tout préjugé et en vivant littéralement le film. Chez Dvortsevoy, le spectateur agit, subit et bouge poétiquement, corps et âme. La grande beauté des récits et la limpidité des archétypes qui fondent son cinéma redonnent vie au spectateur et aussi au cinématographe. Il en avait bien besoin. Le sang coule dans les veines.
L'extrême dureté des tournages de ses films est, j'ai fini par le comprendre, la répétition du vrai film, tel que le spectateur et seulement lui l'éprouvera. Je veux dire que nous sommes tous les acteurs des films de Dvortsevoy. Plus que l'amour, l'érotisme ou un certain panthéisme, références obligées, c'est l'ambivalence des rapports humains qui l'emportera toujours, dans ces images absorbées en breuvage, avec cette respiration dont nous manquons si fréquemment. Comme si la leçon de cet écran dépouillé refusait paradoxalement la simplification, privilégiait l'énigme humaine, lui facilitant cependant un accès favorisé par l'oeil de Dvortsevoy en pleine steppe, c'est-à-dire dans son matériau de cinéma favori. Car Dvortsevoy est un sculpteur, je l'ai toujours vu comme tel.
A Nyon, en 1995, il fallut malgré tout faire des pieds et des mains ; il y avait une évidence qu'il fallait porter à la lumière. Obliger, avec des ruses, les membres du jury à regarder de plus près ce plus que court métrage, ce moins que long, ce documentaire qui tenait du miracle et pour lequel le mot "magique" revenait sans cesse dans la bouche du public ébahi. Chastié : sur l'écran, une famille nomade se déplace. Rien d'autre. Comme dans tous les films de Sergey Dvortsevoy, ils ne se disent rien ou presque, l'essentiel. Mais la sauvagerie et l'amour se reflètent sur chaque visage. Les animaux s'infiltrent dans les humains et les hommes pénètrent les peaux animales, telle est la vision du sculpteur réalisateur et sa formidable capacité cinématographique, au sens propre. Ses films sont des légendes, des fables, des récits intemporels. L'oeil est infiniment libre dans cette oeuvre, c'est sa principale vertu.
Bien sûr, Chastié a obtenu le Grand Prix. C'était la première pierre ; la reconnaissance inaugurale est primordiale, dans le temps de création potentiel d'un artiste, surtout s'il est orgueilleux, absolument sûr de son talent et prêt à se cogner à lui. Il était prêt. Je travaillais pour France Culture alors. La première interview de Dvortsevoy est donc passée un midi au Panorama, en russe, traduite en français. Sergey aussi venait de la radio, en tant qu'ingénieur de sa compagnie d'aviation. Dans tous ses films, une radio fait le pitre et l'humeur, grésille et filtre des sons qui viennent embuer le son direct, réel, celui de la vie. Jean Perret lui aussi venait de la radio : un trio de fous de sons.
Nous parlions le même langage, celui des sons, mais nous ne nous comprenions absolument pas, pour ce qui est des mots. Sergey ne parlait alors pas l'anglais et moi aucunement le russe. Pourtant, je n'ai jamais échangé aussi intensément, des années durant, même si plus tard, Sergey apprit l'anglais. Je le parle très mal, de toute façon, et comme moi Sergey n'écoute jamais que les sons, très attentivement, qui l'informent sur la vie et ses mouvements profonds.
J'ignore si c'est toujours ainsi, si le temps de reconnaissance d'un cinéaste est ainsi réglé pour être laborieux et pénible, afin qu'il apprenne tout de ses pouvoirs, de ses faiblesses. Année après année, film après film, les prix se sont ajoutés les uns aux autres. Sergey a pu déménager de l'université où il logeait avec sa famille, il a commencé à voyager, est de temps à autre devenu réalisateur résident, en Allemagne notamment. Il a rencontré d'autres cinéastes. Il a enseigné son cinéma tout en continuant à préparer ses films, à les imaginer, alors même qu'ils sont tous tricotés d'anticipation maligne, de présent volé à lui-même, d'excitation et de rigorisme technique mêlés aux déconvenues d'une situation, aux surprises d'un paysage, aux bonheurs météorologiques. Alors que l'attente prolongée, presque surhumaine, et que la sauvagerie du tournage sont les données de base de la réalisation de son cinéma et sa signature même, les pitchs de Sergey sont toujours d'une banalité percutante : des villageois poussent à la force de leurs seuls bras une locomotive parce que le pain n'arrive plus jusqu'à leur village (Bread Day). Des nomades rencontrent un aigle dans la steppe (Highway). Un vieil homme aveugle confectionne des sacs en crochet à Moscou mais personne ne veut les acquérir, même gratuitement (Dans le noir).
Je passais à Sergey des films d'Antonioni, de Pialat, de Losey, de Vigo. Je ne suis pas sûre qu'il les ait véritablement aimés. Même ce cinéma-là était selon lui toujours trop explicatif, parlé, simplifié, alors que le public à ses yeux est mature, c'est-à-dire enfantin comme un nouveau-né et vieux comme un sage. Démoniaque et démiurgique soient les deux grands tropismes de sa filmographie, l'un se confondant souvent dans l'autre.
