L'ego news #4 C'est moi la carpette, la moquette la plus hype du Salon du Livre. 100% synthétique, parfaitement ronde et idylliquement rouge, j'en vois passer de toutes les pointures au Club des 8/12 ans où j'ai trouvé refuge. Voici mon journal intime, l'ego news.
Jour 5 / Mardi 21 mars
10h à 14h Tout va bien, je me remets des excès de dimanche. Lundi a été reposant, même si mon orgueil en a pris un coup : personne n'a fait attention à moi. Les professionnels, blasés, ne savent pas reconnaître les beautés du synthétique. Peu importe, j'ai patienté en imaginant mon public de mardi pâmé devant ma forme insolente. J'ai bien fait puisque jusqu'à maintenant, la matinée est idéale. Que ce soit le public subjugué de Tcharlz (pour preuve ce mot anonyme accroché au mur : "Tcharlz c'est d'enfer !") ou celui attentif de Valérie Zénatti, aucun n'a massacré mon allure de gravure de mode. Un jour qui s'annonce beau et clair, tout simplement.
14h Les choses se gâtent. L'illustrateur Gilles Bachelet, venu parler de Champignon Bonaparte et de Mon chat le plus bête du monde (Seuil jeunesse), déchaîne les passions des tout petits. J'ai un trépied planté dans l'échine et peu à peu, une marée de souliers, sandales, bottes et autres me recouvrent. Plus : 20 feuilles de papier taille standard (ils sont venus là pour crayonner), 3 dessins grand format du maître (les modèles), 20 paires de jambes avachies sur moi, autant de mains baladeuses et quelques genoux pointus. Rien à faire, je succombe.
20h Toujours pas remise du choc. Je croyais naïvement que seules la pression et le poids pouvaient m'anéantir. J'ai découvert à mes dépens une nouvelle arme mortelle destinée aux moquettes : les fruits et légumes. A 15h, mon hallali débute, par l'intermédiaire involontaire de Cyril Lignac. Il est attendu comme le Messie par une meute d'ados surexcités. Je commence à vibrer sous leurs pieds impatients. 20 minutes plus tard, la tension est à son comble, mes fibres sont hérissées quand le jeune chef fait une entrée triomphante. Dans ses bras, j'aperçois vaguement une corbeille tressée. Attention ! Non je ne fais pas là une digression ridicule. Ce panier anodin sera l'instrument de ma perte, voire, allons-y carrément, de ma déchéance. Au départ, il est simplement posé sur mon centre, presque un ami. Soudain, dans un maelström incompréhensible et dévastateur, je suis submergée par une horde de 38, 39, ..., 45 et par un déluge de tomates cerises, choux-fleurs, prunes, raisins et physalis. Cinq heures plus tard, au calme, les fibres brossées, j'ai reconstitué les événements. Le cabas était empli de fruits et légumes, destinés à faire découvrir aux élèves leurs variétés et leur diversité. Après quelques coups d'oeil hésitants, ils ont foncé sur moi et sont tombés à bras raccourcis sur le panier. Résultat : je suis recouverte de morceaux d'osier brisés, d'un noyau de prune, d'une fleurette de chou, d'une bouillie de raisin, de fanes de carotte... Un potager à moi toute seule ! Une horreur, j'ai l'air d'un paillasson mité. Ça y est, je ne vaux plus rien.
Delphine Huguet
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