L'ego news #3 C'est moi la carpette, la moquette la plus hype du Salon du Livre. 100% synthétique, parfaitement ronde et idylliquement rouge, j'en vois passer de toutes les pointures au Club des 8/12 ans où j'ai trouvé refuge. Voici mon journal intime, l'ego news.
Jour 3 / Dimanche 19 mars
10h Soullier ? Vous avez dit Soullier ? Ben je sais pas vous, mais comme je suis moins bêtasse que la bimbo rouge fadasse en faux pashmina qui se donne des airs parce que Marc Lévy lui a vaguement flatté le dos du bout de son talon, tout ça pour la bonne raison qu'elle fait office de tapis d'apparat rouge étalé sur son stand... (ouf !), eh bien je sais que Soullier, ça s'écrit Soulier ! Parce que la tatane, ça me connaît, et la belle conteuse qui vient de temps à autre me raconter des histoires, c'est Bertille Soulier, un patronyme dont je ne peux que me souvenir ! Toujours accompagnée de ses bottes vernies. Et toujours aussi aérienne. (Attention, le premier qui me cause de la bimbo, gare à ses semelles...)
12h Ça fait bientôt une heure que je les attends, je sais qu'elles vont venir, ses chaussettes rayées fétiches, propriétés du slameur Toma Roche. Mais horreur, malheur et cornegidouille, voilà qu'elles m'ont fait faux bond ! En plus, moi je ne dis rien, mais une bande de 31 rapproche de plus en plus les tabourets autour de moi. Je suis cernée... Je vais étouffer ! Et voilà, évidemment, ça y est, ils ont mordu sur mes bords ! Je vais encore me coltiner de vilaines marques, sans parler des miettes ! Je tente un discret frémissement en direction des bottes de I. pour la prévenir de mon infortune, mais je me fais envoyer paître. Il paraît que tout le monde s'amuse fort et que je deviens pénible. Bon, autant pour moi... mais mon coiffeur fétiche m'a dit qu'à force, j'allais plus le valoir du tout. Décidément, je l'aime moins, mon coiffeur, lorsqu'il fait de l'ironie.
14h20 Finalement, on y arrive. A ce que j'appelle un ballet chorégraphié. Le 42 (?) de l'illustrateur François Matton va m'assouplir les fibres, avec son pas valsé propre aux dessinateurs. Vas-y que j'avance d'une demi-pointure, vas-y que je recule en faisant basculer le poids de mon corps sur les talons, la main en visière au-dessus des yeux. C'est que je connais mon monde. Moi je lis l'univers à partir du sol... et je ne me trompe jamais ! Tour à tour, des petits 28 ou 30 viennent rejoindre ce preste illustrateur (éditions POL), tout en douceur. Un pas de deux, un solo, presque des glissements de chaussons de danse. Des petits rats d'opéra bien sages et aériens, qui prennent particulièrement soin de mon pelage. Enfin un peu de respect pour ma pauvre petite personne, complètement chamboulée de l'intérieur (Requiem pour les chaussettes rayées) et de l'extérieur (Adagio de la tache de gras). Merci pour ce joli ballet !
15h Sérieux, le vent de la philosophie aère mes poils rétractés. Libérée de tout poids superflu, je me prends à rêver. Grand succès pour le lancement de la collection "Chouette penser" de chez Gallimard. J'imagine des titres enfin dédiés au questionnement de la moquette, et sachez que je m'interroge sans cesse. Ce n'est pas facile de soutenir les êtres humains, parfois il m'arrive de préférer l'immobilité des choses, vous savez l'inertie des objets... Même si je sais la gravité, la terre qui tourne ! Bref. Qu'est-ce qu'un tapis ? En quoi est-il différent du lino ? Pourquoi les carpettes se font-elles la guerre ? Autant de questions qui me permettraient peut-être (je dis bien peut-être) de comprendre mon animosité démesurée envers la bimbo du stand X. Y parviendrais-je, rien n'est moins sûr... En tout cas, elle, j'en suis certaine, je la vaux bien.
Delphine Huguet
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