L'expérience la plus intense, la plus drôle aussi que je connaisse au cinéma, c'est s'asseoir à côté de Sergey visionnant un film. Concentration d'abord. Puis très vite dissipation. On entend les images rebondir sur son front. Il interroge, scrute, regarde d'un air penché. Ne tient pas en place, finit par se lever et sort prendre l'air. Ne dit rien. Si on l'interroge, il fait la moue, dit que ce n'est pas du cinéma, peut-être du très bon théâtre filmé. Bresson, il le regarde un peu plus, mais il lui manque la maîtrise du français, alors.
Je ne pense pas que le temps ait changé quoi que ce soit aux films de Sergey, ni même que le genre du documentaire soit si différent de sa fiction. Il disposait immédiatement de son geste d'artiste, il avait le son, les visages, l'amour et la haine, l'humour d'impulsion et tout contre la cruauté.
Je l'écris sans souci : les blogs c'est fait pour cela. Ce sont des journaux publics. Je pense que la presse et les distributeurs de cinéma, les producteurs et les critiques ont été incroyablement lents à réagir, alors que les films, de festivals en festivals et d'années en années recueillaient un éloge unanime, fasciné et confondu de la part du public. Combien de fois, Sergey présent à Paris avons-nous tenté d'obtenir un rendez-vous à MK2 ? Rendez-vous parfois pris, mais sans aucune suite notable. Combien d'articles ai-je écrits, les adressant aux Inrocks ou au Monde, à Libération ou à Télérama, sans les voir jamais publiés, combien de critiques appelés, paresseux autant qu'oisifs ? Positif en édita la moitié d'un, en tant que relation d'un festival, c'était pour Bread Day (Le Jour du Pain). Grâces lui soient rendues. Je n'ai pas d'amertume, juste de la surprise : fallait-il vraiment attendre le sacre de Cannes pour oser le fleuron médiatique ? Highway a reçu un peu plus de crédit critique, il faut dire que les Grands Prix en festivals s'amoncelaient.
Dans le cas de Dvortsevoy, il est donc largement temps que la critique et toute la profession autorisent enfin les films à retrouver leur public, après l'avoir longuement mis sous cloche, délivrant auparavant Ormibaev (bon cinéaste bien qu'inférieur) ou le contestable Borat. On peut légitimement s'interroger sur ce délai infini, sans justification aucune.
Luciano Rigolini, sur Arte, avait toujours une place, lui, dans sa case nocturne pour Dvortsevoy, in La Lucarne, et toujours le temps pour des rendez-vous à la fois apaisants et inquiétants, comme toujours lorsqu'une oeuvre dont l'on est sûr du potentiel attend la légitimité qu'elle mérite.
C'était le charme des conversations avec Luciano, lui-même, maintenant que j'y resonge, un parfait protagoniste de Dvortsevoy. Moi aussi, sans doute.
Chez Dune, Chantal Bernheim, productrice, a permis à Highway d'exister. La dernière fois que j'ai vu Sergey, il disposait ses photos et ses premiers dessins préparatoires pour Tulpan devant nous. Il avait son film entièrement dans la tête, avant même de trouver un producteur. Sûr qu'il aura changé, comme à son habitude, le film dans son amplitude mais qu'il en aura gardé le fil secret, toute la structure interne. Sûr aussi qu'il aura défini l'un des personnages censé devenir le démon de son histoire, celui qui risque à chaque instant de la faire basculer, dans l'espace réel du tournage. Territoire de jeu et de cadrage. Dvortsevoy adore le foot. Mais la steppe est infinie et le pari est là : jouer au foot dans l'infini et sans balle. Etait-ce en 2005, à Paris, la dernière rencontre ? J'étais en plein topo magazine, l'aventure du mensuel ne me donnait pas la disponibilité habituelle pour échanger avec Sergey des sons, marcher des nuits entières dans Paris, dans Marseille ou dans Nyon, répondre aux inquiétudes, anticiper des difficultés, relativiser les scories financières habituelles. Des années après nous ne nous comprenions toujours pas intelligiblement. C'était bien.
Au bout du chemin, Tulpan refait danser devant la caméra de Dvortsevoy deux personnages déjà aperçus dans Chastié (ou alors ils leur ressemblent beaucoup) quelque 15 ans plus tard. Les années ont passé, la grâce est toujours là. Tulpan rend hommage à la Chartreuse de Parme par le biais d'un rideau qui dit l'amour, le désir et le refus, si tant est que l'universel de Dvortsevoy déborde la steppe de très loin, réfutant tout folklore, toute vision régressive. J'en veux pour preuve la radio et ses nouvelles, de la culture kazakhe jusqu'au Forum de Davos. Premier film déclaré de fiction, Tulpan réalise une synthèse des quatre premiers films (mi-kazakhe, mi-russe) de l'auteur, et est non indemne de quelques maladresses. Un plan au coeur du film retrouve la langueur poétique sans concession si particulière du style de Dvortsevoy : la nuit opacifie le ciel jusqu'à l'étouffement tandis qu'un chien attend la fin des temps ou bien leurs recommencements, posé dans la steppe comme au centre du monde, solitaire et empli d'un bonheur (chastié) qui est l'énergie vitale - comprenez l'énergie du cinéma pour Dvortsevoy. Le vent souffle, soudain, la tempête se lève.
Bouclant la boucle, le Festival Visions du Réel de Nyon reçoit logiquement, 14 ans plus tard, Sergey Dvortsevoy pour un Atelier cinéma, du 23 au 29 avril, toujours sous la houlette de l'excellent Jean Perret.
Isabelle Rabineau
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